Souvenirs (Montpetit) tome II/04

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Chanteclerc (IIp. 73-101).

PARIS 1913


Je retrouvai mon Paris, si je puis dire sans naïveté, courant aux endroits restés les plus chers dans mon souvenir : le Quartier, les boulevards, la Cité. Je revivais ma vie d’étudiant. Des figures familières m’accueillaient d’un sourire. Je serrais des mains amies. Quel retour enchanté ! Rien n’avait changé, ou si peu. En trois ans, une ville comme Paris ne se transforme guère : l’installation de nouvelles bouches du métro et la construction d’immeubles, cachées aux yeux du public par des palissades que l’on dirait inamovibles, se poursuivaient avec lenteur.

La section canadienne de France-Amérique et l’association La Canadienne m’avaient invité à faire deux conférences dans le grand amphithéâtre de l’École libre des Sciences politiques. Je revenais à mon École, cette fois pour y prendre la parole, ne fût-ce que quelques heures.

L’auditoire, je l’avais devant moi, et j’éprouvais les impressions que mes maîtres avaient ressenties de sa présence. Je touchais la chaire sur laquelle l’un d’eux déposait son gibus après y avoir jeté ses gants. Ils me dépassaient de mille coudées, mais leur souvenir enveloppant soutenait ma jeune audace.

La première conférence eut lieu le 13 juin 1913, sous la présidence d’un ami de notre pays, Louis Madelin. En me présentant, il évoqua avec émotion notre province. Après le somptueux accueil des États-Unis, il avait rêvé de se retrouver en France où, dès son arrivée, il se serait réfugié dans une de ces villes où il y a de très vieilles choses noircies et frustes, de vieux logis, de vieilles enseignes, des rues mal alignées — et des souvenirs que les pierres vétustes rendent présents.

Et voilà que la ville de Québec lui avait offert le spectacle dont il avait la nostalgie. Des amis, des frères, l’avaient entouré, fêté. C’étaient des Français par l’esprit, la langue et la foi. Cette race forte s’était multipliée au milieu de grandes difficultés ; et elle avait obtenu que l’on respectât ses droits. De cette attitude séculaire, farouchement gardée au delà de l’océan, la France, qui est traditionaliste sous « ses allures révolutionnaires », tire orgueil. Elle obéit à ses morts qui parlent du fond de son âme. Le Canada français, comme l’Alsace et la Lorraine, reste fidèle ; mais combien cette fidélité est émouvante au Canada, après une séparation de cent soixante ans, et sous la constante menace de la solitude. N’est-ce pas, pour la plus grande France, une leçon de confiance et d’espoir ?

La suite se perdait sous les fleurs que me valait peut-être ma ferveur pour la culture française mais surtout mon titre de professeur dans une université française d’Amérique. Il me fallait bien un piédestal : j’étais heureux qu’on l’empruntât à l’Université Laval.

Après avoir remercié le Comité France-Amérique, La Canadienne et l’École des Sciences politiques, j’exprimais l’admiration des Canadiens pour le président de la soirée.

Un journal de Paris avait annoncé que M. Louis Madelin prononcerait la conférence. « Je regrette, pour l’auditoire et surtout pour moi, lui dis-je, que cela ne soit pas. Si c’était vous, mon succès serait assuré. » Sur ce mot, peut-être douteux, et qui rappelle les facéties de 1830. « Venez de bonne heure, ça fera le mien ». ou « Vous êtes soldat, cela pourrait militer en votre faveur », j’amorçais sous le titre « Les survivances françaises au Canada » une synthèse de nos résistances.

Je racontais la dernière campagne française, la chute de la colonie, le geste de Lévis, notre délaissement. L’œuvre accomplie par la France au Canada n’avait pas été vaine. En dépit de formidables obstacles, l’essor de la colonie eût été assuré si la fortune des armes ne l’avait séparée de la mère patrie. Repliés sur eux-mêmes, soumis à des constitutions successives, les Canadiens français luttèrent longuement pour conquérir leurs libertés politiques. Aujourd’hui, ils sont, dans la province de Québec, maîtres de leurs destinées. Dans les autres provinces de l’Est et même dans celles de l’Ouest, leur nombre grandit et leur influence s’affermit. Des Canadiens français ont joué un rôle important dans la vie publique et leur attitude a influencé la politique coloniale de l’Angleterre.

