Souvenirs (Tolstoï)/47

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Souvenirs : Jeunesse
Traduction par Arvède Barine.
Librairie Hachette et Cie (p. 176-180).


XLVII

LE PRINTEMPS


L’année où j’entrai à l’Université, Pâques était à la fin d’avril, en sorte que les examens se trouvaient dans la semaine de la Quasimodo. Je fus donc obligé de mener de front, pendant la semaine sainte, la préparation de mes examens et la préparation à la communion.

Le dégel était fini. Nous étions sortis de la période dont Karl Ivanovitch disait : « Le fils vient après le père. » Depuis trois jours déjà, le temps était doux, tiède et clair. On ne voyait plus trace de neige dans les rues. À la boue épaisse avaient succédé un pavé humide et luisant et des ruisseaux rapides. Les dernières gouttes d’eau brillaient au soleil sur le toit, les bourgeons des arbres de l’enclos se gonflaient, un petit sentier sec conduisait à l’écurie en passant devant le tas de fumier encore gelé, des brins d’herbe verdissaient entre les pierres, autour du perron. On était au moment, où le printemps agit le plus fortement sur l’âme humaine : un soleil brillant, mais sans beaucoup de force, illumine tout ; la neige fondue a laissé des flaques et de petits ruisseaux ; l’air sent la fraîcheur, et le ciel d’un bleu tendre est semé de nuages allongés et transparents. Je ne sais pourquoi, mais il me semble que l’impression produite par cette naissance du printemps est encore plus vive et plus profonde dans une grande ville — on voit moins, mais on devine davantage.

J’étais debout près de la croisée, occupé à résoudre sur le tableau noir une longue équation. Le soleil matinal envoyait à travers les doubles fenêtres, sur le plancher de la classe, des rayons où voltigeait de la poussière. Cette classe me paraissait ennuyeuse à mourir. Je tenais dans une main une Algèbre brochée et déchirée de Francœur, dans l’autre un petit morceau de craie avec lequel j’avais déjà blanchi mes deux mains, ma figure et les manches de ma veste. Kolia, en tablier et les manches retroussées, enlevait le mastic de la fenêtre donnant sur l’enclos et redressait les clous avec des tenailles. Son travail et son bruit me donnaient des distractions. Ajoutez à cela que j’étais de très mauvaise humeur. Tout allait de travers : je m’étais trompé au commencement de mon calcul, de sorte qu’il fallait tout recommencer ; j’avais laissé tomber ma craie deux fois ; je sentais que j’avais la figure et les mains sales ; j’avais perdu mon éponge ; le bruit de Kolia me portait sur les nerfs. J’avais besoin de me fâcher et de grogner. Je jetai ma craie et mon livre et me mis à arpenter la chambre. Mais je me rappelai que nous devions nous confesser dans la journée et qu’il fallait s’abstenir de tout ce qui est mal ; je devins tout à coup d’une humeur spéciale, toute bénigne, et je m’approchai de Kolia.

« Attends, Kolia, je vais t’aider, » dis-je en m’efforçant de prendre une voix très douce ; l’idée que j’agissais bien en surmontant mon irritation et en aidant Kolia avait encore augmenté ma douceur.

Le mastic était enlevé, les clous redressés, mais Kolia avait beau tirer de toutes ses forces, le châssis ne bougeait pas.

« Si le châssis sort tout d’un coup, quand je tirerai avec lui, dis-je en moi-même, cela voudra dire péché, et qu’il ne faut plus travailler aujourd’hui. » Le châssis glissa de côté et sortit.

« Où faut-il le porter ? demandai-je.

— Je le rangerai moi-même, répondit Kolia visiblement étonné et, à ce qu’il me sembla, contrarié de mon zèle. Il ne faut pas les mêler, je leur mets des numéros dans le grenier.

— Je le marquerai, » dis-je en prenant le châssis.

Je crois que si le grenier avait été à deux verstes de là et le châssis deux fois plus lourd, j’en aurais été enchanté. J’aurais voulu m’exténuer de fatigue en rendant ce service à Kolia. Quand je rentrai dans la classe, les petites briques et les petites pyramides de sel étaient déjà arrangées sur l’appui de la fenêtre et Kolia balayait avec une aile d’oiseau, par la fenêtre ouverte, le sable et les mouches endormies. L’air frais et parfumé était déjà entré dans la chambre et la remplissait. On entendait par la fenêtre la rumeur de la ville et le pépiement des moineaux dans l’enclos.

Tous les objets étaient très éclairés ; la chambre s’était égayée, un léger vent printanier agitait les feuillets de mon Algèbre et les cheveux de Kolia. Je m’approchai de la fenêtre, m’assis dessus, me penchai au-dessus de l’enclos et me mis à rêver.

Un sentiment nouveau pour moi, violent et délicieux, pénétra dans mon âme. La terre humide, où paraissaient et là des herbes jaunies, aux pointes verdissantes ; les petits ruisseaux qui brillaient au soleil et entraînaient de petites mottes de terre et de petits morceaux de bois ; les rameaux et les bourgeons gonflés du lilas se balançant juste sous ma fenêtre ; le gazouillement affairé des petits oiseaux s’agitant dans le lilas ; le mur de clôture noirâtre, humide de la fonte des neiges ; par-dessus tout, cet air humide, sentant bon, et ce gai soleil : tout me parlait clairement de quelque chose de nouveau et de magnifique, que je ne saurais rendre tel qu’il se révéla à moi, mais dont j’essaye de donner l’impression — tout me parlait de beauté, de bonheur et de vertu, tout me disait que l’un m’était aussi facile et aussi possible que l’autre, que l’un ne pouvait pas exister sans l’autre, et que beauté, bonheur et vertu ne font même qu’un. « Comment ai-je pu ne pas comprendre cela ! combien j’étais mauvais ! comme j’aurais pu et comme je pourrais à l’avenir être bon et heureux ! disais-je en moi-même ; il faut commencer au plus vite, à la minute même, à devenir un autre homme et à vivre autrement ! » Je restai néanmoins, longtemps encore, assis sur la fenêtre, rêvant et ne faisant rien.

Vous est-il arrivé, en été, de vous étendre pour dormir par un temps sombre et pluvieux et de vous réveiller au coucher du soleil ? Vous ouvrez les yeux et, par l’embrasure de la fenêtre, sous le store de coutil gonflé par le vent et dont la tringle vient battre l’appui de la croisée, vous apercevez le côté à l’ombre de l’allée de tilleuls, humide de pluie et couleur lilas, la petite allée du jardin, toute mouillée et illuminée par de brillants rayons obliques ; vous entendez soudain la vie joyeuse des oiseaux ; vous voyez les insectes qui tournoient dans l’échancrure de la fenêtre briller au soleil ; vous respirez la bonne odeur qui suit la pluie, et vous pensez : « Comment n’ai-je pas honte de passer une soirée pareille à dormir ? Vite, levons-nous et courons au jardin nous réjouir de la vie. » Si cela vous est arrivé, vous avez un échantillon du sentiment violent que j’éprouvai en ce jour.