Souvenirs (Montpetit) tome I/06

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L’Arbre (Ip. 97-117).


RUE SAINT-GUILLAUME


Ma décision prise, je demande mon admission à l’École des Sciences politiques.

L’École comprenait quatre sections : la section diplomatique, la section administrative, la section de finances privées, la section économique et sociale.

Je m’inscris à cette dernière parce qu’elle répond à mon souci de me spécialiser en Économie politique et sociale. Peu d’élèves la choisissent, car la plupart de mes camarades aspirent à la diplomatie ou à l’administration. Cela ne me déplaît pas parce que les études s’accomplissent dans une atmosphère presque intime : la classe, réunie dans une petite salle, sauf lorsqu’elle se mêle aux auditoires des grands cours, présente le caractère d’un séminaire, d’une sorte de conférence.

Nos cours sont répartis en cours fondamentaux et en cours réguliers. Les cours fondamentaux sont obligatoires : ils portent sur l’Économie politique et sur l’Économie sociale. Si nous n’échappions pas aux cours fondamentaux, nous pouvions faire un choix parmi les cours réguliers et, au besoin, parmi les cours facultatifs. Excellent système, qui est celui des universités américaines ; il permet la spécialisation dans des limites imposées : qui préfère la Banque aux Procédés de colonisation moderne, ou la Législation industrielle aux Questions monétaires, n’a qu’à se décider selon son inclination ou son intérêt.

J’insiste sur les origines et le caractère de l’École libre des Sciences politiques, à cause sans doute de la valeur de cette institution, mais surtout pour indiquer tout ce que son fondateur en attendait.

Lorsque, plus tard, avec l’assentiment de Monseigneur Gauthier et le concours de certaines personnalités, j’ai fondé l’École des Sciences sociales, économiques et politiques de Montréal, j’obéissais à des motifs qui, sans être aussi pressants que ceux de Boutmy, recherchaient du moins le même objet : doter le Canada français d’un enseignement propre à intéresser la jeunesse aux problèmes de l’heure.

L’École libre des Sciences politiques a germé de la défaite. Émile Boutmy, qui en eut l’idée dès 1871, écrivait à Ernest Vinet une lettre où il exposait les raisons profondes de son projet. Elles font preuve de la plus patriotique clairvoyance. Non sans tristesse, il rappelait à la France vaincue l’exemple de l’Allemagne, victorieuse par l’école. « C’est l’Université de Berlin qui a triomphé à Sadowa ; et il faut être aveugle pour ne pas voir l’ignorance française derrière la folle déclaration de guerre qui nous a conduits où nous sommes. »

Boutmy entendait « refaire des hommes » par « le culte des choses élevées et le goût des études difficiles ». Ce culte et ce goût, l’élite les répandra : il faut donc d’abord « refaire une tête de peuple ». Il ajoutait cette vérité : « L’instruction supérieure touche de très près au premier, au plus urgent de nos problèmes politiques. »

Il admet l’existence en France d’une culture libérale, mais elle est découronnée et sans but prochain. Le collège distribue la connaissance de la langue, de l’histoire et des sciences. Les grandes écoles forment des hommes de profession ou des savants. « Mais l’homme éclairé, observateur attentif des grands mouvements d’esprit de son siècle, capable de les modifier ou de les seconder ; mais le citoyen judicieux, appréciateur compétent des questions politiques, capable de les discuter solidement et de diriger l’opinion, d’où sortent-ils ? Où est l’école qui les prépare ? Les esprits de cette valeur, qu’on rencontre ça et là dans le monde, se sont faits eux-mêmes, comme ils l’ont pu, par des moyens qu’ils ont créés de toute pièce. Ils sont les dons du hasard, et le hasard ne les prodigue pas. Cette classe moyenne de l’intelligence, qui est la force et le lien d’une société, manque presque complètement en France. »