Les Français du Canada ont gardé leurs qualités ancestrales, surtout le paysan, obstiné à sa tâche de vie. Il est resté vieux Canada. Gai, gaillard, routinier parfois, âpre au gain, mais hospitalier et ouvert, c’est un être robuste. Dans les villes, les ambitions se croisent et la situation se complique. Les querelles anciennes renaissent et il faut résister à l’absorption qui serait une mort lente, et à l’américanisme qui conquiert le globe et pénètre jusqu’au Paris cosmopolite.

Je recherchais chez nos poètes la persistance de notre sentiment envers la France, depuis Crémazie et Fréchette jusqu’à Jean Charbonneau et Albert Lozeau. Cela mettait de la chaleur dans une péroraison grave où j’exaltais l’énergie française.

Le 20 juin, je reprenais la parole devant un auditoire un peu plus nombreux, composé en partie de Canadiens français. M. Étienne Lamy présidait.

Présenter un orateur étranger, disait-il, n’est pas facile. Il faut l’avertir de certaines différences, le prémunir contre des réactions qu’il ne redoute peut-être pas. Ce sont là précautions inutiles lorsqu’il s’agit d’un Canadien français. Au surplus, le conférencier que vous allez entendre est chez lui dans cette École où, il y a quelques années, Anatole Leroy-Beaulieu l’accueillait. Pourquoi n’est-ce pas ce maître regretté qui lui dit ce soir : « Vous avez la parole. »

Après avoir remercié M. Étienne Lamy de la sympathie qu’il m’avait prodiguée, je m’excusais de traiter un sujet austère : L’avenir des relations entre la France et le Canada. En 1884, Hector Fabre commençait ainsi, à la Société de géographie de Paris, une conférence sur le Canada : « Si nous aimons la France, nous redoutons, je le confesse, les Parisiens et, je le dis plus bas, nous redoutons les Parisiennes… Nous nous sentons désarmés devant votre ironie, Messieurs ; nous tremblons de ne pas trouver grâce devant votre sourire, Mesdames. » Voilà bien, pour moi, disais-je, une raison de craindre, mais ce n’est pas la seule. Ici même, un de mes maîtres, disparu aussi, Alfred de Foville, citait — pour en démontrer la fausseté par l’élégance de sa parole — cette phrase que l’on attribue à M. Thiers : « L’économie politique est une sorte de littérature plus ennuyeuse que les autres ». Jugez de mon embarras si je dois, devant des Parisiens et, je le répète à mon tour, devant des Parisiennes, parler du Canada sans doute, mais aussi de ce que l’on a appelé avec irrévérence « une science vieille fille », l’économie politique.

L’essor économique du Canada oblige notre population à accomplir de nouvelles conquêtes. La tâche est lourde. Si le pays est riche, si la nature est généreuse et ne compte pas ses dons, il faut mettre à jour ses ressources et les multiplier. C’est d’ouvrir un continent qu’il s’agit. Travail de géant, dur assaut. Le combat se poursuit, audacieux, sans répit : les succès ne l’arrêtent pas, les échecs l’animent.

Au sortir des luttes anciennes, lorsque la Confédération eut apporté un régime de paix propice au travail, on établit des voies de communication pour créer un lien entre les parties extrêmes de ce pays immense. Des raisons nationales exigeaient que l’unité du Canada fût ainsi assurée. Sir Georges-Êtienne Cartier disait déjà : « Ma politique est une politique de chemins de fer ». Ces routes ont précédé la civilisation : elles ont semé des centres d’activité. Le Canada devient le pays du blé, le grenier, la réserve de l’Empire. Avec l’aide d’une finance prudente, les industries se multiplient, le commerce s’étend.

