Souvenirs (Montpetit) tome III/8

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Thérien frères (IIIp. 140-167).

VERS L’OUEST


Longtemps j’ai demandé aux livres et aux voyages la connaissance de mon pays. Les voyages sont trop rapides, les livres souvent incomplets ou sans couleur.

L’immensité du Canada fait éclater la formule où l’esprit voudrait l’enfermer. Ceux qui ont le loisir de parcourir cette tranche de continent au détail innombrable n’ont peut-être pas le goût d’en exprimer la beauté. D’autres n’en recueillent qu’un reflet, ou le savoir leur manque qui leur livrerait le secret d’une merveille.

Pour comprendre nos paysages et leur humanisation, il faut y projeter la lumière d’une longue étude qui révélera comment une civilisation ancienne s’est rajeunie au contact de la sauvagerie.

* * *

J’ai traversé deux fois l’Ouest canadien et je suis allé trois fois jusqu’à Port Arthur. À vrai dire, je n’ai vu qu’une bande étroite du pays : les quelques milles d’horizon que dispense la fenêtre d’un wagon. Je me suis arrêté aux ronds-points du tourisme officiel ; je les ai élargis par des randonnées en automobile, heureux de pénétrer la forêt, de toucher des sommets, pour voir de plus près comment ils sont faits, atteindre ce qui, autrement, me fût demeuré l’inaccessible décor d’un instant.

Par déformation professionnelle, j’ai pris des notes devant la leçon des choses. Je comptais les utiliser au retour. Je les retrouve intactes après des années. Intactes ? Desséchées plutôt, comme une touffe de fleurs sauvages. Arriverai-je à les faire revivre ? « J’ai trop tardé, écrit le Bartlett des Hommes de bonne volonté à son arrivée à Paris. Je me demande si j’ai encore mes impressions du début. Ou, plutôt, il est évident que je ne les ai plus. Mais la question est de savoir si je puis encore les reconstituer… Ce qui risque le plus de se perdre, c’est la nuance même de l’impression, et des premiers jugements. »

Du premier voyage, il ne reste que des images qui ne sont pas mortes en entier, qui me serviront à faire survivre les autres, celles du second voyage, celles que j’ai fixées.

* * *

Il était de commande. Une croisière sur terre, un des Voyages de l’Université de Montréal organisés par le Chemin de fer du Pacifique Canadien. C’était en 1927, l’année où l’on célébrait le soixantième anniversaire de la Confédération. L’Université, la Confédération et le Gouvernement de notre province étaient représentés. Quel loustic parla d’un « cirque à trois pistes » ?

De la Prairie et les Cordillères nous verrons quelque chose, un reflet d’horizon, sur la terre vivante. Nous rencontrerons des hommes. Nous les interrogerons sans les juger, car il est périlleux d’apprécier une vie dont on n’a pas partagé les responsabilités. Il reste les œuvres.

* * *

Les mains se rompent. Le train glisse. La baie encadre un instant l’admirable ensemble des Deux-Montagnes. La capitale, au détour de la voie qui la contourne, tient toute dans le néo-gothique de son Parlement. Elle se dégage à contre-jour sur le roc qui domine la Chaudière, vieillie du souvenir de la jeune Confédération qui nous accompagne.

Des traits naissent, aussitôt perdus. Hull, de bois noirci, aux maisons rapprochées, assez hautes sous un même toit incliné, garde la sortie du Plateau laurentien. Une usine de pulpe y rassemble, pour la broyer, l’inépuisable forêt que conquit l’aventure française.

Sur l’Outaouais, le soir descend des montagnes où jusqu’ici j’étais passé de nuit. Moment délicieux que berce l’enchantement d’un beau voyage qui commence. La rivière est d’un calme bleu parmi les bois assombris : le pays prolonge jusqu’à nous une persistante impression de paix.

La terre est riche encore, qui fut donnée aux Loyalistes et reprise par les nôtres. La région est mamelonnée et rappelle les contreforts de Saint-Jérôme. La nuit éteint l’eau miroitante. Nous suivons la route de Champlain et des premiers missionnaires, vers les Grands Lacs ; et les chansons canadiennes de Marchand et de Boucher réveillent les échos du passé. Des noms de villes apparaissent sous les lumières falotes et s’animent d’ombres : Renfrew, Pembrooke. On parle encore français aux gares. La locomotive siffle vers le nord. Nous avons atteint les limites de la plaine, de notre vallée laurentienne. Demain, le Plateau nous encerclera de ses solitudes.

* * *

La messe nous réunit à Chapleau, toujours en territoire français, dans une église aux cintres agréables que des plâtres alourdissent.

Chapleau, c’est un nom d’hier. Je me souviens de celui qui le portait. Ici, c’est un centre neuf que nourrissent le chemin de fer et l’industrie du bois, un centre perdu dans le Plateau. Le décor est simple. La montagne, un anneau de la longue chaîne qui divise et unit notre pays. Des maisons de bois espacées, des bungalows. Un air de villégiature, avec une influence de civilisation anglaise.

On chante des cantiques : Salut, étoile du matin ; Le voici l’Agneau si doux ; Donne-nous un beau jour. J’éprouve de l’émotion à ces mots qui se retrouvent si loin. Des enfants saluent en français mademoiselle Hortense Cartier. Vêtues de blanc, elles portent chacune une lettre en feuilles d’érable. Rangées sagement, ces lettres forment notre devise : je me souviens. Le malheur est que les petites se mêlent, et la devise avec elles.

Je dis un mot qui cherche l’harmonie. Je m’étonne de m’entendre parler anglais, parler tout haut une langue que j’ai surtout pratiquée jusque-là dans le silence comme un enfant se prépare à réciter un compliment. Et j’achève mon allocution en français sur le souvenir de Louis Hémon qui est là, près de nous, au cimetière. Chapleau, comme toutes les agglomérations, rallie les vivants et les morts.

