Souvenirs (Montpetit) tome III/6

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Thérien frères (IIIp. 111-133).

PROFESSEUR EN SORBONNE


En 1925, je repartais pour la France, appelé à prononcer en Sorbonne un cours sur le Canada.

C’est la plus troublante aventure de ma vie, que je veux raconter comme je l’ai vécue, dans l’angoisse et dans la joie. Le mieux est de la suivre ainsi qu’elle se déroula, pour en montrer l’audace, presque l’étourderie.

L’initiative de ce cours revient à Jean Désy, alors secrétaire de la Faculté des lettres de l’Université de Montréal. Au cours d’un séjour à Paris, en 1923, il avait eu, en présence de M. Philippe Roy, une conversation avec le recteur de l’Université de Paris, M. Paul Appell, « au sujet de la création possible d’un cours en Sorbonne sur le Canada contemporain ».

De retour au pays, Jean Désy soumit le projet à notre Commission des études qui l’accueillit avec empressement et proposa à Paris une série de cours répartie sur trois années. Nos professeurs traiteraient successivement du territoire et de l’essor économique du Canada ; de l’orientation de sa politique, du mouvement des lettres et des arts. Trois noms étaient suggérés : Édouard Montpetit, Jean Désy et Émile Chartier.

Le Gouvernement français et le Gouvernement de la province de Québec assuraient les frais des professeurs qui auraient droit au titre de professeur agréé de l’Université de Paris.

* * *

Alors — avons-nous tellement changé ? — tout commençait et finissait par des banquets. Je n’y échappai pas. Peu avant mon départ, les anciens élèves de l’École des sciences sociales, économiques et politiques convoquèrent à l’Hôtel Windsor un auditoire imposant sous la présidence d’un des leurs, Me Hector Perrier.

Il y eut de nombreux discours. On but au Canada, aux institutions d’enseignement, à la France, à la Belgique, à l’Université, et à l’amitié. Tour à tour le sénateur Raoul Dandurand, l’honorable Esiof Patenaude, l’honorable Athanase David, Fernand Rinfret, Monseigneur Piette, Hector Perrier, prirent la parole. Ils exaltèrent le Canada, notre province, la France, l’Université, l’École des sciences sociales. Tous terminaient leur allocution par des vœux de bon voyage et de succès.

Mon très regretté ami, Louis-Janvier Dalbis, tenait, à son habitude, un propos qui ne manquait pas d’humour. Il me présentait cette « vieille dame revêtue d’hermine », la Sorbonne. « Dites-lui que vous êtes étranger et elle vous écoutera ». Laissez de côté, poursuivait-il, vos arpents de neige, vos inépuisables forêts et vos mines insoupçonnées. Tout cela, la vieille dame le sait ; tenez-vous-en au signe coutumier de vos traditions par quoi, ayant duré et triomphé, vous êtes un témoignage : il vaincra l’attention émue d’un auditoire qui sera ravi de se reconnaître en vous.

Comment obéirais-je à vos conseils, répondis-je à M. Dalbis, et comment me bornerais-je à la tradition pure sans montrer les obstacles dont elle a dû triompher, précisément pour résister. On ne peut expliquer ce que nous sommes sans partir d’abord de la terre canadienne que nous avons aimée et défendue, et qui demeure la première leçon.

Nos pères déjà l’observaient, notre pays ressemble à la France. Le Plateau laurentien rappelle le Massif central : nous avons d’aussi vieilles montagnes que les Pyrénées et nos Rocheuses s’élèvent aussi neuves, aussi rudes que les Alpes : nos vallées, comme celles de France, abritent un peuple paysan. Mais tout cela, chez nous, est immense et c est un des caractères du Canada.

Cette immensité, d’autre part, est à peine habitée quand la France est « vieillement humanisée », selon le mot de Jean Brunhes. On se rend compte de ce travail des siècles en la parcourant depuis l’Atlantique jusqu’à Paris ou en longeant les bords de ses rivières où l’homme a cultivé la terre avec affection.

Au Canada, tout est neuf. Il arrive que le détail choque mais ce sont les horizons qui comptent : là est la beauté réelle de la terre où vit notre peuple. Cette beauté, les saisons la font varier délicieusement : l’automne vibre de mille teintes, l’hiver que des poètes comme Porché ou Louis Hémon semblent redouter, nous apporte sous le soleil un des plus ravissants spectacles qui soient.

Nous avons découvert et nous avons été les premiers à habiter cette terre. Les Français, après une tentative du côté de l’Acadie, ont pénétré la vallée laurentienne pour descendre ensuite avec LaSalle le long du Mississipi, encercler ceux qui avaient choisi de s’établir le long du littoral et fonder un empire qui s’étendrait plus tard jusqu’aux Rocheuses. Ces découvertes constituent un de nos titres de noblesse. Nous y rattachons le droit du premier occupant. Et ceux qui veulent nous comprendre ne doivent pas oublier tout ce que cela représente pour nous.

