Souvenirs (Tolstoï)/29

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Souvenirs : Adolescence
Traduction par Arvède Barine.
Librairie Hachette et Cie (p. 120-123).


XXIX

SUITE


« C’était alors un temps terrible, Nicolas. C’était le temps de Napoléon. Il voulait conquérir l’Allemagne, et nous défendions notre patrie jusqu’à la dernière goutte de notre sang !

« J’étais à Ulm, j’étais à Austerlitz ! j’étais à Wagram !

— Vous vous êtes battu ? interrompis-je en le regardant avec étonnement. Vous avez tué des gens ? »

Karl Ivanovitch se hâta de me rassurer.

« Une fois, un grenadier français resta en arrière et tomba sur la route. Je courus à lui et j’allais lui enfoncer ma baïonnette dans le corps ; mais il jeta son fusil en criant : Pardon ! et je le laissai aller.

« À Wagram, Napoléon nous avait enfermés dans une île, de sorte qu’il n’y avait pas moyen de se sauver. Il y avait trois jours que nous n’avions plus de vivres et nous étions dans l’eau jusqu’aux genoux. Ce monstre de Napoléon ne voulait ni nous prendre ni nous laisser nous en aller !

« Le quatrième jour, grâce à Dieu, on nous fit prisonniers et on nous conduisit dans une forteresse. J’avais un pantalon bleu, une tunique de bon drap, quinze thalers et une montre en argent que papa m’avait donnée. Un soldat français me prit tout. Par bonheur, j’avais trois ducats que maman m’avait cousus dans la doublure de mon gilet. Personne ne les trouva.

« Je ne me résignai pas longtemps à rester dans la forteresse et je pris la résolution de m’échapper. Un jour de grande fête, je dis au sergent qui nous gardait : Monsieur le sergent, c’est aujourd’hui une grande fête et je veux la célébrer. S’il vous plaît, apportez deux flacons de madère, et nous les boirons ensemble. — Le sergent répondit : Bon. — Quand le sergent eut apporté le madère et que nous eûmes bu un petit verre, je lui pris la main et je dis : Monsieur le sergent, vous avez peut-être un père et une mère ? — Il répondit : J’en ai, monsieur Mayer. — Mon père et ma mère, dis-je, ne m’ont pas vu depuis huit ans et ignorent si je suis vivant ou si mes os reposent dans la terre humide. Oh ! monsieur le sergent ! j’ai deux ducats qui étaient dans la doublure de mon gilet ; prenez-les et laissez-moi me sauver. Soyez mon bienfaiteur, et ma mère priera toute sa vie pour vous le Dieu tout-puissant.

« Le sergent but un petit verre de madère et dit : Monsieur Mayer, je vous aime beaucoup et je vous plains ; mais vous êtes prisonnier et je suis soldat ! — Je lui serrai la main et je dis : Monsieur le sergent ! — Et le sergent dit : Vous êtes un pauvre homme et je ne veux pas de votre argent ; mais je vous aiderai. Quand j’irai me coucher, payez une bouteille d’eau-de-vie aux soldats et ça les fera dormir. Je ne vous regarderai pas.

« C’était un brave homme. Je payai une bouteille d’eau-de-vie, et, quand les soldats furent gris, j’enfilai mes bottes, une vieille capote, et je sortis tout doucement. Arrivé au rempart, je voulus sauter, mais il y avait de l’eau dans le fossé et je ne voulais pas abîmer mon dernier vêtement : j’essayai de faire le tour par la grande porte.

« La sentinelle se promenait, son fusil sur l’épaule, et me regardait : Qui vive ? cria-t-elle. — Je ne répondis pas. — Qui vive ? répéta-t-elle. Je ne répondis pas. — Qui vive ? cria-t-elle pour la troisième fois, et je me mis à courir. Je sautai dans l’eau, grimpai sur l’autre bord et filai.