Deux cimetières, car la population est anglaise et française, protestante et catholique, deux enclos déjà peuplés, me rappellent ce que mon père écrivit sur le cimetière de Saint-Timothée, où les tombes rugueuses des premiers colons fondent dans la terre la cité des morts plus cossus qui viendront à leur tour s’abimer dans l’égalité suprême. Une grande croix, un crucifix de bronze, en marquent le centre.

À droite, proche de l’enceinte, la tombe de Louis Hémon. Des fleurs : pensées, marguerites, boutons d’or, roses, quelques fougères, des géraniums blancs, des iris bleus, des glaïeuls. Une pierre tombale : « Ici repose Louis Hémon, homme de lettres, né à Brest, France, le 2 octobre 1880, décédé à Chapleau le 8 juillet 1913. Hommage de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, 1920 ». Il dort au milieu du pays triste et sauvage qu’il a chanté.

* * *

Le train poursuit sa course. L’inépuisable Plateau est amorti par la chaleur : roches brûlées à blanc, épinettes amaigries, lacs endormis sous le plomb du jour. Ici et là, dans le vide de cette nature oubliée, des maisons de bois de type nordique. Comment peut-on habiter cette solitude ! Pour nous, le spectacle du Plateau est familier. C’est celui qui, adouci, borde l’horizon de Montréal. Dans la région du Lac Supérieur, que le train contourne, il s’élève et domine : les monts plongent dans les eaux et leurs replis retiennent des vasques d’un vert profond.

Ce décor que nous suivons longtemps, auquel le convoi communique son mouvement déchiré, ponctué de cris sans échos vivants, combien je le préférerais à l’automne, quand le ciel dégage lentement sa pureté des brumes du matin pour que les reflets des arbres roux se noient dans le bleu des eaux innombrables.

Tout de même les hommes sont là : des centres désespérément attendus dressent leurs silhouettes. Les villes jumelles de Fort William et de Port Arthur, puis Winnipeg à la clef de la Prairie.

* * *

La Plaine que j’ai tant de fois imaginée est sous mes yeux. Je passerai des heures à observer cette mer desséchée devenue source de richesse, obsédante dans son immensité. Il est étrange qu’elle ne lasse pas, comme si le regard s’accommodait de son étendue. C’est sans doute la surprise d’y découvrir des traits qui brisent sa monotonie : elle n’est point unie comme un pré qui n’aurait pas de bornes, mais mamelonnée ou vallonnée, et couverte d’une herbe drue. Elle est nuancée, de jaune, de vert et de bleu. Des bosquets, plus qu’on ne croirait, entourent des fermes imposantes, flanquées de larges granges, comme en Normandie ou au Poitou. Ailleurs, des maisons basses, seules ou parfois rapprochées, dans ce qui semble un silence total. Des collines barrent l’horizon. On aperçoit des lacs que survolent des oiseaux blancs.

La terre, vue de la tranchée du chemin de fer, est épaisse et noire, criblée de cailloux. On la sent généreuse, quoiqu’elle laisse, à ce moment de l’année, une impression de repos et d’attente. Encore quelques semaines et elle connaîtra le froissement moiré des blés fauves au souffle hâtif de l’automne.

Le soir, un soleil rapide s’enfonce à la limite de la plaine ; et le ciel se referme, aussitôt gris…

* * *

Hourticq et Jaray dans leur livre : De Québec à Vancouver, caractérisent les villes du Canada par leurs hôtelleries ; elles évoquent le long de leur route des châteaux d’une Renaissance enfantine, des redoutes, des élévateurs, des pics. Sans doute, mais leurs Parlements et leurs Hôtels de ville, où l’on sent une volonté de puissance, nous retiennent.

Le Palais législatif de Winnipeg ne manque pas de grandeur. À l’intérieur, deux énormes buffles échappés d’un passé proche, rappellent les débuts dans la toundra. Aux murs, cette devise : Cara patria, carior libertas. Dans la salle du Conseil municipal, un buffle toujours — comme un leitmotiv — et des portraits en pied du roi et de la reine d’Angleterre. La ville, vigoureuse, agitée, a grandi sur la route de l’Empire, ville américaine contrainte dans un cadre que l’on a voulu britannique. Le quartier des résidences est agréable et riche, sous des toits élancés et parmi de larges espaces que borde le flot rougeâtre de l'Assiniboine aux berges basses. Formule heureuse de confort, de luxe même, institutions fort bien comprises : tout cela jaillit d un généreux élan, sans souci, semble-t-il, des charges.

Le Canadian Club réunit les voyageurs et de nombreux citoyens de Winnipeg pour déjeuner, dans la salle de l’hôtel du Pacifique Canadien. L’accueil est sympathique. En réponse, je brode sur un thème familier que m’inspira la formation lente de notre pays à la recherche de l’unité politique, économique, nationale, et j’insiste sur l’enrichissement et la protection que notre civilisation française, librement épanouie, apporte à la patrie.

En bordure de la Rivière Rouge, face à Winnipeg. Saint-Boniface se recueille. Nous avions tout de suite salué des yeux les nôtres qui y sont nombreux. Nous nous retrouvons chez nous : ces vieilles maisons, de type canadien, disséminées le long de la rive : ces institutions de salut et de durée où la fermeté se contracte et où persiste la confiance, l’église voisine de l école, comme chez les Franco-Américains, les associations groupées autour d’une incessante surveillance, refuge de la famille où se garent la langue et les traditions. Ah ! les braves gens, confiants, ardents, heureux de cette communion rapide dans le message de la vieille province vers laquelle si souvent se tourne le regard intérieur.

C’est déjà le soir. Au delà de la rivière. Winnipeg profile son hôtel Garry qui domine comme un beffroi, la coupole illuminée du Parlement, la gare du Canadien National, et la cheminée de l’Ogilvie Flour Mills dressée sur des lignes basses et découpées.