Les Canadiens français participent à ces progrès. Ils ont une large part de la terre où ils vivent. L’ouvrier est intelligent, actif ; il manifeste parfois un goût de l’art qui le fait rechercher. Le capital ne manque pas tout à fait. Des Canadiens français connaissent l’aisance et même la richesse : mais la France nous aiderait si elle dirigeait de notre côté ses épargnes.

En terminant, j’évoquais nos écrivains qui nous soutinrent dans notre existence de lutte en augmentant nos raisons de croire et d’espérer ; nos écrivains à qui nous n’avons pas rendu un suffisant hommage et qu’une génération affairée néglige d’honorer ; tous ces hommes qui, émerveillés des gestes accomplis par leurs ancêtres, cherchaient à en dégager une pensée inspiratrice, à tirer de la leçon des faits un principe de vie, à enfermer dans une formule féconde la discipline de notre histoire française.

Après la conférence, Étienne Lamy prit de nouveau la parole. Il souligna l’œuvre poursuivie par La Canadienne et le Comité France-Amérique : « Nous avons conscience que notre plus intime, notre plus indestructible solidarité n’est pas une entente de gains matériels, mais de pensée, de sentiments, de croyances, de goûts, un trésor de civilisation. »

La presse accueillait avec sympathie ces deux essais, et ma présence à Paris était signalée discrètement par des communiqués.

Je publiais un Premier Paris dans Excelsior : c’était une partie de ma seconde conférence, coiffée d’un chapeau. Ch. Vincent et Louis Madelin donnaient à La Gazette de France et à La République française des articles sur le Canada.

Les reporters y allaient de portraits fantaisistes : « Jeune, de taille petite, glabre, sec et nerveux de toute sa personne, sous ce masque d’Anglo-Saxon flegmatique, qui frappe à première vue chez presque tous les Canadiens… »

Et ailleurs : « Par son physique, par ses attitudes, par ses goûts, par son costume même — une chemise molle semblant former jabot sur sa poitrine —, par sa parole quelque peu archaïque, aux tournures antiques, il évoque le souvenir des grands seigneurs du dix-huitième siècle ». Un autre s’étonnait « de la diction et d’une langue sobre et grave, ferme et surveillée ». Il y en avait pour tous les goûts. Je m amusais fort. Mais pourquoi étais-je venu jouer ce jeu dangereux ?

Mes conférences parurent dans la revue France-Amérique et furent réunies sous le titre : Les Survivances françaises au Canada. Ma première œuvre, si mince fût-elle !

Je l’avais confiée à Plon-Nourrit et je m’attendais à retrouver au bas de la couverture le nom de cette maison. Plon-Nourrit. Paris 1913. cela eût très bien fait. J’y voyais un couronnement à mon équipée. J’étais encore jeune, décidément ! Mais l’éditeur ne pensa pas ainsi. Était-ce parce que j’assumais les frais de l’édition, que je la donnais « à contrat », comme on dit au Palais, ou pour une autre raison à laquelle je n’osai pas m’arrêter ? Toujours est-il que la couverture indiqua prudemment : Typographie Plon-Nourrit. Non dignus intrare.

Je ne sais plus s’il s’en écoula quelques exemplaires à Paris. Au bout d’un temps, je fis venir au Canada les invendus que je mis en paquet, avec mélancolie, comme l’épicier de François Coppée cassait du sucre.

À Paris, je retrouvai M. Louis Barthou qui se montra plein de prévenances, en souvenir du Canada sans doute.

Il était Président du Conseil et, malgré ses lourdes fonctions, il faisait montre de beaucoup d’aménité et même de grâce.

Le Comité France-Amérique recevait à dîner. dans l’intimité, à l’occasion du passage de l’Amiral Peary, M. Barthou présidait. Il arriva de la Chambre, sans savoir ce que l’on attendait de lui :

— Alors, qu’est-ce qu’il a fait au juste ce monsieur ?

— Il a découvert le pôle nord, Monsieur le Président ».

