Souvenirs (Victor de Broglie)/3

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LIVRE III


TROISIÈME ÉPOQUE


1814-1817




I


1814


Dans la nuit du 31 décembre 1813 au 1er janvier 1814, les alliés, après avoir hésité longtemps, traversèrent le Rhin entre Spire et Bâle.

Le 24 janvier, l’empereur partit pour l’armée.

Le 31 mars, Paris capitula.

Le 2 avril, le Sénat prononça la déchéance.

L’empereur abdiqua le 11.

Louis XVIII, rappelé au trône, rentra en France le 29.

Le 2 mai, il posa les bases de la Charte dans la déclaration de Saint-Ouen.

Le 30, il inaugura les deux Chambres.

Je n’ai assisté qu’en simple spectateur à ces événements, sans y prendre aucune part ; et, comme spectateur, voici, en peu de mots, le peu que j’ai vu.

Ce ne fut qu’au bruit du progrès des alliés, et précisément dans la mesure de ce progrès que j’entendis prononcer le nom des princes de la maison de Bourbon. Je n’ai pas besoin de dire que j’étais étranger aux conciliabules que tenaient, dit-on, leurs partisans, et dont, pour ma part, je doute très fort ; mais dans les maisons que je fréquentais et où les esprits étaient, d’ailleurs, très partagés, il était impossible qu’on ne discutât pas les chances de l’avenir ; la Restauration y avait sa part, mais fort petite ; et, chose étrange, on ne savait rien à Paris ni de l’entrée du comte d’Artois en Franche-Comté, ni de l’arrivée du duc d’Angoulême dans le Midi. Je me souviens très bien, par exemple, des discussions dont le salon de madame de Jaucourt était le théâtre, discussions qui se prolongeaient très avant dans la matinée. M. de Jaucourt, bien que sénateur et attaché à la personne du roi Joseph, était certainement très avant dans la confidence de M. de Talleyrand, puisqu’il devint membre du gouvernement provisoire. Eh bien, là même, chez lui, en sa présence, on n’agitait guère que l’alternative de la paix ou de la régence, et l’on inclinait plutôt à croire à la paix. J’entends encore M. de Damas, ancien émigré rentré depuis longtemps, mais resté émigré jusqu’au bout des ongles, s’épuiser en arguments pour justifier, tant bien que mal, la stratégie des alliés et soutenir contre tout le monde qu’ils arriveraient à Paris ; il ne parlait pas des Bourbons, même dans cette hypothèse.

Mais si, dans les hautes régions, les esprits étaient encore très incertains et très circonspects, le mécontentement public se faisait jour, et j’en suivais, avec une anxiété curieuse, les premières explosions. Je n’oublierai jamais le soir où, tranquillement assis à l’Opéra-Comique, assistant à la représentation du Tableau parlant, vieille production de Marmontel et de Grétry, au moment où l’on chantait cette ariette :


Vous étiez ce que vous n’êtes plus,
Vous n’étiez pas ce que vous êtes…


les applaudissements éclatèrent de toutes parts, depuis le parterre jusqu’au paradis, et se renouvelèrent à plusieurs reprises. J’oublierai encore moins une autre scène dont je fus témoin deux jours après celle-là. J’étais au Vaudeville. La police y faisait représenter une pièce de circonstance où les Cosaques pillaient un village, poursuivaient les jeunes filles et mettaient le feu aux granges ; la pièce fut sifflée outrageusement dès le début, interrompue par les clameurs du parterre, et ne put aller jusqu’au bout.

Que souhaitait le public qui se livrait à ces démonstrations ardentes ? Il n’en savait rien, il ne pensait point aux Bourbons, il n’appelait point les alliés de ses vœux, il ne songeait point à la régence il se passait simplement une fantaisie de colère, arrive que pourra.

On se fait à tout. Les alternatives de succès et de revers pendant la courte campagne de France, avaient tellement démonté les esprits et déconcerté les conjectures, que, le jour où l’on apprit l’approche des alliés personne n’y voulait croire. Il fallut que le bruit du canon et le spectacle des paysans se réfugiant dans les faubourgs avec leurs familles, leurs meubles, leurs bestiaux, vint triompher de l’incrédulité générale.

Le lendemain, je me levai à la pointe du jour ; j’éveillai mon voisin, M. de Norvins. Nous nous étions donné rendez-vous. Nous remontâmes rapidement le boulevard et les rues qui se dirigeaient vers la barrière de Clichy. Repoussés par les troupes qui gardaient cette barrière, nous suivîmes le mur d’octroi jusqu’à la barrière du faubourg Saint-Antoine. Toujours écartés, et non sans raison, par les gardes nationaux et les soldats, nous entendions se rapprocher de plus en plus, la canonade et la fusillade. Nous redescendîmes ensuite le boulevard, où la foule commençait à s’accumuler, et parvînmes sans obstacle sur les hauteurs de Mousseaux. De là nous vîmes très distinctement les forces de l’armée alliée se déployer, et quelques tirailleurs, sortis des barrières, engager de légères escarmouches sans portée et sans conséquence. Personne ne semblait commander à Paris ; la garde nationale manquait de fusils ; rien ne provoquait les habitants à la résistance.

Revenus sur le boulevard, entre la Madeleine et la rue Montmartre, il nous parut que la foule avait changé de caractère ; ce n’était plus une cohue effarée de gens appartenant à toutes les conditions de la vie : la foule était presque exclusivement composée de gens bien mis, de femmes en négligé élégant, c’était presque une promenade publique. Les boutiques, d’abord soigneusement fermées se rouvraient à demi ; les restaurants se remplissaient d’hommes et de femmes qui déjeunaient à la hâte ; on entendait le bruit du combat, très distinctement, on dit même que quelques obus tombèrent dans les rues adjacentes, mais je n’en crois rien. Les nouvelles qui circulaient étaient, comme on peut le penser, très diverses, et très contradictoires ; personne ne croyait à rien ; tout le monde s’attendait à tout.

À la tombée de la nuit, nous revînmes au logis. Je demeurais encore à cette époque dans la rue de la Madeleine. Avant de rentrer, je m’arrêtai quelques instants dans la rue des Champs-Élysées ; chez madame la duchesse d’Abrantès ; j’y trouvai le général Kellermann, que je n’avais pas revu depuis mon séjour à Valladolid ; il y racontait le combat du matin, les pourparlers engagés, la capitulation prochaine, le départ de la régente, des ministres, du gouvernement tout entier. Ne pouvant rien pour mon pauvre pays, je résolus, du moins, de ne pas assister à l’occupation de Paris par l’ennemi. Je me tins renfermé chez moi, je ne vis ni le triste défilé des troupes alliées sur nos boulevards, ni les scènes honteuses qui signalèrent leur entrée.

Je ne quittai ma retraite qu’au bout de plusieurs jours, lorsque notre sort fut fixé, lorsque, faute de mieux, les corps de l’Empire eurent disposé de la couronne, transféré notre allégeance d’un gouvernement à un autre, et préparé à la France un nouvel avenir.

Je revis, sans leur porter envie, quelques-unes des personnes engagées dans ces transactions. M. le comte d’Artois venait d’arriver ; c’était à qui se ferait présenter à lui ; les vieux royalistes accouraient des quatre coins de la France, et les serviteurs de l’Empire se précipitaient pour les devancer. On me pressa d’en faire autant et de ne pas négliger la part de restauration que mon nom pouvait me valoir, d’autant que, fort obscur jusqu’alors, je n’avais rien à me faire pardonner. Mais tout ce que je voyais m’inspirait un profond dégoût et me semblait un peu ridicule. Je ne résistai pas toutefois, un matin, à l’envie d’entrer incognito, c’est-à-dire sans uniforme, et sans me faire nommer dans la salle basse du pavillon de Flore, où M. le comte d’Artois distribuait des sourires et des compliments à tout venant. J’entrai à petit bruit, sans être remarqué par personne, et je sortis de même. C’était un pauvre spectacle. On m’a raconté que M. de la Fayette s’y était présenté le matin même dans un dessein patriotique ; à coup sûr, il ne serait ni permis ni possible de lui en supposer un autre ; que, revêtu de son ancien uniforme d’officier général, il avait été pris pour un ancien émigré, accueilli à bras ouverts comme tel, et qu’ayant décliné son nom, M. le comte d’Artois était resté stupéfait, sans mot dire, au milieu d’un auditoire indigné et consterné. Je ne sais si l’anecdote est vraie ; M. de la Fayette ne m’en a jamais parlé, et je ne conçois pas pourquoi je ne lui en ai pas parlé moi-même.

Vint l’entrée de Louis XVIII, entouré des siens, escorté par les généraux et les maréchaux de l’Empire. J’assistai en simple curieux à la marche du cortège, je le suivis de rue en rue, de boulevard en boulevard, jusqu’à son entrée aux Tuileries. Je ne crains pas de me tromper en affirmant qu’il y avait là deux courants bien distincts ; l’un, et c’était de beaucoup le plus considérable, composé de gens à peu près comme moi, curieux, tristes et résignés ; l’autre, composé de royalistes ardents, en nombre limité, mais bruyants et démonstratifs ; ces deux courants alternaient selon les quartiers, croissant ou décroissant plus ou moins, mais toujours distincts ; le dernier devint prédominant aux approches des Tuileries.

Louis XVIII, cheminant en calèche avec sa famille, avait l’air ouvert et sérieux, sans émotion apparente ; Madame la duchesse d’Angoulême, cette physionomie grave et un peu morose que nous lui avons toujours connue. M. de Chateaubriand a fait de la poésie sur l’attitude farouche et sinistre des troupes devant lesquelles passait le cortège. Je les ai bien observées, rien de semblable ne m’a frappé, et je n’ai rien remarqué qui ait fixé mon attention. Les généraux à cheval autour de la calèche étaient visiblement agités et inquiets. Je rentrai chez moi, médiocrement satisfait et dans un état d’esprit tout à fait perplexe.

Depuis ce moment jusqu’au jour de la promulgation de la Charte, je suivis de l’œil la marche et les progrès du nouveau gouvernement, mais sans aucun effort pour m’en rapprocher, et me tenant plutôt à distance des personnes de ma famille ou de ma connaissance qui s’y engageaient de plus en plus. J’étais néanmoins tenu fort au courant des délibérations du comité chargé de rédiger la Charte, et cela, par une circonstance assez singulière.

J’ai parlé de mon excellent ami et camarade Pépin de Bellisle. Il était revenu en France, lorsque notre armée avait définitivement évacué l’Espagne, et je l’avais retrouvé à Paris lorsque je revins moi-même de Prague. Je le voyais souvent. Élevé, dès sa première jeunesse, par M. et madame Beugnot, presque enfant de cette maison, il m’y présenta. M. Beugnot, alors ministre par intérim du gouvernement provisoire, tenait la plume comme secrétaire, dans le comité de constitution désigné par le roi. Nous allions chez lui, Bellisle et moi, presque tous les soirs. Il nous racontait habituellement la séance du matin, et nous restions fort avant dans la nuit à discuter. Nous lui faisions la guerre lorsqu’il faiblissait dans la défense des principes constitutionnels, et, s’il a, comme je le crois, exercé quelque influence, quant à l’adoption de certaines dispositions contestées, peut-être n’y avons-nous pas été complètement étrangers.

Né à Troyes, en Champagne, dans une condition honorable et modeste, entré de bonne heure au barreau, et plus tard à l’Assemblée législative, membre de la courageuse minorité qui honora cette Assemblée, emprisonné sous la Terreur, devenu successivement, sous l’Empire, préfet de Rouen, conseiller d’État, administrateur du royaume de Westphalie, M. Beugnot était, à coup sûr, un homme très honnête et très éclairé. Son esprit était étendu, simple et sagace, son instruction très variée, sa conversation charmante. Il avait vu beaucoup d’hommes et beaucoup de choses ; il les avait très bien vus, et sa mémoire était infaillible. Mais il n’avait pas entièrement échappé au funeste effet des révolutions successives, couronnées par l’administration impériale ; son caractère n’était pas au niveau de ses lumières ; il avait un peu l’épine dorsale brisée ; en un mot, il appartenait plus ou moins à la tribu des fonctionnaires.

Il n’obtint point, par cela même, dans la rédaction de la Charte, tout l’ascendant que la supériorité de son esprit et de son expérience lui pouvait naturellement acquérir. Parmi les dispositions qu’il laissa passer, sans trop de résistance, il en était une qui nous touchait au vif, mon ami Bellisle et moi : c’était celle qui fixait à quarante ans l’âge exigé pour entrer à la Chambre des députés. Cette disposition nous condamnait, pour dix ans et plus à l’oisiveté politique ; nous en fîmes à M. Beugnot des reproches très amers, dont il se défendait comme de coutume assez mollement. On voit par là, que j’étais personnellement loin de m’attendre au dédommagement qui m’était réservé. Cela peut paraître extraordinaire, mais n’en est pas moins vrai. J’avais totalement oublié que j’étais le chef de la branche aînée de ma famille, l’héritier du duché de Broglie, et, qu’à ce titre, puisqu’il s’agissait de créer une Chambre des pairs, j’y devais être naturellement appelé.

Heureusement, d’autres y pensaient pour moi ; mon oncle, le prince Amédée de Broglie, qui pouvait très bien, en qualité d’ancien aide de camp de M. le prince de Condé, faire pencher la balance en sa faveur, fit au contraire valoir mes droits, sans m’en prévenir, avec beaucoup de zèle et de désintéressement. Le flot de la Restauration était d’ailleurs pour moi, sans que j’eusse besoin de m’en mêler. Ce ne fut pas néanmoins sans beaucoup de surprise que je reçus, le matin même du 4 juin, la lettre close qui convoquait la future Chambre des pairs, composée d’anciens sénateurs et d’anciens grands seigneurs, dans les salles du palais Bourbon où siégeait la Chambre de députés.