Notre terre, si elle fut parcourue en tout sens, fut aussi labourée. Écartant les marchands, préoccupés de leurs seuls intérêts et même certains grands seigneurs qui recherchaient plutôt les bénéfices de la traite que les bienfaits de la colonisation, je dégagerai à côté du missionnaire, la figure de l’ancêtre, qui a « pris parti », qui a fondé sur la côte de Beauport et dans l’Île d Orléans les premiers foyers canadiens et donné sa physionomie à notre pays.

Voilà celui qu’il faut suivre dans sa vie, parmi les difficultés qui surgissent de l’environnement ou que d’innombrables ennemis multiplient. Il a tenu et son exemple nous a donné la force de lui demeurer fidèle. C’est lui encore qui restera, en 1763, après avoir défendu par les armes la patrie qu’il s’était faite et qu’il avait élue pour toujours.

Et ce fut « le siècle admirable », comme l’appelle Étienne Lamy. Retiré dans ses foyers, l’homme attendit des jours meilleurs au sein d’un régime nouveau qui le menaçait de toute part. C’est le moment où deux groupes ethniques s’affrontent dangereusement. Les Loyalistes, évadés de la Révolution américaine, ajoutent un élément puissant à notre histoire. Forts de traditions, utilisant les leçons politiques que dégagent nos constitutions successives de source britannique, nous avons affermi les droits qu’on nous concédait. L’aube du XXe siècle nous livrait une promesse inespérée. Pour en tirer profit, il nous fallait des hommes. Le flot d’immigration qui avait déferlé jusque-là sur les États-Unis déborde vers nos terres.

Nous touchons aux temps nouveaux. Les cordes de bois et les tonnes de charbon dont Dalbis veut, avec raison, m’écarter pèsent de tout leur poids. Je ne me retiendrai pas, prenant comme le symbole de notre destinée Maria Chapdelaine. dans la région lointaine qu’elle habite, à l’orée d une forêt où les forces humaines ont encore tout à conquérir, de montrer comment le Canada a atteint le développement économique dont s’étonne le monde.

Dans l’Est, au sud du Plateau laurentien, où les premiers groupes s’étaient accumulés, ce fut la pêche et la culture : la forêt fut dépouillée et la terre ensemencée. Un jour, la distance fut franchie qui nous séparait de la plaine de l’Ouest : les blés fauves s’inclinèrent sur des horizons immenses, les ressources des montagnes Rocheuses furent exploitées. Puis on revint au Plateau qui paraissait nu et infertile : les mines y furent creusées dans un sol qui prolonge au nord les riches gisements que les traités avaient abandonnés aux Américains : puis, de nouveau, la forêt primitive fut exploitée et, depuis les bassins du Saguenay, du Saint-Laurent et de l’Outaouais, les arbres abattus descendirent les courants jusqu’aux usines qui, selon l’expression de Fernand Rinfret, fabriquent le papier où nos voisins des États-Unis impriment leur fiévreuse pensée.

Ce chemin parcouru, je reviendrai à Maria Chapdelaine et je dirai pourquoi elle a gardé son attitude quand les événements et le progrès ont bouleversé la vie de son peuple.

C’est qu’elle obéit à une tradition que rien ne peut affaiblir. Aussi bien le peuple lui-même est-il, à cause de cela, et d’ailleurs avec raison, lent à s’adapter aux conditions nouvelles de sa vie. Aujourd’hui, un mouvement économique se dessine qui lui apportera les armes nécessaires à sa défense. Nous avons une finance qui s’organise ; déjà les principes d’économie nationale orientent nos volontés. Il importe toutefois que l’argent, nécessaire et puissant, n’étouffe pas en nous un des caractères de l’âme française. Il ne saurait être question de l’acquérir au détriment de la culture ; mais bien de demander à la force économique un moyen d’étayer ce que nous voulons être.

Cela nous conduit à notre essor intellectuel, à nos fidélités d’esprit. Elles ne se gardent pas sans mal à côté d’une population de cent vingt millions d’âmes. Mais on saura sans doute avec émotion que nous avons conservé jalousement notre langue, que nous l’avons défendue et que nous tâchons de maintenir sur la terre américaine une discipline canadienne, d’expression française.

Notre rôle ne s’est pas borné là. Comment ignorer ce que les Canadiens français ont réalisé dans le domaine de la politique coloniale anglaise depuis Lafontaine et Cartier jusqu’à Laurier, une des plus belles figures qui aient illuminé notre histoire. Cet apport des nôtres se poursuit aujourd’hui dans le domaine international où se révèle indéniablement leur influence conciliante, de plus en plus libérée de l’emprise coloniale.

