Souvenirs (Tolstoï)/14

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Souvenirs : Enfance
Traduction par Arvède Barine.
Librairie Hachette et Cie (p. 55-60).


XIV

LES IVINE


« Volodia ! Volodia ! Les Ivine ! » criai-je en apercevant par la fenêtre trois jeunes garçons en paletots bleus à collets de castor, qui traversaient la rue en face de notre maison, précédés d’un jeune gouverneur élégant.

Les Ivine étaient nos parents, et à peu près de notre âge. Nous avions fait leur connaissance en arrivant à Moscou et nous nous étions liés.

Le second des Ivine, Serge, était brun et frisé. Il avait un petit nez retroussé et ferme, des lèvres très rouges et très fraîches, qui laissaient presque toujours apercevoir ses dents blanches, un peu trop en avant. Les yeux, d’un bleu foncé, étaient superbes, l’expression du visage singulièrement hardie. Jamais il ne souriait ; ou bien il était tout à fait sérieux, ou bien il riait aux éclats, d’un rire sonore, juste et extraordinairement séduisant. Sa beauté originale m’avait frappé dès le premier coup d’œil. Je me sentais irrésistiblement attiré vers lui. Il me suffisait de le voir pour être heureux, mais toutes les forces de mon âme étaient concentrées dans le désir de ce bonheur. Lorsqu’il m’arrivait de rester trois ou quatre jours sans le voir, je commençais à m’ennuyer et je devenais triste à pleurer. Endormi ou éveillé, je ne rêvais qu’à lui. Je me couchais en souhaitant de rêver à lui ; je fermais les yeux, je le voyais, et je cherchais à retenir cette vision chérie, la plus délicieuse des jouissances. Je n’aurais confié à personne au monde ce que j’éprouvais : mon sentiment m’était trop cher. Quant à lui, soit qu’il trouvât ennuyeux de rencontrer perpétuellement mes yeux inquiets fixés sur lui, soit, plus simplement, que je ne lui inspirasse aucune sympathie, il aimait beaucoup mieux jouer et causer avec Volodia qu’avec moi. J’étais néanmoins satisfait. Je ne désirais rien, je n’exigeais rien, j’étais prêt à tout lui sacrifier.

L’attrait passionné qu’il exerçait sur moi se mélangeait d’un autre sentiment non moins violent : la crainte de lui faire de la peine, de le froisser en quelque chose, de lui déplaire. C’était peut-être l’expression hautaine de sa physionomie, peut-être le prix exagéré que la honte de ma laideur me faisait attacher à la beauté chez les autres, peut-être, et c’est le plus probable, l’effet infaillible de l’affection : en tout cas, ma crainte était égale à ma tendresse.

La première fois que Serge m’adressa la parole, je demeurai tellement étourdi de ce bonheur inattendu, que je pâlis, rougis et ne pus proférer un mot. Il avait la mauvaise habitude, quand il réfléchissait, de regarder fixement le même point, en clignotant des yeux et en grimaçant avec son nez et ses sourcils. On s’accordait à trouver que cela le gâtait. Pour moi, ce tic me parut si joli, que je me mis involontairement à l’imiter ; quelques jours après notre première rencontre avec les Ivine, grand’mère demanda si j’avais mal aux yeux et pourquoi je clignotais comme une chouette. Jamais un mot affectueux ne fut prononcé entre Serge et moi. Il sentait son pouvoir et il l’exerçait inconsciemment, mais tyranniquement. Moi, quelque envie que j’eusse de lui dire tout ce que j’avais dans le cœur, je le craignais trop pour oser parler, je m’efforçais de paraître indifférent et je me soumettais avec résignation. Sa domination me semblait parfois lourde, insupportable ; mais j’étais incapable de la secouer.

Je ne puis penser sans tristesse à ces sentiments frais et purs, à cette tendresse immense et désintéressée, qui mourut sans s’être épanchée et sans avoir éveillé d’écho.

Chose singulière ! quand j’étais enfant, je tâchais de ressembler aux grands ; et dès que j’ai été grand, j’ai eu envie de ressembler aux petits. Que de fois, dans mes relations avec Serge, la crainte d’avoir l’air enfant m’a fait refouler mes sentiments et m’a rendu hypocrite ! Non seulement je n’osais pas l’embrasser, quoique j’en eusse parfois une envie extrême, ni le prendre par la main, ni lui dire que j’étais content de le voir, mais je n’osais pas l’appeler par son petit nom de Sérioja, et je lui disais toujours Serge ; c’était établi ainsi entre nous. Toute marque de sensibilité nous paraissait enfant. Nous n’avions pas encore traversé les expériences amères qui rendent les grandes personnes prudentes et réservées dans leurs relations, et nous nous privions des joies innocentes des douces amitiés d’enfance, uniquement pour le singulier plaisir de contrefaire les grands.

Je courus au-devant des Ivine jusque dans l’antichambre, je leur dis bonjour et je me précipitai à corps perdu chez grand’mère, à qui j’annonçai leur arrivée du même ton et de la même figure que si cette nouvelle devait rendre grand’mère profondément heureuse. Je les suivis ensuite au salon, sans quitter Serge du regard et sans perdre un de ses mouvements. Lorsque grand’mère fixa sur lui ses yeux perçants, en disant qu’il avait beaucoup grandi, je ressentis le mélange de crainte et d’espoir de l’artiste dont l’œuvre est soumise à un juge respecté, et qui attend son verdict.