La séance fut imposante, solennelle et, à tout prendre, satisfaisante. Le discours du roi, grave, digne, compensa jusqu’à un certain point le regret qu’inspiraient aux gens sensés la Charte octroyée, les dix-neuf années de notre règne, le discours hétéroclite du chancelier Dambray, et l’élimination d’un certain nombre de sénateurs auxquels le public ne prenait, d’ailleurs, qu’un médiocre intérêt.

Je me trouvai donc transporté tout à coup, et par le simple cours des événements, au premier rang dans la société et dans l’État. Je ne l’avais point mérité par mes services, je ne m’en étais point rendu indigne par mes sentiments, mon langage et ma conduite. Il ne me restait qu’à bien user de cette fortune inattendue.

J’avais vingt-neuf ans.

Je disposais librement depuis dix ans de mon temps et de mon modeste patrimoine. L’emploi que j’avais fait de l’un et de l’autre n’était point de nature à me rendre difficile un établissement convenable. De ces dix ans, j’avais passé la moitié à Paris, dans ce qu’on nomme le monde, l’autre moitié à l’étranger et dans les affaires. J’avais acquis quelque expérience des hommes et des choses, et le cours de mes études m’avait préparé à la vie publique, autant, au moins, que la plupart de mes contemporains.

Les dispositions que j’y portais étaient de bon aloi. Mes sentiments étaient sains, mes intentions droites, mes opinions sensées. Sans mépriser ni dénigrer l’ancien régime, toute tentative de le remettre sur pied me paraissait puérile. J’appartenais de cœur et de conviction à la société nouvelle, je croyais très sincèrement à ses progrès indéfinis ; tout en détestant l’état révolutionnaire, les désordres qu’il entraîne et les crimes qui le souillent, je regardais la Révolution française prise in globo comme une crise inévitable et salutaire. En politique, je regardais le gouvernement des États-Unis comme l’avenir des nations civilisées, et la monarchie anglaise comme le gouvernement du temps présent ; je haïssais le despotisme et ne voyais dans la monarchie administrative qu’un état de transition. Il y avait en tout cela sans doute beaucoup de jeunesse, un peu de rêverie, mais rien qui fût radicalement faux, rien qui ne pût être rectifié par le temps et la réflexion, rien qui ne fût compatible avec une conduite loyale et régulière.

J’avais employé les loisirs où me laissait l’agonie du régime impérial à traiter par écrit diverses questions politiques. Je trouve à la fin d’un de ces essais, auxquels je n’attache, d’ailleurs, aucune importance, le passage suivant :

« Montesquieu, entraîné par son amour pour son pays, a fait fléchir souvent la justesse de son jugement pour présenter aux Français leur gouvernement comme l’un des trois types sur lesquels doivent être modelés tous les autres. Mably n’a pas dissimulé l’opinion contraire. On sait qu’il dit un jour avec humeur, en entendant parler de quelques améliorations : Tant pis, cela fera durer la vieille machine qu’il faut détruire. Le dessein de Montesquieu était raisonnable ; il est triste de penser que Mably avait raison. »

Ce peu de lignes dépose de l’état de mon esprit à cette époque et de la fidélité de mes souvenirs actuels.

Quelle que fût, néanmoins, la modération de mes desseins et de mon caractère, par cela seul qu’ils étaient contraires au courant des idées et des sentiments à la mode, je ne tardai guère à devenir, pour la cour du nouveau roi et pour la haute société, un apprenti jacobin. La conduite de M. d’Argenson y fut pour quelque chose. Il avait nettement et sèchement refusé la mission de commissaire royal, délégué pour faire reconnaître et installer dans les départements le nouveau régime. Mais ce qui contribua le plus à me discréditer dans les hauts lieux, ce fut, d’une part, les liaisons que je conservai avec plusieurs des serviteurs du régime impérial, entre autres M. de Bassano et M. Regnault de Saint-Jean d’Angely ; et, de l’autre, les liaisons que je formai avec les membres des deux Chambres qui pensaient comme moi, avec Tracy, Lanjuinais, Boissy d’Anglas, Pontécoulant, Malleville, Lenoir, La Roche, dans la Chambre des pairs ; avec Dupont (de l’Eure), Gallois, Ganilh, Flaugergues, Raynouard, dans la Chambre des députés.

Je ne pris, néanmoins, aucune part aux discussions qui signalèrent la première session du parlement français, et qui portèrent principalement sur la loi de la presse présentée par l’abbé de Montesquiou ; sur le système de finances de l’abbé Louis, devenu, ou plutôt resté le baron Louis ; sur l’affaire du général Excelmans, et sur la restitution des biens des émigrés. Il ne tiendrait qu’à moi d’en faire honneur à ma modestie, de dire que, n’ayant pas voix délibérative à la Chambre dont je faisais partie, c’eût été présomption de ma part d’y prendre la parole uniquement pour être entendu : mais j’aime mieux convenir de bonne foi que la timidité fut pour beaucoup dans mon silence, et, comme il arrive presque toujours, l’amour-propre pour beaucoup dans la timidité.

J’avais, d’ailleurs, autre chose à penser et meilleure excuse.

C’était le moment où se préparait le grand événement de ma vie, celui qui a décidé de ma destinée pour ce monde et, je l’espère, pour un monde meilleur.

Madame de Staël, exilée dix ans par l’empereur, échappée péniblement à sa tyrannie en traversant toute l’Europe, de Genève à Moscou, de Moscou à Stockholm, reçue triomphalement en Angleterre, était rentrée en France peu après le retour de Louis XVIII ; elle y était entrée accompagnée de son fils, de sa fille, de M. Rocca, son second mari, et de Wilhelm Schlegel, à cette époque l’une des gloires de la littérature allemande.

Elle avait été fort liée avec ma mère, ainsi que je l’ai déjà rappelé plus d’une fois. Enfant, je l’avais connue, je ne tardai pas à lui être présenté.

Tout est dit désormais sur madame de Staël.

Pleine justice lui est rendue ; les hommes éclairés, les hommes honnêtes de tous les partis, ce chœur des gens de bien et de bon sens qui devance la postérité et prépare ses arrêts, s’accorde à reconnaître dans l’auteur de tant d’écrits qui vivront autant que notre langue, la générosité du caractère, l’élévation des sentiments, la force, l’étendue et la finesse de l’esprit, une rare diversité de dons naturels et de talents acquis, sans parler de l’incomparable éclat de sa conversation.

Je n’ajouterai rien à tout ceci, et, de vrai, qu’y ajouterais-je ? Madame de Staël a plutôt nui quelque peu à la mémoire de son illustre père, en l’accablant d’éloges mérités, en disposant le public ingrat et malin à dire de lui ce que disait d’Aristide le paysan athénien. Je ne rendrai point à la sienne ce mauvais office, et je me contenterai d’indiquer un trait particulier de sa nature, parce qu’il suffit à lui seul pour expliquer bien des choses et pour répondre au besoin à plus d’un reproche.

Ce qui caractérisait avant tout, plus que tout madame de Staël c’était, d’une part, une activité impétueuse, impérieuse, irrésistible pour elle-même, et, d’une autre part, si j’ose ainsi parler, un bon sens inexorable. Dans toutes les transactions de la vie, publique ou privée, dans toutes les préoccupations de l’intelligence, étude ou méditation, composition ou conversation, son génie naturel la portait, ou plutôt l’emportait au but, tout d’un trait, de plein saut, au hasard des difficultés, et l’exposait ainsi à dépasser quelque peu la mesure de l’actuel et du possible. Elle était la première à s’en apercevoir, et la plus choquée du mécompte ; son admirable discernement du vrai, du réel, de ce qui se cache au fond des choses et au fond des cœurs, l’éclairait d’une illumination subite, la perçait du même coup, comme d’un vif aiguillon ; les retours étaient brusques, les réactions franches, comme on dirait en mécanique, en chimie, en médecine, et, le plus souvent, le dédain des précautions à prendre pour couvrir le retraite, pour ménager les transitions, faisaient beau jeu à la médiocrité envieuse et maligne contre l’esprit supérieur.

Je suis fermement convaincu qu’en y regardant de près, on trouverait au fond de tous les torts réels ou supposés, et supposés pour la plupart, qu’on a bien ou mal à propos imputés à madame de Staël, cette lutte entre deux qualités éminentes qui la dominaient tour à tour, au lieu de se limiter, de se tempérer mutuellement ; c’est ce qui rendit son existence orageuse, c’est ce qui rendait son intimité, voire même son intérieur de famille, passionné, ardent, tumultueux ; je ne crains pas d’ajouter que c’est ce qui détruisit sa santé, malgré la vigueur naturelle de son tempérament, et termina prématurément sa vie dans la force de l’âge et du talent.

Elle m’accueillit avec bonté ; elle aimait les titres de noblesse, les noms historiques, les idées libérales ; elle détestait l’empereur et le régime impérial ; elle se résignait à la Restauration, sans illusion, sans aversion, sans préjugés favorables ni contraires. J’étais assez son fait sous ces divers rapports.

Je la vis bientôt tous les jours ou à peu près ; j’allais habituellement chez elle soir ou matin ; quelquefois l’un et l’autre, soit à Paris, soit à Clichy, où elle s’établit pendant l’été.

Je me liai intimement avec son fils. J’étais son aîné de plusieurs années. Élevé de bonne heure dans un gymnase en Allemagne, puis, plus tard, sous les yeux mêmes de sa mère, par M. Schlegel, il était excellent scholar, et presque aussi versé dans la connaissance de l’antiquité que dans les moindres finesses et les moindres délicatesses des langues classiques. Il avait beaucoup voyagé ou seul, ou avec sa mère, et parlait la plupart des langues modernes avec une facilité merveilleuse et l’accent le plus pur. Propre à tout, il avait traversé avec éclat les examens de l’École polytechnique, sans entrer définitivement dans l’école même. Éclairé, fier et généreux comme sa mère, il en subissait la disgrâce, et il en épousait les espérances avec joie et avec orgueil. Mais ce qui le distinguait au plus haut degré, ce qui faisait de lui un homme à part, c’était l’aptitude singulière à faire passer, dans l’exécution, dans la pratique, les idées spéculatives des rares esprits qui se pressaient autour de sa mère. Il était, il fut toute sa vie matter of fact man comme on dit en Angleterre. Si sa jeunesse, son origine étrangère, l’uniforme suédois qu’il portait encore, ne lui eussent pas interdit, en France, l’accès des fonctions publiques, si la mort ne l’eût pas enlevé trop tôt, je suis convaincu qu’il aurait figuré, au premier rang, parmi les hommes de notre temps.

Je ne dirai rien de sa sœur ; il m’en coûterait trop de recourir, pour exprimer ma pensée, à des termes qui paraîtraient exagérés, tout en restant bien au-dessous de la vérité. Ceux qui l’ont connue intimement me comprendront ; quoique je dise, les autres ne me comprendraient pas.

J’ai peu connu M.Rocca. Au moment où madame de Staël revint en France, il était atteint d’une maladie mortelle qui le condamnait à la retraite et au silence absolu. On ne le voyait que de loin en loin. Dans le très petit nombre de paroles que j’ai recueillies de lui, il m’a laissé l’idée d’un esprit original, brusque et naïf qui devait avoir quelque chose de singulièrement piquant.

J’ai beaucoup connu, en revanche, Wilhem Schlegel, et j’aurai souvent occasion d’en parler. Je laisserai venir l’occasion et me bornerai, en ce moment, à dire qu’il m’accueillit, comme le reste de la maison, avec beaucoup de bienveillance.

Mes assiduités dans cette maison n’ayant point paru déplaire, je conçus bientôt de plus hautes espérances, et, vers la fin de l’automne, je partis pour les Ormes, afin d’obtenir le consentement de ma mère, qui me l’accorda volontiers, et revint avec moi à Paris. M. d’Argenson avait été le premier à me conseiller ce mariage ; il suivit ma mère de près.

L’assentiment cordial et empressé de ma mère m’était fort nécessaire pour faire tête à l’orage que ma résolution excitait au sein de ma famille. Tel était le courant de l’opinion dominante, et la folie des préjugés nobiliaires fraîchement exhumés, qu’on y regardait mon mariage avec la fille d’un grand seigneur suédois, comme une mésalliance. On rappelait l’opposition entre le maréchal de Broglie et M. Necker, en 1789 ; il semblait que nos deux familles fussent des Capulet et des Montaigu ; mon oncle Amédée, à qui j’avais des obligations réelles et récentes, me traitait d’ingrat ; bref, la rumeur était extrême et croissait d’heure en heure.

Je tins bon. Le mariage fut convenu et rendu public, dès le lendemain de l’arrivée de ma mère, et ne fut différé qu’en raison d’arrangements de fortune qui dépendaient de la restitution de deux millions prêtés généreusement à l’État par M. Necker.

Je reviendrai sur ce sujet.


II


1815


Les derniers jours de 1814 et les trois premiers mois de 1815 s’écoulèrent pour moi rapidement. Je me couchais tard et me levais de grand matin ; j’étudiais avidement durant une partie de la nuit, et la première moitié de la matinée, ne négligeant rien pour me rendre digne de la position qui m’était échue, politique, jurisprudence, économie politique, finances, administration, je dévorais tout, un peu à la hâte et pêle-mêle ; midi venu, je partageais le reste de la journée, entre la société de madame de Staël, et les séances des chambres.

