Souvenirs (Montpetit) tome III/5

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Thérien frères (IIIp. 73-110).

ACADÉMICIEN


Je reçus en 1923 une nouvelle qui me ravit et me surprit tout à la fois, celle de mon élection à l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique.

J’étais fort loin de m’y attendre : je n’avais pas posé ma candidature. Je sus bientôt que les règlements la bannissent et que les académiciens belges choisissent librement leurs collègues.

L’Académie était fort jeune. Elle avait été fondée en 1920 par Albert 1er, sur la proposition de son ministre des Sciences et des Arts, Jules Destrée.

L’ancienne Académie royale de Belgique, organisée en 1772, par Marie-Thérèse d’Autriche, souveraine des Pays-Bas, comprenait bien une section des lettres mais les attributions de la nouvelle Académie furent mieux précisées. Elle est chargée de toutes les questions qui intéressent la langue et la littérature françaises. Elle comporte une section de littérature composée de vingt membres belges et de sept membres étrangers ; et une section de philologie où siègent dix membres belges et trois membres étrangers.

J’avais été élu au titre littéraire. Je faisais partie du premier effectif étranger, en sorte que, dans mon discours, je n’aurais pas de prédécesseur à louer. Je projetai de le consacrer à la langue que nous parlons, qui est la langue française issue de l’Île de France et de montrer comment elle s’est maintenue loin de ses origines, en luttant pour durer.

Ma réception fut fixée au 15 mai 1924. Je passai les loisirs de mon hiver à rédiger mon discours et, le moment venu ; je partis pour Bruxelles.

* * *

Nous entrons en Belgique par Mons. Parmi mes bagages se trouve un colis de forme étrange qui intrigue la douane. J’explique qu’il contient un tronc d’arbre rongé par un castor que mon collègue Adolphe Dollo envoie à son père, l’éminent naturaliste belge. « On ne pourrait pas le voir ? » demanda le préposé. Un sandwich dans la bouche, je m’exécute sous les regards amusés des voyageurs. Dieu ! combien ce morceau de nos bois, que la tête desséchée d’un castor accompagnait, parut livide sous le soleil européen. Le douanier veut bien trouver cela intéressant. D’ailleurs, il connaît M. Dollo que tous admirent en Belgique. On m’aide à boucler, et je rejoins mon compartiment sous le déclic inquiétant d’un appareil photographique.

La région que je traverse est hérissée de terrils, pyramides de déchets de charbon qui parsèment la Belgique minière : mais bientôt l’aspect jardin se précise et accentue le pays autour de Bruxelles, où je descends, à la fois heureux et préoccupé.

M. Godefroy Langlois m’attendait à la gare. Fort amical, il me prévient contre certaines désillusions. La salle où ont lieu les séances solennelles de l’Académie est très grande et il ne faut pas compter sur un auditoire considérable. Les réceptions ne sont pas courues comme à Paris. Le monde des affaires, par exemple, y est indifférent.

Le secrétaire de l’Académie, Gustave Vanzype, me rencontre à l’hôtel. Il m’explique le déroulement de la cérémonie. Il y a double réception : celle de Salverda de Grave et la mienne. Figure ouverte, esprit large, c’est un charmant causeur. Nous devisons littérature, et nos propos expriment les mêmes préoccupations. Nous pesons les chances des lettres d’expression française hors de France. Le foyer de la Romanie que dessinait Barrès garde sa puissance et son éclat de source : mais les centres plus ou moins éloignés que son rayon féconde ont aussi leur vitalité propre qui n’est pas toujours reconnue. Elle germe d’un esprit renouvelé par le milieu.

* * *

La séance a lieu au Palais des Académies devant un auditoire tout de même assez nombreux où je distingue, au milieu de personnalités belges, des compatriotes, entre autres l’honorable Philippe Roy, M. Godefroy Langlois et, revêtu de sa soutane blanche, le révérend père Antonio Lamarche, qui fit de cette réunion belgo-canadienne un récit chaleureux.

Malgré la présence du Roi, qui occupe la loge officielle, le protocole se déroule de façon tout à fait démocratique. Autour du président, les récipiendaires, leurs parrains et le secrétaire perpétuel prennent place sur la scène derrière une longue table que recouvre un tapis vert. Les membres de l’Académie les encadrent. « Pas de costume, pas de bicorne ni d’épée, et pas de roulement de tambour », observait Paul Guth dans un reportage sur une double réception récente. C’était ainsi en 1924 ; mais je ne m’arrêtais pas à ces détails. Comment aurais-je établi cette comparaison avec l’Académie française, préoccupé que j’étais du sort de mon discours !

Je parlais le dernier. J’écoutai avec une sorte d’attention complice l’éloge que fit Gustave Charlier de l’œuvre touffue de Salverda de Grave et la réponse nuancée de celui-ci.

Puis, mon parrain — M. Carton de Wiart — prit la parole.

C’est la deuxième fois que je vous rencontre, me dit-il, et jusqu’à cette inoubliable soirée où la population de Montréal, en 1914, acclamait au Monument National notre Délégation belge, j’ignorais votre nom. Vous avez, dans un discours, exalté la Belgique, ses vieilles villes, sa puissance économique, sa fidélité à l’art et sa glorieuse résistance à l’envahisseur. Nous étions loin de l’accueil teinté de réserve que nous venions de recevoir aux États-Unis. Comment oublier l’enveloppante sympathie de votre peuple !

Le lendemain, nous reprenions le chemin de notre patrie. À bord du transatlantique, nous coudoyions vos soldats qui allaient défendre notre sol avec tant de vaillance et que je devais rencontrer souvent au cours de la tourmente. Nous constations aussi combien le Canada français manifestait d’ingénieuse sympathie à l’égard de la Belgique si profondément touchée par la guerre ; avec quel empressement il se portait à son aide.

Aussi lorsqu’il s’agit pour notre Académie, jeune de quelques années à peine, de désigner selon ses statuts des membres étrangers, elle vous confia de représenter dans son sein le Canada français. « Et il y avait, je puis bien le dire, une bonne dose de reconnaissance dans ce choix ».

Cette confidence amorçait des paroles sympathiques que M. Carton de Wiart, après avoir énuméré mes fonctions — comme si elles pouvaient justifier l’appel de la Compagnie — consacrait à mes œuvres. Elles n’étaient pas lourdes : deux volumes et quelques brochures. Somme toute, des propos dispersés où M. Carton de Wiart s’attardait à reconnaître la préoccupation de notre pays canadien, de son histoire, de ses ressources, de ses institutions. « Au gré de mon humeur ou de l’actualité », je me serais révélé sociologue, moraliste, juriste, critique… et même poète ! C’était un terrain glissant : il est souvent mal vu qu’un auteur se partage ainsi. On préfère les compartiments bien marqués où se confinent les esprits spécialisés. M. Carton de Wiart se montrait trop aimable à mon égard.

La suite du discours s’orientait vers le Canada français dont « l’histoire, avais-je dit quelque part, n’est qu’une longue obstination à nos origines ». Sur ce thème, l’orateur déroulait notre destinée : les difficultés et les menaces de la période coloniale ; l’expansion des nôtres en Amérique ; notre attachement à la civilisation française et à notre langue, nos tentatives vers une littérature canadienne. Il mentionnait des auteurs, de Crémazie à René Chopin. Il vantait, à propos de ce dernier dont il cita quelques vers, la vivacité de nos hivers. Il acceptait la formule de notre traditionalisme qui se gare des excès parfois asséchants d’un régionalisme outré. « Qu’un peuple cultive ses souvenirs propres, c’est son devoir, c’est sa force, c’est sa richesse, à condition qu’il en apporte les fruits au trésor commun de l’humanité. » Il admirait que notre fidélité à notre langue ne nous eût pas détournés des destins d’un Canada auquel elle apporte l’enrichissement d’une culture.