Ces deux villes, que nous quittons à regret, nous laissent la vision très nette des forces où s’enchaîne la destinée de notre pays.

* * *

En pleine Prairie, Regina, allègre et colorée, aligne des maisons claires et discrètes. Elle est riche, et d’une jeunesse audacieuse. Nous avons peu de temps à lui consacrer. On nous conduit au Palais législatif dont la coupole abrite les symboles impériaux et des meubles dont la simplicité fait ressortir le bois splendide du fauteuil présidentiel ; et à l’hôpital du Sacré-Cœur, tenu par les Sœurs Grises : un modèle et une leçon.

Il est, dit Barrés, des lieux qui sont des lieux de pèlerinage ; il est aussi des hommes qui aimantent le respect et l’admiration. Monseigneur Mathieu est de ceux-là. Nous lui rendons visite, à l’hôpital, où le retiennent quelques jours de repos. Il nous sourit, de son lit blanc : des yeux de primitif, dans un visage rose et plein. Il évoque Québec, où il a laissé la moitié de son cœur, peut-être la plus heureuse, non la plus intense. À Regina, il a dû lutter ; appliquer une constante activité à la conduite d’un diocèse étendu ; porter le Collège de Gravelbourg auquel il tient tant : en tout, tenir une attitude de dignité, de fermeté, de pondération aussi. Il a conquis l’estime de tous, même de ses adversaires. Par lui, les Canadiens français, répandus un peu partout, connaissent plus de liberté, caressent plus d’espoir. Il ne craint pas d’inviter ses compatriotes du Québec à venir s’installer dans l’Ouest.

Nous nous acheminons vers la maison qu’il a utilisée le mieux possible. Je jette un regard rapide sur les pièces du haut, son refuge : deux vues de Québec ( toujours !), et la photographie de son père et de sa mère, une chaise qui aurait appartenu à Monseigneur de Laval, et ses armes où resplendissent des fleurs de lis, une colombe porteuse de l’olivier et la Vierge Immaculée. Elles parlent ainsi : Pacem Domino largiente ; au Seigneur nous distribuant la paix. Puisse le Seigneur Dieu l’entendre !

* * *

Calgary apparaît pleine de vigueur et de promesses, et d’espace, sous la lointaine et blanche couronne des Rocheuses. On y logerait une population de trois millions. Pour le moment, elle s’éparpille, inachevée, édentée comme une ville américaine, criblée d’ampoules multicolores, largement étendue entre des collines aux flancs éraflés comme la peau d’un buffle, de ces fortes collines de terre, d’où s’élèvent les orages de poussière.

Sur les hauteurs se dressent des résidences, au gré des architectes et du progrès : on sent la poussée de ces constructions qui prennent, à la périphérie, la forme de bungalows du type californien. Au centre de la cité, pêle-mêle, quelques gratte-ciel, des toits enveloppant de sombres maisons de bois, des instruments aratoires, des wagons de marchandises, des garages, tout le méli-mélo d’une ville en travail où subsistent comme des taches des lambeaux de toundra.

Nous sommes en pleine fête. Des cortèges sillonnent la ville, y sèment des bruits étranges. Des environs, on est accouru en foule aux arènes. Tout ce monde est en joie. C’est le Stampede, sorte de carnaval de la vie sauvage. Son nom est d’origine espagnole : estampida qui, selon les dictionnaires, désigne, en particulier, la panique qui s’empare d’un troupeau. Devant les gradins, noirs de spectateurs, de solides gaillards jugulent en quelques mouvements des bêtes effarouchées : elles sont ligotées, couchées sur le flanc ou contraintes sous l’emprise de l’homme. Spectacle coloré, audacieux, image d’adresse et de ruse où se révèle un aspect saisissant de la vie de l’Ouest.

L’esprit empli de cette évocation, je m’attarde à causer avec le président de la Société Saint-Jean-Baptiste, M. Savary. Le soir, il rêve sur une terrasse qui domine « la croix des rivières ». C’est là qu’il rencontra un ancien guide du Père Lacombe. Venu de Québec avec son père, cet homme s’était fait chasseur, au service de la Compagnie de la Baie d’Hudson. Ces migrations des nôtres qui jaillissent de partout, comme des sources ! Le vieux trappeur se rappelait avoir vu des troupeaux de buffles accourir vers la rivière et passer. M. Savary, devant ce paysage, songe à la province de Québec à laquelle tous les Canadiens français de ce coin de notre pays demeurent obstinément fidèles. Ce qui ne les empêche pas de se livrer à l’entreprise et de réussir : les fermes qu’ils exploitent prennent rapidement de la valeur et rapportent beaucoup. Si le blé brûle sous le souffle du Chinook, ils passent la charrue, sèment des herbes, achètent des troupeaux qu’ils engraissent, ravivent la basse-cour, et refont leur revenu.

Devant les membres de la Société Saint-Jean-Baptiste qui nous entourent fraternellement, je tente de traduire le sens de notre voyage qui est pour eux tout d’amitié et de réconfort. Comment oublier le rôle des Canadiens français dans la découverte et la colonisation de ces terres, vaillamment poursuivies et, finalement, gardées. De grandes figures, de la Vérendrye au Père Lacombe, se détachent de cette fresque française. Ceux qui se sont engagés à leur suite ont fondé leur survivance, comme ailleurs, sur la famille et la paroisse et — nous en avions la preuve devant nous, — sur le lien puissant de l’association. Je ne puis pas réveiller le souvenir de ces heures trop brèves sans redire à ces âmes résolues l’impression de vie profonde et généreuse qu’elles m’ont laissée.

* * *

Nous sommes entrés de nuit dans la triple muraille que dressent les Rocheuses devant le flot attiédi de l’Océan Pacifique. Nous voici à Banff pour quelques heures.