Au dessert, il prononce une allocution qu’il termine ainsi, en désignant Madame Peary : « Je m’aperçois, Monsieur, que le pôle n’est pas votre première conquête. » La République a gardé le talon rouge.

Des foyers nombreux nous conviaient. Nous nous laissions emporter dans un mouvement où nous prenions une joie ingénue, infime remous qui nous ravissait de son reflet sitôt disparu. Fièvre sans lendemain mais qui nous réservait tant de souvenirs. « La rumeur de Paris, dit un personnage des Tharaud accouru de sa province, me donnait l’illusion de participer à la supériorité de cette ville et je me croyais de bonne foi le plus parisien des hommes. »

J’évoque avec émotion tous ceux dont l’accueil nous valait cette illusion ! Je revois leurs figures précises sous l’ombre des années. De ces heures intenses, de ces rencontres, naissaient des sympathies dont je retrouverais la fidélité.

En dehors des personnalités de France-Amérique et de mes maîtres de l’École des Sciences politiques dont l’hospitalité se renouvelait. nous revoyions quelques connaissances anciennes.

Des étudiants canadiens qui habitaient, de 1907 à 1910, la rue Madame ou ses environs, qui ne se rappelle Monsieur et Madame Lacroix ? Lui, nerveux, le regard timide et résigné, la figure étroite qu’une barbe noire assouplissait. Elle, venue de Bavière à Paris, petite, forte en couleurs, avec des yeux remplis de bonté.

Monsieur Lacroix était facteur. Il partait, tôt le matin, sa boîte cirée en bandoulière. Il y faisait parfois monter, pour un bout de chemin, notre fils Guy, ravi de cette équipée.

Le foyer des Lacroix installé au dernier étage d’un immeuble bourgeois a accueilli beaucoup de Canadiens qui y étaient dorlotés, entourés de prévenances. Le balcon qui longeait tout l’appartement, donnait sur les toits. De là, certains soirs de printemps, Francis Archambault que l’on avait surnommé le Plançon canadien, déployait sur les passants étonnés les splendides accents de sa voix.

Quel plaisir de revoir le docteur Albert Quilliot que nous avions connu chez les Lacroix et qui était devenu un de nos meilleurs amis. Fort d’épaules, la figure énergique, il promenait sur les gens un regard où luisait un scepticisme indulgent.

Au cours de longues promenades, il m’avait révélé des traits de Paris, à sa manière qui adoptait volontiers le ton gouailleur. Nous avions pris par le Pont des Saints-Pères et le Carrousel pour nous engager, par un soir d’octobre où une pluie fine lustrait les pavés, vers l’Avenue de l’Opéra presque déserte. Comme je m’arrêtais devant le monument de Gambetta, sorte d’obélisque tronqué où s’appuient la redingote de pierre et le geste impératif du tribun, il me dit : « Vous regardez le thermomètre » ? Plus loin, à la sortie des arcades du Louvre, apparut à l’angle de la Comédie française la statue de Musset. Le poète est assis, en proie à une lassitude résignée. Penchée sur lui une muse le réconforte et montre de son bras tendu la route à suivre. Du moins traduirait-on ainsi la pensée du sculpteur. Mais si l’on reste sur terre, l’index de la muse pointe vers l’officine sombre d’un pharmacien. « Voyez, murmure mon cicerone, avec quelle sollicitude la muse dit au poète : le potard est en face. »

En 1910, durant la dernière année de mon séjour en France, j’exerçais les fonctions de secrétaire auprès de notre attaché commercial. Je m’initiais aux à-côtés de la carrière diplomatique, objet de mes illusions et je poursuivais des enquêtes auprès des exportateurs français sur les chances que leur réservait notre marché. Le bureau de l’attaché, installé dans un vaste appartement de la rue Réaumur, m’offrait aussi le spectacle d’un quartier affairé où, deux fois le jour, déferlait le monde de la Bourse et de la confection.

