Souvenirs (Montpetit) tome III/7

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Thérien frères (IIIp. 134-139).

L’INSTITUT SCIENTIFIQUE


Une figure d’animateur préside à la fondation de l’Institut scientifique franco-canadien, celle de Louis-Janvier Dalbis, dont seule la mort a détruit le sourire et tari l’enthousiasme.

Détaché en 1920 du Collège Stanislas de Paris vers notre jeune Faculté des sciences, il était professeur à l’Université de Montréal. Mais il gardait le souvenir de son cher Montpellier natal dont l’accent teintait joyeusement sa parole, et des ciels du Midi qu’il retrouvait chez nous, plus froids sans doute mais aussi profonds.

Grand voyageur, il retournait chaque année dans son pays et sa méditation s’attardait entre le Canada qu’il avait appris à aimer et ses sources françaises dont il vivait intensément.

Il conçut l’idée d’établir entre la France et le Canada français un lien nouveau qui fût stable et profond. L’Alliance française assurait depuis longtemps le rayonnement de la pensée française dans le monde : le Comité France-Amérique recherchait, pour les intensifier, les raisons d’amitié jaillies du passé entre la vieille tradition française et la jeune Amérique. Ces deux initiatives, si heureuses en soi, laissaient le champ à une œuvre qui établit un commerce prolongé nous permettant de surprendre et de retenir le secret des méthodes propres à notre esprit.

Dalbis sollicita et obtint au cours de l’année 1925 les adhésions nécessaires. À la requête de notre recteur, Mgr Piette, de M. Dalbis et de moi-même, une charte de la Province de Québec consacra l’existence du nouvel organisme dont les cadres furent constitués sur la base d’une collaboration française et canadienne, gouvernementale et universitaire.

Les statuts assignaient à l’Institut la tâche d’appeler au Canada des savants français éminents pour y donner des cours : et celle d’établir des échanges de professeurs entre les universités françaises et les universités canadiennes.

Plutôt qu’un établissement d’enseignement, il était et est resté un centre d’expansion dont le rôle s’exerce grâce au concours des universités. En France et au Canada, des Conseils assurent la liaison sous le patronage de comités d’honneur, français et canadien, qui groupent de hautes personnalités.

L’Institut scientifique franco-canadien fut inauguré le 22 janvier 1927 dans la Salle Saint-Sulpice, au cœur de notre Quartier latin.

Son nom le plaçait sous le signe de la science qui nous apporte dans le domaine matériel un singulier élément de puissance. Dès cette année, des savants allaient parler de pédagogie, de bactériologie, de médecine et de physique.

Malgré ce programme résolument pratique, la leçon d’ouverture fut confiée à un maître de la philosophie, M. Étienne Gilson, qui apparut ainsi au révérend père Antonio Lamarche en qui vivait un esprit tout de grâces et de nuances. « Le titulaire de la Sorbonne, apparemment jeune encore, les cheveux châtain clair, le sourire abondant, d’allure ouverte et simple, de mise distinguée, s’avance vers l’auditoire comme la démonstration vivante que sa spécialité n’a rien au fond de rébarbatif. Comment un si charmant homme pourrait-il se vouer avec tant d’intérêt passionné à une science ennemie de l’homme terrestre et limitative de ses droits ! »

À l’inquiétude contemporaine que n’apaisent pas des théories précaires ou des hypothèses impuissantes, la philosophie thomiste propose ses conciliations. Cela expliquait la présence parmi nous d’un philosophe qui, selon les mots de M. Dalbis. « par le classicisme de son verbe et la sûreté de sa dialectique, peut nous mener le plus sûrement sur le chemin de la certitude où la science des hommes se confond avec la sagesse de Dieu » !

N’était-ce pas une évasion semblable que proposait, dès le début, l’éloquence imagée de Jean Brunhes. Du sol, nettement défini par ses traits géologiques, le maître faisait germer la floraison humaine. Sa géographie était cordiale, comme furent plus tard celles de Georges Duhamel et de Maurice Bedel. Qu’on relise son admirable ouvrage, qui amorce l’Histoire de la Nation française, où il rappelle les travaux, les couleurs et les jeux dont le faisceau réfléchit le visage de la France.

