Souvenirs (Tolstoï)/13

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Souvenirs : Enfance
Traduction par Arvède Barine.
Librairie Hachette et Cie (p. 50-55).
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XIII

LES VISITES


« Fais entrer, » dit grand’mère en se renfonçant dans son voltaire.

La princesse Kornakof était une femme de quarante-cinq ans, petite, maigrelette et jaune, avec des cheveux et des sourcils rouges et de petits yeux verdâtres, dont l’expression contrastait avec la grimace en cœur de sa bouche. Elle parlait beaucoup, et toujours comme si on la contredisait, même quand personne n’avait rien dit.

Elle eut beau baiser la main de grand’mère et lui répéter à toute minute : « Ma bonne tante, » je remarquai que grand’mère avait quelque chose contre elle et levait ses sourcils d’un air singulier en écoutant l’histoire du prince Michel, qui aurait tant voulu accompagner sa femme et qui n’avait pas pu.

« Je sais qu’il a toujours une masse d’affaires, et puis, quel plaisir aurait-il à voir une vieille femme ? » dit grand’mère, et, sans laisser à la princesse le temps de répondre, elle continua :

« Comment vont vos enfants, ma chère ?

— Ils grandissent, ma tante, ils travaillent, ils deviennent polissons… »

Ma grand’mère, que les enfants de la princesse n’intéressaient pas du tout et qui avait envie de faire briller ses petits-enfants, tira avec précaution mes vers de dessous la boîte et déplia le papier. La princesse se tourna vers papa :

Figurez-vous, mon cousin, que l’autre jour Étienne a imaginé… »

Je n’entendis pas la suite. Quand elle eut fini, elle se mit à rire et dit en regardant papa d’un air interrogateur : « Il aurait mérité le fouet ; mais c’était si drôle, que je lui ai pardonné. »

La princesse dirigea ses yeux sur grand’mère, sans cesser de sourire.

« Est-ce que vous battez vos enfants, ma chère ? demanda grand’mère en levant les sourcils et en appuyant sur le mot battre.

— Oh ! je sais, ma bonne tante, que nous ne sommes pas d’accord sur ce chapitre. Moi, je crois qu’on ne fait rien des enfants sans la crainte. N’est-ce pas, mon cousin ? Rien ne leur fait aussi peur que les verges. »

Ici, ce fut nous qu’elle regarda d’un air interrogateur ; j’avoue que je n’étais pas trop à mon aise. « Quel bonheur, pensai-je, que je ne sois pas son fils ! »

Grand’mère replia mes vers et les replaça sous la boîte. Elle ne jugeait plus la princesse digne d’entendre mes œuvres. « Chacun est libre d’avoir son opinion, » fit-elle d’un ton qui mettait fin à la discussion.

La princesse se tut avec un sourire de condescendance, puis elle nous regarda d’un air affable et reprit : « Faites-moi donc faire la connaissance de vos jeunes gens. »

Nous nous levâmes et ne sûmes que faire : par quels signes témoignait-on qu’on faisait connaissance ?

« Baisez la main de la princesse, dit papa. Celui-ci, continua-t-il en montrant Volodia, sera homme du monde. Celui-là sera poète. »

À l’instant précis où il disait ces mots, je baisais la petite main sèche de la princesse, où il me semblait voir des verges.

« Lequel ? demanda-t-elle.

— Ce petit-là, avec ses cheveux en l’air, » dit gaiement papa.

« Qu’est-ce que mes cheveux lui ont fait ? Est-ce qu’on ne peut pas parler d’autre chose ? » pensai-je ; et j’allai me mettre dans un coin.

J’avais les idées les plus étranges sur la beauté : Karl Ivanovitch me paraissait le plus bel homme de l’univers entier ; — mais je savais très bien que j’étais laid, et toute allusion à mon extérieur me blessait douloureusement.

Je me rappelle parfaitement qu’un jour à dîner — j’avais alors six ans — on se mit à parler de ma figure. Maman s’efforçait d’y découvrir quelque chose de bien ; elle disait que j’avais des yeux intelligents, un joli sourire. À la fin, vaincue par les arguments de papa et par l’évidence, elle avoua que j’étais laid et, après le dîner, elle me donna une petite tape sur la joue en disant : « Rappelle-toi, mon petit Nicolas, que personne ne t’aimera jamais pour ta figure. Ainsi, tâche d’être un brave garçon et d’avoir de l’esprit. »

Ces mots me persuadèrent, non seulement que je n’étais pas beau, mais que je serais certainement brave garçon et intelligent.

En dépit de cette conviction, j’avais souvent des moments de désespoir. Je m’imaginais qu’il ne pouvait pas y avoir de bonheur sur la terre pour un homme ayant le nez aussi gros, les lèvres aussi épaisses et les yeux aussi petits. Je demandais à Dieu de faire un miracle et de me rendre beau. J’étais prêt à tout donner, dans le présent et dans l’avenir, en échange d’une jolie figure.

La princesse dut écouter mes vers. Elle accabla leur auteur de louanges et grand’mère s’adoucit, cessa de lui dire « Ma chère » et l’invita à venir passer la soirée avec tous ses enfants. La princesse accepta et, au bout d’un instant, elle se retira.

Il vint tant de visites de félicitations que, pendant toute la journée, il y eut toujours plusieurs équipages dans la cour, auprès du perron.

« Bonjour, chère cousine, » dit un des visiteurs en entrant, et il vint baiser la main de grand’mère.