Un matin, après le dépouillement du courrier, mon patron qui se préoccupait pour des fins de comparaison d’établir l’incidence de l’impôt spécifique en France, me confia de relever auprès de gros marchands de grains les prix moyens au cours de l’année précédente des légumes secs et des pois concassés. Je fis sans succès quelques tentatives : mes questions pourtant discrètes semblaient soulever de l’humeur. Je revins bredouille. Mon patron bondit : cela ne valait pas la peine d’avoir décroché un diplôme des Sciences politiques pour échouer dans une poursuite aussi simple…

Le soir, je rencontrai le docteur Quilliot à qui je fis part de ma déconvenue. Il sourit. Son chef, médecin des hôpitaux, l’avait souvent chargé de recueillir des statistiques. Il s’arrangeait pour réunir à la hâte quelques chiffres, suffisamment proches de la probabilité. et il passait le reste du jour à errer sur les boulevards ou à s’attarder dans un parc.

Le lendemain, je retournai chez le marchand de qui je finis par obtenir le prix des pois concassés et des légumes secs en janvier, en avril, en juillet et en octobre. Je divisai la somme par quatre. Et je rentrai, triomphant et modeste à la fois. « Vous voyez, me dit le patron, il suffit d’y mettre de la volonté. » Je n’ai jamais su si mes approximations avaient passé dans un rapport officiel.

Au fond, mon patron voulait rompre ma timidité et me donner confiance en moi. Sous des dehors torturés, il dissimulait un vif sentiment d’humanité. Au cours du déjeuner d’adieu auquel il me convia, devant une entrecôte taillée en biseau et posée sur un coussin de champignons gras, je le compris. Je n’étais plus son subordonné. Il me prodigua des conseils où, je sentis passer quelque désillusion et l’amertume que lui avaient parfois laissée le commerce et l’incompréhension des hommes.

Quelques mois après mon retour au Canada j’appris sa fin douloureuse. Ne pas le revoir lorsque je revins à Paris, en 1913, raviva ma peine.

La Lorraine et l’Alsace, comme le Mont Saint-Michel, s’étaient depuis longtemps dégagés pour moi de la figure de la France, tels deux points de ralliement et d’inspiration. La pensée de Barrés, libre d’abord des entraves du temps, aboutissait à l’acceptation des normes ancestrales.

À sa suite, je considérerais le conflit entre deux civilisations, je verrais comment se nouent ou s’opposent leurs tiges. Je me débarrasserais de ce que je portais en moi de livres que pour accueillir une vision rapide, sans espérer, au delà des choses, surprendre le secret des hommes.

Je revois mes notes de voyage : elles révêlent la hâte émerveillée d’une mise en place. Mon regard s’attache surtout aux révélations de l’art, les seules que j’entende et retienne comme des confirmations ; l’ordre apaisant de la place Stanislas, la douce terrasse de Metz ouverte sur les lointains de France, le solide orgueil de Strasbourg, tout cela subsistant comme un témoignage parmi les intrusions de force poussées au souffle germanique.

Comment interroger les hommes ? Je ne saurais les distinguer et je n’oserais miser sur leur physique troublant. Il y a bien ce vieillard à la jambe de bois. Décoré de la médaille de 1870, il nous accueille au seuil d’un musée. Il ignore que nous sommes Canadiens et sa chanson nous plaît parce qu’elle personnifie la résistance que nous attendons. Il nous raconte ses campagnes et, en sourdine, sa haine de l’envahisseur.

Un régiment survient, au pas de l’oie. Il fait halte et rompt les rangs. La musique joue Poète et Paysan. Un soldat, tout proche de nous qui sommes attablés à la terrasse d’un café, murmure, nous entendant parler français : « Attention aux Prussiens ». Je songe à Herckmann, au Service de l’Allemagne.

