Souvenirs (Tolstoï)/28

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Souvenirs : Adolescence
Traduction par Arvède Barine.
Librairie Hachette et Cie (p. 116-120).
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XXVIII

HISTOIRE DE KARL IVANOVITCH


La veille du jour où Karl Ivanovitch devait nous quitter, tard dans la soirée, il était debout auprès de son lit, vêtu de sa robe de chambre de cotonnade et sa calotte rouge sur la tête. Penché sur sa malle, il emballait soigneusement ses hardes.

Pendant ces derniers jours, Karl Ivanovitch avait été très sec avec nous ; on aurait dit qu’il cherchait à avoir le moins de rapports possible avec ses élèves. En ce moment encore, quand j’entrai dans sa chambre, il se contenta de me jeter un regard en dessous et se remit à emballer. Je me jetai sur son lit, chose absolument défendue ; mais Karl Ivanovitch ne dit rien, et l’idée qu’il ne nous gronderait plus, qu’il ne nous ferait plus finir, que ce que nous faisions ne le regardait plus, me donna l’impression vive de la séparation prochaine. Je me sentais tout triste de ce qu’il ne nous aimait plus, j’avais à cœur de lui exprimer ma tristesse.

« Voulez-vous que je vous aide, Karl Ivanovitch ? » dis-je en m’approchant de lui.

Karl Ivanovitch me lança un autre coup d’œil et se détourna de nouveau ; mais, dans ce coup d’œil, au lieu de l’indifférence à laquelle j’attribuais sa froideur, je lus un chagrin sincère et concentré.

« Dieu voit tout et sait tout ; que sa sainte volonté soit faite en tout ! dit-il en se redressant de toute sa hauteur et en soupirant profondément. Oui, Nicolas, continua-t-il en voyant l’expression de sympathie non feinte avec laquelle je le regardais ; mon sort est d’être malheureux ; je l’ai été dès l’enfance et le serai jusqu’à mon cercueil. On m’a toujours rendu le mal pour le bien, et ma récompense ne sera pas sur cette terre ; elle sera là (il montrait le ciel). Si vous saviez mon histoire et ce que j’ai eu à souffrir dans cette vie ! J’ai été cordonnier, j’ai été soldat, j’ai été déserteur, j’ai été fabricant, j’ai été précepteur, et à présent je suis zéro ! et comme le Fils de Dieu, je n’ai pas où reposer ma tête ! »

Il ferma les yeux et se laissa tomber dans son fauteuil.

Remarquant que Karl Ivanovitch était dans un de ces moments d’attendrissement où il parlait pour se décharger le cœur, sans faire attention à ses auditeurs, je m’assis sur le lit sans rien dire et sans quitter sa bonne figure des yeux.

« Vous n’êtes plus un enfant, vous pouvez comprendre. Je vais vous raconter mon histoire et tout ce que j’ai eu à souffrir dans cette vie. Il viendra un temps où vous penserez au vieil ami qui vous aimait tant, enfants !… »

Karl Ivanovitch posa un de ses coudes sur une petite table qui se trouvait à côté de lui, prit une prise de tabac, leva les yeux au ciel, et, de cette même voix monotone et gutturale avec laquelle il nous faisait nos dictées, il commença son récit en ces termes : « J’ai été malheureux dès le sein de ma mère… »

Il répéta la même phrase en allemand d’un ton profondément pénétré.

Karl Ivanovitch m’ayant depuis raconté son histoire bien des fois, toujours dans les mêmes termes et avec les mêmes intonations, j’espère pouvoir la donner ici mot pour mot ; je n’en retrancherai que les fautes de syntaxe.

Était-ce réellement son histoire ? Était-ce un conte né dans son imagination pendant son existence solitaire dans notre maison et auquel il avait fini par croire à force de se le répéter ? S’était-il contenté de revêtir de couleurs fantastiques des événements véritables ? J’en suis encore à me le demander. D’un côté, il racontait son histoire avec une émotion trop sincère, avec trop de suite et de méthode, pour qu’elle ne portât pas le cachet de la vérité et qu’on pût ne pas y croire. D’autre part, elle était trop poétique ; l’excès de poésie inspirait des soupçons.

« Le noble sang des comtes de Zommerblatt coule dans mes veines. Je naquis six semaines après le mariage. Le mari de ma mère (je l’appelais papa) était fermier du comte de Zommerblatt. Il ne put jamais oublier la honte de ma mère, et il ne m’aimait pas. J’avais un petit frère nommé Johann et deux sœurs ; mais j’étais un étranger dans ma propre famille. Quand Johann faisait une bêtise, papa disait : Je n’aurai jamais une minute de tranquillité avec ce petit Karl ! — Et c’était moi qu’on grondait et qu’on punissait. Quand mes sœurs se disputaient, papa disait : Karl sera toujours désobéissant ! — Et c’était moi qu’on grondait et qu’on punissait. Il n’y avait que mon excellente mère qui m’aimât et me caressât. Souvent elle me disait : Karl, viens ici dans ma chambre, — et elle m’embrassait sans bruit. — Mon pauvre, pauvre Karl ! disait-elle, personne ne t’aime ; mais je ne te changerais pas contre un autre. — Ta mère, disait-elle encore, ne te demande qu’une seule chose : de bien travailler et d’être toujours un honnête homme ; et Dieu ne t’abandonnera pas ! — Moi, je faisais ce que je pouvais.

« Quand j’eus quatorze ans et que je fus d’âge à faire ma première communion, maman dit à papa : Voilà Karl grand garçon, Gustave ; qu’est-ce que nous allons en faire ? — Et papa répondit : Je ne sais pas. — Alors maman dit : Envoyons-le à la ville, chez Herr Schultz, et faisons-le cordonnier. — Et papa dit : Bien.

« Je restai six ans et six mois à la ville, chez le cordonnier, et le patron m’aimait. Il disait : Karl est bon ouvrier, et j’en ferai bientôt mon associé. — Mais l’homme propose et Dieu dispose… En 1796, on fit la conscription, et tous ceux qui étaient bons pour le service, de dix-huit à vingt et un ans, durent se rassembler à la ville.

« Papa arriva avec mon frère Johann, et nous allâmes tirer au sort à qui serait et ne serait pas soldat. Johann tira un mauvais numéro : il était pris ; je tirai un bon numéro : je n’étais pas pris. Et papa dit : J’avais un fils unique, et il faut m’en séparer !

« Je lui pris la main et je dis : Pourquoi dites-vous ça, papa ? Venez avec moi, je vous ferai voir quelque chose. — Et papa vint avec moi. Papa vint avec moi, et nous nous assîmes à une petite table, dans l’auberge. — Donnez-nous deux cruchons de bière, dis-je. — On nous servit. Nous bûmes un verre, et mon frère Johann aussi.

« Papa ! dis-je, ne dites pas : J’avais un fils unique, et il faut m’en séparer. — Le cœur me saute dans la poitrine quand j’entends ça. Mon frère Johann ne partira pas ; c’est moi qui serai soldat !… Personne n’a besoin de Karl, et Karl sera soldat ! — Karl Ivanovitch, vous êtes un brave garçon ! dit papa, — et il m’embrassa.

« Et je fus soldat !