* * *

Nous prenons la mer à New York, à bord du De Grasse, de taille moyenne et large d’épaules. Il épouse la vague qui, après plusieurs jours de grand soleil et de langueur, se fait soudain mauvaise.

Un transatlantique n’est guère un lieu de recueillement ; j’envie ceux qui, comme André Siegfried, écrivent un livre au cours d’une traversée ! Mais comment, durant ces longues heures de pont ou de cabine, oublier la mission dont me rapproche chaque tour d’hélice ?

J’imagine l’événement comme il se produira un jour, une heure. J’évoque l’entrée sévère de la Sorbonne où tant de fois, je me suis mêlé à une jeunesse ardente. Par quelle porte se glissent les professeurs ? Je soupçonne l’auditoire que j’aurai devant moi — dont cette fois je ne serai pas —, séparé de lui par une longue table et tout seul comme un cobaye sous la cloche immense. Sera-t-il nombreux ? Cela n’a pas d’importance. N’ai-je pas, à Paris même, écouté un professeur prononçant gravement sa leçon devant neuf personnes ? Il y aura sûrement quelques amis français et des compatriotes, venus par sympathie ou par curiosité, et le flot plus ou moins relâché des habitués, sympathiques, épris de parole et de confort : c’est l’hiver… « Monsieur le doyen, Mesdames, Messieurs… »

Cette minute, avec quelle intensité je l’ai vécue avant de la vivre, inquiet et confiant à la fois : inquiet de ma tâche, confiant dans l’accueil que le public français réserve au Canada.

Le soleil empourpre les falaises de France quand nous touchons Le Havre. Je regarde la Normandie, si intensément peuplée. Je viens de laisser nos larges étendues, nos forêts vierges, les audacieux témoignages de la conquête canadienne où le paysan de France a renouvelé un refuge à son image. Comment douterais-je des vertus de l’ancêtre dont je viens raconter l’héroïque poursuite sur une terre enchevêtrée de promesses et d’écueils.

* * *

L’accueil se précise aussitôt : on nous a ménagé un petit appartement boulevard des Invalides.

Je m’y blottis dans un silence propice. Je dispose près de moi les dix petits dossiers où j’ai placé le plan de chaque leçon et quelques pièces essentielles, car, on le pense bien, je n’étais pas démuni.

Je m’étais préparé dans une sorte de fièvre. J’avais lu beaucoup — beaucoup trop — me noyant dans des documents officiels plutôt que de faire large part aux évocations. J’avais bâti un projet en accumulant des notes sur chaque sujet que j’entendais traiter : puis, j’avais bravement réduit ces notes à un schéma dont je confiais le développement à l improvisation. C’était audacieux : mais sauf quelques lignes, j’avais renoncé à écrire. J’étais d’autant plus gêné par la situation à laquelle je m’étais contraint que — je ne fus pas long à m’en rendre compte — la Sorbonne est un salon ouvert : on y entre, on en sort au gré de sa fantaisie : et on y reste si l’orateur plaît.

* * *

Le cours aura lieu le mardi, à dix-sept heures, à l Université, rue des Écoles, dans l’amphithéâtre Richelieu. Je viens de recevoir l’invitation permanente qui porte au verso, sous le titre Programme, la date et le sujet de chaque leçon :

10 mars : La terre canadienne.

17 mars : La France au Canada.

24 mars : Sous le drapeau britannique.

31 mars : L’Europe en route vers le Canada.

21 avril : La concentration politique : d’un océan à l’autre.

28 avril : Les temps nouveaux : le Canada au travail.

5 mai : L’adaptation du groupe franco-canadien.

12 mai : Traditions et forces intellectuelles.

19 mai : La nation canadienne.

26 mai : Le Canada dans l’Empire britannique et le monde.

* * *

Le dix mars était donc le jour fatidique. J’arrivai à la Sorbonne avant l’heure. Le recteur, M. Paul Appell, et le doyen de la Faculté des lettres, M. Ferdinand Brunot, nous accueillent, ma femme et moi. Nous serrons des mains, parmi l’anonyme murmure qui précède la séance.

À cause de l’affluence que le sujet avait attirée — car on pense bien que, inconnu, je n’y étais pour rien — je dus changer d’amphithéâtre dès la première leçon. J’en fus moitié ravi, moitié contrarié. Personne ne savait mieux que moi combien la fonction que j’assumais était ambitieuse : et voilà que le public, en s’empressant ainsi, m’offrait, avant que j’eusse ouvert la bouche, la cordialité de son attente.