Bien des traits rapprochent notre Belgique de votre Canada et sans doute cette visite que vous nous faites contribuera à retenir l’attention sur ces similitudes.

Il est vrai que notre peuple ne connaît guère votre pays. Pour lui, le mot « Canada » désigne, selon nos régions, un peuplier ou une pomme de terre : à quoi s’ajoutent quelques notions de politique ou de géographie : mais un grand nombre ignorent la force expansive de votre sève généreuse, de votre population ; la puissance, les promesses de votre territoire ; le rayonnement de vos institutions, de votre presse, de vos centres d’enseignement et de culture, de vos grandes villes dont l’une — Montréal, que fonda Maisonneuve — est « la troisième ville française dans le monde ».

Et M. Carton de Wiart terminait son discours par ces mots qui donnaient à cette réception académique son sens et sa portée, bien au delà de moi, vers l’ensemble du Canada français qui seul comptait : « Il nous est donné, Monsieur, d’honorer officiellement en votre personne, au nom de la langue et de la littérature françaises, votre pays fidèle à ses origines et qui trouve dans cette fidélité le gage de sa force et de sa beauté. Puisse-t-il, ce noble pays, dans ce Nouveau Monde, où quelques-uns prétendent voir déjà le centre de la civilisation d’après-demain, puisse-t-il faire rayonner de plus en plus la claire et pénétrante influence de la langue française et du génie français que nous aimons comme vous, Monsieur, et que, comme vous, nous nous efforçons de bien servir. »

* * *

J’avais choisi librement de parler de notre langue, de nos traditions et de dresser ainsi au sein de l’Académie l’image de notre peuple. Et j’y réussis d’autant mieux que le peuple belge, d’expression française, est proche de nous : même volonté, mêmes aspirations, mêmes dangers, mêmes craintes, mêmes réflexes de défense.

J’avais écrit mon discours avec élan, dans l’angoisse sans doute, mais aussi dans la joie,

J’étais depuis toujours épris d’éloquence académique. Pas une réception à l’Académie française que je n’eusse suivie et goûtée, même s’il se mêlait aux compliments quelque mièvrerie ou des réserves trop appuyées.

J’adressais, comme il est d’usage mes remerciements à mes collègues : « Je n’avais pas de titre à votre choix, et je n’ai pas à feindre la modestie au moment de vous remercier. » Après un éloge de la Belgique et le rappel des rapprochements entre ce vaillant pays et le Canada français, j’aborde mon sujet.

C’est le caractère de tout un peuple que vous avez voulu consacrer.

Il a vécu, ce peuple, dans le culte de la justice. S’il lui arrive de la réclamer encore pour lui-même, il peut se rendre le témoignage de ne l’avoir jamais refusée aux autres, et c’est en cela surtout qu’il est demeuré français. Aussi son cœur a-t-il battu vers vous dès l’instant où vos armes ont eu à défendre les traités et à barrer la route interdite. Il a suivi les étapes d’une résistance que conduisait la liberté, il a partagé chaque jour un peu de votre grande pitié : et, lorsqu’il a vu la Belgique dépossédée, réduite à un morceau de terre, fidèle quand même à ses drapeaux comme au dévouement de sa reine et à l’attitude de son roi-soldat, il s’est réfugié avec elle dans le cœur des Belges pour espérer encore.

Sa sympathie s’avivait d’ailleurs de communs souvenirs puisés dans la paix. Vous aviez participé à sa vie intellectuelle et secondé son activité économique, vous aviez accueilli les siens, leur offrant le spectacle, dont ils vous savaient gré, d’une nation jalouse de son glorieux passé, éprise de travail et d’art, admirée pour la hardiesse de ses entreprises et la mesure de son esprit, où les idées qui divisent ordinairement les hommes se réduisent dans un effort commun vers le progrès. À tant de liens, vous en ajoutez aujourd’hui un autre : c’est parce qu’il n’était pas nécessaire que nous l’apprécions davantage.

Souffrez que je joigne à cette gratitude que je veux collective, un sentiment personnel. Je vous suis reconnaissant de m’avoir incité à écouter de plus près la langue que nous parlons et à reprendre un à un des mots que l’oreille, distraite par l’habitude adopte sans les juger. Ces mots, du moins beaucoup d’entre eux, vous aurez vite constaté que je ne viens pas les accuser. Je les défendrais d’instinct, car ils perpétuent la volonté qui nous garde, si je n’avais pas acquis la conviction, à les interroger, qu’ils sont de bonne lignée, s’ils ne m’avaient pas donné la joie de se révéler français.

Car le Canada est mieux qu’un coin du monde où l’on comprend le français : il est une terre où le français existe de naissance, au cœur d’une population qui n’a que lui pour traduire sa vie même et qui le conserve comme un titre de noblesse par quoi elle s’apparente.

L’observation en fournirait des preuves émouvantes. C’est le français que suivent les dix mille regards tournés vers la chaire de Notre-Dame de Montréal où une tradition, déjà longue, conduit chaque carême un prédicateur de France ; le français encore, que goûtent les auditoires groupés autour d’un conférencier qu’une mission ou tout simplement la sympathie a guidé vers nous ; le français, celui que l’on appelle classique et dont le nôtre se rapproche fût-ce sans le savoir, que l’artiste fait renaître devant les enfants accourus de toutes les écoles, lorsqu’il interprète une œuvre de Molière ou de Beaumarchais ; le français, plus populaire, égayé des mêmes sourires, alangui des mêmes tristesses, nourri des mêmes naïvetés sentimentales, que lance le chansonnier et qui fait battre les mains aux endroits mêmes que la province française a déjà soulignés ; le français enfin, moins souple peut-être, plus ramassé, moins abondant parce qu’il a dû se replier sur lui-même et durer dans le seul souvenir, mais vivace encore et suffisamment fort pour se ressaisir, que l’instituteur canadien transmet aux générations, que le poète exalte et que la prose défend, que le prêtre sanctifie lorsque, chaque dimanche et jusque dans les hameaux les plus humbles, il prononce comme s’il l’écrivait un prône que les fidèles écoutent comme s’ils le lisaient.

Et cela depuis trois siècles, inlassablement, trois siècles qu’un moment de recueillement exprime chaque année avec l’intensité d’un symbole lorsque, la nuit du 24 décembre, les routes bleues de neige s’animent vers l’église : sur la foule agenouillée qu’une même pensée rapproche, dans le silence sans limites de la prière, les chants de Noël venus de France, lointains et semblables, vibrent comme une onde émise du passé. Incomparable émotion qui renoue l’histoire en une minute d’abandon et fonde la patrie canadienne, désormais distincte, sur une survivance dont ni le temps ni les hommes n’ont triomphé.

Mais quittons ce jardin où la langue écrite s’épanouit, toujours sensible à l’attrait d’une boutonnière, langue d’apparat dont on revêt une pensée de circonstance, pour pénétrer dans l’usine populaire où se forge et rougeoie le langage de chaque jour.

Louis Hémon, qui avait conçu son roman dès sa première vision de Québec, cherchait dans la ville historique, non pas ce qui est resté français, mais ce qui déjà semble venir d’ailleurs. L’ambiance anglaise, la marque américaine, lui apparaissent à certains détails qu’il dresse comme des objections : mais, lorsqu’il s’oriente vers la campagne semée de villages aux noms français, le regard du paysan l’éclaire et il se prend à écouter le parler qui semble l’écho d’un serment. C’est là surtout qu’il sied d’aller rendre visite à la langue, au foyer où elle s’anime, où, toujours alerte, un peu brève, vêtue d’étoffe passée aux reflets savoureux, elle vaque à sa besogne parmi de vieilles choses.

Elle est de France, de toute la France, car le Canada n’a pas été fondé, quelque honneur qu’il en eût d’ailleurs ressenti, uniquement par des Normands et des Bretons. Les arrivages, soigneusement relevés, ont permis à nos historiens de rattacher plus largement notre pays : le Nord, l’Ouest, le Centre, voire le Midi, ont peuplé le Canada et reproduit sur son sol une image de la patrie.