J’éprouve d’abord un sentiment de repos. Fini l’épuisant cinéma où s’affolaient les pics et les vallées où se mêlaient rocs, forêts et lacs, où trépidaient les couleurs : ébouriffement d’or, de rose, de bleu, de violet, sur un ciel parfois implacablement pur.

Les monts qui nous dominent nous les possédons maintenant à loisir, comme ils sont, dans l’impressionnante et trompeuse fixité où une poussée suprême les abandonna. Car ils ne sont pas impassibles. Une force qui les possède peut-être encore, inépuisable et lointaine, les élève vers le ciel dans un élan dont notre regard absorbe d’un trait la majestueuse image. Je cherche si ces arêtes suspendues, ces cintres aux courbes rompues comme si une clé de voûte se fût effondrée, se rattachent à l’arc ébauché qui les attend dans l’espace. Je pense à la géologie, à des mots savants cueillis dans les livres. Et naturellement tout m’échappe.

Qu’importent ces velléités si l’imagination se nourrit ici à cœur joie de la puissance de ces dômes, de l’horreur de ces sommets brisés, effrités, disloqués ; si le rêve peuple les monts de mille images : châteaux, ogives, créneaux, cathédrales et y agite le frisson d’un éventail de pierre.

Ce spectacle ne nous avait pas été donné dès l’abord. Nous étions arrivés à Banff sous la pluie. Vive avait été notre déconvenue car la vision que nous attendions s’était dérobée sous les nuages qui voilaient les parois boisées un instant apparues. Parfois un sommet se dessinait auquel nous prêtions un nom aussitôt oublié. Ce joyau qu’on nous avait promis nous serait-il refusé ? Nous assistons au combat de l’ombre et de la lumière. Le soleil triomphe en fin du jour et dore les cimes du splendide cirque sur lequel flottent des nuages attardés. Le soir, l’ouest s’éteint sous un sursaut de pourpre. Dans la nuit qui monte, des sommets se précisent en relief, jonchés de filets d’argent que la rivière emporte loin dans la nuit.

Du haut du mont Tunnel, l’hôtel s’incruste dans le décor, réplique d’un pan crénelé de neige, sous un toit dont le dessin évoque une suite de tentes indiennes.

Il nous reçoit largement dans ses murs gris bleu bordés de pierre blanche du Manitoba. L’intérieur, même s’il garde le caractère convenu d’un accueil éphémère, d’un lieu de passage au confort emprunté, trop voulu, est meublé avec un souci d’élégance, voire d’intimité. Les cadres sont bien conçus et attirants. Cela repose des horreurs que nous imposait alors une hôtellerie où se réfugiait de force un tourisme désabusé, sinon insoucieux. Nous occupons, pour quelques heures, l’un des appartements réservés aux visiteurs cossus : la suite Tudor. Il en est d’autres tout aussi agréables, qui portent des noms plus ou moins royaux : Prince de Galles, Géorgienne.

* * *

De Banff à Windermere, cette fois en automobile. Le tourisme est vigoureusement organisé, les routes bien tracées, les sites signalés d’une large flèche. Vraiment, la Colombie britannique soigne ses atours. Hélas, il pleut de nouveau et des nuages obstinés laissent à peine entrevoir les aiguilles pointées vers le ciel. Au départ, pourtant, un rayon de soleil brise l’obstacle.

Le voyage nous emporte joyeusement à travers les montagnes où se blottissent des lacs étonnamment calmes, où des glaciers d’apparence immobile nourrissent des rivières qui se rejoignent pour former les profondeurs d’un fleuve. Nous touchons la lutte du glacier et de la forêt. L’arbre a conquis la montagne jusqu’à mi-pente et le sommet se dresse, dénudé. Puis des monts en enfilade complètement dépouillés forment une longue chaîne morte, d’un gris mat, où l’on marquerait d’une croix le repos de quelque génie.

On nous ménage un agréable relais : un déjeuner au chalet Vermillon, au sein d’un parc que fréquentent de petits ours amusants et familiers.

La route nous reprend pour nous conduire le long de vallées et de canyons, à travers des montagnes ocrées qui bordent l’horizon comme d’un arcen-ciel, jusqu’à la Columbia vers laquelle dévalent des lacets sablonneux.

La rivière élargie forme le lac Windermere. De chaque côté s’élancent librement des chaînes bleues, veinées de blanc. Le soir, le soleil meurt sur un dernier pic rose. Les monts s’assombrissent et le lac éclaire l’intimité de la nuit. Ronde, la lune apparaît derrière un pan de roc et bientôt, court dans un rideau d’arbres.

Notre train nous attendait à Windermere. Nous le retrouvons avec plaisir, comme une habitude. Il est devenu un peu notre maison, notre home. Il nous conduit à l’immense Lac Kootenay. Il est six heures du matin. Le lac sommeille encore sous la lumière blonde qui descend de monts du type laurentien, les Selkirks : courbes adoucies, roches érodées aux taches mauves sous une brume légère. Au loin pourtant une chaîne plus élevée, couronnée de quelques glaces. L’ensemble est moins torturé, plus humain. Le lac est tout en longueur : quatre-vingts milles. Nous y flânons toute une journée en bateau, en grignotant des cerises charnues. Puis nous allons vers Nelson.

* * *

Nelson est à la fois lieu de repos où se plaisent d’anciens officiers de la marine anglaise et centre industriel où des Canadiens français exercent divers métiers. Remontés des États-Unis, ils y ont précédé les Anglais et ils sont heureux de leur sort. Ils aiment le pays où « c’est un privilège de vivre ». Nous visitons quelques institutions : l’église, simple et pieuse, bâtie en 1898, par un abbé Ferland, l’hôtel de ville. Du bateau, nous remercions ces compatriotes lointains. Des orateurs haranguent la foule empressée et soudain muette. Ils appuient leurs mains sur le bastingage du pont supérieur et ont l’impression de sentir le bois d’une chaire d’où ils prêcheraient l’amitié.