Ce fut pis lorsque j’appris, avec quelle stupeur, en pénétrant dans le grand amphithéâtre, à la suite d’un huissier tout de noir vêtu, que la carte du Canada, dont je comptais me servir comme d’un appui familier et me faire une contenance, était restée accrochée dans la salle abandonnée. Impossible de demander qu’on voulût bien la déplacer : l’auditoire avait pris place, les discours allaient commencer.

Je sentis un grand vide, tous les vides, et j’eus l’impression très vive d’être puni de ma témérité. Je n’oublierai jamais cette minute d’angoisse. Je dus évoquer par l’imagination notre pays et, avec des mots et des mots seulement, tracer les distances, sculpter les reliefs, colorer les saisons, raviver des traits. J’y fus sans doute fort malhabile car M. Ferdinand Brunot me dit avec un sourire, à la fin de la leçon : « Vous avez donc inventé la géographie poétique ? » J’ai retenu ce propos presque comme un reproche, qui me laissa l’amère inquiétude, malgré la sympathie du public, d’avoir perdu la partie.

Aussi quelle ne fut pas ma joie — que je ressentis avec l’acuité d’une revanche — en lisant sur la couverture d’un livre de Georges Duhamel, paru longtemps après mon aventure : Géographie cordiale de l’Europe. Une géographie cordiale, n’était-ce pas ce que ma détresse m’avait inspiré ? Sans doute, la géographie enrichit de ses précisions les cadres où s’exerce l’activité sociale : mais celle-ci anime et prolonge le dessin physique. Les savants, s’ils ne cèdent pas à l’imagination, souhaitent que leurs conclusions éclairent les gestes de l’humanité. Il ne leur appartient pas, d’ailleurs, d’empêcher la fantaisie de se libérer à leurs propos, et de brosser, sur un fond qui ne saurait leur déplaire, puisqu’ils l’ont préparé, le tableau où la beauté et le rêve sont rétablis. N’en font-ils pas quelque chose en illustrant leurs livres, en ajoutant à la rigidité de leur enseignement la souplesse de l’image ? Jean Brunhes, par exemple, a destiné aux écoles de France des manuels qui rutilent de couleurs.

* * *

Le fait que mon cours avait lieu une fois par semaine facilitait ma dernière mise au point. Chaque mardi, accompagné de ma femme, je m’acheminais vers la Sorbonne, le cœur un peu serré. J’y arrivais vers seize heures trente. Je prenais un instant de repos dans une antichambre et, à l’heure fixée, je pénétrais dans l’amphithéâtre, précédé de l’huissier.

Durant les leçons, un bruit tout à fait banal risquait chaque fois de troubler ma sérénité apparente, durement acquise. Des amis bien intentionnés avaient placé près de la tribune une sténographe munie d’un appareil dit silencieux, dont le déclic m’arrivait comme un écho qui m’ennuyait prodigieusement, au moins pendant les premières minutes car, dans la suite, je m’y faisais au point de l’oublier.

L’expérience fut déplorable. Était-ce mon accent — car il est entendu que, quoi que nous fassions, on nous prête un accent que l’on déclare d’ailleurs délicieux ? Était-ce la rapidité nerveuse de mon débit, qui n’aurait tout de même pas dû troubler quelqu’un qui fait métier d’attraper la parole au vol ? Je ne sais. Toujours est-il que la machine affairée à la poursuite de mon verbe me renvoya un texte écourté, insipide et incolore que j’ai gardé dans l’inutile espoir de le reconstituer. J’eusse aimé — comme d’autres ont admirablement fait — rapporter de mon séjour en Sorbonne autre chose qu’un titre aussitôt évanoui.

* * *

Le quatrième cours donné, je dispose de trois semaines de congé : vacances de Pâques.

Je fais un saut jusqu’à Bruxelles où les Amis de la langue française m’ont invité à prononcer une conférence sur le Canada que j’ai intitulée « Au pays de Maria Chapdelaine ». Elle a lieu au Trocadéro, devant un vaste auditoire. Je n’ai pas de texte passe-partout, mais j’ai prévu ces sortes de synthèses que je nourris d’idées ressassées depuis mon départ du Canada. Ne suis-je pas ici au cœur d’une résistance semblable à la nôtre ? Je me garde de toute comparaison. Il suffit d’indiquer une longue aspiration vers la survie : même défense, même illustration, l’une plus proche du foyer, l’autre dangereusement assaillie par l’espace. Même volonté, fraternelle par tant de liens, qui, pour s’accomplir dans la diversité, traduit une communion d’esprit que rallie le précieux dépôt d’une civilisation. Ce sentiment, nous l’éprouvons intensément dans la joie de ce bref séjour au milieu d'amitiés très chères.

Je reviendrais en Belgique, quelques semaines plus tard, assister à une séance de l’Académie de langue et de littérature françaises, et faire à Enghien, devant un auditoire de Jésuites, européens pour la plupart, une conférence sur le Canada d’aujourd’hui.