Madame de Staël, en retrouvant son cher Paris, après dix années d’exil, était lancée dans le très grand monde. Accueillie, recherchée même à la cour, et chez les ministres, ménagée dans le faubourg Saint-Germain, son salon était le rendez-vous de tous les étrangers que la Restauration attirait à Paris. Ce n’était pas ce qui m’en plaisait le plus. Dans la position où se trouvait la France, tout commerce avec les étrangers, quels qu’ils fussent, me répugnait à certain degré ; si fort même, que je me félicitai, mon mariage n’étant pas encore déclaré, de n’être point appelé, comme membre de la famille, à la fameuse entrevue de l’empereur Alexandre et de de la Fayette, entrevue ménagée, comme on le sait, par madame de Staël et dans son propre salon je l’ai souvent regretté depuis.

Parmi les étrangers que je rencontrai dans ce salon figuraient, au premier rang, le duc de Wellington, M. Canning, sir James Mackintosh, lord Harrowby et M. de Humboldt.

Le duc de Wellington m’inspirait, tout ensemble, de l’éloignement et du respect. C’était, pour le fond même du caractère, un véritable Anglais, un Anglais de la vieille roche, un esprit simple, droit, solide, circonspect, mais dur, raide et un peu étroit. Du reste, sa position comme sa renommée formait un contraste étrange avec la galanterie gauche et pressante qu’il affectait auprès des personnes jeunes et belles, et qu’il poussait, dit-on, aussi loin que celles-ci le permettaient. Il en a conservé les allures jusqu’à la dernière vieillesse, et ce n’est pas une des moindres preuves du bon sens de la nation anglaise que le soin qu’ont pris tous les partis de jeter, comme à l’envi, le manteau sur le côté ridicule du héros de Waterloo.

M. Canning était tout autre. C’était, à la fois, un bel esprit et un homme d’État ; l’un des deux personnages gâtait un peu l’autre. Le bel esprit était très brillant, plus peut-être que ne le comportait la gravité d’un premier ministre en expectative ; l’homme d’État prenait sa revanche ; il était hautain et dédaigneux. Madame de Staël avait avec l’un et l’autre des prises très vives, et c’était plaisir de l’entendre ; néanmoins j’évitais M. Canning plus que je ne le recherchais ; il n’était pas encore ce qu’il est devenu depuis, et, depuis aussi, je lui ai rendu plus de justice.

Sir James Mackintosh était, en revanche, l’un des hommes les plus aimables que j’aie connus. Son savoir était immense. Il était versé dans les langues classiques il connaissait à fond la littérature germanique, comme la littérature anglaise et française. De visage et de caractère, il ressemblait à Cicéron. À l’époque dont je parle, il revenait de Bombay, où il avait résidé plusieurs années à titre de grand juge, et sa haute réputation, longtemps contestée, commençait à s’établir solidement en Angleterre. Pendant le peu de mois qu’il passa à Paris, il était l’un des habitués de la maison de madame de Staël, et il se prit, pour moi, d’une véritable amitié qu’il m’a conservée jusqu’à sa mort. Ses Mémoires, publiés par sa famille, en portent témoignage, et j’en garde un souvenir plein de reconnaissance et de vénération.

Lord Harrowby, longtemps ministre en Angleterre, avant et depuis l’époque dont je parle, était un tory modéré, éclairé, d’une politesse exquise et d’un sens parfait. J’étais très curieux de l’Angleterre ; je me perdais en efforts pour concilier ce que je lisais dans les livres composés ex professo sur ce pays, et ce que je lisais chaque jour dans les feuilles publiques. Lord Harrowby satisfaisait ma curiosité avec une inépuisable complaisance. Il me témoignait l’intérêt qu’un vieillard d’une expérience consommée et d’un bon cœur ressent naturellement pour un commençant de bonne volonté. J’ai beaucoup profité de ses entretiens, et son amitié pour moi ne s’est pas démentie pendant de longues années, car il n’est mort que dans un âge très avancé il existait encore, bien infirme et bien impotent lorsque j’étais ambassadeur à Londres, et m’honorait de ses conseils.

Je dirai peu dé chose de M. de Humboldt ; tout le monde l’a connu en France, où il a résidé pendant tant d’années. C’était, sans doute, et c’est encore (car il existe au moment où j’écris ces lignes) un homme extraordinaire, d’un savoir universel, d’une activité prodigieuse, et de qui l’on peut dire que rien ni personne ne lui était étranger, mais un homme dont la société n’était pas tout à fait sûre, un peu malicieux, un peu tracassier, fort meddling comme disent les Anglais, et au fait des moindres caquets de la moindre ville des deux mondes, comme des moindres secrets, des moindres opérations de la nature. Sa conversation, très instructive, était accablante, parce qu’elle était intarissable, surchargée de faits et d’allusions de tout genre, coupée de parenthèses innombrables et interminables, et finissait par devenir fastidieuse, à force de compliments prodigués indistinctement à tout venant. Je n’ai point connu son frère, bien qu’il fût alors à Paris, où il se montra le grand adversaire de la France ; c’était, tout le monde en convient, une tête puissante et un cœur ardent. Je regrette de n’en pouvoir parler que sur le témoignage d’autrui.

Parmi les Français, les trois personnages considérables que je vis habituellement à cette époque, furent M. de Chateaubriand, M. de la Fayette et Benjamin Constant ; il serait impossible d’en indiquer trois qui fussent plus différents l’un de l’autre.

M. de Chateaubriand ne fréquentait pas alors le salon de madame de Staël. Je crois me rappeler que ce fut seulement en 1817, qu’il y vint habituellement mais nous le voyions souvent chez madame la duchesse de Duras, qui devint, plus tard, l’une de ses admiratrices passionnées. Madame de Duras demeurait alors rue de Grenelle, tout près de la rue de Bourgogne, et porte à porte avec madame de Staël. Elle lui ressemblait de taille et de figure, et ne négligeait aucun effort pour rendre cette ressemblance de plus en plus frappante. C’était une personne d’un esprit distingué et d’un noble caractère, mais dont l’existence a été malheureuse parce que sa position était fausse, même à ses propres yeux. Fille d’un conventionnel, M. de Kersaint, gentilhomme breton, républicain sincère, mais ardent et déclamateur, comme l’étaient tous les républicains de cette époque, née d’un père à qui l’on ne pouvait reprocher aucun acte criminel, mais dont on pouvait citer de regrettables paroles, elle devait son tabouret à la cour à son mariage, et son mariage au hasard de l’émigration ; c’était une grande gêne pour elle dans le coup de feu de la Restauration ; aussi son attitude dans le grand monde était-elle un compromis perpétuel entre l’orgueil du rang, et la piété filiale. Douée d’un cœur sensible, elle vivait dans une méfiance, par malheur, trop bien fondée de ses agréments personnels. D’un esprit délicat et cultivé, elle recherchait et redoutait également la société des gens de lettres, toujours inquiète que l’affabilité n’autorisât la familiarité.

M. de Chateaubriand, gentilhomme breton comme M. de Kersaint, libéral autant que lui, sinon comme lui, triomphant aux Tuileries, restaurateur, et le premier des écrivains de son temps, fort occupé de madame de Duras, devait naturellement tenir le premier rang dans sa société. Il réunissait toutes les conditions pour devenir l’idéal de la maîtresse du logis, dont l’admiration déjà prononcée datait d’ailleurs d’assez loin. Je me souviens, en effet, au moment même où j’écris ces lignes, que six ou sept ans avant la Restauration, en plein régime impérial, ayant eu l’honneur de passer deux jours au château d’Ussé, où madame de Duras résidait avec son mari et ses deux filles, elle me lut avec un enthousiasme que je partageais sincèrement, le fameux article du Mercure qui pensa faire arrêter son auteur.

Il était donc chez elle le personnage en évidence, et, chose digne de remarque, dès cette époque, c’est-à-dire au plus haut faîte de sa réputation, maître du terrain, enivré de gloire et d’espérance, il était déjà ce que nous l’avons vu dans ses jours d’adversité et de décadence, rogue et dédaigneux, étalant avec complaisance une personnalité naïve presque jusqu’au cynisme, une vanité envieuse, amère et morose, mécontent de tout, de tous et de chacun ; il était déjà l’homme des Mémoires d’outre-tombe.

Ce n’était pas chez madame de Staël que je voyais le plus souvent M. de la Fayette ; il habitait sa terre de la Grange et ne venait à Paris que par intervalles. Quand il y venait, j’allais le voir chez lui. Je le rencontrais chez M. de Tracy et chez plusieurs de ses amis ; M. d’Argenson avait renoué avec lui une liaison longtemps interrompue. Je l’aimais et l’admirais beaucoup ; j’entrais, à plein cœur, dans ses sentiments, ce qui me rendait un peu plus libéral que madame de Staël ne le désirait, et me donnait, dans le monde, la réputation d’ennemi de la maison de Bourbon ; il n’en était rien, du moins, de ma part, et pas encore de la sienne ; non seulement, en effet, il ne fut pour rien dans le 20 mars, il n’était pas bonapartiste, mais il ne fut pour rien dans le complot que Fouché, le comte d’Erlon, Lefebvre-Desnouettes et les frères Lallemand dirigeaient en sens opposé au 20 mars.

N’écrivant point de l’histoire, je ne fais pas non plus de portraits. Celui de M. de la Fayette a d’ailleurs été tracé de main de maître par M. Guizot ; je n’y vois rien à reprendre, sinon que le singulier mélange de l’aristocrate et du démagogue n’y ressort peut-être pas assez en saillie. Il fallait aimer M. de la Fayette pour lui-même, ce qui, du reste, était facile, car on ne gagnait rien à être de ses vrais amis ; il ne faisait guère de différence entre un honnête homme et un vaurien, entre un homme d’esprit et un sot ; il ne faisait de différence qu’entre celui qui lui disait et celui qui ne lui disait pas ce qu’il disait lui-même. C’était un prince entouré de gens qui le flattaient et le pillaient. Toute cette belle fortune, noblement gagnée, noblement offerte, noblement reçue, s’est éparpillée entre les mains des aventuriers et des espions.

On ne gagnait rien non plus à le prendre pour chef car il était toujours prêt à s’engager dans une entreprise quelconque, sur le premier appel du premier venu, exactement comme un gentilhomme du bon temps, qui se battait pour la beauté même de la chose, le plaisir du péril et l’envie d’obliger un ami.

Ce que je dis ici, et en ce moment, je le lui ai dit cent fois à lui-même, durant le cours d’une intimité qui n’a fini qu’avec sa vie, et dont le souvenir ne finira qu’avec la mienne.

Quant à Benjamin Constant, si l’un des hommes qui l’ont le mieux connu, l’un des esprits les plus sains et les plus fins de notre temps et de notre pays, si M. de Barante publie jamais la notice qu’il m’a fait lire, s’il croit pouvoir la communiquer au public, le public connaîtra jusque-dans ses moindres nuances ce triste et singulier caractère. À l’époque dont je parle, rien n’était plus curieux à étudier.

Ce n’était plus le tribun de 1800, ce chef d’une opposition naissante, tout aussitôt décapitée par le grand sabre du premier consul. C’était encore moins le jacobin apprenti du régime directorial, qui professait la nécessité de s’y rallier, préludait au 18 fructidor, et dénonçait en traits sanglants la restauration d’Angleterre.

Dix années d’exil volontaire en Allemagne et le spectacle des ravages exercés par l’empereur Napoléon sur ce malheureux pays en avaient fait un autre homme. Il célébrait la légitimité des princes et maudissait l’usurpation en termes qu’un habitué de Coblentz n’aurait pas désavoués ; il ne voyait de salut pour le peuple et d’espoir pour la liberté qu’à l’ombre des trônes antiques et des institutions traditionnelles ; tout roi de fraîche date était, pour lui, un usurpateur, et tout usurpateur un tyran.

Cet accès d’orthodoxie ultra-rhénane n’était pas trop bon teint, aussi ne lui dura-t-il guère ; mais il eut cet heureux effet de l’engager sincèrement dans les vues et les intérêts du gouvernement nouveau et d’employer, au service de la cause constitutionnelle, le trésor de sages réflexions et d’informations utiles qu’il avait en portefeuille ; il s’y consacra de tout son cœur et sans arrière-pensée. C’est lui qui a vraiment enseigné le gouvernement représentatif à la nation nouvelle, tandis que M. de Chateaubriand l’enseignait à l’émigration et à la gentilhommerie. Jusque-là, même dans sa partie la plus saine, la nation nouvelle en était encore aux idées de 1791. L’histoire de la constitution préparée par le sénat conservateur en fait foi. On ne saurait trop apprécier sur ce point la dette de notre pays envers Benjamin Constant : ses différentes brochures ont éclairé les plus habiles, illuminé le gros du public et transformé en lieux communs des vérités ignorées ou méconnues ; c’est le premier des triomphes en philosophie et en politique.

Je l’assistais dans ce travail en qualité de manœuvre ; je l’aidais à faire passer, dans le langage technique de notre législation, des idées empruntées à la législation britannique, à ménager les transitions entre l’un et l’autre. Il est telle de ses brochures, entre autres, et ce n’est pas la meilleure, celle sur la responsabilité des ministres et autres agents du pouvoir exécutif dont je lui ai suggéré les données principales ; on trouvera dans mes papiers un essai sur ce sujet ; ç’avait été l’un de mes premiers travaux à mon entrée dans la vie publique.