Chose curieuse, qu’il est intéressant d’imaginer en refaisant l’histoire, le Canada a subi une évolution linguistique dont la courbe ressemble à celle de la France. Plusieurs des nouveaux venus parlaient le français ou l’entendaient pour l’avoir appris, d’autres n’apportaient avec eux que le langage de leur patelin, leur patois, langue romane aussi expressive, parfois plus heureuse, mais condamnée par la volonté royale à ne connaître que la liberté d’une tradition. Or, le français occupait au Canada le siège de l’administration et possédait la force de la loi, et c’était déjà une raison pour qu’il s’imposât, et qui eût suffi à sa généralisation si, par surcroît, la population n’avait pas été obligée de le connaître pour s’harmoniser.

Notre langue est émaillée de vieux mots « natifs du cœur de la France » ainsi que disait Henri Étienne, et de provincialismes. Les uns sont très anciens et gardent l’empreinte romane, presque latine : ils sont ensevelis dans les vieux auteurs qu’on ne lit plus guère si ce n’est à travers des notes marginales, souvent fastidieuses, ou dans des œuvres comme la Chanson de Roland ou le Roman de la Rose auxquelles ils empruntent à la fois le charme et l’immortalité.

D’autres prennent place encore dans les dictionnaires, mais avec la mention vieilli qui les grandit jusqu’à la poésie, ou gardent comme seule originalité la prononciation du grand siècle. D’autres enfin sont ignorés de ceux qui continuent à croire que l’Académie française façonne la langue : ce sont les indépendants, non les moins agréables, qui vivent retirés en province. Ils viennent de la Saintonge, du Maine, de l’Anjou, du Poitou, de la Picardie, de la Bresse, du Berry, d’ailleurs encore, de la Savoie, de la Lorraine, du Midi, voire de la Wallonie : et si nos mots accourent ainsi de partout, beaucoup retourneraient en Normandie.

Nous aimons les vieux mots parce qu’ils sont une tradition et une ressemblance, parce qu’ils nous unissent dans l’histoire et qu’ils nous protègent contre l’envahissement, parce qu’ils sont un gage de survivance, un refuge et un rempart, et un peu l’âme de la France qui nous serait restée.

« L’anglicisme, voilà l’ennemi ». Ce titre de brochure est devenu un mot d’ordre que les avant-postes se transmettent incessamment. L’ennemi est surtout dans la ville, où l’on ne délibère plus : brutal dans les milieux où tout est anglais, depuis l’argent jusqu’aux cerveaux, depuis la pieuvre mécanique jusqu’à l’outil que la main désigne à l’esprit ; insinuant dans les ambiances sociales ou mondaines que peuple le snobisme, l’insouciance ou l’habitude. L’horizon protège la campagne. Plusieurs séjours m’en ont convaincu que j’ai rendus plus attentifs depuis votre invitation. Il est même des endroits où les mots vivent si purs que l’on interroge ceux qui les disent, pour apprendre, surtout des jeunes, qu’ils n’ont fréquenté que l’école primaire, la petite école comme nous l’appelons, blottie parfois à quelques kilomètres de la maison, et vers laquelle s’en vont les enfants, même par les froids d’hiver, tout seuls sous le ciel vibrant.

Malheureusement, des infiltrations entament le roc. Le journal, bourré de traductions hâtives, du type de celles que la guerre a fait naître en France même : la réclame nourrie d’américanismes ou rédigée par des Anglais qui prétendent écrire un parisian french dont ils ne soupçonnent même pas le ridicule : le catalogue, venu de New York ou de Toronto, qui n’a d’autre objet que d’inscrire un prix, fût-ce au bout d’un mot ; l’automobilisme abondant et tapageur ; et le cinéma que l’Europe envie jusqu’à nous l’emprunter ; tout cela, évidemment, a touché « l’habitant ».

J’ai avoué le péché. Je ne l’ai pas atténué : j’ai voulu l’accuser d’un trait, le ramasser sous une forme qui ne laissât pas d’équivoque au pardon. Mais il est des circonstances atténuantes que la conscience la plus droite peut invoquer sans faiblesse. La France même, notre foyer, n’est pas sans avoir sacrifié à ce qui n’est pour elle, par bonheur, qu’une mode, le goût d’un jour. Des auteurs français ont repris notre mot d’ordre contre le même envahisseur, qui a gagné les sports, les cercles, et qui atteint, dans les couches plus profondes, la syntaxe et l’esprit. Nous n’avons aucun droit de nous en attrister, mais songez au formidable argument que cela nous offre ; plus encore, au danger que cela fait courir à notre résolution.

La France est riche, sa langue est une parure et non une cuirasse ; elle peut se permettre des fantaisies que nous écartons comme un signe de mort. Nous vivons loin de l’Angleterre, mais chez elle encore, au sein d’une population dont les millions s’additionnent avec la rapidité des inventions dans le domaine scientifique. Cent vingt millions d’hommes, quel bourdonnement, grandi jusqu’à la clameur de tout ce qui se parle comme de tout ce qui s’imprime, de tous les mots anciens et de tous les mots nouveaux qu’une civilisation de quantité, de mécanisme et de découvertes, fabrique pour désigner des choses dont nous nous servons avant que la France officielle, j’entends le peuple, ne les ait nommées.

Devant l’invasion des infiniment nombreux, sous l’étreinte prochaine, presque fatale, notre langue a tenu. Elle s’est perpétuée avec la race, en gaieté, sans autre souci que d’exprimer, sans autre principe que la discipline instinctive de la vie. Des mots étrangers qu’elle a accueillis, chemin faisant, il en est qu’elle n’a pas voulu toucher, comme pour leur conserver leur physionomie d’intrus ; mais elle a transformé les autres à sa manière, s’amusant à coiffer leur royauté shakespearienne d’un bonnet phrygien. Cela fait, au premier abord, un mélange assez cocasse où l’on découvre des procédés de francisation qui expliquent, s’ils ne les justifient pas, des barbarismes qui ont le tort de n’avoir pas été fabriqués en France.

Et voilà la défense de chaque jour contre l’envahissement, le corps à corps qui provoque une francisation intéressante, dont on a dit du mal quoique des esprits d’élite en aient pensé quelque bien. Elle est assez simpliste comme tout ce qui vient du peuple : avec quelques suffixes que lui suggèrent l’analogie et la métaphore, des suppressions de consonnes et des raccourcis qui détruisent le caractère anglo-saxon, une seule conjugaison, qui est naturellement la première, des dérivations parfois inattendues, elle crée des êtres d’apparence hybride dont la formation retient le philologue.

Son grand mérite, c’est d’être une francisation par l’oreille et par une oreille qui est et qui veut demeurer française. Le Franco-Canadien entend le mot anglais et parle français. Le Français, le fait est connu, francise aujourd’hui par les yeux : il lit des mots qu’il s’évertue à prononcer suivant leur physionomie. Procédé légitime, mais qui n’aurait pas produit redingote ni bouledogue.

Nous craignons de recourir à ces nouveautés qui ne nous disent rien qui vaille à cause des nôtres, et l’on a fort justement remarqué que notre peur des anglicismes, naïve, je le veux bien, mais non sans mérite, s’étend jusqu’à ceux qui ont cours ailleurs. Une intelligence très avertie, M. Philippe Geoffrion, a suivi le conseil que donnait Francisque Sarcey à l’un de nos puristes, de négliger les cacophonies et les bourdes pour suivre plutôt les persistances du parler ancestral. Il a trouvé demander une question dans Madame de Sévigné, arriver en temps dans Guy de Maupassant et lire sur le journal dans la Pensée et la Langue de notre éminent collègue Ferdinand Brunot : autant d’expressions que nous repoussions parce qu’elles nous paraissaient de simples transpositions de l’anglais au français.