Le lendemain, nous visiterions les impressionnantes Grottes de Hem. Du chemin de fer, je regarderais les abords de la forêt dont le tourment contraste avec le reste du pays si précieusement ratissé. Et ce brusque rappel, me ramènera vers nos fières sauvageries primitives.

* * *

Au retour de notre premier voyage à Bruxelles, nous touchons seulement Paris et nous partons pour une randonnée.

Notre course, un peu rapide, mais enchantée, vagabonde sur les routes de France. Nous roulons vers l’Ouest, berceau de tant des nôtres. Sous le réseau des départements, l’image des anciennes provinces demeure, et même leur nom : on continue d’aller en Normandie ou de parcourir la Bretagne. Nous musardons. Quelle détente, loin de mes dossiers repliés, de la contraignante assiduité de ma tâche, de toutes les cartes murales du monde et des prévenances hebdomadaires de l’huissier vêtu de noir.

Surtout, gagner l’espace libre : dessiner un circuit classique et rester maître de le rompre au gré de sa fantaisie, de prolonger des relais aguichants. S’attarder autour de repas plantureux, arrosés de cidre ou de vin doux. S’abandonner au repos du soir dans le silence complice de la vie de province.

Ainsi s’anime une autre « géographie cordiale », de Versailles à Mortagne d’où partit Giffard : d’Alençon à Avranches jusqu’à Saint-Malo, précédé de vieux chaumes et gaîné dans ses remparts, où plane le souvenir de Jacques Cartier et, plus loin, sur un îlot, celui de Chateaubriand. Nous entendons la messe de Pâques à l’église Saint-Vincent où le découvreur, avant son départ, s’agenouilla sous la bénédiction de l’évêque, et que domine l’antenne d’un fin clocher dressé au delà des toits bourrus de la ville corsaire.

Saint-Malo boucle la boucle. Un dernier regard sur Dinard, le déjeuner au morne cap Fréhel et, par les terres, le radieux aboutissement du Mont Saint-Michel, envahi, ce jour de grâces, par une foule empressée que conduit la voix monotone des guides. Silhouette vigoureusement jaillie du moyen âge et connue du monde entier. Est-ce à cause de cela que sous son approche imposante pointe une désillusion ? Il faudra refaire ce pèlerinage dans le recueillement que n’admet pas l’exubérance d’un tourisme de circonstance.

Nous dînons à Avranches, et Granville berce notre sommeil de l’infinie chanson de la mer. Nous rentrons le lendemain par Coutances et Bayeux. Un crochet vers Trouville et Deauville où l’on nous a gentiment conviés. Plages renommées, remuantes, pleines de couleur et d’entrain, agitées des mêmes problématiques élans vers le repos. L’une, bon enfant, populaire, où l’on profite du petit trou pas cher — ou pas trop —, où les jeux sont faits sur un ton modeste. L’autre, cossue, rendez-vous des aristocraties de notre temps démantelé : mode, courses, roulette, villas huppées, casino tapageur. Toutes les grandes plages du monde ne sont-elles pas ainsi divisées entre un peuple bruyant et l’homme installé, préoccupé de parade ?

Nous reprenons la route. Après Lisieux, Mantes-la-Jolie, le profil de Rolleboise — et Paris.

* * *

Je reprends le chemin de la Sorbonne, non sans inquiétude. Ces trois semaines d’évasion me vaudraient-elles des défections de la part des auditeurs ? Les exigences de la vie, avec ce qu’elles comportent d’abandon, ne les détourneraient-elles pas de ce rendez-vous hebdomadaire auquel rien ne les engageait, qu’une curiosité facile à épuiser ? Des collègues français m’ont prévenu : après Pâques, l’assistance diminue généralement de moitié. Eh bien ! non. Jusqu’à la fin, le public se montre d’une émouvante fidélité.

Très sensible et d’une flexibilité extrême, il est pris par son propre mirage. La France et le Canada français communient dans un même élan de vitalité.

On prête ce propos à Sacha Guitry : « Ce qui est embêtant dans les Mémoires et les Souvenirs, c’est que vous ne pouvez guère raconter que les événements qui vous sont à peu près défavorables. Par pudeur, vous devez écarter systématiquement tout ce qui pourrait vous faire valoir. » Je suis bien de cet avis et loin de négliger les événements défavorables, j’aurais plutôt tendance à les accentuer.

Un simple regard sur les textes que l’on m’a remis après chaque leçon me porterait à déprécier ma parole. Même si la sténographie avait été fidèle, j’aurais tort. Inconsistante, la phrase peut passer la rampe. L’improvisation impeccable est souhaitable : elle n’est pas nécessaire. L’oreille est indulgente, surtout si elle se fait sympathique et capte plutôt, ou l’idée, ou l’image, ou le mouvement. Si j’avais eu, comme cela m’est arrivé, la ressource de l’enregistrement sur disque, je serais encore aujourd’hui mon propre auditeur et le témoin de ma tenue. Mais tout cela est vain et je ne saurai jamais ce que j’ai vraiment dit, ni comment je l’ai dit.