Je m’entretenais aussi très souvent avec lui de son ouvrage sur les religions, dont il préparait déjà la publication, mais qui n’a paru que plus tard. Sous ce rapport, il s’était également opéré un grand changement dans son esprit. Ce n’était plus ce sceptique en herbe, cet échappé du collège, déjà blasé sans avoir de barbe au menton, dégoûté de tout avant d’avoir goûté à quelque chose, tel, en un mot, que nous le voyons poindre et grandir dans sa triste correspondance avec madame de Charrière. Ce n’était plus cet adepte des doctrines les plus téméraires et les plus arides de la philosophie du dernier siècle, cet autochtone, si l’on ose ainsi parler, des régions les plus dévastées de l’âme et de l’intelligence, se préparant à porter le coup de grâce à l’infâme, à dépecer, à détruire l’une par l’autre les traditions religieuses de tous les temps et de tous les pays.

Sur ce point encore, l’Allemagne l’avait retourné du blanc au noir, ou, si l’on veut, du noir au blanc. L’érudition germanique, alors en bonne voie, lui avait fait honte d’Holbach, de Diderot et de Dupuis. Tant s’en faut qu’il persistât dans sa haine et dans son mépris pour toutes les religions, qu’il était plutôt tenté de les révérer toutes également, comme dépositaires de grandes vérités et sur la voie de beaucoup d’autres. Il avait renversé le plan de son livre et nous disait en riant :

— J’avais réuni trois ou quatre mille faits à l’appui de ma première thèse ; ils ont fait volte-face à commandement, et chargent maintenant en sens opposé. Quel exemple d’obéissance passive !

Bref, de sceptique il était devenu mystique, et rien n’est au fond plus naturel. Le scepticisme est une excellente machine de guerre ou un très bon oreiller pour la paresse mais, pour un penseur, ce n’est point un port dans la tempête, c’est au contraire une rade ouverte à tous les vents ; on se fatigue à battre l’eau, sans cesse et sans but, et de guerre lasse le mysticisme devient le coup de désespoir de la logique aux abois.

J’ajoute qu’en ceci Benjamin Constant ne s’en tenait pas à la pure spéculation, la pratique même était de la partie, si tant est que pratique il y ait chez les mystiques. Il était là, en Suisse, avec la très célèbre alors madame de Krudener, qui rachetait les torts de son bel âge et le roman de son âge mûr, en convertissant les sociniens de Genève et en régentant, à Lausanne, tout un petit groupe de semi-catholiques plus dévots à madame Guyon qu’à Calvin ; — gens de beaucoup d’esprit d’ailleurs et dont j’aurai peut-être occasion de parler un peu plus tard. Retrouvant à Paris madame de Krudener, en grand crédit auprès de l’empereur Alexandre, sa directrice de conscience et presque son confesseur, il renoua avec elle et, sans entrer dans la familiarité de l’autorité, sans tremper en rien dans cette rêverie de la Sainte-Alliance, qui se préparait à petit bruit, il ne demeura pas entièrement étranger aux jongleries du moment. Ainsi, par exemple, il lui arrivait de passer lui et maints autres néophytes, des nuits entières dans le salon de madame de Krudener, tantôt à genoux et en prière, tantôt étendu sur le tapis et en extase ; le tout sans fruit, car ce qu’il demandait à Dieu, c’est ce que Dieu souffre parfois dans sa colère, mais qu’il tient en juste détestation. Épris de madame Récamier, belle encore à cette époque, bien que déjà sur le retour, ce que Benjamin Constant demandait à Dieu, c’était les bonnes grâces de cette dame, et, Dieu faisant la sourde oreille, il ne tarda pas à s’adresser au diable, ce qui était plus conséquent.

Je ne plaisante pas, je raconte.

Un jour, ou plutôt une nuit, nous revenions en poste, lui, Auguste de Staël et moi, d’Angervilliers maison de campagne qui appartenait alors à madame de Catellan. La nuit était noire, le temps à l’orage, le ciel sillonné d’éclairs, le tonnerre grondait dans le lointain ; le galop des chevaux et le bruit des roues y répondaient à qui mieux mieux ; et les étincelles jaillissaient à profusion du pavé. Ce fut ce moment que Benjamin Constant choisit ou saisit pour nous faire la singulière confidence des efforts qu’il avait tentés et tentés inutilement, Dieu merci, dans le dessein d’entrer en marché avec l’ennemi du genre humain. Il entendait un peu se moquer de nous, sans doute, mais il se moquait au fond de lui-même et ne s’en moquait que du bout des lèvres ; son front était pâle, un sourire sardonique errait sur son visage ; il commença sur ce ton de raillerie amère qui lui était familier : peu à peu le sérieux prit le dessus et, à mesure qu’il nous expliquait les simagrées auxquelles il s’était soumis, ses expériences conçues et déçues, son récit devenait si expressif et si poignant, qu’à l’instant où il le termina, ni lui ni aucun de nous n’étaient tentés de rire : il tomba et nous aussi, je le confesse, en toute humilité dans une rêverie pénible et pleine d’angoisse. Nous rentrâmes dans Paris sans nous être dit un seul mot.

En retraçant depuis, dans son ouvrage, un livre qui traite du polythéisme chez les Romains, le tableau désolant des superstitions qu’une incrédulité progressive et désespérée engendrait parmi les meilleurs et les plus éclairés des Grecs et des Romains, parmi les héritiers de Phocion et de Cicéron, je me figure que Benjamin Constant se souvenait un peu de lui-même, et que l’expérience personnelle venait en aide à son érudition.

Au demeurant, je ne tardai guère à m’assurer, qu’en ce qui le concerne, la magie noire n’avait pas mieux opéré que la magie blanche, et que le malin lui avait, de son côté, tenu rigueur.

Quelques jours après, en effet, j’étais au bal chez M. Greffulhe, le père de MM. Greffulhe, bien connus alors dans le monde parisien et de madame de Castellane. M. Greffulhe possédait, en ce temps là, une vaste et charmante habitation au haut de la barrière de Clichy, habitation morcelée depuis et devenue un quartier désert, percé de rues sales et tortueuses.

C’était un bal masqué ; on n’y était point admis à visage découvert. J’étais masqué comme tout le monde. Je ne tardai pas à remarquer qu’une personne à moi bien connue, et qui ne déguisait point sa voix, prenait mon bras, le quittait, puis revenait à moi, sans avoir d’ailleurs rien à me dire. C’était madame Récamier. Ce manège me parut d’autant plus singulier, que, la connaissant depuis bien des années, ayant souvent passé des jours, voire même des semaines avec elle, à la campagne, je n’avais jamais été ni l’admirateur de sa beauté, ni l’objet de ces préférences banales qu’elle prodiguait à tout venant, grand ou petit, jeune ou vieux, beau ou laid, sot ou spirituel, le tout en tout bien tout honneur, et comme pour s’exercer dans l’art de plaire et s’entretenir la main. Aussi n’était-ce pas de moi qu’il s’agissait. En coquetterie flagrante, d’une part avec Benjamin Constant, de l’autre avec Auguste de Forbin, j’étais, en quelque sorte, un instrument dont elle jouait ; elle se divertissait à entretenir leur jalousie réciproque en feignant de s’occuper de moi ; sous mon masque, j’étais Forbin pour Benjamin Constant, et Benjamin Constant pour Forbin ; ce qui prouvait, du reste, qu’elle se moquait également de l’un et de l’autre. Je coupai court à ce charitable passe-temps, qui ne convenait ni à ma position, ni à mon caractère, et qui pouvait aboutir à me mettre gratuitement sur les bras deux sottes querelles, en quittant le bal avant minuit, et ce fut en sortant, si j’ai bonne mémoire, que j’entendis pour la première fois parler à voix basse du débarquement de l’empereur à Cannes. Le gouvernement l’avait appris dès le matin. Le lendemain la nouvelle était publique.

Je dois cette justice à madame de Staël, qu’elle ne s’y méprit pas un instant. Dès le premier mot, elle vit le bout des choses : l’armée en révolte, le pays résigné, le royalisme en déroute, et l’empereur aux Tuileries. Elle écouta avec la plus tranquille incrédulité, plutôt même avec un peu de compassion contenue, le déluge de promesses et de menaces, d’invectives et d’imprécations qu’on vociférait autour d’elle ; exhortant chacun à faire son devoir par respect pour soi-même, pour l’honneur de la cause et du drapeau, mais sans pousser personne à se compromettre, avec un amour persévérant pour la France quand même, mais pas la moindre confiance dans la France du moment.

Son parti fut également pris sur-le-champ.

Elle avait obtenu de Louis XVIII la promesse de faire inscrire, au nombre des dettes de la famille royale que la France prenait à son compte, les deux millions généreusement prêtés par M. Necker à Louis XVI, et certes cela était doublement juste ; c’était une dette personnelle, dont l’emploi avait été fait au profit de l’État. Mais cette promesse tombait naturellement avec celui qui l’avait faite. Les bonapartistes, dans l’avant-goût de leur triomphe, pressaient madame de Staël de ne pas s’éloigner, de rester, de se déclarer pour l’empereur, lui promettant alors monts et merveilles. J’ai entendu à ce sujet, M. de la Valette, qui demeurait dans la même maison qu’elle, redoubler d’instances à mesure que le moment fatal approchait, et le prince de Beauvau, le gouverneur du roi de Rome, se faisait fort de tout obtenir.

Madame de Staël recevait ces insinuations avec le dédain qu’elles méritaient, faisait ses paquets à la hâte, en m’exhortant à rester aussi longtemps qu’il y aurait quelque chance de résistance à la nouvelle invasion du despotisme impérial, et en me donnant rendez-vous à Coppet, lorsqu’il n’y en aurait plus.

Je restai. Le gouvernement et la société offraient un spectacle misérable. On se repaissait de fausses nouvelles sans y ajouter la moindre foi. On s’échauffait en déclamations que chacun appréciait à leur juste valeur. On se préparait à la résistance avec la ferme résolution de ne pas attendre le premier choc. On jurait haine au tyran, en s’arrangeant, sous main, pour en être bien reçu, le moment venu. Forbin traînait son grand sabre dans le salon de madame Récamier et Benjamin Constant y brandisssait l’article qu’il avait, pour son malheur, fait insérer dans le Journal des Débats, plus préoccupés l’un et l’autre de l’effet qu’ils faisaient sur la maîtresse du logis que de toute autre chose au monde. Une foule hébétée se pressait aux Tuileries, criant : Vive le roi ! en attendant qu’elle criât dans le même lieu : Vive l’empereur ! Les deux Chambres se sentaient aussi détrônées que la royauté ; leurs comités secrets étaient percés à jour comme le cabinet des princes, et leurs salles étaient des cafés où l’on venait aux nouvelles.

La séance royale où Louis XVIII vint annoncer solennellement le dessein de mourir sur son trône en défendant son peuple fut, néanmoins, de bon effet. Elle inspira le genre et le degré d’émotion qu’inspire aux acteurs et aux spectateurs une scène bien jouée, émotion réelle plutôt que sincère, et qui ne tire pour personne à la moindre conséquence. Le rideau, tombé, le vieux roi roulé dans son fauteuil, il n’en était plus question. Les séances ordinaires attestaient le découragement universel par l’absence de toute discussion, par l’empressement à accorder au gouvernement tout ce qu’il jugeait à propos de demander. C’était un malade incurable, auquel on passait ses moindres désirs et qu’on retournait d’un côté sur l’autre. Le soir, M. Lainé, président de la Chambre des députés, le seul, en tout ceci, qui eût conservé de la dignité, du courage et de la prévoyance, M. Lainé, dis-je, réunissait chez lui les personnes qu’il jugeait les plus résolues et les plus sensées, les membres de l’ancienne commission de l’Adresse en 1813, – cette Adresse qui fut, en quelque sorte, le coup de cloche de la chute du gouvernement impérial, — d’autres encore, M. de Sacy, Dupont (de l’Eure), Benjamin Constant, etc. Je faisais régulièrement partie de ces conférences. Comme elles n’avaient aucun caractère officiel, elles ne menaient à rien et tournaient en doléances.

Dans le nombre des propositions qu’on y hasardait, vaille que vaille, la seule qui eût quelque sens et qui pût avoir quelque efficacité, ce fut celle de combler les vacances dans le sein de la Chambre des députés, en lui faisant élire elle-même de nouveaux membres, et en dirigeant son choix sur des noms honorés et populaires. C’eût été, sans doute, un coup d’État, mais un coup d’État utile et innocent. La proposition échoua par le refus positif de M. de la Fayette et de M. d’Argenson, les deux premiers dont le nom eût été mis en avant.

M. de Lally nous donnait, chaque soir, la comédie dans ces réunions. Il commençait ses interminables harangues en répandant des torrents de larmes sur les infortunes de la maison de Bourbon, et les terminait en répandant des torrents d’injures sur chacun des membres de la famille royale.

Dans les intervalles libres que me laissaient les séances des Chambres et les réunions dont je viens de parler, j’attirais chez moi plusieurs jeunes amis que je m’étais faits récemment à l’occasion du procès du général Exelmans. Je veux parler des rédacteurs du Censeur européen, le journal le plus libéral, le plus résolu et le plus désintéressé qui ait honoré notre temps et notre pays ; je veux parler de plusieurs de leurs collaborateurs, au nombre desquels on comptait déjà Augustin Thierry, qui s’est acquis depuis une mélancolique et glorieuse célébrité.

Nous parcourions souvent ensemble les rues, les carrefours, les lieux publics, nous mêlant à la foule, et écoutant ce qui se disait ; tout était morne, calme, indifférent ; au fond, sans regret, sans espoir, mais non sans inquiétude.