Vous comprendrez toutefois notre réserve et nos inquiétudes lorsque vous aurez médité l’anathème de ceux qui vouent les peuples bilingues à l’infériorité, sinon à la mort. Nous n’y croyons pas, nous mettrons toute notre vie à ne pas y croire. Il peut y avoir des lézardes sur la maison historique sans que cela l’empêche de témoigner du passé. Je me rappelle avoir entendu, à Gênes, Lloyd George parler aux journalistes italiens : le grand acteur gallois évoquait les murs normands qui s’élèvent dans son pays natal et dont les ruines laissent voir des fondations romaines encore intactes.

Nous adoptons cet apologue, image dans la bouche de l’homme politique, vérité tenace chez nous. Nous avons résolu de survivre : nos pères nous l’ont ordonné et ce serait déchoir que de ne pas leur obéir, malgré les facilités qu’une surveillance moins rigide nous apporterait. Il nous reste l’école et ses enseignements, l’exemple et ses contagions, la science et ses persuasions, l’amour et ses convictions, tout ce qui se dresse contre l’usage et que l’on est convenu d’appeler « l’artificiel » et qui, à tout prendre, n’est que la civilisation à laquelle nous avons donné une base latine.

Forme de résistance à l’anglicisme, notre francisation manifeste la vitalité d’un organisme qui reforme ses chairs sur le trait qui l’a blessé ; mais notre langue a fait mieux si, menacée de toute part, elle a trouvé en elle-même la force suprême de créer.

À la vérité, il est difficile de fixer la limite de cet effort nouveau parce que nous ne savons pas toujours distinguer entre ce qui est de nous et ce dont nous avons hérité. Nous n’avons guère inventé ; et je songe, en le disant, à la voix du pays de Québec qui touche Maria Chapdelaine à l’orée des forêts du Nord et courbe sa volonté sur la tâche commune, en murmurant la chanson qui berce notre survivance : « Nous sommes venus il y a trois cents ans et nous sommes restés. Ceux qui nous ont amenés ici pourraient revenir parmi nous sans amertume et sans chagrin, car s’il est vrai que nous n’avons guère appris, assurément nous n’avons rien oublié. »

Et j’hésite à donner des exemples de mots qui sont vraiment de notre cru. Il en est certainement, ou du moins, pour reprendre une formule scientifique dont un vaudevilliste a souri sous la Coupole, tout se passe comme s’il y en avait. Les mots, dont on ne sait pas encore s’ils nous appartiennent, apparaissent sans indication d’origine sur l’interminable liste dressée par la Société du Parler français. Le regard, vite fatigué par les autres, va vers eux pour discerner, sous une graphie familière, le sceau de la race. Vain espoir : il faudra d’autres glossaires ou le retour de quelque fervent qui aura prêté l’oreille aux quatre coins de la France et apparenté nos orphelins.

Pourtant n’est-il pas un critère plus sûr que toutes les hypothèses : le milieu, c’est-à-dire, les habitudes qui cristallisent en mœurs, l’éternel recommencement des travaux humains, les certitudes du climat ? Eh bien, non ! Les mots n’ont pas de milieu, s’ils ont une patrie : l’homme venu de loin vers une terre étrangère les porte en lui et les repose sur les mêmes choses. On nous abandonnait poudrerie, dont nous sommes fiers, et qui exprime la tourmente d’hiver, émiettée, sèche, bourdonnante ; et voilà que poudrerie, qui existait déjà au xviiie siècle, aurait été trouvé, toujours en Normandie ; nous avions banc de neige, jusqu’à ce que nous l’ayons rencontré dans l’imagination poitevine ; on nous a prêté à la brunante que des dialectes pourraient revendiquer de très près ; l’amoureux est chez nous le cavalier et l’amie, c’est la blonde, par habitude de gens du Nord ; mais cavalier, c’est déjà le xvie siècle et la blonde, c’est une chanson militaire ; char, que nous opposons à tramway ainsi que des triomphateurs, est dans Lamennais.

Il reste tout de même enneigé, pont de glace, clair d’étoiles, que René Bazin nous emprunte ; patinoire, plus élégant que skating ; camp ou campement que nous préférons à camping ; et magasiner que nous offrons à la France pour ce que vaut shopping ; et des mots français que l’anglais a rapprochés, comme agent de station, des mots composés, et non sans mérite, des étymologies abracadabrantes, ainsi que l’on en constate en plein Paris, des métaphores dont quelques-unes sont jolies, des dérivations qui révèlent une formation sur place, des joyeusetés qui ne peuvent être d’ailleurs et où le peuple a mis sa marque goguenarde : des phénomènes linguistiques, dégagés par le maître de nos philologues, M. Adjutor Rivard, et qui auront plus d’attrait pour ceux qui s’intéressent à la langue pour la langue : la suppression de l’hiatus, l’agglutination de l’article, la transmutation des suffixes, la confusion des genres, qui se produisent chez nous comme en France, mais indépendamment et suivant les lois de la phonétique française ; et, enfin, des fautes, de vulgaires fautes mais heureuses, ainsi que dit le chant liturgique, si elles sont communes à tous les Français, qui continueront de croire, malgré les savants, aux « panacées universelles » !

Archaïsme, anglicisme, canadianisme, c’est la division classique, souvent reprise chez nous et à laquelle je n’ai pas échappé ; mais pourquoi m’en excuser, si ce triptyque offre un moyen logique de dégager, sous les complexités du moment, un parler régional, d’essence française, entendu par tout un peuple et sur tout un territoire, constellé d’emprunts parfois discutables, nourri de formes dialectales, enrichi de quelques inventions, assez semblable, somme toute, à celui que l’on rencontre dans les provinces françaises, moins l’infiltration étrangère qui est surtout sensible à Paris. Le Mercure de France soulignait un jour l’amusante aventure de deux Anglais qui avaient appris le français, l’un à Bordeaux, l’autre à Brest, et qui se servaient de mots incompréhensibles l’un pour l’autre et que, pour ma part, sauf deux ou trois exceptions, je n’aurais pas saisis, bien qu’ils fussent de physionomie française et nés du terroir. Il eût été difficile, disait le Mercure, d’expliquer à ces étrangers que l’unité de langue n’existe pas en France et qu’on pourrait écrire, pour chaque province, des variantes du Mariage de Mademoiselle Beulemans.

Ne sied-il pas, enfin, de considérer que notre parler a vécu longtemps dans l’isolement complet, séparé par une irrémédiable distance ? Qu’y aurait-il d’étonnant à ce qu’il eût perdu, dans le flottement des mémoires, quelques sonorités ou quelques syllabes ? Dans les plus grandes pénuries aussi : nos pères ont copié de leur main les Méditations de Lamartine et, dans un couvent d’Ursulines, aux Trois-Rivières, une grammaire, placée sur un lutrin, feuilletée par la seule institutrice, et avec les précautions que l’on met à toucher une relique, a servi pendant des années à guider les enfants qui venaient lui demander avec respect une part du merveilleux héritage.

Voilà bien le miracle canadien. Il fut accompli par un peuple que rien n’a rebuté et dont la tranquille décision a vaincu tous les obstacles. Fils de France, il est resté obstinément fidèle à la culture française ; et, aujourd’hui qu’il possède la force d’une nation, c’est encore elle qu’il veut faire triompher sur une terre où sa loyauté lui a mérité de vivre ses propres destinées.

La littérature a défendu la langue qui n’a cessé de lutter, malgré les traités aussi mal faits autrefois qu’ils le sont de nos jours : il n’était pas question d’elle dans le Traité de Paris qu’elle formula. Elle a résisté aux attaques de la politique, bien plus dangereuses que le voisinage du nombre et de l’esprit et, à l’Angleterre, elle a réclamé les libertés anglaises.