Il ajoutait : « Lacune funeste ! Une nation tombe chaque jour plus bas, quand les savants n’ont pas d’autres auditeurs que les hommes spéciaux, quand l’homme d’État ne trouve d’auxiliaires entendus que chez les gens en place, de critiques compétents que chez les candidats qui convoitent la sienne. Pourquoi, par exemple, le gouvernement de l’opinion appartient-il au journalisme frivole autant et plus qu’au journalisme sérieux ? C’est que les hommes qui pourraient apprécier la presse éclairée, la mettre à son rang, sont en trop petit nombre pour la faire vivre. Entre autres choses très nécessaires, il a manqué à la France d’avoir su faire essaimer tous les ans deux ou trois cents esprits hautement cultivés qui, mêlés dans la masse, y auraient maintenu le respect du savoir et l’attitude sérieuse des intelligences. Ceux qui jugent sans étude et décident de tout (hélas ! ils n’étaient que gentilshommes du temps de Molière, ils règnent aujourd’hui) en auraient reçu un coup mortel. »

« Je crois donc signaler à la fois un mal sérieux et son remède, quand je dis : Il manque en France un système ordonné de haute culture ou, si vous voulez, de haute information libérale ; il faut l’organiser. »

L’État n’y peut rien. Il a les doigts gourds et la volonté ailleurs. Seule une institution indépendante y réussira. « C’est l’honneur des pays libres que des associations spontanées se chargent de faire l’épreuve de toutes les idées nouvelles, et la vigueur morale d’un peuple se mesure à la part que chaque citoyen prend dans ces sortes de tentatives. La liberté n’appartient qu’à ceux qui mettent de leur âme dans beaucoup de grandes affaires et qui ont la passion de les garder sous leur main. »

Il fallait donc fonder en France, pour les Français et pour les étrangers, une école « où s’achève l’instruction libérale des classes moyennes ».

Restait à tracer le programme. Un écart séparait le savant installé sur la colline et l’homme du monde, formé au classicisme, mais en arrêt « aux premières pentes » ; le grand politique, muni de principes, et le citoyen nourri d’empirisme et de lieux communs. Pour corriger cette situation, il fallait des cadres encyclopédiques et mobiles. « La juste mesure, c’est que l’homme et le citoyen éclairés, sans être tenus de parler la langue du savant, de l’érudit et du politique, soient toujours en état de l’entendre. La distinction intellectuelle n’est pas plus, elle n’est pas moins que cela. »

Que manquait-il donc, selon Boutmy, dans les collèges et les écoles supérieures de France ? L’étude des « éléments de la vie contemporaine ». « C’est une immense et déplorable lacune, ajoutait-il. Le moins qu’on puisse attendre d’un homme cultivé, c’est qu’il connaisse son temps. Nos collèges enseignent beaucoup de choses excellentes ; ils n’enseignent pas cela. Rien n’est plus douloureux à suivre que les efforts de nos jeunes gens pour se mettre au courant des idées dirigeantes de leur époque. Combien n’en ai-je pas vu qui se faisaient plus aisément les concitoyens de Lycurgue et de Platon que ceux de Tocqueville, et les contemporains de Virgile que ceux de Victor Hugo et de Tennyson ! Il importe que chaque nouvelle génération entre dans la vie moderne sans étonnement, qu’elle sache s’y reconnaître et s’y mouvoir, et que, s’il lui reste encore beaucoup à apprendre, elle ne perde pas du moins deux ou trois années à se renseigner. Mettre sous les yeux des jeunes gens le mouvement de l’esprit dans toutes les voies de la connaissance humaine pendant la dernière et la plus récente étape, voilà donc le complément le plus indispensable de l’éducation libérale. »

Les cours traiteraient donc de politique, de lettres aussi, de sciences et d’art. Le programme était flexible, ou extensible. Les listes restaient ouvertes. M. Boutmy disait : « Tout chargé de ses fruits, le tronc reste préparé pour la greffe, et je compte y insérer successivement toutes les branches que l’esprit gonflera d’une sève nouvelle, tandis que je laisserai tomber un à un les rameaux d’où la vie se sera retirée. »

Boutmy désirait encore pénétrer l’enseignement d’esprit critique, de sens historique, plutôt que de dogmatisme. L’absolu ne va qu’à l’école primaire. L’enfant retient, le jeune homme compare. « Grouper, exposer, expliquer et commenter les faits, voilà en quatre mots tout l’enseignement supérieur. »