Mon cher, disait quelques jours après l’empereur à M. Mollien, ils m’ont laissé venir comme ils ont laissé partir les autres.

Cela est vrai, comme le mot de Cromwell, lorsque, entendant autour de lui des acclamations joyeuses, il disait à Shurloe : Ces gens-là crieraient encore plus fort et plus joyeusement s’ils me voyaient mener pendre.

Enfin vint le moment fatal. Le jour du départ, je n’avais aucun motif pour me présenter aux Tuileries. Je n’étais pas de la cour. Il m’eût été impossible de feindre pour les personnes un regret que j’éprouvais réellement, mais que je n’éprouvais pas précisément pour elles ; dans l’opinion qu’on avait de moi fort injustement, en ce lieu-là, on m’eût pris pour un ennemi secret, peut-être même, que sais-je ! pour un bonapartiste en flagrant délit d’espionnage. Tout se pouvait dans un tel moment et de la part de telles gens.

Je me bornai donc, comme les badauds, à regarder du dehors les préparatifs mal dissimulés d’une évasion car, dans le langage officiel du moment, avec les protestations dont on n’était pas avare, le départ avait ce caractère. Il était aisé de voir, à travers les croisées, les allées et venues, la précipitation, le désarroi des gens qui croyaient entendre, d’instant en instant, le pas de charge des grenadiers impériaux. En voyant ce petit homme, si grand de cent victoires, à la tête d’une poignée de vieilles moustaches, renverser d’une chiquenaude un château de cartes, démantibuler d’un coup de pied une décoration d’opéra, je me rappelais involontairement cette scène du roman de Cervantès, ou le héros de la Manche, entrant dans une loge de marionnettes, et voyant une poupée vêtue en princesse enchaînée à un géant de carton, tire sa grande épée et pourfend le donjon et les prisonniers, le bateleur et sa boutique.

Le lendemain du départ de celui qu’on laissait partir, et le jour de l’arrivée de celui qu’on laissait venir fut encore plus triste que la veille. Paris était lugubre : les places publiques désertes, les cafés, les lieux de réunion à demi fermés ; les passants s’évitaient ; on ne rencontrait guère dans les rues que des militaires attardés, des officiers en goguette et des soldats en ribotte, criant, chantant la Marseillaise, éternel refrain des tapageurs, offrant à tout venant, d’un ton goguenard et presque à la pointe de leur sabre, des cocardes tricolores.

À la tombée de la nuit, nous eûmes la petite pièce avant la grande. Nous vîmes Saint-Didier, l’ancien préfet du palais, à la tête de la domesticité impériale, valets de pieds, officiers de bouche, cuisiniers, marmitons, chacun ayant déterré sa livrée, prendre triomphalement possession des appartements en désordre, des lits encore défaits, des réchauds encore fumants, et poursuivre à coups de balai et de broche ce qui restait encore de la domesticité royale.

À nuit close, le maître arriva. Il arriva comme un voleur, selon l’expression de l’Évangile, qui ne fut jamais plus juste. Il grimpa le grand escalier des Tuileries, porté sur les bras de ses généraux, de ses anciens ministres, de tous les serviteurs passés et présents de sa fortune, sur le visage desquels on pouvait néanmoins lire autant d’anxiété que de joie.

À peine fut-il assis, qu’il entendit retentir à ses oreilles les mots de constitution, de liberté, etc. ; il avait lui-même entonné la première note dans ses proclamations. C’était d’ailleurs le mot d’ordre, la lubie du jour, le jargon de la circonstance. Ce fut pour lui une pilule fort amère, qu’il avala d’assez bonne grâce.

Durant le peu de jours que je passai à Paris, et dans le peu de salons bonapartistes que je n’avais jamais cessé de fréquenter, Dieu sait tout ce qu’il me fut donné de poignées de main, prodigué d’assurances et de protestations ; on se serait cru aux premiers jours de l’Assemblée constituante.

J’attachais à ces protestations sincères et frivoles toute l’importance qu’elles méritaient ; c’était autant de variations sur ce thème qui peint l’époque même : Comment ne serais-je pas libéral ? j’ai servi dans les mamelouks ; mais c’était autant de manifestations qui rendaient impossibles, du moins dans les premiers moments, le rétablissement du despotisme impérial, et préparaient la ruine prochaine du despote. C’était là mon espoir ; je m’en expliquai même ouvertement un soir, dans le salon de madame Gay, en présence des gens de lettres et des hommes publics qui concouraient, sous la première Restauration, à la rédaction du Nain jaune. J’avais vu naître ce journal satirique dans le sein de cette société. J’avais assisté, plus d’une fois, aux soirées où la rédaction s’en préparait. Je n’y étais pas tout à fait étranger, en ce sens que j’avais permis qu’on y insérât des plaisanteries et des anecdotes dont j’étais le narrateur un peu malévole. Je dis nettement à la réunion, dont les personnages principaux étaient les futurs rédacteurs de la Minerve : MM. Jouy, Jay, Étienne, etc., qu’à mon sens, tout espoir de fagoter l’empereur Napoléon en roi constitutionnel était une folie, et que tout espoir de l’empêcher de tenter de nouveau les aventures, et de ramener une seconde fois les étrangers à Paris, en était une autre ; qu’il n’y avait qu’une chose à faire, c’était de mettre à profit le coup de vent constitutionnel, pour organiser un gouvernement qui débarrassât la France de l’empereur, et prévînt une seconde invasion.

La branche aînée de la maison de Bourbon étant, non sans raison, tombée dans un grand décri, j’indiquai la branche cadette comme l’unique espoir des gens de bien et de bon sens. Ce n’était pas que je fusse initié à aucun complot ; ce n’était pas non plus que je fusse en rapport intime avec M. le duc d’Orléans. Je lui avais été présenté ; il m’avait accueilli avec bienveillance ; du reste, je le voyais rarement ; mais sa position l’indiquait naturellement dans les circonstances où nous nous trouvions ; je me rappelle même, en ce moment, que, deux ou trois jours avant l’arrivée de l’empereur, cherchant dans mon esprit quelque moyen de résistance, je me mis en route pour parler du duc d’Orléans à Carnot, que je ne connaissais pas et n’avais jamais vu. Je ne le trouvai point chez lui, et j’en restai là.

Je partis promptement de Paris pour les Ormes, craignant qu’il ne vînt en fantaisie aux manipulateurs de constitution de placer mon nom dans ce caput mortuum de la Chambre des pairs royale, dont on entendait faire l’embryon de la Chambre des pairs impériale. C’était une appréhension sans fondement ; j’appris même bientôt après que mon nom ayant été prononcé devant l’empereur, il n’y avait pas mordu. Je revins dès lors, et je trouvai Benjamin Constant conseiller d’État, en grâce auprès de l’empereur, en train de devenir sa nymphe Égérie et le Solon de la France.

Il avait quitté Paris à l’arrivée de l’empereur, et s’était réfugié à Angers, je crois, contre une proscription qu’il avait raison d’appréhender. Son article, inséré dans le Journal des Débats, était foudroyant. Depuis Tacite et Juvénal, jamais la tyrannie n’avait ainsi été dévouée à l’exécration publique.

Rassuré par ses amis, il revint. L’empereur, plus malin que lui, qui pourtant l’était beaucoup, voulut le voir. Il le vit, et Benjamin Constant sortit de l’entrevue aussi convaincu des bonnes intentions impériales qu’il pouvait l’être de quelque chose, ce qui, à la vérité, n’était pas beaucoup dire.

En entrant dans le grand appartement qu’il occupait dans la rue Saint-Honoré, je vis au pied de l’escalier une voiture de remise attelée, et dans l’antichambre, un habit de conseiller d’État, étalé sur un canapé. Dans le salon, Benjamin Constant était établi auprès de M. de Humboldt, ils s’endoctrinaient réciproquement ; j’ai lieu de croire que M. de Humboldt était pour quelque chose, voire même pour quelque chose de plus que quelque chose dans la conversion de son interlocuteur ; en tout cas, c’était lui qui riait dans sa barbe et qui se frottait les mains en sortant.

Benjamin Constant n’entra, vis-à-vis de moi, dans aucune explication. Je ne lui en demandai point. Nous prîmes l’un et l’autre la situation telle qu’elle était : je me bornai à lui dire, et bientôt à lui répéter qu’il y allait de son honneur de ne montrer aucune faiblesse à l’égard de l’empereur ; de ne fléchir sur aucun principe, et d’armer la France de toutes pièces contre le retour trop probable du despotisme. Il en convint, nous passâmes en revue les points essentiels, et nous ne fûmes en dissentiment que sur un seul : l’hérédité de la Chambre des pairs. Je soutenais qu’une Chambre des pairs héréditaire contre laquelle protesteraient, par leur absence ou par leur refus, tous les noms historiques de l’ancienne France, et beaucoup des noms de la France nouvelle, serait discréditée, de prime abord, et incapable de rien faire de bon ni d’utile. M. de Humboldt m’appuya. Nous cherchâmes d’autres combinaisons sans parvenir à nous accorder et je vis bien qu’au fond tout était déjà décidé.

Je rendrai, d’ailleurs, à Benjamin Constant cette justice, qu’il n’essaya pas d’exercer sur moi le genre de séduction qui ne lui réussit que trop sur un homme qui paraissait plus difficile à gagner, sur Sismondi, l’historien des républiques italiennes : esprit éclairé, libéral, honnête, désintéressé, et dont il fit, contre toute attente, un bonapartiste de circonstance.

Témoin de cette manœuvre à laquelle je ne pouvais rien, connaissant à peine Sismondi, n’ayant aucun droit de lui offrir mes conseils, je me rappelai par occasion ce qui m’avait été raconté d’une comédie ou proverbe, joué quelques années auparavant sur le théâtre de Coppet et dont le singulier sujet était la tentation dans le paradis terrestre. Benjamin Constant y figurait le tentateur et s’en acquittait, m’a-t-on dit, avec un art, une verve, un entrain plus dignes d’admiration que d’envie.

Quoi qu’il en soit, s’il réussit, le mal ne fut pas bien grand. Sismondi était étranger, membre du conseil représentatif de Genève, attaché à son pays ; lors même que son noble caractère ne l’en eût pas préservé, il était impossible de l’enrôler au service de l’Empire. Tout se réduisit, de sa part, à l’approbation des Cent-Jours, et c’était déjà beaucoup trop, à quelques articles insérés dans le Moniteur en défense de l’acte additionnel ; plutôt enfin à une manifestation contre les Bourbons et l’ancien régime qu’à tout autre chose.

Il parut enfin, cet acte additionnel ; il fut soumis, par oui et par non, à la sanction du peuple, et l’obtint aussi facilement que l’avaient obtenu ses devanciers et que l’obtiendront ses successeurs. Il fut en même temps accueilli avec une réprobation non moins universelle que les signatures dont il était revêtu. On ne fit aucune attention à ce qu’il pouvait renfermer de sage et de libéral. C’était une charte octroyée ; c’était une nouvelle édition, revue et corrigée, des constitutions de l’Empire. En fallait-il davantage pour défrayer les criailleries d’un public, hélas ! et d’un peuple qui ne se soucie point du fond des choses.

Pour ma part, je le pris au sérieux. J’y trouvai beaucoup de dispositions efficaces et sincères pénétré, dès cette époque, de l’idée que j’ai toujours conservée et suivie, à savoir qu’en politique il ne fallait pas rêver l’idéal, mais tendre au possible avec activité et persévérance, je pris sur-le-champ mon parti ; je laissai là Paris, les mécontents, les discussions, les tracasseries du moment, et j’allai m’établir d’abord à Broglie, puis à Évreux, pour travailler à me faire élire membre de la Chambre des représentants.

La ligne de conduite que je me proposais de suivre était droite et simple. Les deux Chambres, nommées sous l’Empire de l’acte additionnel devaient, à mon sens, s’emparer dès le début de cette œuvre, bonne au fond mais incomplète, profiter de l’embarras des circonstances pour faire acte de pouvoir, réformer ce qui devait l’être, et se préparer à la lutte contre l’empereur, s’il revenait victorieux de la coalition qui se préparait contre lui au dehors ; en même temps, ne lui rien refuser de ce qu’il jugerait nécessaire à la défense du pays, et ne prendre à son égard aucune initiative d’attaque personnelle.

En me portant pour candidat, sans faire étalage de mes principes et de mes intentions, je n’en fis pas non plus mystère. Ni les électeurs de Bernay, ni ceux d’Évreux, ne me trouvèrent assez bonapartiste. Les collèges électoraux de l’ancien Empire avaient été maintenus par l’acte additionnel ; je ne leur convins pas et je m’en affligeai sans m’en étonner. L’administration fut pour moi moins exclusive. Le préfet me seconda de son mieux : il est vrai que ce préfet était mon ancien camarade, Maurice Duval, dont j’aurai plus tard occasion de parler ; mais M. Quinette, que je n’avais jamais vu, M. Quinette, ancien régicide, alors commissaire impérial en mission extraordinaire, seconda les efforts du préfet, et, chargé de pourvoir aux vacances dans le conseil général du département, me nomma proprio motu, ce que j’acceptai fort à l’étourdie.