Même interdite par une loi, après d’inutiles tentatives pour la supprimer, elle a protesté du haut de la tribune, par la bouche d’un homme qui portait, ainsi que tant d’autres chez nous, un nom français, lumineux, classique, comme tout ce que le peuple a buriné, Louis-Hippolyte Lafontaine. Elle a recouvré le pouvoir et pris place dans la Constitution de 1867 ; mais si elle n’a pas achevé de vaincre et s’il lui faut combattre encore pour que l’on respecte ses droits, si elle ne résonne plus dans une partie du pays qu’elle a pourtant baptisé, c’est que des préjugés tenaces et d’aveugles ambitions l’obligent à refaire ses conquêtes.

Une aussi longue résistance suffit à l’honneur et, pour reprendre la pensée d’un homme politique canadien, trop tôt touché par la mort, Paul-Émile Lamarche, si l’uniforme de notre langue porte les traces de la bataille, c’est que, pendant près de deux siècles, il n’a cessé d’y être.

Ce mot, Messieurs, me ramène vers votre pays comme vers les raisons de votre sympathie à l’égard des nôtres. Le monde a suivi pendant des années, qui semblèrent aussi des siècles, d’autres uniformes engagés dans des batailles où la Belgique et le Canada combattaient sous le même commandement. Mes compatriotes sont accourus vers vous dès le premier appel, épousant votre cause parce qu’elle était juste. Plusieurs, qui reposent maintenant près de vous, écoutent en ce moment, dans le silence de votre terre reconquise, les mots qui les ont conduits sur la voix glorieuse. Plus grands que tous, c’est à eux que je veux confier ma dernière parole. Ils vous sont reconnaissants d’un hommage que vous leur avez rendu et que je ne fais qu’exprimer ; ils vous remercient d’avoir détaché de leurs croix de bois, pour l’accueillir parmi vous, la langue qui se souvient.

* * *

Je fus admis auprès du Roi qui me parla de notre pays et de quelques Canadiens qu’il avait reçus.

— Votre peuple a beaucoup fait pour la Belgique.

— Il l’a fait, Majesté, surtout pour vous et pour la Reine.

— Je ne manquerai pas de le lui dire.

Je garde comme un souvenir très précieux la photographie autographiée d’Albert Premier qu’un courrier déposait le lendemain à mon hôtel.

Des professeurs m’entourent et me font compliment sur mes œuvres. Devant ces propos émanant de collègues, je ne me retins pas de confesser que je n’avais pas d’œuvres à mon acquis. « Mais, me dit l’un d’eux, il n’importe, vos œuvres, ce sont vos élèves. » Mot béni, absolvant, que je n’ai jamais oublié.

Je serre des mains, je vois le Père Lamarche, quelques prêtres canadiens, des compatriotes, nos grands amis les Quintin. Puis le vide se fait. Nous sortons seuls du Palais, ma femme et moi. Rien autour de nous que le bruit du boulevard sous un soleil ardent. Nous montons dans un taxi. C’est fini.

* * *

Nous visitons en partie la Belgique. Le voyage est vite accompli, le circuit bouclé en quelques heures.

Bruxelles d’abord, qui s’est singulièrement agrandi depuis le premier séjour que j’y faisais au début du siècle : mais son vieux cœur de pierre, ses profils moyenâgeux demeurent et nous retiennent. Nous prenons plaisir à nous perdre dans des rues anciennes où s’abritent des ombres délicieuses et les silences complices de la rêverie. Elles nous conduisent par des détours encerclants, vers les prodigieux monuments, témoins de la puissance des grands bourgeois communiers. La rue Royale nous ramène au Palais du Roi, au Parc, et au Palais des Académies.

Des amis nous conduisent vers le bois de la Cambre, la forêt de Soignes et Waterloo. L’esprit évoque le formidable duel où l’Europe coalisée eut raison de l’Empire français. Un panorama indique l’emplacement et le mouvement des armées, comme une gigantesque image d’Épinal. Aujourd’hui ce tourment s’est apaisé. La plaine a revécu mais elle garde quelque chose de morne, de vide.

Les fermes, qui ont subi le choc, qui y ont assisté, sont encore là, impassibles sous nos regards.

Nous allons à Louvain où tant d’édifices et d’immeubles neufs ou reconstruits révèlent la brutalité de l’agression allemande et la victoire d’une volonté de relèvement. Nous eussions aimé saluer le recteur de l’Université ressuscitée, elle aussi, de ses ruines. Il est absent. Nous revenons vers Bruxelles par la route qui traverse une région agricole ; nous avons l’impression d’un jardin que le paysan aurait dessiné comme un peintre son tableau. De grands arbres courent le long des canaux.

Nous arrêtons au Saulchoir revoir le révérend père Lamarche qui vit dans la studieuse solitude de ce cloître dominicain. Quel aimable et saint homme ! Admirable orateur, poète aussi, il a prêché avec grand succès deux carêmes, à Bruxelles et à Louvain. Il nous reconduit à la gare : promenade heureuse et si confiante.

Bruges, sous la pluie, garde son charme de ville apaisée et lointaine. Les dentellières, sur le pas des portes, dans des rues étroites, travaillent, les yeux baissés et les mains alertes. J’écoute : on dirait le bruit empressé de minuscules sabots, l’écho d’une troupe d’enfants ou de fées.

Je revois le béguinage, un peu plus abandonné, ses petites maisons grises et sa cour intérieure où l’herbe croît. L’église est silencieuse, avec son maître-autel noir et gris et un parfum de vieux livres. Une femme met un soin total à décrasser les bobèches alourdies de cire. « Il n’y a plus que cinq béguines, nous dit-on, tandis que l’une d’elles passe, vêtue d’étoffe sombre. Celle-ci est encore jeune. La grande dame est morte l’an dernier. La vie est chère et les béguines ont chacune une maison où elles vivent avec une servante. » Aussi les maisons grises se ferment-elles parmi l’herbe qui gagne.

Et mes yeux s’arrêtent longuement sur le Lac d’amour, vert sous le soleil, au milieu de pignons rouges, anciens et naïfs comme des motifs de dentelle.

D’Ostende, que nous touchons à peine, il ne nous reste que le souvenir d’un regard vers la mer, d’un savoureux dîner de plage et d’un décor que la morte-saison attriste.

Anvers est une ville puissante et riche qui commande la mer par l’Escaut. Je m’y attarderais volontiers. Après une promenade sur la terrasse qui domine le port — je songe à ce que pourrait être celui de Montréal — nous revenons à la Place Verte où se dresse le bronze qui immortalise Rubens. La cathédrale abrite quelques-unes des plus belles œuvres du maître : couleur, expression, mouvement, se gravent en nous pour la vie.

Nous parcourons Malines, rapidement. Beaucoup de maisons ont été reconstruites et des coins délicieux demeurent. Nous y retrouvons d’autres merveilles de la peinture flamande. Et nous nous hâtons vers Son Éminence le Cardinal Mercier, qui veut bien nous recevoir. Le Palais est de style sobre, entouré d’un jardin tranquille. Pendant que nous attendons, le carillon de la cathédrale joue la Brabançonne et les notes de bronze s’élèvent comme un chant hésitant et perdu.

Le cardinal revit avec émotion le bref séjour qu’il fit au Canada après la guerre. « Un si beau pays où j’ai dû passer trop vite : Québec, Montréal, et même Toronto. Quel concert autour de moi : aussi je m’efforce de reporter cela vers le bon Dieu ».