On enseignera les principes, mais aussi l’expérience qui juge les généralités et en éprouve la valeur d’adaptation. Il s’agit de haute expérience, qui observe le citoyen et l’analyse. « Quand tout le monde est avocat et déclame, c’est par des connaissances positives que se distingue l’homme digne de conduire l’opinion. »

Les grands cours de la Sorbonne ou du Collège de France dominent la vie, même s’ils touchent aux intérêts de l’heure. Ils sont « encyclopédiques », mais sans « unité de plan ». Ils sont dogmatiques ou historiques, donc particuliers, compartimentés selon des disciplines. Ils ne s’ordonnent pas ; et leurs compartiments ne « s’éclairent pas » l’un l’autre. Boutmy a recherché l’unité. Dès la première année d’enseignement les cours « décrivent une sorte d’enceinte continue où se déroule, sous forme de récits ou d’analyses, tout le mouvement de la vie et de la pensée contemporaine ». La politique, en particulier, source parfois trouble d’instabilité et d’inharmonie, est placée sur un plan élevé, loin du forum et à l’abri des marées populaires et des clameurs démagogiques.

Boutmy déclare enfin destiner l’enseignement qu’il institue aux classes « qui ont une position faite et le loisir de cultiver leur esprit ». Puissantes dans le passé, elles s’affaiblissent, elles se diluent. Elles sont découronnées. Les lois et les mœurs les modifient. Plus de prérogatives héréditaires ou même électorales ; plus d’action dans les conseils régionaux. Partout, la poussée d’en bas. Demain, ces classes jusqu’ici munies, disparaîtront peut-être du pays légal, emportant « l’empire de l’esprit et le gouvernement par les meilleurs ». Elles ne dureront que par elles-mêmes, en comptant sur elles-mêmes, et en invoquant leur capacité, leur valeur. « Il faut que, derrière l’enceinte croulante de leurs prérogatives et de la tradition, le flot de la démocratie se heurte à un second rempart fait de mérites éclatants et utiles, de supériorités dont le prestige s’impose, de capacités dont on ne puisse pas se passer sans folie. »

Boutmy voulait un enseignement « riche par la composition, européen par le cadre, contemporain par les sujets, historique et critique par la méthode, accessible par sa courte durée ».

Dix cours étaient prévus, dont neuf se rattachaient à l’histoire. On envisageait, depuis le passé, la diplomatie, l’art militaire, les doctrines économiques, le progrès industriel, les finances, la Constitution, la législation, l’administration, l’état moral et social de l’Europe. Une esquisse géographique et ethnographique du monde civilisé couronnait l’enseignement.

Guizot, Laboulaye, Taine, apportaient à l’entreprise un enthousiaste appui.

L’École dont on doutait, disant qu’elle « n’échapperait pas à l’esprit de parti », s’installa « dans une salle louée à l’heure », puis dans un cadre mieux approprié ; enfin, à partir de 1880, au numéro vingt-sept de la rue Saint-Guillaume dans l’immeuble si sympathique que je connus, et qui fut construit sur l’emplacement où s’élevait, au XVIe siècle, l’hôtel de Mesmes. Un étroit corridor conduisait à l’administration, un escalier monumental menait aux appartements du directeur. À gauche, un préau fort simple ouvrait sur les petites salles de cours et, plus loin, par un couloir, sur l’amphithéâtre. La bibliothèque donnait, par une large baie, sur un jardin, minuscule et délicieux.

Le succès avait été rapide ; mieux, foudroyant. Les élèves affluaient de France et de l’étranger. L’École rayonnait sur le monde.

Boutmy avait su choisir ses collaborateurs. Il les avait pris, non pas dans la carrière professorale, mais dans toutes les carrières. Il ne s’était pas entouré de théoriciens patentés, mais d’hommes rompus à la pratique, confiant qu’ils sauraient tirer de leur expérience un renouvellement des vieilles méthodes et qu’ils adapteraient leur enseignement aux préoccupations de l’heure.

J’ai connu, parmi les maîtres des débuts, Levasseur et Paul Leroy-Beaulieu ; et j’ai vu défiler l’imposant aréopage qui avait succédé aux précurseurs.