Depuis Nelson, notre train monte et franchit les Cascades vers la chaîne côtière. L’ascension se poursuit au flanc des monts, puis à l’égalité des cimes plus lointaines. La première course est douce le long de pans couverts d arbres. Le Lac à l’Arc, très vert, marque la vallée. Nous l’apercevons des hauteurs, lancés que nous sommes sur des viaducs accrochés aux rochers, raidis sur l’abîme. La dernière course nous jette dans une trouée abrupte, aux flancs droits, de granit. Une totale sauvagerie.

En cours de route, nous nous arrêtons près de Pendicton South, à la croisée de vallées profondes, parmi des cerisiers en fruits, sous une ardente lumière. Le cri des oiseaux vibre dans le silence. C’est dimanche. L’Hostie s’élève comme d’un vaste calice. Puis, le chant du voyageur dans cet amphithéâtre aux courbes douces qui reçoit le Dieu des éternelles paix.

* * *

Depuis que je l’ai vue, il y a presque dix ans, la ville de Vancouver s’est affermie. Elle a pris de l’ampleur. Elle est même en train de devenir jolie, corrigeant cette impression de déballage autour d’une gare que les villes de l’Ouest, hâtivement poussées, laissent au passant. Elle se prolonge sous les fleurs dans de riantes banlieues.

On nous offre, comme à Montréal on en a coutume, une visite du port et une promenade dans le passage qui le prolonge au nord. J’aimerais pousser plus loin, connaître les rives sauvages de la côte, atteindre l’Alaska, comme je voudrais m’élancer vers l’Orient, dont de grands vaisseaux blancs disent déjà la présence.

N’importe. Pour le moment, je me plais à cette course dans une sorte de fjord. De cela, j’ai toujours rêvé. Est-ce à cause de leur grandiose et silencieuse intimité, de leur ressemblance — mais à une bien plus grande échelle — avec le Saguenay, ou de l’évocation d’une image Scandinave, qui m a souvent attiré. Celui-ci, me dit-on, vaut ceux qui s’échelonnent jusqu’à Prince Rupert. Ailleurs, le spectacle est sans doute plus majestueux encore : mais je pénètre dans une échancrure de ces fameux huit mille milles de côtes et je m’imagine naviguer vers le Nord, vers l’apaisement d’un désir longtemps caressé.

Un horizon de pierre saisit et emprisonne, si bien que l’on croit naviguer dans la montagne. Une série de détroits, de détours, dont les monts barrent les issues. Mais ce n’est qu’un jeu. Le détour passé, ils se déploient en trois pics altiers où trainent des neiges. Mouvement d’ensemble, extraordinaire, qui, dirait-on, n’est pas celui du bateau qui nous porte, mais bien celui des monts qui s’entrouvent avec une impressionnante et lente majesté.

Les travaux des hommes brisent un instant l’harmonieux silence. Je vois des carrières et une installation de force hydraulique : mais les couleurs dominent, enveloppant même ces déchirures. La mer est bleue, verts les sapins puissants, rouges les rochers impassibles. Et toujours ce silence sur les rives qui se rapprochent.

Voici de nouveau les hommes : quelques chalets, une hôtellerie, des baigneurs. Nous descendons prendre une tasse de thé.

Nous rentrons vers la fin de l’après-midi, sous un ciel profondément pur. Des fumées blondes s’élèvent paresseusement de cheminées trapues et flottent dans le soleil qui descend. Bientôt, elles envahissent le fjord qu’elles teintent d’une couleur familière à nos pays boisés. Et les montagnes s’enfoncent à contre-jour, dans la nuit proche.

* * *

Nous voguons vers Victoria. À l’embouchure du Fraser, des pêcheurs, montés sur des barques grises et sans voiles, reconstituent une des scènes canadiennes que j’ai projetées devant le public parisien, en Sorbonne. L’horizon vaporeux retient quelques nuages blancs. Le temps tarde à s’éveiller. C’est l’heure indécise qui reste suspendue comme une promesse, celle où l’homme reprend sa tâche quotidienne, là sur la côte proche, où se profilent des industries. J’ai toujours goûté ce réveil de la vie qui me reporte invinciblement vers les matins de Paris encore enveloppés d’une aube tardive imprégnée des odeurs de sciure fraîche ou de crémerie.

Comme hier, nous donnons sur un barrage de montagnes apparemment sans issue. Ce n’est qu’un moment, car voici, sous le souffle léger du Pacifique, les îles gardiennes de Victoria. Nous évoluons parmi des sommets, le long de rives sinueuses qui nous touchent presque de leur roc bronzé. De sombres sapins les recouvrent. L’une après l’autre ces îles glissent vers nous et nous laissent une rêverie. Dentelées de fjords, elles reproduisent en miniature l’image de la côte que couronnent au loin des pics où comme des fumées volcaniques s’accrochent les nuages.

Les îles passées, c’est autour de nous une fête de lumière, une Méditerranée du nord, au ciel plus froid, mais riche de nuances. Plus heureux, des amis ont naguère évoqué, du point où nous sommes — devant le Mont Baker — le Fuji : mais il est entendu que je dois me contenter d’un soupçon d’Orient et m’en satisfaire dans l’éblouissement des taches dorées qui paillettent le large détroit de San Juan de Fuca. L’étendue est vide, sauf un vapeur qui traîne au pied des monts, — vide, n’étaient les mouettes.