La cérémonie qui a réuni pour lui faire fête au Palais de Justice de Montréal, la magistrature et le barreau — Canadien français et anglais, catholiques et protestants — lui a laissé un vif souvenir. Le caractère particulièrement pieux des cérémonies religieuses à Québec l’a frappé. « Votre population a gardé de très belles traditions que nous avons appréciées chez vos soldats. Les Canadiens et les Australiens sont les combattants dont j’ai entendu faire le plus d’éloges. »

Nous voilà sur le chemin de la guerre. L’éminent prélat, négligeant le grand rôle qu’il a joué, raconte avec bonne humeur comment il a poursuivi son labeur quotidien au milieu des tracasseries dont il a été l’objet. Il se jouait des interdictions de l’occupant, acclamé par le peuple qui le savait avec lui. « N’importe, ajoute-t-il avec un sourire triste, ils ont été durs. »

Le Cardinal remplit ses fonctions d’archevêque — le seul en Belgique —, assiste à de nombreuses cérémonies, reçoit ses prêtres, ordonne la vie religieuse et, malgré cette lourde tâche, ne perd pas une occasion de révéler les délicatesses et les attentions d’un très noble cœur.

* * *

Durant ce séjour en Belgique, nous coudoyons le monde de la politique, de l’industrie, de l’Université, de la presse et même de l’armée. Les Langlois, les Carton de Wiart, les Quintin, les d’Halwyn, nous enveloppent littéralement de la plus gracieuse sympathie. Nous nous sentons chez nous au sein de cette société d’une cordialité sans prétention, unie pour nous faire fête. On nous reçoit dans l’intimité des foyers où persistent les belles qualités bourgeoises et les valeurs spirituelles qui font la force d’une nation. On se plaît à nous interroger sur le Canada : on nous explique les complexités et les ressources de la vie belge. Partout — pourquoi ne pas le dire ? — la chère est savamment ordonnée et les vins généreux.

Au hasard de ces réunions, nous revoyons d’anciennes connaissances qui nous convient à leur tour. On nous conduit à des conférences que donnent le Père Hénusse, au Palais de Justice, et Henri Pirenne, au Palais des Académies. On nous vante l’œuvre immense accomplie sous l’inspiration et la conduite de Léopold ii, en Belgique et au Congo. Un ancien collègue, Gustave Lechien, préside aux destinées d’une vaste exploitation de radium. Il nous mène à Tervueren visiter le Musée colonial. Chez lui, au milieu de sa gentille famille, nous évoquons les heures — pas toutes malheureuses — où il enseignait la chimie à l’École des hautes études commerciales. Je retrouve avec joie sa figure expressive que des yeux, décidés et timides à la fois, éclairent. Je me réjouis qu’il ait choisi un meilleur sort.

Et nous quittons à regret la Belgique, pays merveilleux où les gens nous reçoivent comme des amis et nous font croire que nous les connaissons depuis toujours.

* * *

Notre voyage se termine par un séjour de quelques semaines en France.

Séjour heureux. Je n’avais plus de soucis, si honorables qu’ils fussent ; et je me livrais tout entier au « plaisir de France » retrouvé : mieux que cela, vécu. De la France, j’avais jusqu’à cette époque vu, en somme, peu de chose. Je l’avais bien traversée, du Nord au Midi et j’avais séjourné sur les bords de l’Atlantique ; mais jamais je n’avais eu la chance de parcourir longuement la province, de m’arrêter à des relais choisis, de muser par les chemins perdus et les sites accueillants. C’est ce bonheur-là que nous offrirent des amis très chers, satisfaits de nous dévoiler quelques secrets de leur pays, ignorés de ceux qui ne font qu’y passer. De la Seine, par exemple, que connaissions-nous sauf son cours assagi ou comprimé par les quais et quelques coins de ses rives dans le sillage d’un bateau-mouche.

Cette fois, nous voyageons en auto et en yacht, assurés de libres flâneries.

Nous allons vers Mantes-la-Jolie par un jour de soleil. Nous traversons la forêt de Saint-Germain et nous déjeunons sur les bords de la Seine à l’Hostellerie de la Nourrée, une ancienne villa transformée. Nous descendons vers la gare par une rue étroite, bordée de murs — qui me rappelle Rome — sous un double rang de tilleuls taillés. Chacun est ici chez soi. Autour de sa vieille église, simple et plaisante, comme ce village est calme. On serait bien pour se livrer à la réflexion au sein de cette souriante solitude.

Nous roulons le long de la vallée jusqu’à Vernon. La courbe de pics déchiquetés semble fondre sous le soleil. Partout de très vieux monuments bordent le fleuve qui serpente, enlaçant des plateaux. J’observe avec curiosité l’intérieur d’une chapelle creusée dans la falaise. La voûte et les fenêtres sont romanes ; et l’on distingue des bois sculptés dont l’humidité aura raison. Quelques couronnes funéraires en porcelaine sont rangées dans le fond. La sacristie ressemble à une cave.

Nous dînons à Rolleboise, face à la Seine où passent un remorqueur et des chalands. Devant nous s’étale la paix du soir. Elle recouvre des pans de forêts et des terres travaillées avec tendresse, qui se joignent par bandes étroites comme on en voit chez nous des hauteurs du mont Belœil. Le paysage, merveilleusement composé, garde une douce clarté sous la nuit qui monte des créneaux de calcaire. « Remarquez, me souffle un de mes compagnons, en France, tout est à la hauteur de l’homme, intime. Voyez la Seine, elle coule silencieusement. Elle n’a pas hâte de se jeter dans la mer. Elle flâne le long de ses rives, paresseuse et jolie ; et elle semble regarder avec satisfaction le paysage qu’elle anime. Ce soir, elle est moins bleue, moins sombre que le décor, claire et sans rides. On dirait qu’elle repose et qu’elle attend le soleil pour reprendre son voyage vers l’infini. »

Une impression très chaude s’élève de ce coin de France où le temps a mis son visage et révèle une discipline, une constance qui parle à nos cœurs des hommes et de leurs travaux, qui les raconte, les offre. Ici, le paysage traduit des siècles de pensée, de patience et d’amour. Ces efforts isolés, accomplis sous une même discipline, ont composé ce tableau qui ravit l’étranger comme une harmonie. De ce pays ancien, dorloté, j’évoque par delà l’Océan la rude sauvagerie de nos forêts et l’espoir, en partie réalisé, que nous promet notre jeunesse.

En la quittant, nous félicitons notre hôtesse du buisson d’éperlans qu’elle nous a servi.

— Eh ! je prends soin de les plonger un à un dans la friture ; autrement, ce serait une masse.

— C’est le meilleur que j’aie mangé, lui déclare Jaray.

Elle rougit, heureuse que l’on apprécie son art. Le fait est que j’ai goûté depuis, en dehors de France, à d’autres buissons, qui n’étaient, eux, que masses emmêlées, gélatineuses.

* * *

Plus tard, nous retournons vers le même décor, mais, cette fois-ci, sur la Seine même. Près de Poissy, M. Chabaud nous prend à bord de son yacht, le Musard. Le temps est délicieux et le ciel pur. Une île contournée, il fera presque frais sous les arbres de la rive près de laquelle nous nous arrêtons pour déjeuner.

Le repas donne lieu à des propos amusants. On discute la salade, et les vins qui viennent du Chili : ils sont bons, mais ce n’est pas cela. Le blanc, qui paraît plein de soleil, n’a pas d’esprit. Ainsi les fruits, nous explique Jaray, sont splendides dans les Balkans ; mais, au goût, ils sont trop vifs. Le café vient d’Abyssinie et Naggiar en justifie savamment l’origine ; il nous est servi par son domestique, un Annamite aux gestes empressés.

De l’endroit où nous sommes, je ressens — au contraire de ce que j’éprouvai à Rolleboise — une impression canadienne, une impression de pays neuf : cette berge basse, ces pans de terre, ces bois embroussaillés où se distinguent de lourdes branches grises. N’étaient les tours d’une abbaye lointaine, je me croirais sur les bords sauvages d’un de nos lacs, où le travail de l’homme ne s’est pas encore appliqué. Ce paysage délaissé ne rappelle-t-il pas des coins de l’Abitibi qui ont conquis Naggiar ?