De ce jour, l’Institut était engagé. En vue de répondre aux besoins des Facultés et des Écoles qui diffusent le droit, les sciences politiques, économiques et sociales, la philosophie, l’histoire et la géographie, les lettres et les beaux-arts, la pédagogie, les sciences et les arts appliqués, l’urbanisme, il déborda décidément le cadre des sciences exactes pour s’associer toutes les disciplines du savoir humain. Et cela devait l’amener à dépasser le domaine des universités pour toucher les écoles spécialisées, l’enseignement secondaire, les sociétés scientifiques et littéraires.

J’ai expliqué dans un précédent chapitre comment la délégation de professeurs de Montréal et de Québec en Sorbonne, proposée par l’Université de Montréal et acceptée par l’Université de Paris, avait été inaugurée en 1925 par mon cours. Cette initiative entra tout naturellement par la suite dans l’activité de l’Institut scientifique. Repris après la guerre, le mouvement obéit aujourd’hui à un rythme régulier.

La liste des professeurs français invités par l’Institut est imposante. J’y relève près de deux cents noms.

J’évoque leurs figures sur lesquelles je ne veux pas mettre de noms, abandonnant au souvenir le soin de les préciser. Je ne m’y aventurerais d’ailleurs pas sans scrupule : comment se prononcer sur l’attachement que nous leur gardons et qui surgit de raisons toutes personnelles ?

* * *

Le trait qui caractérise l’œuvre de l’Institut, c’est donc la présence. Si j’ose tenter cette image dont la précision m’inquiète un peu, ses professeurs agissent comme des catalyseurs.

Mon expérience personnelle confirme cette idée. J’ai dit ailleurs combien les leçons de mon professeur de finances, M. René Stourm, m’avaient frappé et m’avaient été utiles. Je les suivais avec le plus vif intérêt. C’était pour moi une leçon d’enseignement, l’inappréciable apport d’une discipline : j’avais, comme pour bien d’autres cours, le sentiment, non seulement d’apprendre quelque chose, mais d’apprendre à apprendre en écoutant ce maître enseigner. Je lui prenais tout : son savoir, son expérience, son expression, sa méthode. Et mes cahiers fourmillaient de notes propres à m’éclairer sur le secret de cette parole pleine et sobre, sur les raisons de cette pénétrante clarté.

Mais quelques privilégiés seulement peuvent aller puiser à la source ; et ce n’est pas le moindre mérite des professeurs de l’Institut que d’offrir à notre jeunesse — et à notre public — en plus d’un complément de culture, cette méthode et cette expression françaises. Rares sont aussi les Français à qui il est loisible de venir au pays de Québec : nos professeurs canadiens portent en France, non sans orgueil, devant des auditoires émus, l’affirmation de nos initiatives et de nos progrès qui sont un témoignage de vitalité française.

Installés au pays qu’ils ont mission de visiter et leur tâche accomplie pour l’Institut, rien ne retient les professeurs de poursuivre leur enseignement devant d’autres publics. Ils se dispersent aussi hors de la province de Québec et jusqu’aux États-Unis. En France, après un séjour à Paris, tous recherchent et goûtent le chaleureux accueil des grandes universités de province.

Non contents d’enseigner, les maîtres de l’Institut ont publié leurs cours ou le résultat de recherches ou de travaux poursuivis au Canada et en France ; accepté des chaires permanentes dans nos universités, contribué à des fondations, donné une impulsion à certaines formes d’art ou de techniques, créé des liens nouveaux.

Compte tenu de l’imperfection de toute entreprise humaine, il me paraît que l’Institut scientifique franco-canadien a pleinement rempli la mission que ses fondateurs lui avaient assignée.

* * *

Parmi les initiatives universitaires auxquelles les circonstances m’ont fait participer, l’Institut scientifique tient pour moi une place de choix.

Dès la première heure, je dirais même avant sa naissance, j’ai collaboré avec son président-fondateur. Il me tenait au courant, me communiquait ses ambitions à l’endroit d’une œuvre à laquelle il tenait de toutes ses fibres. Lorsque la mort l’atteignit, la présidence passa à M. Étienne Gilson et je demeurai vice-président et secrétaire, chargé de la liaison en l’absence du président qui retournait en France préparer les saisons.

À ce double titre, j’accueillais les professeurs, j’avais avec eux de longues conversations, je recevais la confidence de leurs premières impressions canadiennes.

Lorsque, en 1948, l’Institut scientifique fut réorganisé, le Comité de direction me confia la présidence pour le Canada et, bientôt, à M. Irénée Marrou, la présidence générale en France. Je ne saurais dire à quel point cette collaboration, marquée de la plus grande sympathie, me reste chère dans la poursuite d’une tâche à laquelle je demeure profondément lié.