À la gare, je gagne le guichet derrière lequel s’agite un jeune homme blond, les yeux cerclés de lunettes. Depuis plusieurs minutes, je tourne dans ma tête une phrase en allemand dont je ne perçois pas l’étrangeté mais qui se déroule suivant les mots que je possède de cette langue et qui veut dire : auriez-vous la bonté de me donner deux billets pour Strasbourg : « Haben sie die Gute mir zu geben zwei Fahr-Karten nach Strassburg ». Le préposé me pose une question, toute naturelle mais que je n’avais pas prévue : « Wasse Klasse ? » Que répondre ? Je connaissais deux ou trois chiffres : Ein, zwei, drei… Mais comment dire, « deuxième classe » ? Il fallait s’exécuter, puisque j’avais amorcé ce périlleux dialogue. Je fis un effort et je dis en hésitant « Zweiter Klasse ». Le jeune homme prit deux billets, les poinçonna, les glissa sous le grillage et me dit avec le plus pur accent français : « Voilà Monsieur ». — J’étais payé !

De Strasbourg, nous montons vers Sainte-Odile, par un long lacet rouge, sous les pins au port d’armes. Du sommet le souffle s’étend sur une campagne assagie et volontaire. Nous visitons le cloître, le cimetière où dorment les nonnes assemblées, le fameux potager dont, assez curieusement, s’exaltait Barrès. Minutes d’émotion que peut-être nous sommes seuls à éprouver parmi des gens qui retrouvent un décor familier.

Le lendemain, nous suivions le Rhin bordé de pics que crénelaient des châteaux d’un autre âge. À chaque gare, le chef en uniforme attendait que les portières fussent fermées, puis, levant une sorte de sceptre couronné d’un cercle rouge, ordonnait d’un geste autoritaire, accompagné d’un coup de sifflet, la mise en marche. Et le train repartait dans la Forêt noire, pour atteindre, le soir, les Chutes du Rhin, puis Zurich et Lucerne. De ce pays vigoureux et doux, que nous retrouverions plus tard, et qui partage avec l’Italie tant de souvenirs romantiques, nous emportions une image déçue : sauf une éclaircie sur un pic de neige, le voyage dont nous avions rêvé s’acheva sous une pluie tiède. Presque tout sera à reprendre de cette fugue inachevée.

Nous vivons les quelques jours de vacances qui nous restent à Pas-en-Artois où, à raison de six dollars pour quinze jours, nous avions loué une maison fort convenable. Nous retrouvions là des amis que nous avions connus quelques années plus tôt, à Saint-Brévin.

Le pays est riche de grâce et de verdure : la plaine, qui s’adosse à une colline est traversée d’une « rivière » comme on dit en France, et que révèle une coulée d’herbes folles. La moisson est faite : et les nonnes de blé, les nonnes dorées, les meulettes de gerbes superposées, semblent agenouillées dans les prés. Elles s’inclinent semblables et pieuses, vers la montagne, comme en méditation. À perte de vue, les blés font ainsi, dans les champs, une muette invocation. La moisson rend grâces. Les nonnes sont rangées par groupes : ici, trois par trois : là, sur deux lignes parallèles, en communauté. Elles ont les mains dans leurs larges manches. Au bout d’un peu de temps, quelques-unes se penchent davantage sur le sol ; leur tête se courbe : les voilà presque prosternées. À l’ombre, leur attitude se précise : le soir, le couvent s’enfonce dans la nuit, immobile. La lune dessine dans le ciel pur, sous les yeux des étoiles, les silhouettes recueillies : c’est l’éternité de la prière au Dieu des moissons : le consentement de la pensée devant l’Infini.

Je m’échappai aussi vers la Belgique qui accueillait le Canada à l’Exposition de Gand.

Je m’intéressais depuis longtemps à notre participation aux expositions universelles, moyen d’appuyer notre politique commerciale, et j’avais souhaité que le Canada apparût à Gand, non plus comme pays consommateur, client de tout le monde, bornant son activité à l’agriculture et à quelques industries connexes, mais comme pays producteur capable de se suffire grâce à la variété de ses industries. Nous éveillerions l’intérêt de l’étranger, nous attirerions chez nous des capitaux si nous savions donner une idée complète de notre économie, montrer nos succès et créer l’impression d’un peuple entreprenant et vigoureux.

Je traversai la Flandre aux horizons paisibles, où s’active une population laborieuse, et je revis Gand, à la fois cité historique, ville des fleurs et centre économique, qui allie avec bonheur le passé au présent et l’art à l’usine.