Cela importe peu. L’empressement du public obéit à des raisons profondes dont il est le seul maître. C’est le sujet qui le retient. La geste française en Amérique : ce que sont devenus ces hommes détachés de la France : s’ils ont gardé leurs traditions : défendu leur langue des atteintes conjuguées du nombre et de la distance : exprimé une pensée qui leur soit propre, fût-elle chargée de susceptibilités : imposé le fait français là où ils ont rayonné : démontré que la France sait coloniser, quoi qu’on dise, et que partout elle s’affirme par l’esprit. Quels que soient les retours du sort, les inquiétudes de l’heure ou les défaillances passagères, même les révoltes du cœur ou la volonté d’émancipation, l’origine marque le front des «  enfants de toujours ». C’est cela que l’auditoire accueillait comme une réconfortante vision ainsi qu allait le montrer la dernière leçon.

Elle portait pourtant un titre anodin : « Le Canada dans l’Empire et le monde », un titre qui ne se prêtait guère à l’éloquence et qui m’imposait la plus vigilante objectivité. Elle s’achevait sur un dessin discret de l’harmonie constructive, de l’action conjointe de notre pays bilingue et des nations du Commonwealth. Mais il convenait de remercier l’auditoire, de saluer la Sorbonne qui avait si largement ouvert ses portes au Canada et d’exprimer à la France notre inaltérable foi dans ses destinées.

Ce dernier soin, je le confiais à mon ami, le poète Albert Lozeau, après avoir dit la pénible réclusion de l’auteur de L’âme solitaire, cloué chez lui, une fenêtre pour tout horizon. De là, il aperçut un jour son église paroissiale en feu :

« Je sais un drapeau français qui s’est bien conduit.

« Je le porte à l’ordre du jour.

« Hissé depuis la Saint-Jean-Baptiste sur le fronton de mon église paroissiale, il a bravé sans brûlure les flammes d’un monstrueux incendie…

« La foudre a fait cela. Un éclair rapide avait touché le toit et l’église s’anéantissait. Entre deux clochetons latéraux, frôlé par la poussière ardente, au-dessus de la fournaise dont la chaleur empourprait au loin les visages, le drapeau français battait au vent.

« De l’énorme cuve en ébullition montaient des vagues écarlates et jaunes, et des lances de flammes aiguës. Le drapeau français battait au vent.

« Sur la frénésie du feu, sur le sinistre incendie que rien n’apaisait, sur la rage de l’élément féroce, le drapeau français battait au vent.

« Dans le firmament ébloui, où fuyaient de petites étoiles, dans les cris d angoisse et les appels rauques, en pleine catastrophe, seul dans le danger, chiffon tricolore intrépide, le drapeau français battait au vent.

« Aujourd’hui, il n’y a plus rien que des ruines où se posent les oiseaux. Dans les clochetons, les cloches sont mortes. Des fragments de structure déformée dessinent leurs silhouettes désolantes. Un pilier solitaire se dresse, intact, au milieu de l’enceinte. Où était le dôme s’arrondit la coupole des deux. Le silence habite le temple où les orgues nouvelles avaient hier chanté…

« Mais comme une espérance dominant la tristesse, seul entre les clochetons latéraux, joyeux dans la brise qui le rend sonore, sans une brûlure à ses plis triomphants, le drapeau français flotte encore. »

L’auditoire, debout, acclamait notre résistance et celle de la France qui est en nous. Dalbis avait raison.

* * *

Le cours était fini, mais pas tout à fait ma tâche. J’avais proposé une séance de projections. Sept jours après la dernière leçon, je revenais à la Sorbonne allumer la lanterne. Public toujours empressé qui désirait voir quelques aspects de ce pays dont je l’avais entretenu pendant dix longues heures. Cette fois, je me sentais le cœur plus léger. Le Canada allait parler pour moi et je n’avais qu’à l’aviver de quelques mots sur l’écran docile. Tout au plus pouvais-je craindre la futilité de mes commentaires : montrer des montagnes, des forêts, des fleuves, des mers, qu’est-ce que cela dirait à ceux qui connaissaient les replis articulés de l’Europe ?