C’était un grand vieillard de soixante-dix ans, en uniforme. Il avait de grosses épaulettes, et on apercevait sous son col une grande décoration blanche. Sa physionomie était ouverte et calme, ses mouvements avaient une aisance et une simplicité qui me frappèrent. Bien qu’il n’eût plus de dents et presque plus de cheveux, il était encore très beau.

Le prince Ivan Ivanovitch avait eu de très bonne heure un avancement brillant, grâce à ses avantages extérieurs, à sa bravoure, à son caractère noble, grâce aussi à une famille haut placée et puissante et à une bonne chance particulière. Son intelligence était moyenne, mais il était bon et il avait des sentiments élevés. Il était un des derniers représentants de l’éducation classique française à la mode au siècle dernier. Il avait lu tous les orateurs, tous les philosophes français du XVIIIe siècle, et il aimait à citer Racine, Corneille, Boileau, Montaigne, Fénelon. Il était aussi très versé dans la mythologie. Quant aux sciences et à la littérature moderne, il n’en avait pas même une teinture. Il causait simplement et bien, détestait l’originalité sous toutes ses formes et était fort du grand monde.

La plupart de ses contemporains avaient disparu. Il ne lui restait plus beaucoup de personnes comme ma grand’mère, ayant fait partie du même cercle, ayant reçu la même éducation et partageant les mêmes manières de voir. Aussi attachait-il un grand prix à leur vieille amitié et témoignait-il toujours à ma grand’mère les plus grands égards.

Je n’osais pas lever les yeux sur lui. Ses grosses épaulettes, la déférence que chacun lui témoignait, la joie que manifesta grand’mère en l’apercevant et le fait que seul au monde il n’avait pas peur d’elle, qu’il avait son franc parler et qu’il osait même l’appeler : « ma cousine », tout cela me pénétrait pour lui d’une vénération au moins égale à celle que m’inspirait ma grand’mère. Quand on lui montra mes vers, il m’appela.

« Qui sait, ma cousine ? ce sera peut-être un nouveau Derjavine, » dit-il en me pinçant la joue. Il me fit tant de mal, que, si je n’avais pas deviné que c’était une caresse, j’aurais crié.

Les visites s’en allèrent, papa et Volodia sortirent du salon, il ne resta que le prince, grand’mère et moi.

Il y eut un instant de silence.

« Pourquoi notre chère Nathalie Nicolaïevna n’est-elle pas venue ? demanda tout à coup le prince Ivan Ivanovitch.

— Ah ! mon cher, répliqua grand’mère en baissant la voix et en posant la main sur la manche de son uniforme, elle serait probablement venue, si elle était libre de faire ce qu’elle veut. Elle m’écrit que Pierre lui avait offert de l’amener, mais qu’elle a refusé, parce qu’ils n’ont pas du tout de revenus cette année. Elle ajoute que, même sans cela, elle n’aurait pas voulu amener toute sa maison à Moscou cette année ; que Dioubotchka est encore trop petite et qu’elle est encore plus tranquille pour les garçons, les sachant chez moi, que s’ils étaient avec elle… Tout cela est très beau, continua grand’mère d’un ton qui montrait clairement qu’elle ne trouvait pas du tout cela beau. Il était grand temps d’envoyer les garçons ici pour qu’ils apprennent quelque chose et qu’ils s’habituent au monde, Quelle éducation pouvait-on leur donner à la campagne ?… L’aîné va avoir treize ans et l’autre onze. Vous avez dû remarquer, mon cousin, que ce sont de vrais petits sauvages…. Ils ne savent pas entrer dans la chambre.

— Je ne comprends pas, répondit le prince, ces plaintes perpétuelles sur leurs affaires. Lui a une très belle fortune. Nathalie a Khabarovka, — nous y avons joué la comédie ensemble, dans le temps, — je le connais comme ma poche, et c’est un bien magnifique ! qui doit toujours donner de très beaux revenus.

— Je vous dirai entre nous, comme à un vrai ami, interrompit grand’mère avec une expression de tristesse, que tout cela m’a l’air de défaites qu’il a inventées pour être ici sans elle et pouvoir courir les cercles, les soupers et Dieu sait quoi Et elle ne se doute de rien. Vous savez quelle nature angélique : elle croit tout ce qu’il lui dit. Il lui a persuadé qu’il était nécessaire d’amener les enfants à Moscou, mais qu’il fallait qu’elle restât seule à la campagne avec son imbécile de gouvernante : elle l’a cru. Il lui dirait qu’il faut fouetter les enfants, comme la princesse Varvara Ilinitch fouette les siens, qu’elle le croirait, dit grand’mère en se retournant dans son fauteuil avec l’air du plus profond mépris. — Oui, mon ami, poursuivit-elle après un moment de silence en prenant sur sa petite table un des deux mouchoirs et en essuyant une larme, je me dis souvent qu’il est incapable de la comprendre et de l’apprécier, et qu’elle a beau l’aimer, être bonne et essayer de cacher son chagrin, — je le sais très bien, — elle ne peut pas être heureuse avec lui. Rappelez-vous ce que je vous dis, s’il ne… »

Grand’mère cacha son visage avec son mouchoir.

« Eh ! ma bonne amie ! dit le prince d’un ton de reproche, je vois que vous n’êtes pas devenue plus raisonnable — toujours à vous ronger et à pleurer pour des chagrins imaginaires. Comment n’avez-vous pas honte ? Il y a longtemps que je le connais pour un excellent mari, bon et attentif, et, de plus, c’est un parfait honnête homme. »

Ayant entendu involontairement une conversation qui ne m’était pas destinée, je m’esquivai sur la pointe du pied. J’étais très ému.