Chaque professeur apportait son savoir, sa méthode, ses tics parfois. Tous n’étaient pas brillants ni recherchés, mais tous étaient solides, convaincus, admirablement appliqués à leur tâche, bons ouvriers de l’esprit. Nous distinguions, certes, dans cette galerie, le « grand bonhomme », mais les autres s’imposaient à notre affectueux respect, du moins au mien qui n’avait pas de raison pour se dérober.

Il y avait, comme ailleurs, les grands et les petits cours, ceux-ci plus spécialisés, moins fréquentés. Les vedettes — Albert Vandal, Frédéric Masson, Anatole Leroy-Beaulieu, René Stourm, Élie Halévy, Alfred de Foville, Auguste Amauné, Raphaël-Georges Lévy et, plus tard, André Siegfried occupaient l’amphithéâtre et faisaient salle comble. Ils apportaient à leur enseignement une remarquable autorité que la direction ne gênait en aucune sorte. Tous des maîtres… C’était une atmosphère de liberté, bien dans l’esprit du fondateur de l’École.

Les cours plus restreints, complémentaires pour la plupart, adaptés aux sections moins recherchées, avaient tout de même une solide valeur. Ceux de Liesse, par exemple, sur la Statistique, ou d’Émile Cheysson sur l’Économie sociale. L’auditoire était flexible, comme tout auditoire français, comme le nôtre. Théodore Botrel me fit un jour observer que ses auditoires canadiens-français applaudissaient aux mêmes endroits que ceux de France. À l’École régnait le même esprit qu’à la Faculté de droit de Montréal, le même esprit frondeur et parfois enthousiaste. Les cours se poursuivaient dans un calme absolu pour se rompre tout à coup au contact d’un mot prononcé par le professeur. Un jour que notre maître d’Économie politique définissait la valeur, il lui arriva de dire : « Qu’est-ce que le drapeau, Messieurs ? — Un morceau d’étoffe sans valeur particulière, mais pour ce morceau d’étoffe on se fait trouer la peau. » Ce fut une explosion !

Les examens écrits se passaient dans le silence et l’interdiction formelle de consulter notes, papiers, livres ou aide-mémoire quelconques. Ils duraient quatre heures et portaient, à la fin de la deuxième année, sur les matières fondamentales — pour moi, l’Économie politique et l’Économie sociale. Une seule question était posée. En Économie politique, ce fut : « Quelles sont les méthodes applicables à la recherche des lois économiques ? » En Économie sociale : « Le rôle de la femme dans les institutions de prévoyance ».

Plus tard avait lieu un exposé oral dont je n’ai jamais compris l’intérêt, si ce n’est qu’il permettait à l’examinateur de se rendre compte des procédés d’exposition dont l’élève faisait preuve.

Au cours de la journée, le candidat se présentait devant un de ses professeurs, à son choix. Celui-ci lui tendait une série de billets pliés. L’étudiant en prenait un, au hasard, et lisait la question à haute voix :« Des œuvres d’assurance mutuelle en agriculture et, notamment, en matière de mortalité du bétail et en cas d’incendie. »

On s’étonnera de cette question d’ordre agricole que je m’étais attirée : c’est que le choix de l’examinateur avait son importance. M. Daniel Zolla, professeur de Questions agricoles, était un homme courtois et très cultivé ; et il avait la réputation d’être large et de coter haut. En cas de succès c’était autant de gagné. Un point ou deux de plus signifiaient beaucoup dans la lutte finale.

La question établie, le candidat avait trois quarts d’heure à lui. Il en disposait à son gré, allait consulter qui il voulait, s’arrêtait s’il en sentait le besoin à la bibliothèque, ou se contentait de réfléchir, d’ordonner un plan, d’amasser des arguments. À l’heure fixée, il se présentait de nouveau, rappelait la question, et procédait à l’exposé oral, qui durait un quart d’heure, devant le professeur terriblement silencieux. L’épreuve achevée, le candidat se retirait dans l’inquiétude.

À la fin de la deuxième année nous devions, si nous n’avions pas suivi les conférences de révision, préparer une thèse sur un sujet approuvé par un de nos maîtres. Je m’étais écarté des conférences de révision, par timidité : on y questionnait les élèves et cela me gênait. J’avais donc opté pour une thèse, d’accord avec mon professeur d’Économie politique, Alfred de Foville.