Beaucoup plus qu’on ne serait tenté de le croire. Je me rappelle une conférence, suivie de projections, que je fis à Paris, devant un Cercle suisse, alors que j’étais étudiant. S’il est un familier de la montagne, c’est bien le Suisse, et pourtant avec quelle intensité les spectateurs regardaient le flot glacé de nos Rocheuses ! Ainsi les auditeurs de la Sorbonne à qui l’écran dévoilait le décor de notre épopée, le champ d’une double culture et la trace d une vigoureuse conquête : les provinces de l’Est, le Plateau laurentien, le fleuve royal, la toundra sans fin, l’ébouriffement des cordillères, les postes du Nord et, dans le sillon, dans la maison, dans les clochers, dans le même geste de Dieu, la révélation de l’œuvre française, l’opus francigenum, amorcée, poursuivie par ceux qui, venus il y a trois cents ans, « sont restés ».

Je tenais ainsi une revanche, bien innocente il est vrai, en précisant les évocations de ma « géographie poétique », par la présence des choses.

* * *

Des amis avaient aimablement comploté de me faire visiter l’Alsace autrement qu’en touriste, de me la faire connaître, sinon en profondeur, au moins dans la variété de ses institutions, de m’en révéler ainsi l’âme diverse, une dans sa fidélité. Je ne voyageai pas, on me transporta à travers une Alsace en plein travail, jusqu’au sommet de « la ligne bleue des Vosges » qui, quinze ans plus tard, ne devait pas plus résister à l’invasion, hélas ! que son contrefort humain construit sous la dictée de Maginot.

Mulhouse, Colmar, Munster, Sélestat, Saint-Léonard, Strasbourg : encore aujourd’hui, je revis l’enchantement de ces étapes. On m’expliquait les choses et j’écoutais les hommes. Les contacts étaient rapides et les rêves, mais je profitais de l’expérience des autres bien plus que si j’eusse été seul à interroger, au hasard des rencontres, j’ai souvent accompagné des étrangers dans la visite de notre pays : le poète Porché et Lucien Romier ou Jean Brunhes et Raoul Blanchard : et combien d’autres ! Certes, leur nom leur eût ouvert toutes les portes et conquis tous les empressements, mais où eussent-ils frappé à coup sûr ? Un pays c’est un livre fermé. Il faut, pour le connaître, que quelqu’un l’ouvre « aux endroits souvent lus ».

On me découvrait ainsi l’Alsace, comme par miracle. J’allais tout de suite, conduit par la main, à l’essentiel de la vie sans que celle-ci s’arrêtât. Je profitais d’une sorte de transparence ménagée par une connaissance sûre et les plus délicates attentions.

Derrière les murs délicieusement patinés, les architectures où s’abritent la volonté de durée et la circonspection de l’aisance, dans ces villes aux beffrois toujours éveillés, je touchais, ne fût-ce qu’un moment, la chaleur de l’action quotidienne. Je frémis. maintenant que mes jours ont vieilli, des prouesses que j’accomplis, enclin que je suis à la détente des heures. En une journée, je descendis sous terre à six cents mètres, je brûlai la route à cent dix kilomètres : et je m’élevai sur la montagne à treize cents mètres. Je bondissais. S’il y avait eu à portée un aéroplane, je crois bien que je l’eusse accepté, malgré mes craintes d’invétéré terrien.

Rien de ce spectacle ne s’est estompé depuis. Il renaît dans ma pensée en couleurs vives, sitôt que je l’évoque. En si peu de temps, j’avais assemblé les traits d’une admirable figure. L’accueil grave, si large et si simple, de l’aristocratie bourgeoise, maîtresse de l’industrie textile, unie par l’indéfectible lien de la famille, solidement logée, fervente de la coopération et préoccupée du bien commun, estimant que « la question sociale ne réside pas seulement dans le salaire ». Grande vérité, qui était, en l’occurrence, le propos d’une femme.

Les champs amoureusement surveillés, assouplis au creux des vallons, dominés par des toits puissants. Dans la montagne, où je retrouvais les pins, où je les touchais, des maisons riantes où j’eusse aimé m’attarder. Dans les villes, des initiatives sociales. Le couvent des Sœurs de la Présentation de Marie, dont la supérieure, décorée de la Légion d honneur pour fait de guerre, à qui nous disions au moment de l’adieu : « Nous avons torturé le règlement, ma sœur, il est midi et demi ! » Et qui nous répondait : — « Oh ! très agréablement et nous aimerions qu’il en fût souvent ainsi. » Des intérieurs comblés d œuvres d où rayonnait la joie de merveilleux ensembles, où souriait l’intimité des choses religieusement groupées. De vieilles abbayes entourées de jardins renaissants. Des figures encore, des figures d’hommes et de femmes. si sympathiques à l’étranger de passage, marqué lui aussi du signe du souvenir ; à qui l’on reprochait pourtant, mais avec gentillesse et pour que le mot fût placé, car il n’y a guère d’analogie, « d’avoir opté ».