Les mouettes nous encerclent. Elles battent de l’aile, d’un mouvement ouaté, puis elles planent, les yeux attentifs et inquiets. Elles ont vite repéré notre passage. Bavardes et querelleuses, elles se précipitent sur la pitance attendue avec un cri plaintif et soudain saccadé. Quel voyageur ne les connaît : nulle rentrée d’Europe ou d’Asie sans elles, sans leur vol inépuisable et goulu. Quand se reposent-elles de leur course infinie ? Sur une crête, un instant, puis sur le berceau de la vague ? Ou la nuit à l’abri d’un cordage ? Comme elles sont affairées, blanches sous le bleu fixe et profond du ciel. Les voilà tout à coup éparpillées. Leurs ailes diaphanes inclinent sous le vent, décrivent des courbes affolées, battent fiévreusement comme si elles calculaient leur appui, et se posent. L’œil aigu, le cou rentré, sur un signal connu d’elles seules, elles se cambrent avec ensemble et doublent de leurs replis les mouvements de la mer.

Vue de la mer, Victoria se révèle mal au premier abord : on aperçoit dans un ensemble déconcertant des collines jaunâtres, des clochers discrets et des toits éteints que dominent quelques gratte-ciel. Il faut y pénétrer pour saisir, sous le souffle d’un climat merveilleux, le charme de cette ville à peine touchée par l’américanisme auquel une partie au moins de la population, éprise de passé et fidèle au long rêve impérial, est volontairement indifférente. On s’en plaint en certains quartiers. « On ne veut pas de fumée, bougonne un commerçant. Mais les taxes augmentent et nos enfants s’en vont. On vote British, nous votons Canadien. Il nous faudrait des industries et la réciprocité. On devrait laisser de côté le sentiment. Il n’y a pas de danger d’annexion. Il y a le Nord et le Sud. C’est tout. »

Ville plaisante et digne, d’une placidité inouïe, à l’extrémité de notre pays enfiévré : où l’on rencontre ces vieux retraités anglais que signalent tous les voyageurs. Cité des fleurs : il y en a partout, depuis les murs de l’hôtel jusqu’autour des boîtes à lettres. Les parterres rutilent ainsi d’ailleurs que tout le long de l’Océan aux courants chauds et fécondants.

On nous conduit aux Sunken gardens, disposés en amphithéâtre, qu’un certain M. Butchart — est-ce Bouchard à l’origine ? — riche en tout cas à millions qu’il a conquis dans le ciment, a installés dans un parc ouvert au public. On y contemple, parmi des marguerites mauves, des orchidées et des glycines blanches, et des tonnelles recouvertes de roses qui semblent une soierie jetée sur une cheminée, des arbres rares disposés le long d’allées cimentées : érables à trois troncs qui se rejoignent par les racines, pruniers japonais, plantations exotiques que peuplent des oiseaux, multicolores comme les fleurs. Des rochers percent, érodés. Des stalactites sont protégées par un toit de pierre en équerre. Vraiment, le donateur a compris magnifiquement l’idée chère à Charles Gide de la « richesse-service ».

Le jardin est respecté du public. Il est d’une propreté telle qu’un ami murmure près de moi : « Je n’ose pas jeter ma cigarette ». Des employés — quatre blancs et onze chinois — circulent, silencieux. Je considère un Oriental penché sur des fleurs : chemise bleue, pantalon étroit, petit feutre conique, figure alanguie, maigre et vieillotte.

Une excursion nous élève vers un sommet de douze cents pieds d’où nous apercevons le Mont Baker. Le paysage est très accidenté. Toujours les rochers jaunis, brûlés, les arbres verts, les eaux bleues : une carte aérienne aux couleurs passées. Une impression d’automne.

* * *

Le lendemain, nous revenons vers Vancouver. J’assiste à l’entrée de notre navire dans le port par l’English Bay qui donne l’illusion d’un voyage vers l’Alaska. Je dénombre une série de plans où pénètre le fjord.

L’Université nous reçoit. Comme celle de San Francisco, elle a d’abord bâti des immeubles non pas sans doute de fortune, mais temporaires : en stuc, pour cinquante ans. Je suppose qu’ils dureront plus longtemps, comme tout ce qui est temporaire. Puis elle a élevé trois édifices, d’un caractère permanent, destinés à la Faculté des sciences, à la bibliothèque et aux chaufferies.

La bibliothèque est impressionnante : gothique Tudor, grès solide, poutres apparentes, électroliers de métal et, tout autour, les écussons des universités canadiennes. Elle est riche aussi et éclectique. Je suis ravi d’y trouver une collection d’ouvrages français, classiques ou contemporains, qui est, me dit-on, l’ensemble le plus important. Je distingue la série complète de la bonne vieille Revue des Deux Mondes. Et je me rappelle qu’à la bibliothèque de l’Université de San Francisco, la France occupe aussi une place enviable. Décidément, ces institutions de la côte du Pacifique nous sont propices. En tout cas, elles ne sont pas rebelles, encore moins fermées, à l’influence française. Elles la recherchent au contraire et la prisent comme un précieux élément de civilisation. D’accord avec le président Klinck, on a rayé des programmes l’espagnol et diminué l’allemand pour accentuer la poussée vers le français : cela au Canada, c’est-à-dire en Amérique, où l’espagnol et l’allemand sont considérés comme des instruments de conquête.

Les Kiwanis nous prient à déjeuner. C’est la première fois que j’assiste à une réunion de cette société où, après un son de cloche et la présentation des invités, on se berce de chansons — anglaises et, pour la circonstance sans doute, françaises — dans une atmosphère de camaraderie et d élan vers le community work. Cela fait américain et demeure, somme toute, sympathique et bon enfant.

* * *

C’est maintenant le retour vers l’Est.

Nous remontons la vallée du Fraser, riante, malgré quelques arbres calcinés. La rivière est grise et bordée d’alluvions qui épaulent la forêt.

Au delà, de hautes montagnes irradient leurs reflets. La rivière se resserre. Elle rugit et bondit au fond de la vallée, refluant vers ses bords de larges dépôts qu’elle couvrira demain. Un pont qui semble un jouet relie les deux rives. Et toujours, en étages, les routes, les maisons, les travaux d’art, toute une humanisation audacieuse et perdue sous l’impassible éternité des monts.

