Souvenirs (Montpetit) tome II/03

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Chanteclerc (IIp. 52-72).

RETOUR À LA MEULE


J’avais repris le chemin du journalisme et de la littérature, en franc-tireur.

Jules Fournier m’avait fait à L’Action, dont il était directeur, un cordial accueil. Il y avait reproduit une allocution que j’avais prononcée devant un groupement nouveau, L’Association des étudiants. « En voilà un, disait-il plaisamment, qui ne marche pas en souliers de bœu (f) ».

Je cède à la tentation de reproduire ce texte. Il m’est cher parce qu’il a été écrit par bribes à Paris, dans mon cabinet de travail ou sur une table de café, en pensant aux étudiants que je réunirais autour de moi au Canada. Il est donc, en soi, un souvenir, une sorte de souvenir pur, sans attaches à la réalité immédiate et que j’avais projeté dans l’avenir comme un rêve. Je disais :

« Il se mêle au plaisir que nous éprouvons en venant parmi vous, un peu d’amertume : le regret d’une chose passée, sans retour. Vous êtes ce que nous avons été et ce que nous restons par le cœur et par le souvenir, des étudiants. Nous sommes vos aînés, mais nous appartenons à la même famille ; vous êtes encore à la maison, voilà tout. J’hésite à vous parler comme un ancien — je le suis si peu ! — et je serais tenté de m’adresser d’abord ces propos que me dicte la sympathie bien plus que l’expérience.

Vous formez désormais une grande camaraderie. Vous nous donnez un exemple et vous réalisez un de nos rêves. Votre union trouvera sa force en elle-même. Votre initiative est heureuse pour le renom et le rayonnement de l’Université Laval dont vous êtes aujourd’hui la préoccupation, dont vous serez demain la récompense.

Vous êtes l’avenir : tous les philosophes vous le disent, tous les poètes vous le chantent. Vous regardez s’approcher la vie et vous soupçonnez déjà les soucis, j’allais dire les angoisses, de la responsabilité. Ayez conscience. et de votre rôle et de vos actes. Que rien ne soit accompli par vous qui n’ait en vous sa raison profonde. Ne vous contentez pas d’exister, mais tracez un programme d’action qui guide votre ambition. Restez maîtres de votre énergie : jugez vos œuvres froidement. Soyez exigeants envers vous-mêmes et gardez votre indulgence pour autrui. Surtout, travaillez. Travaillons. Nous sommes préparés ; il nous reste à apprendre. Agissons avec méthode, procédons avec réflexion, avec logique et netteté.

Consacrons notre travail, nos études, nos forces, à une idée, à une cause. Ne nous hâtons pas trop. À chaque pas, à chaque minute, nous sentirons combien il est difficile d’affirmer une chose et comme il faut longtemps, pour en être sûr, retourner sa pensée. Acceptons de n’avoir pas encore d’opinion plutôt que d’en adopter une qui soit erronée : mais ne reculons jamais devant l’effort qui nous formera un jugement sain. Relisez la première page d’un livre de Taine et voyez comment, avant de voter et pour éclairer sa religion politique, le philosophe écrivit les Origines de la France contemporaine.

Nul ne finit à soi-même : ne vivons pas seulement notre vie, mais aussi celle de la nation, celle du peuple dont nous sommes une part, quoi que nous fassions. Approfondissons notre histoire : nous y trouverons la solution des problèmes, peut-être difficiles, de demain. Nos pères ont posé les prémices de l’œuvre que nous accomplissons, que d’autres accompliront après nous, sans la terminer. En passant par nos mains, l’héritage nous impose le devoir de l’enrichir.