À Strasbourg, terme de notre voyage, un flot d’éloquence, comme il s’en déverse sur nos moindres rives. Habitude française et plutôt du midi, que je ne m’attendais pas à retrouver aux marches de l’Est, mais qui éclaire l’unité d’un caractère épris de mots. À l’Université, je relatai devant un auditoire d’élite l’histoire de nos luttes pour la survivance, terminant sur Maria Chapdelaine, qui accomplissait alors son tour de France et du monde.

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Par Saverne et Metz, — l’Alsace tourmentée et la Lorraine aux pentes adoucies — nous atteignons la forteresse de Verdun que nous visitons, accompagnés par un colonel et quelques personnalités du monde administratif. Le lendemain, après la messe dans ce qui reste de la cathédrale au-dessus de la ville pulvérisée, nous allons vers les champs de bataille et les forts, tour à tour perdus et repris, sauf Verdun que l’on n’a jamais eu. Dans des souterrains, le long de barbelés hirsutes, on fait revivre pour nous les étapes de la résistance que perpétuent des noms glorieux et ce frémissant port d’armes dans la mort, la tranchée des baïonnettes. Quelle présence silencieuse, quelle intensité de vie dans ce décor vide.

Nous rentrons par Meaux, en flânant, les yeux emplis d’images cueillies dans d’inoubliables horizons, le cœur réchauffé par des élans plus qu’amicaux, affectueux. À minuit, nous sommes à Paris.

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Ce voyage, par une suite inattendue, rebondit longtemps après, un matin d’hiver, où je reçus un livre qui me retint particulièrement si c’est le seul où je sois évoqué, et sous une forme voilée, presque romancée. Il m’était bien arrivé d’être interviewé à Montréal par un journaliste français qui. retourné à Paris, transposa à Québec le propos que nous avions tenu. J’avais compris que le journaliste en prend à son aise et dispose de son butin à sa fantaisie. Mais je n’avais jamais trouvé dans un ouvrage des idées que l’on me prêtait, jamais avant les Soirées de Saverne, de Jean de Pange.

La dédicace ne pouvait me tromper : À monsieur Montpetit, dans l’espoir qu’il ne désavouera pas les propos du Professeur Le Clerc. — Jean de Pange. Je me rappelai aussitôt l’auteur que j’avais connu à Strasbourg et qui nous avait accueillis à Paris, dans une charmante intimité où planait le souvenir des Broglie. Je me rappelai nos longues conversations autour de la double culture, sujet angoissant pour l’Alsace, le Canada français et tant d’autres pays.

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Dès le début de notre séjour, l’Université nous avait entourés de prévenances : le recteur Appell, le doyen Brunot, des associations de professeurs nous reçoivent. Des groupements désirent entendre parler du Canada. Cela me conduit tour à tour à l’Hôtel des Sociétés savantes : au Quai d’Orsay, où sont réunis les anciens de l’École des sciences politiques : au Lutetia, chez nos étudiants canadiens ; auprès des Publicistes chrétiens : à France-Amérique, sous la conduite entraînante de mon camarade Gabriel-Louis Jaray.

Partout, j’ai la joie de retrouver d’anciens professeurs, d’anciens élèves et même, parmi ces derniers, d’en écouter un — à mon tour ! — Jean Bruchési, promis déjà au succès et qui viendra, plus tard, accomplir la même mission.

Des figures surgissent de ces rencontres : profils de guerre ou de paix ; et les traits savoureux de très vieilles amitiés. Pourquoi la crainte d’un oubli, toujours possible, je le sais d’expérience, me contraint-elle à ne pas mentionner de noms ?

Grâce à l’intervention de Madame Strowska, le maréchal Joffre nous accorde quelques minutes d’entretien dans son bureau, au coin du feu. Un peu replié, amaigri, me semble-t-il, il parle bas, le regard voilé de passé. Il se rappelle avec émotion son séjour rapide à Montréal et reste encore étonné de la facilité avec laquelle nos gens passent du français à l’anglais. Puis, il veut bien, avec des mots très simples, nous expliquer le miracle de la Marne.

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Deux échappées vers la campagne, la vallée de Chevreuse, la cathédrale de Chartres, qui sont dans l’espace et le temps, deux antennes françaises, si différentes qu’elles soient, Pascal et Péguy.

Nous déposons des cartes, envoyons quelques fleurs : autant d adieux. Le départ et ses sourires que l’émotion contraint. La Normandie où nous étions hier. La mer, allégé cette fois de la tâche accomplie. L’entrée au pays « baigné dans une vapeur d’or ».

Comme tout avait commencé, tout finit par un banquet. Au Cercle universitaire, je rends compte de mon mandat, pour emprunter le langage de la politique, sans pruderie ni modestie fausse, puisque le succès de cette périlleuse mission — si elle a eu quelque succès — je sens bien que c’est notre pays et notre peuple qui l’ont remporté.