Le train passe, effréné, sous des viaducs, le long de falaises, au flanc de larges tranchées, au-dessus d’éboulis. Des torrents latéraux surgissent.

L’ouest reste illuminé d’un ciel pâle et d’une étoile. La nuit a déjà pénétré les ravins où l’œil distingue encore des bourrelets de sable.

Nous ne verrons — car ce train court inlassable et la nuit nous cache tant de choses — ni Glacier ni Connaught, ni le Mont McDonald, mais demain nous roulerons vers Golden.

La vallée s’amplifie, bordée de pics neigeux. Comme j’aime la compagnie de ces lumineuses vallées de pierre !

Voici Golden : des bungalows coiffés de rouge dans la montagne verte et la passe fameuse du Cheval-qui-rue où s’acharne un torrent gris, comprimé dans les murs d’un canyon. Les eaux plongent entre deux masses de pierre dont les bords se rapprochent au fond d’une large vallée que domine la dentelle des arêtes.

L’esprit, libéré des réalités, ne retient que des images fantaisistes : un décor mouvant que le train bâtit ou détruit l’espace d’une course, le temps d’une rampe. Toutes ces étendues, tous ces versants, tous ces tourbillons, aussitôt évanouis dans l’horizon refermé !

Les glaciers lointains inclinent leurs neiges par de larges trouées. La masse glaciaire que je voudrais voir de près est encerclée de pics aux neiges plus lourdes, profondes, mauves ou grises. Sur les falaises, un ciel d Italie qui fait mal.

Nous sommes à Field. La gare s’écrase au pied du Mont Stephen, pagode au toit d’argent. La rivière court sur des boues grises et fait l’effet d’une marée basse. N’était un club, tout semblerait primitif, abandonné. Une chaleur d’enfer sous l éternité des neiges en couronne.

* * *

En revenant du Lac Émeraude nous longeons le Kicking Horse, avant que la Yoha le rejoigne. Nous sommes cette fois entourés de pics. Nous les touchons, après la hantise de les atteindre, de partager leur garde altière et silencieuse. La rivière est à deux cent vingt pieds. La route en gradins s’accroche au versant d’un mont. Nous voici au fond de la vallée, plus bas que la rivière dont les torrents bleus déferlent vers une chute en queue de comète dans laquelle, par deux bonds, l’eau chargée de glace tombe comme un ensemble de pièces pyrotechniques.

Et voici la cuve où gît le Lac Louise.

Le Lac Louise ! Pourquoi est-ce après tant de beautés qu’on y atteint ? Et pourquoi dégage-t-il au premier regard une impression de carte postale, de tam-tam et de commerce ? Ce n’est pas une silencieuse intimité, mais un décor qui se déploie comme au théâtre : à l’arrière-plan, dans l’évasement d’un entonnoir, un vaste éventail, au centre blanc. Le pli de droite s incline en courbe douce, nuancée par la teinte sombre des pins distribués aussi en éventail. La roche brune aux reflets ocrés porte, dégagé, le Devil’s thumb. Le pli de gauche, du même roc, est plus vigoureusement incliné sous les arbres et la verdure qui l’envahissent, y montent, l’assaillent. Il est terminé par une pyramide striée de neige, inondée de soleil en cette fin de jour.

Le glacier que nous soupçonnions, que nous retrouvons dans ses œuvres partout, est bien là. C’est un grand entonnoir, ouvert latéralement, creusé à sa base et laissant passer une trouée de neige salie, largement distribuée. Les bords sont comme suspendus : masses verticales de pierre, grises ou noirâtres. La crête argentée laisse voir un coin du ciel dans une échancrure : il gardera longtemps la lumière et sera le dernier à s’éteindre. Ce trait de jour qui va disparaître est ma plus forte impression.

Le lac lui-même est vert et changeant. Grisâtre, ce soir, vers la droite. Il s’éteint peu à peu par la base dans le soir qui monte.

J’écris dans la salle de danse aux teintes bleues que domine un portrait de la princesse Louise. Un Japonais met le phono en marche, gravement, minutieusement. Une Américaine menue semble écouter. Tout cela est bien cosmopolite.

Mais la nature est là qui t’invite et qui t’aime.


disait Lamartine. Heureusement !

Nous quittons le Lac Louise, le soir, dans l’éclat du soleil couchant. Les monts dressent au loin la silhouette d’une ville que l’on dirait fortifiée : tours multiples, mâchicoulis illuminés de neige, amas de pierre étalés dans le ciel. Tout se colore en rose. Puis la nuit gagne que les pics illuminent encore. Je regarde une dernière fois ce spectacle que sans doute je ne reverrai pas. Le Mont Temple resplendit, son manteau de neige sur l’épaule. Là-haut, dans la lumière pâle, sur un ciel profondément bleu, le Mont Cathédral dessine un fantastique Montmartre.

* * *

Nous retrouvons la plaine ornée ici et là de boqueteaux : elle nous accompagne de son déroulement sans fin jusqu’à Edmonton. Nous parcourons la ville d’un trait quand il faudrait la regarder longtemps pour la connaître, encore plus pour l’apprécier. Et comment fixer sur elle notre attention par cette déconcertante chaleur ?

Ville champignon arrêtée dans son élan par une crise immobilière, Edmonton a vu grand dès son début, mise en confiance par ses rapides progrès. Cela se voit aux espaces inoccupés, aux rues larges, aux pavages parfois inachevés. Il y a place pour les foules à venir.

Ainsi faite, Edmonton garde une physionomie jeune et vigoureuse. Le cœur de la ville est de type américain avec sa Main Street que bordent de hautes maisons commerciales mais que prolongent des banlieues fleuries. Des hauteurs qui surplombent la rivière, on distingue la coupole du Parlement, l’Université et des institutions — hôpitaux, écoles — où se poursuit comme ailleurs, le community work, avec le concours des nôtres.