Un rédacteur de La Gazette de Bruxelles avait vanté le talent de présentation dont la section canadienne avait, une fois de plus, fait preuve : et c’était justice. Notre pavillon, que j’ai décrit autrefois, remportait un vif succès. À la foule des étrangers, se joignaient les paysans flamands attirés par la renommée, déjà établie en Belgique, de notre pays lointain.

Notre flore et notre faune, la culture de notre blé et de nos fruits, l’exploitation de nos forêts et de nos pêcheries, étaient mises en valeur. Quant à nos minéraux, ils formaient le leitmotiv de notre exposition.

Le visiteur qui avait signé avant moi le registre avait écrit : « A visit around this beautiful exhibit is a nice trip to Canada, from the Atlantic to the Pacific ». Rien ne traduisait mieux mon impression, mais à bien y regarder, nos industries proprement dites n’étaient guère représentées. Une fois de plus on avait, en vue d’attirer la main d’œuvre de choix que pouvait donner la Belgique, exalté les beautés du Canada et les chances de succès qu’il offre. Mais l’invite s’adressait aussi aux capitalistes et l’on n’avait pas usé de l’argument qui les eût le mieux déterminés : les premiers résultats de la mise en œuvre de nos richesses, preuve de notre puissance de production et de notre énergie.

Durant mon séjour à Paris les Publicistes chrétiens se réunirent à Montmartre, où le Père Janvier, aumônier de la corporation, prononça le sermon de circonstance. L’assemblée empruntait un caractère particulier au centenaire de Louis Veuillot que l’on allait fêter à Boynes. Un dîner suivit la cérémonie. Il y eut des discours, naturellement ; et j’y allai de mon couplet. J’exaltai les ressources de foi, de piété, d’apostolat de la France catholique et je mentionnai que l’Université Laval se préparait aussi à fêter Veuillot.

Le centenaire de Louis Veuillot devait, en effet, être commémoré à Montréal, à la demande de Mgr Paul Bruchési. Celui-ci, avec sa grâce si propre à inspirer confiance aux plus hésitants, m’avait chargé, avant que je parte pour l’Europe, de préparer un éloge de Veuillot. « Le Père Louis Lalande, m’avait-il dit, parlera du chrétien ; vous évoquerez l’homme, le journaliste et l’artiste. »

Les deux conférences eurent lieu le 25 novembre 1913 à l’Université, rue Saint-Denis. La salle des promotions, qui existait encore et à laquelle on accédait par de longs escaliers et des prodiges de résistance musculaire, était pleine à déborder. Les étudiants, comme d’habitude, occupaient les galeries qu’ils animaient de mouvement et de gaieté.

De hauts dignitaires ecclésiastiques, des personnalités du monde des lettres et des professions libérales avaient pris place dans l’auditoire. Les journaux de l’époque mentionnent quelques noms. Je relève ceux de M. Émile Chartier, professeur au Séminaire de Saint-Hyacinthe, et de M. Lionel Groulx, professeur au Collège de Valleyfield : deux prêtres qui s’imposaient déjà à notre public.

Le président de la soirée, Mgr Bruchési, me passa la parole. L’auditoire, le voisinage du Père Louis Lalande qui possédait Veuillot à fond, mon sujet, plus difficile à mes yeux que celui dont j’avais traité quelques mois plus tôt devant des Parisiens, tout cela m’intimidait fort.

Je m’excusai d’abord de mon incompétence : lorsqu’on m’avait demandé cette conférence, je ne connaissais guère de Louis Veuillot que l’admirable article de Jules Lemaître. J’avais lu, au hasard d’une bibliothèque, les Couleuvres et le délicieux Corbin et d’Aubecourt, les Pensées, substance de l’œuvre de l’illustre écrivain, et quelques pages des Mélanges où j’avais essayé d’apprécier sa manière. Je savais l’influence qu’il avait exercée et la place qu’il occupe parmi les prosateurs du xixe siècle. Je savais aussi ses luttes, et pourtant je ne le connaissais pas vraiment parce que j’ignorais sa vie. C’est le sort des moralistes d’être méconnus. Il m’apparaissait surtout comme un soldat de la foi, lutteur infatigable et irréductible adversaire. Il a d’autres titres à notre admiration et à notre sympathie. La vie ne l’a pas épargné. Il cachait sous sa cuirasse, dont le monde n’a connu que les reflets, le pauvre cœur d’un homme. On l’aimera peut-être mieux ainsi.