« Les adolescents ne connaissent pas l’illusion de créer », écrivait un chroniqueur français. Cela est douteux, au moins dans le domaine matériel. L’énergie s’éveille vite, surtout chez les peuples jeunes où les générations n’ont pas accumulé de patrimoine : la nécessite commande, l’ambition suit. Mais une fois la vie assurée et la richesse acquise, la nation doit s’instruire. Vous le savez, puisque vous êtes là ; et vous voudrez être les artisans de la pensée et de l’art. C’est par vous que ce progrès pénétrera notre société : vous y appliquerez votre esprit. Lisez, apprenez, pensez. Mais lire est inutile si, le livre fermé, rien ne reste : des pages parcourues, des notes accumulées, des volumes dépouillés, il faut que la réflexion fasse jaillir la science. Cette science, adaptez-la à votre pays, et vous l’aurez servi si, durant votre vie, vous lui avez fait le don d’une idée bonne.

Je sais bien que le siècle est ailleurs et que notre civilisation est imprégnée d’arrivisme ; mais vous donnerez tort à notre temps en demeurant des intellectuels, malgré le dédain que l’on attache aujourd’hui à ce mot, quand il implique curiosité de l’esprit, spéculation, pensée. Et vous aurez ainsi contribué à fonder en vérité et en raison cet orgueil national que l’on nous reproche, comme s’il ne nous venait pas de notre race et du sang qui court dans nos artères.

Enfin, vous aurez une fierté de plus : celle du cœur. Soyez satisfaits d’être des hommes qui souffrent, que la vie émeut, que la douleur atteint. Ayez le rire large et franc, mais n’ayez pas peur d’une larme, ne vous refusez pas un beau geste, ne réprimez pas les sentiments élevés vers lesquels les battements du cœur, en se faisant plus rapides, semblent se hâter. La plus belle part de la jeunesse, et son plus grand tort aux yeux de certaines gens, ce sont ses illusions, et si parfois on lui conseille de les perdre, il arrive qu’on lui reproche de les conserver.

Qu’importe ! Gardez-les. Si c’est être trop pauvre en un siècle trop riche que d’y vivre avec ses illusions, s’il paraît ridicule, exalté, peu pratique, de croire à l’idéal, croyez-y quand même, portez à votre boutonnière cette « petite fleur au cœur d’or », dût-on vous appliquer ce vers étrange et profond dont je garderai toujours l’écho pour l’avoir entendu tomber des lèvres de Jean Richepin sur la tombe à peine fermée d’un de ses illustres amis :

Tu portes fièrement la honte d’être beau !

À L’Action, je me faisais reporter bénévole. J’y publiais quelques articles et les comptes rendus de conférences qui se donnaient à l’Alliance française, histoire de me faire la main. J’y prenais un plaisir qui me rappelait le temps où, étudiant à Paris, je rapportais de mes cours des moissons de notes que j’ordonnais avec patience.

Ne sachant pas la sténographie, je suivais le conférencier du plus près possible. J’accumulais des mots. Réfugié chez moi, je m’efforçais de reconstituer, en y mettant quelque style, non pas le texte, mais l’allure de la conférence. Excellent exercice, qui me contraignait à une discipline. Je passais ainsi d’un sujet à l’autre : de Rabelais aux Affinités de l’anglais et du français ; de l’Âme française à la Caricature et aux Caricaturistes, de la Femme byzantine à Chateaubriand et la Bretagne ; et plus tard, du Théâtre des Mœurs aux Époques de l’Esprit français, une conférence brillante prononcée par un jeune homme trop tôt disparu de notre monde des lettres et dont j’évoque le souvenir avec émotion, Paul Cornez.

Dans les revues, on pouvait exprimer plus longuement des idées.

L’Action française, fondée en 1917, de format modeste sous sa couverture saumon, était alerte, pleine même de vivacité. Elle se consacrait à la défense de nos traditions. On m’avait demandé le premier article dont j’empruntai le titre, Vers la supériorité, à Omer Héroux.

Je restais fidèle à la Revue Canadienne qui acceptait des articles sur la science économique, et des conférences.