Ceux-ci sont accourus, nombreux, assister à la clôture du Congrès de l’Association canadienne-française de l’Alberta qui a lieu au Memorial Hall. Il fait bon causer avec eux, se renseigner dans l’intimité de cette brève rencontre sur leurs combats, leurs succès, leurs inquiétudes : mais, comme dans toutes ces circonstances, cela finit par des discours. Que leur dire, sinon les complimenter sur leurs attitudes et confondre nos fidélités au même idéal et à la même volonté de survie ? En quoi nous servons notre pays par l’apport d’une civilisation qui le distingue et le préserve des envahissements d’un américanisme niveleur et le retient sous le souffle méditerranéen que l’Empire même a connu.

Nous réclamons donc avec raison l’usage de notre langue et le respect de nos traditions, lourdes d’ordre et de sens moral et religieux. La province de Québec a compris le sens de notre Constitution et l’exemple qu’elle donne en matière scolaire devrait être suivi partout. N’a-t-elle pas, dans ce domaine, réalisé l’unité dans la diversité, seule formule de salut ? Sur une seule race ou sur des groupes confondus dans une seule langue, l’anglaise, le drapeau américain flotterait en peu de temps. Vieilles idées exprimées déjà, souvent reprises qui renaissent aujourd’hui comme si on venait de les découvrir : peu importe si elles expriment les chances d’un Canada autonome et distinct.

* * *

La plaine encore, plus riche de couleurs qu’à l’aller. On dirait parfois un coin de la Lorraine aux ondulations douces que Barrés fait aimer. C’est là, dans cette flexible verdure que dore déjà la moisson prochaine, que s’épanouit Saskatoon, autour de son université gothique, bâtie de grès. Nous nous recueillons confraternellement dans la salle académique pour les saluts d’usage que rien n’épuise.

Et nous retrouvons les nôtres chez le docteur Desrosiers, professeur à l’Université. Agréable moment d’abandon devant la ville que la rivière divise et qui, moins étendue que les autres, nous semble plus riante et moins américaine.

Nous roulons le lendemain vers Winnipeg. Même spectacle : des fermes disséminées que rejoint le flot vert du blé, et la prairie fauve. Plus au sud, me dit-on, les terres sont en longueur et près des rivières, comme dans la Province de Québec — cela daterait du temps de Riel — et la culture est mixte.

Au delà de Winnipeg, réapparaît le Plateau, de granit rouge : plus loin encore, Kenora et le Lac des Bois et des îles en nombre. Aspect connu qui évoque notre Nord à nous, semé de lacs et meublé de bungalows. À Keewatin, une meunerie reçoit le blé et le réduit en poudre fine : peu d’hommes s’employent à cette tâche qui s’accomplit dans une impeccable tenue.

* * *

De Fort William, un élégant navire de la flotte intérieure du Pacifique Canadien, l’Assiniboia, nous emporte sur les eaux du Lac Supérieur que le soleil inonde. Quelle exquise promenade et quelle détente ! Une croisière en eau douce. En fait, on évoque malgré soi la mer devant l’horizon qui, l’impressionnante frange du Plateau dépassée, est infini.

Au Sault Sainte-Marie, je m’éveille à temps pour apercevoir le rapide et l’écluse qui contourne b obstacle. Des navires de type familier, les whalebacks vont et viennent dans l’étroit passage. Des souvenirs historiques enveloppent cette route de l’Évangile, aujourd’hui route du blé, à travers le pays conquis à la foi. Devant l’église du Sacré-Cœur, fort jolie, de notre style, mais aux proportions accentuées, une croix très simple rappelle the heroic work of the Missionaries.

Notre navire s’engage sur le Lac Huron et la Baie Géorgienne jusqu’à Port McNicoll, où nous retrouvons le train qui nous conduit à Toronto. Le pays est vallonné, fortement meublé de bolders. Je retrouve la colonisation anglaise : campagne libre et large, routes vides, maisons disséminées dans les terres, centres groupés autour d’un clocher ou d un hôtel de ville, granges ventrues, munies de silos, culture mixte, remarquable cheptel. Mais combien d’étendues sans âme.

Toronto profile ses fines flèches parmi de lourds essais de sky-scrapers. Nous traversons le Lac Ontario aux eaux bleues moirées de vert et nous longeons la rivière Niagara jusqu’à la rampe d’où elle bondit.

Les chutes. Qui n’admirerait cette merveille que nous connaissons tous par tant de descriptions qui en ont été faites : et pas un manuel de géographie qui n’en projette l’image. Elle est là devant nous, aveugle et puissante. La voir enfin et en jauger la beauté ! Comparer la chute canadienne à sa jumelle américaine, plus mince. Le regard reste attaché à ce fantastique mouvement des eaux qui, la rampe passée, s’étalent en tourbillons éperdus. Ceux qui en sentent l’attrait peuvent s’approcher du gouffre d’où monte en pluie fine un brouillard d’écume. On les a fortement vêtus de toile cirée et ils figurent, ainsi travestis, la silhouette de marins dans la tempête.

Que préférer, de la chute ou de l’emportement du couloir ? Les deux laissent une impression de force que désormais le souvenir ne sépare plus.

La rivière s’affole aux approches de la chute, attirée par le vide où elle va bondir en coup de tonnerre. Le saut accompli, elle tournoie et les eaux s’engagent dans un étroit passage qui les contraint sans les assagir. Le flot, emprisonné dans de hautes berges, poursuit son cours en ligne droite jusqu’au fameux whirpool. La rivière s’assagit enfin dans un paisible et dernier remous de mousse blanche.

Le soir nous ramène à Toronto où nous reprenons le train vers Montréal. C’est la fin d’un admirable voyage.