Nous dînons sur un « bras mort » de la Seine où de larges saules s’assouplissent en se penchant. Des péniches de chez nous sillonnent lentement les boucles du fleuve : l’une s’appelle La Fontaine ; l’autre, Corneille. À l’arrière-plan, dorée de soleil, la cathédrale de Mantes. Jaray a commandé le temps, les poissons qui sautent, le sous-bois illuminé par une fête normande, le cor au fond de la forêt, la paix du soir.

Il faut revenir. Le yacht file, sous une ligne de peupliers sombres et dignes, vers Paris.

* * *

Toujours en compagnie de Jaray et de Naggiar, nous partons en auto pour un plus long voyage : vers Reims dévastée.

Dès la sortie de Paris le spectre de la guerre nous saisit. À Chantilly, le château est toujours aussi séduisant, et la forêt aussi belle ; mais, tout près, voici l’endroit où les Allemands se sont arrêtés. À Compiègne, après une promenade à travers de splendides sous-bois, nous descendons dans un hôtel charmant, tout à fait confortable. Le maire, M. Fournier-Sarlovèze, qui est venu au Canada avec la Mission Fayolle, a fait fleurir notre chambre. Le lendemain, nous nous attardons devant le monument élevé en pleine forêt à l’endroit même où fut signé l’armistice. En pierre rouge sombre de Saverne, il orne un rond-point vers lequel convergent de larges allées :


11 novembre 1918
1914-1918
Aux héroïques soldats de France,
défenseurs de la Patrie et du Droit,
glorieux libérateurs de l’Alsace
et de la Lorraine.

Pierrefonds profile son robuste château, et dès Soissons, c’est la guerre. Nous faisons halte à Beaurieux, lieu de naissance du Père Marquette, où un aimable notaire a convoqué une délégation qui nous exprime la reconnaissance des autorités municipales à propos d’un don, venu du Canada pour aider à des réparations de guerre. Et voici le fameux Chemin des Dames, semé de cimetières et encore empli de tranchées et de fils de fer. La terre est lacérée, pétrie. On éprouve une sorte de vertige en pensant aux pauvres êtres ensevelis sous ces étendues mornes.

Arrivés le soir à Reims, nous allons contempler la cathédrale au clair de lune, et nous nous installons à l’Hôtel du Lion d’or qui n’a rien à envier aux hôtels de l’Amérique.

Le lendemain, on nous conduit sur la hauteur où se trouvait un fort, aujourd’hui ruiné, et d’où l’on se fait une idée des positions françaises et allemandes et comment se fit le bombardement systématique qui a réduit Reims en poussière. Dans la ville, quelques maisons étaient restées intactes : tout le reste n’était que débris ou tellement endommagé que la reconstruction s’imposait. Les habitants cherchaient l’emplacement de leur foyer parmi une navrante étendue grise. Les rues n’existaient plus. Il a fallu un an pour les déblayer. J’admire ces gens qui, au milieu d’une pareille épreuve, gardent la force de sourire.

Le maire, M. Roche, qui nous a fait visiter la ville, nous mène à la Cité rémoise — une cité ouvrière toute neuve et pimpante — où se dresse une église intéressante, une garderie, une Goutte de lait avec clinique prénatale et d’autres institutions. Des familles d’ouvriers et d’instituteurs voisinent assez heureusement dans ce centre qui manifeste, aussi lui, au sein de la dévastation, une renaissance française.

Le Cardinal Luçon occupe un immeuble que l’on a mis à sa disposition, près de la cathédrale : il peut ainsi accueillir facilement les étrangers qui affluent de toute part vers Reims.

De beaux cheveux blancs, longs et souples, encadrent ses yeux bleus, son front large. Sa figure respire la bonté, la loyauté, une aimable ténacité. C’est un homme cordial et simple. Il nous parle avec une volubilité émue de la guerre et du martyre de sa cathédrale. Il a reçu des Canadiens qui l’ont conquis. Ils venaient de toutes les provinces de France, et leurs noms le disaient. « Vous êtes vieille France : que n’avons-nous aussi gardé vos traditions ! »

Nous nous acheminons vers la cathédrale, criblée par les bombardements comme si on avait voulu détruire ce témoignage du passé, et qui apparaît telle une blessure que porterait la France. Tout à côté, par les soins d’un architecte, a été constitué un musée qui réunira des débris que les obus allemands ont détachés et morcelés : délicieuses têtes, gargouilles dont la gueule est pleine encore de plomb fondu, mouvements de pierre, frises, plaques, torses, grimaces — des morceaux, comme ceux que j’aurais voulu, naguère, détacher de la Sixtine et qui auraient chez nous une inestimable valeur.

Nous rentrons à Paris par Château-Thierry et nous arrivons à Meaux vers minuit. Nous couchons dans un ancien château, qui appartient à la famille de Montcalm. Les boiseries et les fers forgés sont de l’époque. Tout près, la cathédrale et le monument de Bossuet.

* * *

À Paris, M. Philippe Roy nous prie à déjeuner pour rencontrer le recteur de l’Académie de Paris, M. Appell. Autour de la table, des personnalités françaises et canadiennes : Gabriel Hanotaux et sa charmante femme ; M. et Mme François Carnot, Mme Émile Sergent dont le mari va bientôt prononcer au Canada une série de conférences, première visite qui sera suivie de tant d’autres ; notre ami Naggiar, M. et Mme Victor Doré et Jean Désy.

Gabriel Hanotaux, très en forme, l’œil vif et perçant, parle de tout et d’autre chose : de politique, de vocabulaire, d’art, d’histoire. Dans le domaine international, il prévoit un mouvement impérialiste anglais vers l’Asie. À propos de la langue, il souligne l’évolution rapide des mots, leur naissance et leur disparition. On n’emploie plus guère entre deux selles, à bride abattue ni d’autres locutions ayant rapport au cheval ; on les remplace par des mots venus du vocabulaire de l’automobile : volant, freiner, donner une direction. Et des expressions entrent dans l’usage : amocher, par exemple ; mais je ne l’emploierais pas à moins d’y mettre des guillemets, ou bien je le prêterais à Maurice Donnay. Et il y a poule, ajoute en souriant un convive ; et aujourd’hui on ne déjeune plus au restaurant mais au bistro.

Les propos inclinant vers la peinture, Hanotaux, très moderne, ne s’offusque pas des cubistes. Ils ont raison, ils sont cartésiens somme toute ; c’est une mathématique. Oui, rétorque Naggiar, mais on attend le maître.

Hanotaux vante aussi les jeunes. Puis il mentionne Valéry, qu’il admire quand on le lui explique. Effectivement, si on a la clef. N’est-ce pas l’aventure que choisit le jeune Barrès ?

Quant à son œuvre, il la poursuit avec vigueur : « Je lis beaucoup, je me fais une idée, j’écris de mémoire, je vérifie ensuite. Ainsi on est sûr de donner toute sa substance. Surtout, n’avoir jamais peur des idées générales. »

Voisin de ma femme, M. Appell se dit heureux du cours sur le Canada que je dois donner l’an prochain en Sorbonne.

Épris d’art, sous toutes ses formes, je suis ravi de rencontrer des artistes, de fréquenter leurs ateliers et de compléter une formation assez rudimentaire. Je suis enivré. Je garde pour la vie une sorte de griserie de la beauté qui naît de l’imagination de l’artiste libre, parfois d’une sorte de hasard, souvent d’une audace.

* * *

Je m’échappe du côté de la maison que les Oratoriens occupent, près de Paris. J’ai pris place dans un compartiment où je suis seul. Il fait grand soleil sur la campagne verte et peuplée. De la gare, une petite voiture me conduit vers le Père Sanson qui m’attend, debout sur le seuil, la main tendue. Nous faisons le tour de la propriété qu’ombragent des marronniers. Nous sommes sur un plateau qui domine une plaine reposante.

