Souvenirs (Tolstoï)/48

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Souvenirs : Jeunesse
Traduction par Arvède Barine.
Librairie Hachette et Cie (p. 180-184).


XLVIII

RÊVERIES


Je pensais : « Aujourd’hui, je me confesse ; je me purifie de tous mes péchés. Je ne le ferai plus jamais (ici, je passai mentalement en revue les péchés qui me tracassaient le plus). J’irai régulièrement, tous les dimanches, à l’église ; en revenant, je lirai encore l’Évangile pendant une heure entière ; ensuite, sur l’argent qu’on me donnera tous les mois quand je serai à l’Université, je distribuerai deux roubles et demi (un dixième) aux pauvres. Personne n’en saura rien. Ce n’est pas aux mendiants que je donnerai ; je découvrirai des pauvres dont personne ne se doute : un orphelin, ou une vieille femme.

« J’aurai une chambre pour moi tout seul (probablement celle de Saint-Jérôme) ; je la rangerai moi-même et j’y entretiendrai une propreté admirable. Je n’exigerai rien du domestique. C’est un homme comme moi. J’irai toujours à l’Université à pied (si l’on me donne une voiture, je la vendrai et l’argent sera, aussi pour les pauvres), et j’aurai soin de faire tout ce qu’il faudra. (Ce que représentait ce tout, j’aurais été bien en peine de le dire ; mais je sentais vivement ce tout d’une vie intelligente, vertueuse et irréprochable.) Je rédigerai mes cours et je les préparerai même d’avance, de sorte que je serai premier, et je ferai une thèse. En entrant en seconde année, je saurai déjà mon cours d’avance ; on me fera sauter en troisième année, et à dix-huit ans je serai premier candidat, avec deux médailles d’or. Ensuite je passerai ma licence, mon doctorat, et je deviendrai le premier savant de la Russie… pourquoi pas de l’Europe ?

« Et après ? »

Ici je m’aperçus que je retombais dans le péché d’orgueil, celui dont je devais précisément me confesser le soir même, et je revins à mon premier sujet.

« Pour préparer mes cours, j’irai grimper à pied sur la colline des Moineaux ; je choisirai une bonne place sous un arbre et je lirai ; J’emporterai quelque chose à manger : du fromage, ou des gâteaux de chez Pédotta, ou n’importe quoi. Je me reposerai un peu, et puis je me mettrai à lire un bon livre, ou à dessiner d’après nature, ou à jouer d’un instrument quelconque (il faudra que j’apprenne la flûte). Elle viendra aussi se promener sur les Moineaux et elle m’abordera en me demandant « qui je suis ». Je la regarderai tristement (comme ça) et je lui répondrai que je suis le fils d’un prêtre et que je ne suis heureux que sous cet arbre et quand je suis seul, absolument seul. Elle me donnera la main, dira quelque chose et s’assoira à côté de moi. Nous nous retrouverons tous les jours au même endroit, nous deviendrons amis et je l’embrasserai…… Non, voilà qui n’est pas bien. Au contraire, à dater d’aujourd’hui, je ne regarderai plus les femmes. Je n’entrerai plus jamais, jamais, dans la chambre des servantes ; je tâcherai même de ne pas passer devant la porte ; dans trois ans je serai émancipé et je me marierai.

« Je ferai beaucoup d’exercice, tous les jours de la gymnastique : à vingt-cinq ans, je serai plus fort que Rappo. Le premier jour, je tiendrai un poids de quinze livres, à bras tendu, pendant cinq minutes ; le lendemain, un poids de seize livres ; le surlendemain, un de dix-sept livres, et ainsi de suite jusqu’à ce que j’arrive à soixante livres dans chaque main. Je serai alors plus fort que tous nos domestiques. Quand n’importe qui s’avisera de m’offenser ou de parler d’Elle irrespectueusement, je le prendrai tout simplement comme ça, par son gilet, je l’enlèverai d’une seule main, je le tiendrai en l’air à deux ou trois pieds de terre pour lui montrer ma force, et je ne lui ferai rien… Non, ça n’est pas bien non plus… ; mais si, puisque je ne lui fais pas de mal, que je lui montre seulement ce que je peux… »