À la Revue économique canadienne, publiée par l’École des hautes études commerciales et où, jeunes professeurs, nous essayions nos ailes, je donnais des essais sur notre politique commerciale et nos expositions à l’étranger, amorces de cette étude d’ensemble que, on le sait, je n’ai pas accomplie.

Je collaborais aussi à France-Amérique et à la Revue Moderne.

La Revue trimestrielle canadienne est née autour d’une table dans un restaurant de l’Ouest, le Saint-Régis, où quelques amis se retrouvaient à déjeuner. Ils causaient de mille choses, prolongeant le café de discussions ardentes. Ils comptaient parmi eux quelques ingénieurs, entre autres Arthur Surveyer et Augustin Frigon. Bien des propos, en ce temps, s’orientaient vers une fondation. « Nous autres, disait un plaisant de l’époque, nous tenons des assemblées, nous agitons des projets, et tout finit par une revue. »

La nôtre — dont on m’avait confié la direction — comblait une lacune. Elle porterait devant l’opinion des problèmes essentiels.

Lors des cérémonies qui avaient marqué l’affiliation de l’École des hautes études commerciales à l’Université Laval, le vice-recteur, Monseigneur Dauth, avait insisté sur l’importance des études économiques qui sont propres à permettre aux nôtres d’occuper dans le monde des affaires une place digne d’eux.

Pour répandre dans notre public ces principes économiques et techniques et lui faciliter l’intelligence des grands problèmes actuels, il fallait un organe qui retînt l’attention de l’élite. Comment créer une revue avec chance de vie sans l’appui d’un groupe réunissant déjà un faisceau de bonnes volontés ? La Corporation de l’École polytechnique et l’Association de ses anciens élèves assumèrent le fardeau. La Revue trimestrielle canadienne fut leur œuvre. Elle reprenait la tâche amorcée l’année précédente par le Bulletin de l’École polytechnique, revue à livrée grise, de format timide, où se réfugiait la prose de quelques spécialistes.

Elle ne se bornerait pas à des articles d’ordre technique ; elle chercherait aussi à attirer ceux dont la curiosité était déjà éveillée par les découvertes modernes et les répercussions sociales de l’industrialisme.

Elle n’aurait pas pour autant à s’éloigner du champ où rayonne l’activité de l’ingénieur qui se préoccupe des conséquences les plus lointaines de son œuvre, et grandit son influence par un complément de culture qui décuple ses connaissances professionnelles. La Revue aurait ainsi un double objet : les sciences polytechniques et les sciences économiques ; elle joindrait à l’art du génie des aperçus sur l’évolution économique, la géographie, la finance, l’industrie, le commerce, la législation ; et instituerait des enquêtes afin de révéler sous plusieurs jours les problèmes que pose notre économie. Elle serait théorique et pratique. Et variée.

La Revue trimestrielle canadienne parut pendant la guerre, en 1915. La presse, même la presse anglaise, l’accueillit avec sympathie.

Nous considérions la première livraison avec orgueil, sous sa couverture aux anciennes couleurs de Polytechnique : noir sur fond vert. Mais notre joie fut courte. Notre président, M. Ernest Marceau, qui cultivait aussi bien Montaigne que Shakespeare et qui était l’un des plus « parfaits bilingues » que j’aie connus nous renvoya le numéro criblé de coups de crayon, comme un mauvais devoir de collégien. Nous étions désolés ; et nous ne nous consolions même pas à la pensée que, en puriste, il s’était montré sévère.

Les sceptiques cependant souriaient. Lancer une revue, et sérieuse, quelle ambition ! Elle s’évanouirait bientôt de ce monde des périodiques atteint, aussi lui, de mortalité infantile. Elle a vécu et compte aujourd’hui trente-trois ans d’une existence qui a, somme toute, traversé peu de dangers. Sa collection constitue un dossier où l’on retrouve des pièces importantes et rares.