Le Père habite un pavillon près du corps principal : deux chambres meublées de ses souvenirs. Dans un coin, un violoncelle. C’est là qu’il travaille ses sermons, seul et libre, tout en suivant la vie de l’Oratoire. Nous déjeunons dans un petit réfectoire. Tout est frais : des produits de la ferme. Le repas qu’une lecture accompagne est suivi de la prière à la chapelle dont les fenêtres laissent voir les arbres du jardin.

Dans le train qui nous ramène à Paris, le Père Sanson me raconte comment, un matin qu’il se trouvait aux Carmes, il apprit qu’on lui confiait la chaire de Notre-Dame.

— Es-tu content, lui dit Mgr Baudrillart ?

— Quoi, c’est fait pour la Sorbonne ?

— Non, réplique Mgr Baudrillart qui, au fond, était opposé à l’idée d’un professorat à la Sorbonne, c’est Notre-Dame.

Il courut annoncer la nouvelle à sa mère, et se mit au travail. Voici, sur ses genoux, le dossier de son premier sermon. Il m’en lit quelques pages. Il part de cette idée : Je suis, avec tout ce qui en découle. « Cette idée, je la tiens, elle est mienne, je l’ai vécue ». Il dicte, puis reprend et corrige sa méditation jaillie de la solitude. Combien de temps déploiera-t-il sur ses auditeurs la lumière de vérité ?

Je revis le Père Sanson, à Paris cette fois, impasse Saint-Eustache, tout près de l’église. Au parloir, des meubles anciens, un Philippe de Champaigne, un beau Christ d’un auteur inconnu, une photographie de Mgr Baudrillart ornée d’une dédicace volontaire.

On atteint l’Oratoire par des escaliers de pierre et d’étroits couloirs. Le père Sanson occupe deux pièces. Dans l’une, il a installé la bibliothèque et la table de travail de son père. De sa chambre, il a vue sur l’église : il l’a choisie pour cela. Un mur tombera lorsqu’on installera le chauffage central et l’on pourra utiliser une ancienne cuisine où, pour l’instant, des revues et quelques bouquins voisinent sur des rayons de fortune. Dans l’ensemble, refuge propice et sympathique qui permet d’oublier, au delà de l’impasse, la façade écarlate d’un marchand de viande.

Ici comme à la campagne l’orateur prépare son Carême. Il consacrera trois ans d’introduction à la doctrine de Celui dont il étudiera l’Évangile. Il converse avec sa mère, imaginant qu’il a devant lui son auditoire. Il s’exalte, il la gourmande s’il pense qu’elle n’a pas compris toute sa pensée. Puis il complète en étayant son sermon de la documentation qu’il a réunie, puisant partout, même chez les auteurs allemands qu’il fait dépouiller, les sources qui enfièvrent son éloquence innée.

— Combien de temps serez-vous dans cette chaire à laquelle vous a désigné l’unanimité de douze chanoines ?

— Je ne sais pas. Mgr d’Hulst y fut sept ans ; le Père Janvier, plus de vingt-cinq ans peut-être ; le Père Ollivier un an, à cause d’une gaffe. Elle me viendra peut-être à moi aussi. Alors, on m’en fera descendre.

* * *

Nous quittons Paris, le 26 juin, pour nous arrêter à Caen, dans l’espoir d’y saluer une dernière fois le Père Sanson. Il vient de partir pour Paris. Nous errons par la ville qui, le soir, paraîtrait morte n’étaient les lumières vives des cafés où s’attardent des gens dont l’accent nous rapproche déjà de chez nous. En revanche, quelle joie le lendemain d’assister au réveil d’une ville bruyante et résolue. Dans un décor enrichi de passé, sous le souffle attiédi d’un matin encore brumeux, les rues et le marché s’animent de propos affairés.

En rade de Cherbourg, le transatlantique nous prend à son bord. Traversée sans incidents, sauf l’émotion du 1er juillet en mer : toute une salle debout aux accents de notre Ô Canada et de Vive la Canadienne et ses jolis yeux doux.

Je me livre au spectacle de la mer, si varié, si prenant. Le ciel s’est lavé des nuages gris accumulés depuis trois jours sous un vent du nord-ouest. Le soleil s’est couché, rose et sans rayons. Il a posé sur la mer un immense mulon, en sorte que les flots calmés évoquent quelque champ bleu à perte de vue. J’attendais cette belle nuit du Nord, froide et claire. Est-ce de Loti qu’elle me vient avec une précision qui m’étonne au moment où je la contemple et qui fait que je la reconnais.

Quelle profondeur a le ciel, quelle liberté jusqu’à l’infini. Les constellations brillent intensément, comme heureuses de se montrer dans toute leur luminosité et d’apporter à un paysage, morne d’habitude, la joie éphémère de leur clarté.

Le bateau s’avance, blanc dans la nuit, d’un léger balancement. Il est tout seul sur l’immensité. De l’avant, au pied des mâts, près de la passerelle, il est énorme et paraît glisser dans les étoiles. Je me retourne. La cheminée lance une large fumée noire. Cette fois, c’est une bête qui s’essouffle, imposante, sûre d’elle.

Le beau temps se maintient le lendemain. Un ciel pur qui s’élève d’un horizon laiteux, un air légèrement voilé ; une mer presque bleue, à peine ridée. Le bateau laisse derrière lui une traînée lumineuse. Le beau soleil devait s’éteindre en brouillard. C’est le sort de ces mers du Nord et nous nous engageons dans la porte de Belle-Isle sans la voir.

Mais, dès la matinée du 4 juillet le soleil perce jusqu’à la mer ; et peu à peu, le jour se glorifie comme disent les Anglais. En sorte que nous entrons au pays dans une incomparable splendeur.

Le soir demeure fidèle au jour. Nous sortons de table, le soleil couché. Une tache de nacre, un reflet, au bord du ciel bleu pâle ; et des nuages mauves, ténus, allongés comme un tissu dentelé. Tout cela immense parce qu’on voit tout le ciel. Au bord de ces nuages, la « rognure d’ongle d’ange » que Richepin reprit aux Bretons. Trop légère, trop petite dans ce décor où il en faudrait plusieurs. Les couleurs s’assombrissent peu à peu. Le croissant incline vers l’horizon où il rougeoie des derniers rayons de soleil. Quelle paix, quel silence ! On ne peut vraiment pas rêver plus merveilleux retour.

Le soir, un peu de terre, là où, le jour, des nuages blancs s’accumulaient comme des neiges. C’est le Labrador farouche, que des phares signaleront dans la nuit. Déjà le vent est plus chaud. Et le navire, qui se hâte, marbre la mer de taches vertes et bleues que veine l’écume.

Le lendemain, la côte de Gaspé. Des collines et des vallées successives. On devine des rivières qui aboutissent au pied des rochers arrondis, de petits villages où la vie que nous cherchons depuis des jours se retrouve dans son humble continuité. Le sol est un peu cultivé. Je retrouve ces rectangles que j’ai laissés à Cherbourg. C’est le même travail de la terre que des lignes signalent au loin et qui encerclent l’activité paysanne : mais tout à côté c’est la sauvagerie, le rocher abrupt, la montagne, reine et maîtresse, l’intérieur dont nous savons qu’il est intact.

Nous attendons l’argument du fleuve, le plateau qui se rapproche, les rives qui nous enserrent pour nous livrer la « route royale » vers le cœur du pays : Pointe-au-Père, Québec, Trois-Rivières, géographie française dont les noms, comme un écho de France, se sont arrêtés sur nos rochers.

C’est bien par cette voie, et par nulle autre, que le voyageur venu d’Europe doit entrer au Canada : elle invita les découvreurs et, à la regarder, impassible et pourtant accueillante, on comprend l’âme de ceux qui voulurent la connaître davantage et l’offrir à la France.

L’esprit empli du cours sur le Canada que je ferai en Sorbonne l’année suivante, je regarde avec intensité ces paysages de l’Est de mon pays dont je voudrais tant traduire la magnificence.