Qu’on ne vienne pas me reprocher mes rêves de jeunesse sous prétexte qu’ils étaient aussi enfantins que lorsque j’étais tout petit. Je suis convaincu que si je suis destiné à vivre très vieux, à soixante-dix ans je ferai des rêves aussi enfantins et aussi fantastiques qu’alors. Je rêverai à quelque ravissante Marie, qui m’aimera, moi vieillard sans dents, comme elle a aimé Mazeppa ; je rêverai que mon fils, qui n’est pas un génie, devient ministre par suite de quelque événement extraordinaire, ou qu’il me tombe tout à coup du ciel des millions. Je suis persuadé qu’il n’existe pas de créature humaine, à aucun âge, qui soit privée de cette faculté bienfaisante et consolante du rêve. D’un autre côté, si l’on met à part le trait commun à tous ces rêves, d’être également chimériques et impossibles, chaque âge, chaque individu a les siens. À l’époque que je considère comme formant la limite entre mon adolescence et ma jeunesse, il n’y avait au fond de tous mes rêves que quatre sentiments.

En premier lieu, l’amour pour Elle, la femme de mon imagination, au sujet de laquelle mes rêves prenaient toujours la même forme et que je m’attendais à chaque minute à rencontrer. Elle, c’était un peu Sonia, un peu Macha, la femme de Vassili (dans mes rêves, je la voyais lavant le linge dans le baquet), et un peu une femme portant un collier de perles à son cou blanc, que je voyais depuis longtemps au théâtre, dans une loge à côté de la nôtre.

Le second sentiment était la passion d’être aimé. J’aurais voulu être connu et aimé de tout le monde. J’aurais voulu dire aux gens : « Je m’appelle Nicolas Irteneff », et voir les gens, extrêmement frappés de cette nouvelle, m’entourer en me remerciant de quelque chose.

Le troisième sentiment était l’espoir d’un bonheur inouï, étourdissant, un de ces bonheurs à rendre fou. J’étais tellement persuadé que j’allais devenir sous peu, grâce à quelque bonne fée, l’homme le plus riche et le plus célèbre de l’univers, que je vivais dans l’attente inquiète du coup de baguette. Je croyais toujours que ça allait commencer et que j’aurais tout ce qu’un homme peut désirer, et j’étais toujours pressé, parce que je m’imaginais que ça commençait là où je n’étais pas.

Le dernier sentiment, le plus essentiel des quatre, était une horreur pour moi-même accompagnée de désespoir, mais d’un désespoir tellement fondu avec mes rêves de bonheur, qu’il n’était pas attristant. Il me semblait si facile, si naturel, de rompre avec le passé, de tout effacer, de tout oublier et de recommencer la vie à nouveau, que le passé ne me pesait ni ne me gênait. J’éprouvais même du plaisir à le détester et je m’efforçais de le voir encore plus noir qu’il n’était. Plus le cercle de mes souvenirs était sombre, plus le présent se détachait en clair sur ce fond obscur et plus l’avenir paraissait lumineux. Mon désespoir et mon désir passionné de progrès criaient au dedans de moi, et cette voix intérieure fut la grande sensation nouvelle de cette époque de mon développement moral. Elle me donna un nouveau point de départ et transforma mes vues sur moi-même, sur les hommes et sur l’univers. Ô voix bénie ! combien de fois t’ai-je entendue depuis ! Dans ces tristes instants où l’âme se soumet en silence à l’empire du mensonge et du libertinage, combien de fois t’es-tu élevée hardiment contre l’injustice, combien de fois as-tu accusé le passé dans ta colère, me montrant le point brillant formé par le présent et me forçant à l’aimer, me promettant pour l’avenir vertu et bonheur ! Ô voix bénie ! cesserai-je jamais de t’entendre ?