La soutenance était brève : quelques explications, en marge du texte que l’examinateur avait lu, conduisaient à une conversation d’un caractère technique. La cote de la thèse était multipliée par deux ; celle des examens écrits, par trois.

D’autres examens, qui avaient lieu à la fin de la première et de la seconde année, étaient des examens oraux. Ils portaient sur les cours réguliers.

Ces examens se passaient par équipes suivant un tableau affiché dans le préau de l’École. Nous retenions le jour et l’heure où, avec quelques camarades, nous devions comparaître devant nos maîtres. L’un après l’autre, nous prenions place à une table, face au professeur. Et l’équipe écoutait, notant avec soin les questions posées au candidat et comment celui-ci y répondait. Les premiers appelés n’y gagnaient guère, mais les derniers couraient la chance de tomber, non pas tout à fait sur un sujet déjà débattu, mais sur quelque chose d’approchant.

Certains étudiants étaient merveilleux d’aplomb et de ressources. Moins ils savaient, plus ils répondaient, comptant sur la volubilité pour pallier une ignorance qu’ils étaient d’ailleurs les premiers à admettre. Amusant combat, dont je me suis rendu surtout compte en écoutant mes camarades répondre à l’un de nos professeurs si complètement sourd qu’il utilisait un cornet acoustique !

Nous avions, du moins en première année, le droit de rejeter une note trop basse ; mais il fallait suivre pendant un an un autre cours, passer l’examen, et garder la seconde note obtenue. C’était un risque. Je l’ai couru dans les circonstances que voici. La première année, on cotait sur six points. En Colonisation aux Indes, j’avais obtenu quatre, et cela me paraissait convenable. Or, pendant les vacances, la direction de l’École décida de coter sur vingt et, à la rentrée, je constatai que ma note quatre était devenue douze. C’était décevant. Je refusai cette cote, je suivis le cours de banque et, à l’examen, j’obtins dix-huit. Si je n’avais décroché que dix ou douze, j’en étais pour mon compte.

Dans le relevé de mes examens, la cote douze est maintenue. Elle apparaît en regard du titre de Colonisation aux Indes, en marge il est vrai, mais elle apparaît. Je porte ma faute. Et pourtant, l’avais-je étudiée cette matière ! On conçoit tout l’intérêt qu’elle m’offrait. Jamais je n’avais pris autant de notes, ni d’aussi près. On me demanda : « Pourquoi a-t-on enseigné l’anglais aux Indes » ? Je jure que le professeur n’en avait rien dit. Je cherchai mille raisons, procédant par similitudes. Peine perdue.

Malgré mes efforts je devais être vaincu. Au total, j’obtenais quatre cent quarantedeux points et demi sur quatre cent quatre-vingts. Je sortais premier de ma section, mais second de l’École, le premier de toutes les sections réunies ayant atteint quatre cent quarante-cinq points.

Que l’on ne se méprenne pas sur ces succès scolaires qui ne signifient pas grand’chose. Des cancres sont devenus de grands hommes ; et des premiers de classe, des épaves. C’est la vie qui marque. Mais j’avais, en quelque sorte, charge d’âme. J’étais le premier boursier qui fût officiellement délégué par le gouvernement de la Province. À tort ou à raison, le sort de ceux qui viendraient après moi était suspendu à mon effort. On me suivait aussi, en certains quartiers, on m’épiait. Qu’allait devenir ce jeune homme jeté dans Paris ? Qu’allait donner cette expérience dangereuse ?

J’étais aussi, je suis toujours resté fidèle à mon pays et à ma qualité de Canadien français. Je vivais à l’étranger, les yeux rivés sur le Canada où je reviendrais un jour. Je voulais lui faire honneur et le servir. Les marges de mes cahiers portent les lettres Ch.Ns. (chez nous) aux passages qui me semblaient nous concerner, ouvrir un horizon, proposer une initiative. Et puis, il ne me déplaît pas que, vingt-cinq ans plus tard, après beaucoup de jeunes camarades du Canada, qui ont été, à l’École, d’admirables élèves, un autre Canadien français ait conquis la première place. Ce n’est tout de même pas une mauvaise tradition.