En janvier 1918, paraissait la première livraison du Nigog. Nom étrange, tiré du Dictionnaire canadien-français : « Mot d’origine sauvage désignant un instrument à darder le poisson et particulièrement le saumon ». Le titre, disait un journal de l’époque, est « tranchant, net, sec ; il fait cocarde ».

Le Nigog s’intéressait surtout à l’art. Un premier article, intitulé Signification, disait : « Il est temps que la critique soit un sérieux enseignement général et non plus un complaisant bénissage d’œuvres puériles et inhabiles. Les productions littéraires, les concerts, les expositions de peinture et de sculpture, tout le mouvement artistique enfin, doit être critiqué auprès du public averti, par des spécialistes ».

Très éclectique, le Nigog accueillait les poètes, les critiques, les artistes, les journalistes et même les économistes. Que de noms parmi ses jeunes collaborateurs ont atteint à la notoriété ! Dirigée par Fernand Préfontaine, Robert Larocque de Roquebrune et Léo-Pol Morin, la revue paraissait chaque mois. Il y avait de la joie, du mouvement, de l’entrain dans cette publication à couverture blonde où un éphèbe d’un habile effort de biceps, attrapait un poisson à l’aide d’un nigog stylisé. Des artistes avaient dessiné les cartouches et les culs-de-lampe.

Le sommaire annonçait des études de John Murray Gibbon, de Rodolphe Mathieu, de Larocque de Roquebrune : Henri Hébert y donnait un dessin : Paul Brunot — qui étaitce, au juste ? — partait en guerre contre les crétins.

J’y publiai un article intitulé « L’art nécessaire ». Je développais quelques idées auxquelles je suis resté attaché :

Nous n’apprécions pas l’art à sa valeur. Peut-être même avons-nous perdu, de ce côté, de salutaires illusions. Nos aînés, qui ne connaissaient pas les sensations du cinéma, se distrayaient par la lecture, l’étude et la rêverie. Ils vivaient quand nous nous contentons d’exister. Plus près de nos origines, ils n’avaient pas dû, comme nous, choisir entre le confort ou le bon marché et la préoccupation de la beauté. Prisant les jolies choses, ils enrichissaient leur vie quotidienne d’élégance. Bijoux, meubles, vaisselle aux couleurs discrètes ou naïves, argenteries marquées d’un chiffre ou d’une couronne, maisons seigneuriales aux lignes sobres, témoignent d’une civilisation recueillie où s’allient la distinction des manières et le goût.

Nous avons bariolé nos murs et posé des créneaux sur de paisibles demeures. Les rues vont cahin-caha sous le halètement des enseignes lumineuses : et les toits disparates couronnés de cheminées prennent l’allure d’une armée d’opérette commandée par un général géant : le gratte-ciel. L’aspect est joyeux au grand soleil ; mais, à la pluie, triste à mourir.

La vie nous emporte. L’évolution économique nous prend et nous désagrège. Non que la fortune enfante le mauvais goût ; mais la poursuite de l’or captive d’abord les volontés et les plie à son empire. Nous vivons en Amérique où l’on a monnayé même le temps. Produire en abondance, en quantité plutôt qu’en qualité, voilà l’aboutissement du siècle des machines.

L’art est devenu le moindre de nos soucis. Il n’apparaît même pas comme un luxe. L’art est une futilité, l’apanage peu enviable de quelques rêveurs, qui mourront pauvres. Il a le tort immense de ne pas payer son homme. Tels de ceux qui ont connu le succès sonnant disent volontiers, en voyant passer un artiste : c’est un garçon de talent. Ce qui est un blâme. L’art, chez nous, est une anomalie, et l’artiste, un excentrique, charmant d’ailleurs et bon garçon, très agréable à recevoir, mais un être à part, comme dans cette comédie où il y avait tout de même un beau vers. S’il s’enrichit, ce qui arrive, il s’en trouve pour admirer en lui l’homme d’affaires.