Je ne tardai pas, en effet, à me trouver placé dans un fâcheux dilemme. On me demanda le serment. Je n’avais pas alors sur le serment politique des idées très arrêtées ; je pensais, comme le disent et le pratiquent encore aujourd’hui bien des gens de bien, que le serment politique n’engage à rien de plus qu’à ne pas conspirer, à ne pas trahir, à n’entretenir aucune intelligence avec les ennemis de l’État. Sur ces trois points, j’étais fort tranquille ; néanmoins, dans la disposition d’esprit où je me trouvais, le serment me répugnait. Je ne répondis pas : j’essayai inutilement de m’en tirer par voie de prétérition ; mis enfin au pied du mur, je ne me décidai à franchir le pas qu’en imposant silence à ma conscience, et je reconnais aujourd’hui que ma conscience avait raison contre ma raison. Je reconnais aujourd’hui que prêter serment à tel gouvernement que ce soit, c’est épouser sa cause, espérer en lui, travailler à le maintenir, fut-ce même en lui résistant. De bonne foi, je n’en étais pas là vis-à-vis du gouvernement des Cent-Jours. C’est un acte de ma vie publique que je me reproche et auquel je ne puis songer sans un peu de confusion.

Je revins à Paris après ma déconvenue. Le baromètre était à la tempête. Plus d’espoir de paix ; je ne dis pas plus de chance, car, de chance, il n’y en avait jamais eu. L’Europe entière s’ébranlait pour fondre sur nous. Ce n’était pas le moment de s’éloigner.

J’assistai le 1er juin au champ de Mai ; il eut lieu au champ de Mars. J’y assistai de loin, n’ayant point goût à la cohue, moins encore à la parade. « Il y a, disait Chamfort, trois choses que je hais au propre et au figuré : le bruit, le vent et la fumée. » Je suis de l’avis de Chamfort.

Je vis passer l’escouade impériale, en grand habit de gala, plumets au vent, chapeaux retroussés, petits manteaux à l’espagnole, pantalons de satin blanc, souliers à bouffettes et le reste. Cette mascarade, aux approches d’une telle crise, lorsque la France était sur le point de se voir envahie et dépecée, du fait et pour les beaux yeux de ces beaux seigneurs, cette mascarade, dis-je, m’inspira autant d’indignation que de mépris.

Je vis passer la garde et quelques régiments de ligne l’air martial, la démarche fière, le front soucieux, comme gens prêts à jouer une partie à quitte ou double. En défilant devant l’empereur, leur regard brillait d’un feu ardent et sombre on croyait voir errer sur leurs lèvres Morituri te salu'tant, et les cris forcenés qu’on leur faisait pousser à commandement gâtaient l’impression sans la détruire.

Le discours de l’empereur eut de l’élévation, sans doute, de l’éclat, de la grandeur ; mais il sentait encore beaucoup trop le héros de théâtre, le parvenu à la gloire. Qu’avait-il besoin de se hisser sur des tréteaux pour parler de haut, et d’ouvrir une grande bouche, en rappelant de grandes choses ? Était-ce bien le moment d’ailleurs, lorsque la France, réduite par une première invasion à ses anciennes limites, se débattait sous le coup d’une autre et n’y semblait pouvoir échapper que par miracle ? Combien n’avait pas été plus digne d’admiration et de respect ce simple mot de Guillaume III, coupant les digues de la Hollande, en face des armées de Louis XIV, en face de Turenne, de Condé, de Vauban, et répondant à ceux qui se raillaient de ses préparatifs :

On peut toujours mourir dans le dernier fossé.

Guillaume III n’a conquis ni l’Italie ni l’Égypte ; il n’a gagné ni la bataille de Marengo ni celle d’Austerlitz ; mais il n’a pas livré deux fois son pays à l’étranger ; il n’a pas, trois fois en deux ans, sacrifié cinq cent mille hommes à son fol orgueil ; il serait mort dans le dernier fossé de Waterloo ; on ne l’aurait point vu, jouant le Thémistocle, mendier un asile à la cour du grand roi.

Durant les quelques terribles jours qui suivirent le champ de Mai et le départ de l’empereur, je ne quittai guère la Chambre des représentants. La Chambre des pairs ne comptait pas et n’attirait personne. Je ne fus pas témoin de l’esclandre qu’y fit le maréchal Ney en racontant, trop fidèlement, le désastre dont il fut pars magna, et qu’il paya bientôt de la vie ; mais je fus témoin des débuts de Manuel, et j’eus la fortune d’entendre Bertrand Barrère discuter gravement, à cent pas du lieu où siégeait la Convention nationale, sur les avantages et les dangers de l’hérédité de la pairie.

Presque au même moment, il se jouait à Saint-Denis une autre farce. Le digne émule de Barrère, l’ex-oratorien Fouché (de Nantes), autrement dit Son Excellence le duc d’Otrante, un monstre dégouttant, comme Barrère, plus que lui s’il se peut, de sang, de fiel et de fange, consommait sa dernière trahison, la moindre à coup sûr de ses peccadilles, en prêtant serment entre les mains du fils de Saint-Louis, du frère de Louis XVI, aux acclamations des bons royalistes.

Il avait pour patron dans cette expédition l’ancien évêque d’Autun, lequel, après avoir jeté successivement aux orties son froc, à la chute de la monarchie, sa toge à la chute du Directoire, et sa petite couronne de Bénévent à la chute de l’Empire, était redevenu tout bonnement le prince de Talleyrand, premier ministre du roi très chrétien.

Quelle figure faisait le roi très chrétien entre ces deux défroqués ? Je ne m’en fais guère idée ; mais ̃on m’a conté qu’en les voyant remonter ensemble en voiture, Pozzo di Borgo dit en riant à son voisin :

Je voudrais bien entendre ce que disent ces agneaux.

Blücher, entrant aux Tuileries avec ses Prussiens, en chassa la commission du gouvernement que Fouché présidait encore. Entrant au Luxembourg, il en chassa la Chambre des pairs, qui délibérait sous la direction de Cambacérès. M. Decazes, redevenu préfet de police, prit les clefs de la Chambre des représentants et laissa chaque membre se ̃casser le nez contre la grille. M. de la Fayette essaya de la forcer et de piquer d’honneur, à cet effet, un poste de garde nationale, mais ce fut en pure perte.

J’assistai, de compagnie avec M. d’Argenson, mais en simple spectateur, à ce 18 brumaire royal qui mettait fin, pour la seconde fois, au premier empire, en attendant que j’assistasse, en patient, au 18 brumaire impérial qui congédia la seconde République. Dans l’intervalle, les Tuileries, le Luxembourg, le palais Bourbon, avaient été deux fois emportés par le populaire. Je me sers du mot classique pour n’en pas employer un autre.

On a beaucoup déclamé, on a beaucoup plaisanté sur la Chambre des représentants. L’empereur lui-même ne s’en était pas fait faute en rappelant ces moines de Constantinople qui s’égosillaient sur la lumière du Thabor, pendant que le bélier de l’ennemi battait à la porte mais, en bonne foi, cette Chambre, que pouvait-elle faire ?

Elle trouvait à son arrivée la guerre flagrante et l’empereur partant pour l’armée, après avoir épuisé en dictateur toutes les ressources que lui pouvait offrir l’état du pays. Pouvait-elle honorablement présumer autre chose que le succès de la guerre, et dès lors ne devait-elle pas se préparer à tenir bon contre l’ascendant du despote victorieux ?

Supposez, d’ailleurs, qu’elle eût fait le contraire, supposez qu’elle se fût jetée dans les bras de l’empereur ou prosternée à ses pieds, cela l’eût-il rendu plus triomphant à Ligny et moins vaincu le lendemain ? Cela eût-il donné au maréchal Ney des yeux pour voir et des oreilles pour entendre au maréchal Grouchy ?

Et supposez qu’au retour précipité de l’empereur, la Chambre des représentants, au lieu de lui imposer l’abdication, l’eût remercié comme le sénat romain, après la déroute de Cannes, de n’avoir point désespéré de la patrie et lui eût voté d’enthousiasme la levée en masse de tous les Français, qu’en aurait-il fait ?

À cette nouvelle, ni Wellington ni Blücher n’auraient poussé leur pointe jusqu’à Paris ; ils auraient attendu trois ou quatre jours pour être rejoints par les 250 000 Russes et les 250 000 Autrichiens qui passaient le Rhin en ce moment même, et l’empereur se serait trouvé sous les murs de Paris avec les débris de Waterloo, en face de six ou sept cent mille étrangers victorieux. Aurait-il bravé l’assaut et mis le feu aux quatre coins de la capitale ? Nous savons, du reste, qu’il n’était pas plus Rostopchine qu’il n’était Guillaume III ; il aurait fait en 1815 ce qu’il avait fait en 1814.

Point de reproches donc, point de reproches mérités qu’on puisse adresser à la Chambre des représentants, quant au fond même des choses. Quant à l’attitude, sans doute, des sénateurs siégeant, délibérant sur leurs bancs en guise de chaises curules, à la barbe des barbares, elle était, en 1815, moins voisine du sublime que de son contraire, et moins encore une demi-douzaine de Brutus et de Gracchus, braillant et gesticulant comme au bon temps. Mais qu’y faire ? Le bon temps était passé de mode. Tous les temps en sont là, bons ou mauvais.

— Sire, disait à Louis XIV Vardes, revenant d’un long exil et voyant les habitués de l’Œil-de-bœuf se moquer de son costume tant soit peu suranné, quand on vit longtemps en disgrâce, on n’est pas seulement malheureux, on devient ridicule.

Ici commença ce qu’on nomme, non sans raison, la Terreur de 1815. Rien n’y manqua, en effet, pour rendre l’analogie complète, que la durée et la généralité ; ce qui, j’en conviens, est bien quelque chose.

Dès le 25 juin, c’est-à-dire dès la première nouvelle de la bataille de Waterloo, la populace de Marseille, je la nomme cette fois par son nom, se jeta sur les bonapartistes réels ou supposés, entre autres sur une petite colonie d’Égyptiens, vulgairement désignés sous le nom de mameloucks, et la mit en pièces. Dès le 15 juillet, Trestaillons, quatre Taillons, tous les Taillons du monde, à la tête de soi-disant volontaires royalistes, fondirent sur les protestants de Nîmes, et en firent un grand carnage. Le maréchal Brune fut massacré le 15 août à Avignon, le général Ramel fut massacré le 17 à Toulouse. Jusque-là, le gouvernement n’y était pour rien ; il se bornait déplorer timidement ce qu’il ne pouvait guère prévenir et ce qu’il n’osait guère réprimer ; mais presque en même temps commencèrent les réactions juridiques.

Labédoyère, arrêté à Paris le 2 août, fut condamné par un conseil de guerre et fusillé le 19. Il était, à coup sûr, très coupable devant la loi, et très insensé devant la raison ; mais comment ne pas le plaindre ? il n’avait fait que devancer d’un jour l’entraînement de ses frères d’armes. J’avais connu cet infortuné chez madame de Staël ; il avait longtemps, et durant le plus grand éclat de l’Empire, honoré l’exil de Coppet et fait partie de cette troupe d’élite qui y jouait sa sécurité, son avenir, peut-être sa liberté, en y jouant Phèdre, Alzire ou Mahomet.

Les frères Faucher, arrêtés le même jour que Labédoyère, furent condamnés par un conseil de guerre et fusillés le 27 août. On connaît leur sort et leur histoire. J’aimerais mieux avoir sur ma tête et sur mes mains le sang du maréchal Brune, lâchement assassiné à bout portant, que d’avoir trempé dans le jugement des frères Faucher.

M. de la Valette, arrêté le 16 août, fut condamné à mort le 20 novembre.

Le maréchal Ney, arrêté le 6 août, fut condamné à mort le 6 décembre. Je dirai quelques mots sur ces deux procès. Mais, comme ils eurent lieu l’un et l’autre en présence des Chambres, le premier sous leur influence, et le second par l’entremise de l’une d’elles, je dois m’arrêter, avant tout, sur les circonstances qui précédèrent et suivirent leur réunion.

Je passerai sur la rentrée du roi à Paris, l’occupation de la capitale, la spoliation du musée, la tentative de faire sauter le pont d’Iéna, les premières négociations qui préparèrent le traité du 20 novembre. Je suis resté parfaitement étranger à ces incidents, et ne les ai vus que de loin ; mais je rappellerai pour mémoire que, le 13 juillet, cinq jours après sa rentrée, le roi, par le conseil de son ministère Talleyrand-Fouché, frappa une série de coups d’État :

Il constitua, par ordonnance, un nouveau corps électoral, et le convoqua pour le 14 août ;

Il revisa et modifia provisoirement cinq articles de la Charte ;

Il raya de la Chambre des pairs tous ceux de ses membres qui avaient siégé dans la Chambre des pairs impériale, et les remplaça par une large fournée de bons royalistes ;

Il exila, par une ordonnance rendue le 24 juillet, trente-huit personnages, les uns fort connus, et les autres fort ignorés.

Il livra par la même ordonnance aux tribunaux militaires un nombre indéterminé de généraux engagés dans les événements du 20 mars.

Cette inauguration du nouveau règne, dans le but, nous disait-on, de fortifier le ministère Talleyrand-Fouché, notre unique garantie contre la réaction ultra-royaliste, me parut de mauvais aloi et de mauvais augure. C’était donner l’exemple de la violence à des gens qui s’y livraient volontiers de leur plein gré.

L’événement ne tarda pas à justifier ma prévoyance. Avant même que les élections fussent terminées, M. de Talleyrand avait déjà jeté son confrère à l’eau. On raconte que Carnot, porté sur la liste des bannis, ayant été trouver Fouché, lui dit avec une humeur bourrue :

Où veux-tu que j’aille, traître ?

Où tu voudras, imbécile ! lui répondit son ancien collègue du comité du salut public.