Nous allâmes jouer. Serge tomba en courant et se cogna le genou si fort, que je crus qu’il se l’était cassé. Non seulement il ne pleura pas, mais il se remit à jouer comme si de rien n’était. Je ne saurais exprimer l’effet que me produisit cet héroïsme. J’eus bientôt une autre occasion d’admirer encore plus son courage et la fermeté extraordinaire de son caractère.

Iline Grapp était aussi venu jouer avec nous. Iline était fils d’un étranger pauvre, à qui mon grand-père avait jadis rendu service et qui se faisait à présent un devoir de nous envoyer très souvent son fils. S’il se figurait que ce dernier pût retirer honneur ou plaisir de notre connaissance, il se trompait entièrement. Non seulement nous n’étions pas aimables pour le jeune Grapp, mais nous ne nous occupions de lui que pour nous en moquer. Il avait treize ans ; il était grand, maigre, pâle, avec une vilaine figure d’oiseau et une expression débonnaire et humble. Ses vêtements étaient très pauvres, mais il mettait toujours tant de pommade, que nous prétendions qu’elle fondait, les jours de soleil, et coulait dans son cou. Quand je pense maintenant à Grapp, je me dis que c’était un très bon petit garçon, doux et serviable ; dans ce temps-là, il me faisait l’effet d’un de ces êtres méprisables qui ne méritent même pas qu’on les plaigne et qu’on pense à eux.

Nous étions en train de nous livrer à divers exercices gymnastiques. Iline nous considérait avec un sourire d’admiration timide, et, toutes les fois que nous lui proposions d’essayer de nous imiter, il refusait, en disant qu’il n’avait aucune force. À l’un de ces refus, Serge alla à lui : « Pourquoi est-ce qu’il ne veut rien faire ? Quelle fille !…. Il faut qu’il se tienne sur la tête ! »

Et Serge le saisit par le bras.

« Oui ! oui, sur la tête ! criâmes-nous en entourant Iline, qui eut peur et pâlit.

— Laissez-moi ! vous déchirez ma veste ! » criait la pauvre victime.

Ses cris ne firent que nous exciter davantage. Nous nous tordions de rire. La veste d’Iline craquait sur toutes les coutures. Nous lui mîmes la tête sur un dictionnaire, l’empoignâmes par ses pauvres jambes maigres et le soulevâmes les pieds en l’air.

Il arriva que tout à coup nos rires bruyants s’arrêtèrent. Il se fit dans la chambre un si profond silence, qu’on n’entendait que la respiration oppressée du malheureux Grapp. En cet instant je n’étais plus bien sûr que ce fût très drôle et très amusant. Nous le lâchâmes, il tomba, et tout ce qu’il put dire à travers ses larmes fut : « Pourquoi me tourmentez-vous ? »

Quand nous vîmes cette figure lamentable, bouffie à force de pleurer, ces cheveux en désordre, ces pantalons remontés et découvrant des liges de bottes sales, nous éprouvâmes un certain malaise ; nous nous taisions tous avec des sourires contraints.

Serge, à qui Iline, en se débattant, avait donné un coup de pied dans l’œil, fut le premier à se remettre.

« Vieille femme, va ! chiffon ! dit-il en le poussant du pied. On ne peut pas plaisanter avec lui.

— Tu es un méchant ! dit Iline en sanglotant.

— Ah ! on donne des coups de pied et on se plaint ! cria Serge en saisissant le dictionnaire et en le brandissant. Tiens ! attrape ! »

Je regardais avec compassion le pauvre petit, toujours étendu à terre. Il se protégeait la figure avec les mains et pleurait si fort, qu’on aurait dit qu’il allait expirer dans une convulsion.

« Ô Serge ! dis-je, pourquoi as-tu fait cela ?

— Bon !…. Est-ce que j’ai pleuré, moi, quand je me suis presque cassé la jambe ? »

C’est vrai, pensai-je, Grapp n’est qu’un pleurnicheur ; mais Serge, en voilà un qui est brave !.. Est-il brave !

Il ne me vint pas à l’esprit que le pauvre petit pleurait moins de la douleur physique que de l’idée que cinq enfants, vers lesquels il se sentait peut-être attiré, se liguaient, sans aucune espèce de raison, pour le haïr et le persécuter.

Je ne m’explique vraiment pas ma cruauté en cette circonstance. Comment n’ai-je pas été à lui ? Comment ne l’ai-je pas défendu et consolé ? Qu’était devenue la compassion qui me faisait pleurer à chaudes larmes au spectacle d’un jeune choucas tombé de son nid, ou d’un chien nouveau-né qu’on allait jeter, ou d’une poule que le marmiton emportait pour la mettre au pot ?

Ce précieux sentiment était-il étouffé par ma passion pour Serge et par le désir de lui paraître aussi déterminé que lui ? Triste passion et triste désir ! c’est à eux que je dois les seules taches des pages où j’inscris mes souvenirs d’enfance.