Prenons-nous même la peine de penser à tout cela ? Nous sommes-nous posé la question de l’art ? Seuls, quelques initiés s’attendrissent sur notre pénurie ; déplorent que l’on rase nos plus chères architectures pour y substituer le vide d’une rue ; lamentent les escaliers qui conduisent par l’extérieur à l’étage de nos maisons ; honnissent les réductions de monuments que l’on a plantés sur notre sol étonné ; pleurent sur l’indifférence de la foule pour les manifestations à caractère artistique ; et finissent par dire, sans en rien croire : sale pays ! Mouvement d’une humeur attristée. Ils ajoutent, en guise de consolation, que nous possédons quelques œuvres : à Notre-Dame de Lourdes, pure pensée d’artiste, s’ajoute la chapelle du Séminaire de théologie ; à la Banque de Montréal, un peu parvenue au milieu de nos indigences, se joignent nos écoles nouvelles et nos bibliothèques ; sur nos places, les statues se multiplient, et des morts attendent d’y paraître. On conclut, avec une demi satisfaction : « Telle chose n’est pas mal, mais… » C’est déjà quelque chose.

Il y a, à l’horizon, une aube de renouveau. L’État et des associations font des commandes. Nos peintres, dont plusieurs sont prophètes en pays étrangers, sont consacrés par l’admiration mêlée au snobisme. Nos musiciens réunissent des auditoires. Et beaucoup plus nombreux qu’on ne croit sont ceux qui s’éveillent aux émotions de l’art et s’y complaisent.

Cette promesse s’accentuera lorsqu’on aura admis l’utilité de l’art. Pour entraîner certains esprits, il serait facile de montrer que l art est une richesse, une source dont plusieurs pays tirent d’abondants revenus. Mais l’art est mieux qu’un article de commerce.

L’art révèle, l’art atteste. Sur son art, on juge un pays. « Ils n’ont pas d’artistes » est un mot de mépris qui signifie : ils ne se sont pas dégagés de la matière ; ils ne se sont pas élevés au-dessus d’eux-mêmes ; ils sont rivés à leur tâche sans un regard vers le ciel, le dos courbé, la main raidie, le cerveau vide. C’est vers l art que la France tourne ses espoirs de reconstruction. « L’art chez nous tient une telle place, écrit en pleine guerre de 1914. M. André Michel, il a jeté sur le monde un tel rayonnement que nous n’avons pas à nous excuser de mettre aujourd’hui nos artistes au premier plan de nos préoccupations et de nos espérances. »

L’art, expression du beau, vibration de l’âme, donne, dit encore le même auteur, « la force de tenir ». L’artiste est un producteur. Il rêve et enveloppe son rêve dans une forme qu’il choisit, et qu’il réalise avec amour, avec piété. Quelle leçon ! Il nous apprend que l’œuvre, quelle qu’elle soit, doit être exécutée vraiment, façonnée, travaillée, bâtie. Le sculpteur dresse la statue, corrige, revient, atténue, donne de la chaleur, de la vigueur ou du ton. Comme on voit bien l’œuvre sortir de sa pensée et sa pensée apparaître sous sa main, pétrie lentement, comme une chose précieuse. Puis, l’artiste ayant vivifié la beauté, nous la livre pour qu’elle opère en nous. Elle unit les cœurs dans un même culte. Elle suscite l’action. Quel écrivain, quel poète, n’a pas reçu le souffle de la musique et n’y a pas puisé le désir de créer à son tour, de s’abandonner à la fécondité de l’inspiration ? Mystérieux retour, par où l’artiste participe à l’œuvre de la nation.

Comment l’art se répandra-t-il parmi nous ? Les artistes continueront d’être et de produire, obstinément. Ils deviendront des « autorités » ; ils deviendront des arguments. Julien Couture, Bourassa, Hébert, pour ne rappeler que les morts, prennent dans notre histoire une première place. Ils demeurent, car l’art immortalise. Ils sont, pour nous, un témoignage.

