Souvenirs (Tolstoï)/31

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Souvenirs : Adolescence
Traduction par Arvède Barine.
Librairie Hachette et Cie (p. 126-131).
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XXXI

J’AI UN 1


À l’expiration de notre année de deuil, grand’mère commença à se remettre un peu de son chagrin et à recevoir de temps à autre, surtout des enfants, nos camarades et les amies de ma sœur.

Le jour de la fête de Lioubotchka, le 13 décembre, la princesse Kornakof et ses filles, Mme Valakhine et Sonia, Iline Grapp et les deux plus jeunes Ivine arrivèrent dès avant le dîner.

D’en haut, nous entendions les voix, les rires et les allées et venues, mais nous ne pouvions pas aller rejoindre la société avant la fin des classes du matin. Le tableau accroché dans la classe portait : Lundi, de 2 à 3, maître d’histoire et de géographie. Avant d’être libres, il nous fallait attendre ce maître d’histoire, écouter sa leçon et le reconduire. Il était déjà deux heures un quart, le maître n’était pas arrivé, on ne l’entendait pas et on ne l’apercevait même pas dans la rue, où je le guettais avec un désir intense de ne jamais le voir.

« Il paraît que Lébédef ne vient pas aujourd’hui, dit Volodia en s’arrachant un instant du livre où il préparait sa leçon.

— Dieu le veuille, Dieu le veuille ! Avec ça, je ne sais pas un mot… Bon !… le voilà, » ajoutai-je d’une voix triste.

Volodia se leva et s’approcha de la fenêtre.

« Non ; ce n’est pas lui, c’est un barine, dit-il. Attendons encore jusqu’à deux heures et demie, ajouta-t-il en s’étirant et en se grattant le haut de la tête, selon son habitude quand il se reposait un instant de son travail. S’il n’est pas arrivé à deux heures et demie, nous pourrons aller le dire à Saint-Jérôme et serrer nos cahiers.

— Il a aussi envie d’aller se pro-o-o-o-mener, » dis-je en m’étirant à mon tour et en agitant au-dessus de ma tête le livre que je tenais à deux mains.

Par désœuvrement, j’ouvris le livre à l’endroit de la leçon et je me mis à lire. La leçon était longue et difficile, je n’en savais pas le premier mot et je constatai que jamais je ne m’en rappellerais rien ; j’étais dans cet état nerveux où il est impossible de fixer sa pensée sur n’importe quoi.

La leçon d’histoire était toujours pour moi un supplice. À la précédente, Lébédef s’était plaint de moi à Saint-Jérôme et m’avait donné un 2, ce qui signifiait très mal. Saint-Jérôme m’avait alors déclaré que si, la prochaine fois, j’avais moins de 3, je serais sévèrement puni. La prochaine fois était arrivée, et j’avais une peur bleue.

J’étais tellement absorbé par la lecture de cette leçon inconnue, que je fus frappé soudain par un bruit de galoches qu’on ôte, venant de l’antichambre. J’eus à peine le temps de lever la tête qu’apparaissaient à la porte l’horrible figure grêlée et la personne gauche, que je ne connaissais sais que trop, du maître d’histoire, avec son habit bleu à boutons universitaires.

Il posa avec lenteur son chapeau sur la fenêtre et ses livres sur la table, tira son habit à deux mains pour en effacer les plis (c’était vraiment bien nécessaire !) et s’assit en soufflant.

« Allons, messieurs, dit-il en frottant ses mains suantes ; repassons d’abord ce qui a été dit dans la classe précédente, et ensuite je m’efforcerai de vous faire connaître la suite des événements du moyen âge. »

Cela voulait dire : « Récitez vos leçons. »

Pendant que Volodia récitait avec l’aisance et l’assurance de celui qui sait sa leçon, je sortis sans aucun but sur le palier de l’escalier : ne pouvant pas descendre, il était bien naturel que, sans y penser, je me trouvasse sur le palier. À peine allais-je m’installer à mon observatoire ordinaire, derrière la porte, que Mimi (elle était toujours la cause de tous mes malheurs) me tomba dessus à l’improviste.

« Vous ici ? » dit-elle en regardant sévèrement moi d’abord, puis la porte de la chambre des servantes, puis de nouveau moi.

Je me sentais doublement en faute, n’étant pas dans la classe et me trouvant dans un endroit défendu. Je n’osai donc rien dire et, baissant la tête, j’exprimai par mon attitude le repentir le plus touchant.

