Souvenirs (Tolstoï)/17

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Souvenirs : Enfance
Traduction par Arvède Barine.
Librairie Hachette et Cie (p. 70-72).


XVII

LA MAZURKE


Le jeune homme à qui j’avais pris sa danseuse était du premier couple de la mazurke. Il s’élança de sa place, tenant sa danseuse par la main, et, au lieu d’exécuter le « pas de Basques », comme Mimi nous l’avait enseigné, il se contenta de courir en avant. Parvenu à l’angle opposé de la salle, il s’arrêta, écarta les pieds, frappa le parquet du talon, se retourna, fit un petit saut et reprit sa course. Je n’avais pas de danseuse pour la mazurke. Je m’étais assis derrière le grand fauteuil de grand’mère et je regardais.

« Qu’est-ce qu’il fait donc ? me disais-je. Ce n’est pas du tout ce que Mimi nous a appris. Elle assurait que tout le monde danse la mazurke sur la pointe des pieds, en glissant et en faisant des ronds de jambe ; mais ce n’est pas du tout ça. Les Ivine, Étienne, ils dansent tous, et personne ne fait le « pas de Basques » ; et Volodia a adopté la nouvelle manière. Ce n’est pas laid !… Comme Sonia est délicieuse ! Ah ! c’est son tour… » J’étais parfaitement heureux.

La mazurke tirait à sa fin. Quelques personnes âgées vinrent prendre congé de grand’mère et s’en allèrent. Les laquais traversaient la salle en évitant les danseurs et portaient avec précaution de quoi mettre le couvert dans les pièces du fond. Grand’mère était visiblement fatiguée, ne parlait qu’à contre-cœur et d’un ton traînant. Les musiciens recommençaient languissamment, pour la trentième fois, le même motif. La grande demoiselle avec qui j’avais dansé faisait la figure. Elle m’aperçut, sourit perfidement et vint à moi, sans doute pour faire plaisir à grand’mère, en amenant Sonia et l’une des innombrables Kornakof.

« Rose ou ortie ? me demanda-t-elle.

— Ah ! tu es là ? fit grand’mère en se retournant sur son fauteuil. Va, mon ami, va. »

J’avais plus envie de me cacher sous le fauteuil de grand’mère que d’aller ; mais comment refuser ? Je me levai, répondis : « Rose, » et regardai timidement Sonia. Je n’avais pas eu le temps de me reconnaître qu’une main gantée de blanc se trouvait dans la mienne et que la jeune princesse Kornakof se mettait en mouvement avec le sourire le plus engageant ; elle ne se doutait pas que je ne savais absolument que faire de mes jambes.

Je savais que le « pas de Basques » n’était pas à propos et qu’il pourrait même m’attirer un affront ; néanmoins, l’air connu de la mazurke produisant sur mes nerfs auditifs une excitation familière, l’oreille transmit cette excitation aux jambes, qui se mirent involontairement à exécuter sur la pointe des pieds le pas fatal, avec glissades et ronds de jambe. On me considérait avec étonnement. En ligne droite, cela allait encore, mais je m’aperçus qu’au tournant, si je ne faisais pas attention, je me trouverais inévitablement en avant de ma danseuse. Pour éviter ce désagrément, je m’arrêtai, avec l’intention d’imiter ce que j’avais vu faire si élégamment au jeune homme du premier couple. Mais au moment même où j’allais sauter, la jeune princesse tourna précipitamment autour de moi et se mit à contempler mes pieds d’un air de curiosité bête et d’étonnement. Cela me perdit. Je me troublai au point qu’au lieu de danser je piétinais sur place, de la manière la plus bizarre et pas même en mesure. Cela ne ressemblait à rien, et je finis par m’arrêter tout à fait. Tout le monde me regardait, qui avec surprise, qui avec curiosité, qui d’un air railleur, qui avec compassion ; ma grand’mère seule regardait avec une indifférence complète.

« Il ne fallait pas danser, si vous ne saviez pas ! » dit derrière moi la voix irritée de papa, et, m’ayant écarté, il prit la main de ma danseuse, fit avec elle un tour à l’ancienne mode, ce qui lui valut un succès général, et la reconduisit à sa place. Au même instant, la mazurke finit.

« Mon Dieu ! pourquoi me punis-tu si cruellement ! »

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« Tout le monde me méprise et me méprisera toujours… Toutes les routes me sont fermées désormais : amitié, amour, honneurs…, tout est perdu pour moi !!! Pourquoi Volodia me faisait-il des signes que tout le monde voyait et qui ne pouvaient me servir à rien ? pourquoi cette affreuse princesse regardait-elle comme ça mes pieds ? pourquoi Sonia… elle est bien gentille, mais pourquoi souriait-elle ? pourquoi papa a-t-il rougi et m’a-t-il pris par le bras ? Est-ce qu’il aurait honte de moi ? Oh, c’est affreux ! Si petite maman était là, elle ne rougirait pas de son petit Nicolas !… » Mon imagination vole au loin vers cette chère image. Je revois la prairie devant la maison, les grands tilleuls du jardin, l’étang transparent sur lequel les hirondelles volent en rond, le ciel bleu semé de nuages blancs et diaphanes, les meulettes odorantes de foin nouveau, et beaucoup d’autres images paisibles, aux belles couleurs, qui flottent dans mon imagination troublée.