Le traître alla bientôt rejoindre l’imbécile. On lui proposa d’abord la mission des États-Unis, qu’il refusa ; puis il fut tout heureux et tout aise, comme le héron de la fable, de se contenter de celle de Dresde ; puis il sortit de France, à peu près déguisé, pour éviter qu’on ne lui jetât de la boue, à son passage dans certaines villes ; puis enfin il se retira à Grætz, où ce monstre vieux et hideux mourut bientôt après, dans les bras d’une jeune personne, belle et de grande maison, dont le royalisme s’était épris de lui, dans ce court intervalle de sottise ou la contre-révolution en raffolait, où M. le comte d’Artois et le duc de Wellington le portaient dans leurs bras, aux pieds goutteux de Louis XVIII.

Bientôt après vint le tour de M. de Talleyrand ; les élections terminées, il disparut devant l’ombre de la Chambre introuvable, qu’il avait trouvée et préparée de ses mains ; le 7 octobre, les deux Chambres, l’une toute nouvelle, l’autre ayant fait peau neuve, se réunirent pour voter, d’entrée de jeu et presque d’acclamation, une loi draconienne sur les écrits et les cris séditieux, une loi suspensive de la liberté individuelle, une loi qui rétablissait les cours prévôtales.

Tout ceci m’était odieux.

Je m’étais senti profondément humilié du traitement rébarbatif infligé à la Chambre dont je faisais partie. J’en avais vu sortir, à mon grand regret, la plupart des anciens sénateurs, avec lesquels j’avais fait campagne en 1814. Mon chagrin même en était venu à ce point, que je résolus de donner ma démission, et de me ranger ainsi volontairement parmi les éliminés. Le coup d’État royal ayant ouvert la Chambre des députés aux hommes de vingt-cinq ans, je comptais essayer de rentrer par cette voie dans les affaires. J’allai consulter, à ce sujet, celui de mes anciens collègues qui m’inspirait le plus de confiance par l’élévation de son caractère, sa raison et son expérience, M. de Pontécoulant. Il me détourna généreusement de cette pensée et me donna de bons conseils que je suivis à regret.

N’ayant pas encore tout à fait trente ans, j’en prenais prétexte pour négliger les séances de la Chambre des pairs ; mais je suivis assidument celles de l’autre Chambre, où tout ce que j’entendais nourrissait de plus en plus mon aversion pour le parti dominant. Je n’exagère rien en affirmant que les violences de ce parti, dans la Chambre et hors de la Chambre, à la tribune et dans les tribunes, portant habit ou portant jupon, rappelaient trait pour trait les plus mauvais jours de la Convention nationale. Ce fut surtout à l’issue du procès de M. de la Valette que la fureur, c’est le mot propre, fut portée à son comble, et l’on peut dire que ce procès fut un véritable bonheur, en ce sens que, n’ayant coûté la vie à personne, il éclaira tout le monde, et divisa en deux camps, d’une part les jacobins de la royauté, de l’autre les hommes honnêtes et sensés, quelle que fût leur origine et la nuance de leurs opinions. Je ne dirai rien du fond même de ce procès : jamais l’iniquité ne s’est montrée plus effrontée ; ni de la déposition de M. Ferrand je n’ai jamais pu, depuis, approcher de lui sans indignation et sans dégoût. Mais, je le déclare, rien ne peut donner l’idée de la joie que causa dans tout Paris l’évasion du condamné ; dans tout Paris s’entend, moins la cour et le faubourg Saint-Germain. Pour peu de chose, on aurait illuminé. Le matin, de bonne heure, je vis entrer chez moi M. de Montrond, qui me dit avec un sang-froid que lui seul savait garder en plaisantant :

— Habillez-vous ; préparez-vous ; armez-vous ; un grand forfait vient d’être commis ; M. de la Valette au mépris de toutes les lois divines et humaines, s’est échappé de sa prison dans une chaise à porteurs et le roi, à cette nouvelle, est monté, de son côté, dans une autre chaise à porteurs ; il le poursuit en toute hâte, mais on craint qu’il ne puisse l’atteindre ; les porteurs de M. de la Valette ont de l’avance et il n’est pas si gros que le roi.

J’étais plutôt tenté de lui sauter au cou que de rire. M. Bresson fit, sans doute, un grand acte de générosité et de courage en recevant le proscrit dans son appartement, dans le propre hôtel des affaires étrangères ; il brava la terreur blanche, comme il avait bravé la terreur rouge au procès de Louis XVI ; mais j’oserais presque affirmer qu’en quelque maison que le proscrit se fût présenté, il eût été le bienvenu.

L’évasion avait été conduite avec beaucoup de prudence et de résolution. L’un de ceux qui y joua le plus gros jeu m’était bien connu et n’a pas obtenu, en cela, la part de célébrité qu’il mérite. Ce fut un jeune homme, M. de Chassenon, qui recueillit M. de la Valette dans un cabriolet où il l’attendait à cinquante pas de la Conciergerie, tandis que mademoiselle de la Valette restait dans la chaise à porteurs. Ce fut lui qui, conduisant lui-même le cabriolet, déconcerta par mille détours la meute des poursuivants. Il disait à M. de la Valette :

J’ai ici quatre pistolets à deux coups, chargés chacun de deux balles. S’ils nous atteignent servez vous-en.

À Dieu ne plaise ! reprit celui-ci.

Vous seriez perdu comme moi ! Alors, ajouta Chassenon en fouettant son cheval, c’est moi qui vous donnerai l’exemple.

Et il l’aurait fait comme il le disait, car c’était un homme plein d’honneur et de courage, bien que sa tête fût mal réglée.

Esprit de Chassenon était fils d’un président au parlement de Bretagne, et frère de M. de Curzay, préfet de Nantes, et l’un des défenseurs de la Restauration dans la crise de 1830. Je l’avais connu dès ma jeunesse ; il venait souvent aux Ormes ; son père vivait près de Poitiers, dans une fort belle maison, entourée d’un grand jardin, orné lui-même de statues. Un jour que je m’y promenais avec lui, il me montra la statue connue sous le nom du Rémouleur, et me l’expliqua en ces termes :

« C’était un esclave ; en aiguisant son couteau, il entendit le complot formé pas les fils de Brutus en faveur de Tarquin, et il en parla à Porcie, femme de Brutus et lui remit le couteau ; celle-ci s’en donna un grand coup dans la cuisse, et le tendit à son mari, en lui disant : Pœte, non dolet. »

Naturellement le fils d’un tel père n’avait pas été trop bien élevé ; mais, sans être à ce point d’érudition, il ne manquait pas de bonne opinion de lui-même. À peine majeur, il avait mangé follement tout son petit bien, et, devenu auditeur comme moi, je l’avais rencontré une première fois, intendant à Fiume, où il s’était fait une sotte querelle avec le général Bachelet ; puis une seconde fois en Pologne, où il s’était fait une querelle encore plus sotte, laquelle lui valut un coup de pistolet dont il n’a jamais bien guéri. Je l’avais perdu de vue, lorsque j’appris la part qu’il avait prise à l’évasion de M. de la Valette. Nous le retrouverons une fois ou deux dans le cours de ce récit.

Tandis que le condamné de la cour d’assises narguait ainsi, non pas la justice, à coup sûr, mais l’iniquité même dans son propre palais, le procès du maréchal Ney, déjà commencé, marchait d’incident en incident.

Le maréchal avait comparu, le 9 novembre, devant un conseil de guerre composé de maréchaux et de généraux dont la plupart avaient, comme lui, pris parti pour l’usurpateur relaps et certainement auraient épargné sa vie. Il avait récusé ce conseil, pour se livrer à la Chambre des pairs, où il ne comptait guère que des ennemis. Comment ses avocats, les deux Berryer, père et fils, comment Dupin lui laissèrent, ou lui firent commettre cette faute capitale, — capitale, c’est le mot propre, – je n’ai jamais pu le comprendre.

On sait que, le 11 novembre, c’est-à-dire le lendemain du jour où le conseil se fut déclaré incompétent, M. de Richelieu, le successeur de M. de Talleyrand, s’en vint à la Chambre des pairs, comme un furieux, tenant en main un discours écrit tout entier par M. Lainé, et demandant justice au nom de l’Europe, sommant, en quelque sorte, la Chambre d’expédier le maréchal Ney, comme s’il s’agissait d’un simple projet de loi.

On sait que la Chambre, toute mutilée qu’elle fût, toute rembourrée qu’elle fût d’excellents royalistes, entendit ce discours avec une telle indignation, que, le lendemain 12, M. de Richelieu en fit amende honorable ; rien ne peut mieux témoigner de l’état des esprits, à la cour, qu’une telle équipée de la part de deux hommes, sages, modérés et humains.

La Chambre des pairs, ayant décidé qu’elle se constituerait régulièrement en cour de justice pour prononcer sur le sort du maréchal Ney, poussa le respect des formes jusqu’à ce point de s’imposer toute la série des conditions prescrites par notre Code d’instruction criminelle ; elle procéda, par commissaires à l’instruction, statua par arrêt sur la mise en accusation, et fixa le 21 novembre pour l’ouverture des débats. Jusque-là, je n’avais point à m’en préoccuper ; huit jours me séparaient encore de l’époque où j’aurais voix délibérative mais l’audience du 21 novembre, ayant été, sur la demande du maréchal, remise au 4 décembre, il se trouva que j’atteignais l’époque fatale.

Que faire ?

Je pouvais éviter de prendre part au jugement. J’en avais plus qu’un prétexte. Il est de règle en justice, qu’un juge ne doit pas siéger dans une affaire déjà commencée. Mais il me répugnait de m’abriter sous ce prétexte, et je pris mon parti sans en parler à personne.

Le 4 décembre, je pris séance. J’entrai, à onze heures du matin, dans la chambre du conseil, déjà réunie. La chambre du conseil, c’est-à-dire le lieu où la Chambre délibérait, hors la présence du public ; c’était la galerie de tableaux. Je vois encore d’ici la position de chacun des membres à moi connus, et la place que je pris moi-même au dernier banc. Chose inconcevable si j’en étais requis, je prêterais serment en justice que le sujet de la délibération, c’était la question de savoir si l’on permettrait au maréchal Ney de plaider la capitulation de Paris. On sait que ce fut le tort, le grand tort, je dirai presque le crime de la Chambre des pairs, d’avoir, en ceci, fermé la bouche à l’accusé. J’entends M. Mole parler dans un sens, Lanjuinais et Porcher de Richebourg, en sens opposé ; cette séance a fait époque dans ma vie ; elle a fait époque dans la carrière et la destinée de la Chambre des pairs. Comment se peut-il que je me trompe ? Il le faut bien, néanmoins, puisque le procès-verbal, place cette séance non pour le premier, mais pour le dernier jour du procès, à l’issue des plaidoiries ; mais tout en reconnaissant mon erreur, c’est ma raison qui se soumet ; ma mémoire reste intraitable et, je le répète, si je ne consultais qu’elle, je prêterais serment contre le procès-verbal. Cela fait trembler pour la justice humaine. À quoi tiennent ses décisions et le sort des accusés ?

Je n’entrerai dans aucun détail sur la partie publique du procès. Tous les historiens en ont rendu compte ; le Moniteur est dans toutes les bibliothèques. Dès le premier jour, m’entretenant avec Lanjuinais, qui siégeait à côté de moi, il m’invita à venir le soir chez lui, pour causer avec quelques collègues de l’état de l’affaire et de la conduite à tenir. J’acceptai avec empressement. La réunion ne fut pas nombreuse, car elle se réduisit au maître du logis, à M. Porcher de Richebourg et à moi ; les autres, s’il y en avait eu d’autres, s’étant apparemment ravisés.

Nous nous mîmes promptement d’accord sur le résultat définitif. La condamnation étant certaine, nous convînmes de voter pour toute peine inférieure à la peine capitale, qui aurait chance de réunir le plus grand nombre de voix ; la déportation, qu’il devenait facile de commuer promptement en simple exil, nous parut la plus appropriée à la personne et aux circonstances.

Mais nous ne parvînmes point à nous entendre sur le sens et le tour qu’il convenait de donner à notre vote, sur le choix et l’explication des motifs.

Lanjuinàis soutint qu’il fallait se retrancher derrière la capitulation de Paris, dont la Chambre n’avait pas permis la discussion aux défenseurs, mais ne pouvait interdire l’examen aux juges.

Nous lui répondions que la capitulation de Paris ne couvrait pas le maréchal dans l’intention des signataires, lesquels d’ailleurs n’avaient pas qualité pour engager Louis XVIII, à l’égard de ses propres sujets, ce qui était vrai, à la rigueur. Lanjuinais se défendait mal ; s’il nous eût dit simplement qu’en matière criminelle, il suffisait qu’un moyen de droit pût être allégué selon sa lettre, et quelle que fût sa valeur morale, pour profiter à l’accusé ; qu’en cette matière, il fallait toujours appliquer la maxime Favores ampliandi, odia restringenda, il nous aurait persuadés.

Porcher insistait pour qu’on se bornât à faire valoir, en avouant le crime, la gloire du maréchal, et les grands services qu’il avait rendus à l’État. Cela aussi pouvait très bien se soutenir.

Quant à moi, j’avais un système que je tiens encore pour valable, mais qui n’était guère propre, j’en conviens aujourd’hui, à gagner des voix au pauvre accusé.