« Pendant toute la nuit, je courus en suivant la route ; mais, lorsque parut le jour, j’eus peur d’être reconnu et je me cachai dans un grand champ de seigle. Là, je me mis à genoux, je joignis les mains et je remerciai notre Père céleste de m’avoir sauvé ; après quoi, je m’endormis avec un sentiment de paix.

« Je m’éveillai vers le soir et me remis en route. Tout à coup, je fus rattrapé par un grand chariot allemand, attelé de deux chevaux moreaux. Sur le siège était un homme bien vêtu qui fumait sa pipe. Il me regarda. Je ralentis, pour laisser le chariot me dépasser ; le chariot ralentit aussi et l’homme me regarda. Je pressai le pas ; le chariot alla plus vite et l’homme me regarda. Je m’assis au bord du chemin ; l’homme arrêta ses chevaux et me regarda. Jeune homme, dit-il, où allez-vous si tard ? — Je dis : Je vais à Francfort. — Montez dans mon chariot ; il y a de la place et je vous conduirai… Pourquoi n’avez-vous pas de bagage ? Pourquoi votre barbe n’est-elle pas faite et vos habits sont-ils pleins de boue ? me dit-il quand je fus assis à côté de lui. — Je suis un pauvre homme, dis-je ; je voudrais me louer dans une fabrique. Il y a de la boue à mes habits parce que je suis tombé sur la route. — Vous mentez, jeune homme ; la route est sèche.

« Je gardai le silence.

« Dites-moi toute la vérité, me dit le brave homme. Qui êtes-vous et d’où venez-vous ? Votre figure me plaît, et, si vous êtes un honnête homme, je vous aiderai.

« Je lui racontai tout. Il dit : C’est bon, jeune homme. Venez à ma corderie, je vous donnerai de l’ouvrage et vous demeurerez chez moi.

« Et je dis : Bien.

« Nous arrivâmes à la corderie, et le brave homme dit à sa femme : Voici un jeune homme qui s’est battu pour son pays. Il était prisonnier et s’est sauvé. Il n’a ni foyer, ni vêtements, ni pain. Il demeurera chez nous. Donnez-lui du linge propre et faites-le manger.

« Je restai un an et demi à la corderie ; et mon patron m’aimait tant, qu’il ne voulait plus me laisser m’en aller. Je me trouvais bien chez lui. En ce temps-là, j’étais beau garçon. J’étais jeune, grand, j’avais les yeux bleus et un nez romain…, et Mme L… (je ne peux pas dire son nom), la femme de mon patron, était une jeune et jolie dame. Elle se mit à m’aimer.

« Un jour, en m’apercevant, elle me dit : Monsieur Mayer, comment vous appelle votre maman ?

« Je répondis : Charlot.

« Et elle dit : Charlot ! asseyez-vous à côté de moi. Je m’assis à côté d’elle, et elle dit : Charlot ! embrassez-moi.

« Je l’embrassai, et elle dit : Charlot ! je vous aime tant que je n’en peux plus, et elle tremblait de tout son corps. »

Karl Ivanovitch fit une longue pause. Branlant légèrement la tête et roulant ses bons yeux bleus, il souriait comme on sourit à des souvenirs agréables.

« Oui, reprit-il enfin en s’arrangeant dans son fauteuil et en croisant sa robe de chambre, j’ai eu beaucoup de bon et beaucoup de mauvais dans ma vie ; mais voici mon témoin (il montrait un christ en tapisserie, pendu au-dessus de son lit). Personne n’a le droit de dire que Karl Ivanovitch a été un malhonnête homme ! Je ne voulus pas payer d’une noire ingratitude les bienfaits de M. L…, et je résolus de me sauver de chez lui. Un soir, quand tout le monde fut couché, j’écrivis une lettre à mon patron et la posai sur la table de ma chambre. Ensuite je pris mes hardes, trois thalers, et sortis sans bruit. Personne ne m’avait vu et je suivis la grande route.