Je rattachais Veuillot à ses origines modestes. Je racontais son enfance, têtue et studieuse : sa conversion sur le chemin de Rome : sa vie de journaliste : ses tourments d’artiste : sa bonté et sa générosité. Je disais les trésors débordants de joie et d’intimité de sa Correspondance.

Je terminais ma conférence, que j’eusse voulue brillante, par le récit de la visite que je venais de faire à Boynes, le pays natal de Veuillot. J’avais souhaité voir ce coin du Gâtinais, où jamais l’illustre écrivain n’était retourné. « Ce n’est pas un voyage, m’avait dit M. Lasnier, le directeur de l’Écho de Pithiviers ; on s’imagine à tort que Boynes est à des kilomètres de Paris. Il faut y mettre deux heures tout au plus. »

La route, depuis Étampes, est ravissante. C’est la campagne de France, fraîche, reposante et soignée. Elle me semble, à moi qui ai l’œil fait aux immenses horizons, un jouet d’enfant où circule un petit train mécanique aux cris stridents et joyeux. Au bas des collines qui se succèdent, courent les plus jolis noms de rivières, sous des arbres qui se penchent. Puis, s’étend la plaine de Beauce, abondante et grasse, où la moisson, réunie en meules, achève de sécher. Merveilleux pays où l’on compte encore par lieues et où les paysans font lentement des vilottes de blé, comme chez nous.

Pour atteindre Boynes, la voie ferrée décrit l’arc d’un cercle dont le centre est la cathédrale de Pithiviers, aiguë et dominant la vieille ville. À la gare, je demande où se trouve la maison de Louis Veuillot à quelqu’un qui me dit, très calme et avec politesse, qu’il ne la connaît pas. C’est la rançon quotidienne de la gloire. Heureusement, le clocher me guide à travers les rues claires ; et je suis sûr d’y trouver Veuillot.

Le curé de Boynes, qui porte un nom canadien. l’abbé Grosbois, et M. Sibot, un fervent ami de Veuillot, recommencent avec moi un pèlerinage qui leur est familier. L’église date de plusieurs siècles et réunit plus qu’un style. Sur les fonts baptismaux de granit rouge fut porté, « l’an mil huit cent treize, le vingt-quatre octobre, François-Louis-Victor, né le onze de ce mois, de François Veillot (sic) et de Marguerite Adam ». Presque dans la plaine, se trouve, au détour d’une route, une large pierre où était coincée la croix de bois que défendit l’héroïque grand’mère, Marianne Bourassin. « La croix est morte de vieillesse, murmure l’abbé Groisbois : je la remplacerai par une croix de fer, c’est plus résistant ».

Enfin, près du mail, voici la maison natale. Hélas, on l’a restaurée. Elle est trop neuve : et, autour de la fenêtre du second étage, il n’y a plus de chèvrefeuille. Mais l’atelier demeure tel qu’il était, bas de plafond et chargé de poutres : des descendants de la famille y travaillent encore gaiement.

Au presbytère, dans le cabinet de travail du curé de Boynes, chacun peut voir un buste de Louis Veuillot et une photographie de Monseigneur Dupanloup, ornée d’une signature volontaire. Je dis à l’abbé qui s’étonna de mon mouvement : « Vous les avez confondus tous deux dans une même admiration ? » Il eut un sourire indulgent et me répéta cette parole d’un grand vicaire de l’Évêque d’Orléans : « Ils n’étaient pas dans le purgatoire depuis dix minutes qu’ils étaient déjà réconciliés dans l’Infini. »