« Non, c’est trop fort ! s’écria Mimi. Qu’est-ce que vous faisiez là ? (Je gardai le silence.) Non, ça ne se passera pas comme ça, continua-t-elle en frappant sur la rampe de l’escalier avec le dos de ses doigts ; je le dirai à la comtesse. »

Il était trois heures moins cinq quand je rentrai dans la classe. Le professeur avait l’air de ne pas s’apercevoir si j’y étais ou non et expliquait la leçon suivante à Volodia. Les explications terminées, il commença à rassembler ses cahiers et Volodia alla chercher le cachet dans la chambre voisine : il me vint l’idée délicieuse que la leçon était finie et qu’on m’avait oublié.

Tout à coup le maître se tourna vers moi avec un demi-sourire méchant.

« J’espère, dit-il en se frottant les mains, que vous avez appris votre leçon ?

— Oui.

— Veuillez me parler de la croisade de saint Louis, dit-il en se balançant sur son siège et en regardant ses souliers d’un air rêveur. D’abord, les causes qui ont engagé le roi de France à prendre la croix (il leva les sourcils et montra du doigt l’encrier). Ensuite, les traits caractéristiques de cette croisade (il remua son poignet comme s’il voulait attraper quelque chose). Enfin, l’influence de cette croisade sur les États européens en général (il frappa avec ses cahiers sur le côté gauche de la table) et sur le royaume de France en particulier (il frappa avec ses cahiers sur le côté droit de la table et pencha la tête sur l’épaule droite). »

J’avalai plusieurs fois ma salive, toussai, inclinai la tête de côté et ne dis rien. Ensuite, je pris la plume posée sur la table et me mis à la déchiqueter, toujours sans rien dire.

« Donnez-moi cette plume, dit le maître en tendant la main ; elle nous sert. Allons !

— Louis… saint Louis… était… était… était… un bon tzar…

— Un quoi ?

— Un bon tzar. Il eut l’idée d’aller à Jérusalem et il remit les rênes du gouvernement à sa mère.

— Comment s’appelait-elle ?

— B… Be… lan…

— Comment ! Bêlante ? »

Je ris gauchement et bêtement.

« Voyons, ne savez-vous pas encore quelque chose ? » demanda-t-il avec ironie.

Je n’avais plus rien à perdre. J’éclaircis ma voix et je me lançai à débiter tout ce qui me passait par la tête. Le maître époussetait la table, sans rien dire, avec la plume qu’il m’avait ôtée et regardait obstinément à côté de moi, en répétant de temps en temps : « Bien, très bien ! » Je sentais que je ne savais rien, que je pataugeais, et il m’était horriblement pénible que le maître ne m’arrêtât ni ne me reprît.

« Pourquoi, dit-il enfin en répétant ma phrase, a-t-il eu l’idée d’aller à Jérusalem ?

— Parce que… c’est que… il voulait… »

Je m’embrouillai tout à fait et restai muet. Je sentais que ce méchant maître pourrait bien me regarder comme ça pendant un an : je ne serais pas capable d’ajouter une syllabe. Il attendit trois minutes, puis sa figure prit subitement l’expression d’une profonde tristesse et il dit d’un ton affligé à Volodia, qui rentrait au même moment : « Donnez-moi le cahier de notes. »

Volodia lui donna le cahier de notes et posa soigneusement le cachet à côté.

Le maître ouvrit le cahier, trempa sa plume avec précaution, et, de sa belle écriture, il mit un 5 à Volodia dans la colonne des progrès et dans celle de la conduite. Ensuite, tenant sa plume en l’air au-dessus des colonnes où étaient mes notes, il me regarda et réfléchit.

Tout à coup sa main fit un mouvement imperceptible et un 1 superbe, suivi d’un point, apparut dans la colonne des progrès. Un second mouvement, et un autre 1, avec un point, dans la colonne de la conduite.

Le maître referma avec précaution le cahier de notes, se leva et se dirigea vers la porte sans avoir l’air de remarquer mon regard suppliant, désespéré, chargé de reproches.

« Michel Larionitch ! dis-je.

— Non, répondit-il, devinant ce que j’allais lui dire. Ça ne peut pas aller comme ça. Je ne veux pas voler mon argent. »

Il remit ses galoches et son manteau de camelot et enroula soigneusement son cache-nez. Comme si, après le malheur qui venait de m’arriver, on pouvait encore s’intéresser à quelque chose ! Pour lui, ce n’avait été qu’un trait de plume ; pour moi, c’était une catastrophe.

« La leçon est finie ? demanda Saint-Jérôme en entrant dans la classe.

— Oui.

— Le maître a été content de vous ?

— Oui, répondit Volodia,

— Quelle note avez-vous ?

— 5.

— Et Nicolas ? »

Je me taisais.

« Je crois qu’il a 4, » dit Volodia.

Il avait compris qu’il fallait me sauver pour ce jour-là : je serais puni, mais pas ce soir, où il y avait du monde.

« Voyons, messieurs (Saint-Jérôme répétait « Voyons » tous les trois mots), faites votre toilette et descendons »