Ils ont donné un exemple, que plusieurs des nôtres suivent déjà ; et l’avenir reconnaîtra leur désintéressement. Avec eux, nous accepterons l’art, surtout si l’on sait nous dévoiler ses origines et ses caractères, nous indiquer son rôle et sa mission. C’est la tâche de l’école. Ce sera long, très long. Combien de temps faut-il pour apprendre à savourer un beau vers ; et combien de temps pour négliger les fadaises ? Le goût se forme avec lenteur par la pratique quotidienne du beau.

Je revenais à la conférence. Sous le titre Des Musardises à l’Académie, je conduisais cette fois Rostand jusque sous la Coupole, promenant ici et là — de Montréal à Québec, d’Arthabaska à Saint-Jean — une sorte de biographie dramatique amorcée par le pastiche qui me servait d’excuse :

Mon Dieu, ce n’est pas une cause
Que j’attaque ou que je défends ;
Et ceci n’est pas autre chose
Que l’histoire… d’Edmond Rostand.

La presse fut froide. Je racontais une vie, elle attendait une opinion. Et je prodiguais les fleurs à l’œuvre inégale et parfois maniérée du poète. Mais, encore une fois, j’étais de la génération de Cyrano.

J’essayais aussi d’intéresser le public aux questions sociales. Je lui imposais des conférences sur le féminisme ou le socialisme. J’en dégageais les aspects les plus plaisants.

Le féminisme, auquel je m’étais attaché dès ma vie d’étudiant, était un problème discuté. Je donnais des arguments pour lui et contre lui, avec prudence, et je concluais sur le mot d’Ernest Legouvé, « l’égalité dans la différence ». Formule heureuse à laquelle j’espère que l’on reviendra quand la contrainte de la guerre sera apaisée.

Le socialisme, du moins l’histoire du socialisme et sa philosophie, prêtaient à beaucoup de diversité. J’en amorçais l’étude sous le titre La question sociale, en reprenant de vieux papiers de ma jeunesse.

L’économie politique m’apportait aussi des sujets en abondance, depuis le capital ou le travail jusqu’au luxe ou jusqu’à la mode. Je tenais des propos sur l’artiste que je considérais comme un producteur, quoi qu’en aient pensé les économistes classiques ; sur notre langue dont je réclamais le respect et qui est un singulier appoint, même dans le champ économique. J’insistais sur la préservation de nos forces humaines : le nombre n’est-il pas un puissant atout pour un peuple qui doit assurer ses droits, poursuivre ses conquêtes, défendre sa foi. J’indiquais la progression de notre population depuis son origine française : aucun recul, mais une lutte vigoureuse de la chair contre l’immigration. Cette force, allions-nous l’abandonner aux attaques de la maladie et de la mort ?

J’allais participer aux œuvres de guerre ou de paix, appuyer des mouvements nationaux, seconder des initiatives ou même parer à des dangers. Je parlerais pour l’Aide à la France, la Croix-Rouge, les Gouttes de lait, l’Hôpital Notre-Dame, l’Action française.

Je retournais aussi à la critique littéraire, et je me payais le luxe d’écrire des préfaces. J’avais toutes les audaces. Ce n’était pas très méchant. Je restais du côté jardin. J’analysais plutôt que je ne jugeais Le long du chemin[1], de Madeleine Huguenin ; l’œuvre de M. Camille Roy ; La France vivante, de Gabriel Hanotaux ; L’Histoire du Canada, reprise et complétée par le petit-fils de l’auteur, Hector Garneau, et publiée par le Comité France-Amérique.

J’en étais là de ces travaux dispersés dont je goûtais la variété, quand je fus rappelé à Paris.

  1. Note de Wikisource : Le titre complet de cet ouvrage est : Tout le long du chemin.