Je pensais, je pense encore, qu’un gouvernement, quand il est debout, et tant qu’il est debout, a le droit d’appeler à sa défense les lois, la force publique, les tribunaux, l’échafaud même dans les cas extrêmes ; que, s’il succombe, c’est à l’histoire, à l’histoire seule qu’il appartient de prononcer entre les vaincus et les vainqueurs ; de dire de quel côté étaient le bon droit, la justice, le véritable et légitime intérêt du pays ; si les vainqueurs ont été des rebelles ou des libérateurs. Je pensais, je pense encore, que, si le cours du temps, ou le concours des événements remet sur pied le gouvernement renversé, celui-ci n’a plus aucun droit de revenir sur le passé, de rechercher ses anciens adversaires pour des faits antérieurs à son rétablissement. Frapper en pareil cas, ce n’est plus se défendre, c’est se venger et choisir ses victimes, en raison, non du crime même, mais de telle ou telle circonstance ; c’est faire pis que décimer, car, au moins, le sort étant aveugle est impartial.

Je le répète, cet ordre d’idées me paraît vrai encore aujourd’hui ; mais le moyen de le faire accueillir ou simplement comprendre par une Assemblée tout animée de passions et de ressentiments ? Je ne parvins pas même à le faire approuver par mes interlocuteurs bénévoles.

Nous nous séparâmes, en restant chacun de notre avis, mais, dès le lendemain, le chancelier sembla prendre à tâche de me placer nez à nez, pour ainsi dire, en face de ma propre sottise.

Au lieu de poser la question comme il est de règle, c’est-à-dire complexe, embrassant d’ensemble le fait et le droit, au lieu de dire : « Le maréchal est-il coupable de haute trahison ? » le chancelier décomposa l’accusation ; il posa d’abord la question de fait :

– Le maréchal a-t-il lu aux troupes la proclamation ci-jointe ?

À quoi force était bien de répondre oui, puisque le maréchal en convenait ; puis il posa la question de droit :

– Ce faisant, le maréchal a-t-il commis le crime de haute trahison ?

La question n’était embarrassante que pour moi. Lanjuinais s’en tira en disant oui, puis ajoutant que le crime était couvert, à ses yeux, par la capitulation de Paris. Porcher s’en tira en disant oui, et réservant son appel à la générosité de la Chambre pour le vote sur la peine, qui devait naturellement succéder au vote sur la culpabilité. Moi, j’étais au pied du mur ; je n’avais à mon service ni réponse évasive ni expédient dilatoire. Durant tout le court de l’appel nominal, qui fut long, car je venais un des derniers, j’étais perplexe et intimidé : on l’eût été à moins ; c’était la première fois que j’entrais en scène et prenais la parole, et j’allais débuter par casser les vitres.

Le moment venu, je me levai, et, pour ne pas être tenté de faiblesse, en me perdant dans mes raisonnements, je répondis sur-le-champ non à la question. Ce non, répété de bouche en bouche, devint l’objet d’un chuchotement général qui me permit de donner mes raisons sans être interrompu, n’étant guère écouté.

– Point de crime, dis-je (si ce ne sont mes paroles expresses, c’en est le sens), point de crime sans une intention criminelle ; point de trahison sans préméditation ; on ne trahit pas de premier mouvement. Je ne vois, dans les faits très justement reprochés au maréchal Ney, ni préméditation, ni dessein de trahir. Il est parti, très sincèrement résolu de rester fidèle ; il a persisté jusqu’au dernier moment. Au dernier moment, il a cédé à l’entraînement qui lui paraissait général, et qui ne l’était que trop en effet. C’est une faiblesse que l’histoire qualifiera sévèrement, mais qui ne tombe point, dans le cas présent, sous les définitions de la loi. Il est, d’ailleurs, des événements qui, par leur nature et leur portée, dépassent la justice humaine, tout en restant très coupables devant Dieu et devant les hommes.

Je dois ce témoignage à la Chambre, que la témérité, je dirai presque, vu le temps et les circonstances, le scandale de mon premier vote, n’excita ni exclamation ni murmure et qu’à l’issue de la séance personne ne s’éloigna de moi et ne me fit plus fraîche mine que de coutume. Nous vivions cependant, et, en ce moment, nous délibérions sous une atmosphère d’intimidation dont le poids était étouffant. Je n’en veux citer qu’un exemple.

Parmi les anciens sénateurs conservés dans la nouvelle Chambre des pairs, se trouvait un petit général Gouvion, qui n’était pas, je crois, parent du maréchal. Je l’avais connu à Anvers, où il commandait, à l’époque où M. d’Argenson y résidait comme préfet, et je causais quelquefois avec lui.

Quelque temps avant l’ouverture de la séance, je voyais ce petit homme aller, venir, s’asseoir, se lever, comme une âme en peine. À la fin, il s’approcha de moi, et me demanda ce que je comptais faire, c’est-à-dire comment je me proposais de voter. Je le lui expliquai il n’y comprit rien, à coup sûr, mais il me dit simplement :

– Je ferai comme vous.

– Fort bien, repris-je ; alors asseyez-vous à côté de moi ; nous nous encouragerons mutuellement.

Il s’assit à côté de moi puis, quand vint le moment de voter sur la culpabilité, il dit oui, comme tous ceux qui l’avaient précédé et, quand vint le moment de voter sur la peine, il dit La mort ! comme tous ceux qui l’avaient précédé.

Pauvre homme il lui arrivait précisément ce qui était arrivé au maréchal Ney, sur la place de Lons-le-Saulnier.

J’ai depuis assisté, voire même pris part à une autre séance de la Chambre des pairs, pour le moins aussi solennelle, celle qui prononça sur le sort des ministres de Charles X. Nous étions en pleine émeute ; la ville retentissait de la marche des trains d’artillerie et fourmillait de patrouilles ; nous entendions tout autour de nous la fusillade ; elle se rapprochait d’instant en instant ; nous n’avions pour toute sauvegarde qu’une garde nationale qui faisait chorus avec l’émeute, et nous chargeait d’imprécations. Je ne crains pas de l’affirmer, néanmoins l’oppression morale était beaucoup moindre qu’en 1815 ; si elle eût été la même, je ne sais trop ce qui serait arrivé des ministres de Charles X.

L’arrêt rendu, il fallut le signer. Plusieurs pairs qui s’étaient abstenus, c’est-à-dire qui avaient refusé de voter, refusèrent de signer. En cela, ils étaient conséquents sans doute ; mais pensaient-ils à autre chose qu’à eux-mêmes, à dégager leur propre responsabilité ? Je le laisse à juger.

Quant à moi, je n’hésitai pas. J’avais pris part au jugement et voté librement sur la culpabilité, sur la peine, sur tous les incidents du procès. Mon avis n’avait point prévalu mais cela ne me dispensait pas de poursuivre régulièrement et jusqu’au bout mon rôle de juge. Je signai. Où en serait la justice, si la minorité ne se soumettait pas à la majorité ?

On a dit et répété dans le temps, que, le jugement rendu, les pairs s’étaient mis à table, et que la séance s’était terminée par un bon souper, voire même par une sorte d’orgie. Il a paru des gravures clandestines, circulant sous le manteau, où nous étions représentés le verre en main, à peu près comme l’enfant prodigue dans les gravures de la Bible de Royaumont.

C’est une insigne calomnie.

Il n’y eut ni souper ni rien de pareil.

La séance ayant commencé à dix heures du matin et fini après minuit, M. de Sémonville avait fait dresser un buffet dans un cabinet : dans les intervalles de repos, chacun y pouvait venir demander soit un bouillon, soit un peu de pain, soit quelques rafraîchissements. Personne ne se mit à table, personne ne causait avec personne.

Je rentrai chez moi fort tard ; je demeurais alors dans la rue Le Peletier, près du boulevard. Ne pouvant dormir, j’ouvris ma fenêtre au point du jour ; je vis passer un bataillon anglais, marchant le pas, tambour battant, musique en tête.

C’était au moment même où le corps du maréchal Ney, que le fer et le feu de l’ennemi avaient toujours respecté, tombait percé de douze balles françaises.

Le général de ces Anglais, le vrai commandant de Paris à cette époque funèbre, aurait pu d’un mot prévenir ce funèbre holocauste. Il eût mieux valu pour sa gloire faire violence au texte de la capitulation qu’à la conscience de Louis XVIII en lui imposant pour ministre un régicide terroriste.

Après le procès du maréchal Ney vint la loi d’amnistie. Comme à peu près toutes les lois de cette espèce, elle était tellement chargée d’exceptions qu’elle avait plutôt l’air d’une table de proscription que de toute autre chose. Ce n’était rien, néanmoins, auprès des propositions nées du sein de la Chambre, et qui durent céder la place. La défense de cette loi fit quelque honneur au ministère son succès sur presque tous les points, un seul excepté, affermit le parti modéré et lui rallia les incertains.

Je suivis assidûment les débats de la Chambre des députés, et je me préparai à combler la mesure de mes crimes, aux yeux du parti dominant, en combattant la loi comme inconstitutionnelle, arbitraire, et dépourvue de tout principe de droit, de justice et de raison.

La Chambre des pairs, en tant que cela dépendit d’elle, m’en épargna le souci et l’odieux. Elle décida, par amour pour la paix, qu’elle ne discuterait point, et vota la loi, sans rapport, sans débat, sans l’ombre même et le simulacre d’un examen.

Je fis imprimer le discours que j’avais préparé ; je le fis distribuer, malgré les instances du préfet de police, M. Anglès, et je l’envoyai à madame de Staël.

Ce discours ne valait rien et n’aurait produit aucun bon effet. Le fond des idées, sans doute, était honnête et sensé ; mais le style était obscur, pédantesque et souvent incorrect. Madame de Staël, en me le renvoyant, me déclara qu’elle n’y avait rien compris ; l’épreuve était soulignée de page en page, et de ligne en ligne. On peut encore la retrouver dans ma bibliothèque.

L’affaire des deux millions de madame de Staël, que nous suivions, son fils et moi, auprès du gouvernement, étant réglée, et ma présence à Paris, novice que j’étais, et dans la position que je m’étais faite, ne pouvant exercer en rien une influence salutaire, je partis pour l’Italie, où m’appelaient les intérêts les plus chers et les plus pressants.


III


1816


Aux approches de la mauvaise saison, madame de Staël avait quitté Coppet. Traversant rapidement le Piémont, les Légations, la Toscane, elle était venue s’établir à Pise, avec sa fille et M. Rocca, dont la santé déclinait de plus en plus. M. Schlegel l’accompagnait.

Nous partîmes pour Pise, Auguste de Staël et moi, vers les premiers jours de janvier 1816. J’emmenais avec moi mon frère René d’Argenson, dont la santé, moins menacée que celle de M. Rocca, donnait cependant à ses parents des inquiétudes réelles qui se sont heureusement dissipées.

Nous traversâmes, à grand’peine, le Jura encombré de neige, et nous arrivâmes à Coppet le surlendemain de notre départ, vers le milieu de la nuit.

Mon contrat de mariage fut dressé par le notaire du lieu, M. Bory, et, tandis qu’il y procédait, je fis mon début à Genève, et j’y fus présenté à tout ce qui formait alors l’honneur et l’éclat de cette glorieuse petite République.

Je connaissais déjà M. Sismondi ; je l’avais souvent rencontré à Paris ; je connaissais M. Pictet Diodati, membre du Corps législatif en France, et qui passait pour avoir hésité quelque temps dans le choix entre ses deux patries.

Madame Rilliet Huber me reçut avec empressement. C’était l’amie d’enfance de madame de Staël, et sa maison, tant qu’elle a vécu, n’a jamais cessé d’être la nôtre.

Je fis connaissance avec Frédéric de Chateauvieux, avec le professeur Pictet et M. Vernet, son gendre, M. Dumont, l’ami de Mirabeau, M. Bellot, l’ami de M. Dumont, et plusieurs autres personnages distingués dont j’aurai, plus tard et souvent, l’occasion de parler.

Je ne passai que deux ou trois jours à Coppet, et, pendant ces deux ou trois jours, je n’allai que deux fois à Genève ; mais ce fut assez, disposé comme je l’étais, pour m’y attacher sincèrement. M. Sismondi et M. de Chateauvieux furent les témoins qui signèrent au contrat. M. le professeur Pictet s’empara de moi avec une bonté parfaite ; il me conduisit partout, à la bibliothèque, à l’église de Saint-Pierre, dans tous les quartiers de cette ville riche en souvenirs de toute espèce.

Dès que tout fut réglé, nous partîmes.

M. Sismondi nous accompagnait. Il se rendait à Pescia en Toscane, où résidait sa mère. Il y devait trouver mesdemoiselles Allen, belles-sœurs de sir James Mackintosh. Il devait épouser l’aînée.

Nous passâmes rapidement mais péniblement le mont Cenis ; entrés en Toscane par Parme et Bologne, nous ne fîmes que traverser Florence.

Arrivés à Pise, et le contrat signé, il se passa quelques jours avant que les formalités relatives aux dispenses fussent remplies à Rome, quelque diligence qu’y mît M. de Latour-Maubourg à qui la direction de l’ambassade était alors confiée.

Mon mariage fut enfin célébré, le 15 février, à Livourne, et à Pise, le 20 du même mois.

Il fut célébré à Livourne devant le consul de France, M. Miège, que j’avais connu à Varsovie, où il était attaché à la légation de M. Bignon. Il a depuis rempli les fonctions de consul à Malte, et nous lui devons une histoire de l’Ordre de Malte qui n’est ni sans mérite ni sans intérêt.

Le service catholique fut fait par un prêtre délégué à cet effet par le curé de la paroisse, et le service protestant par un ecclésiastique irlandais appartenant au culte anglican, nommé de Lacy. Il donna à mademoiselle de Staël une petite Bible anglaise que je conserve et conserverai, s’il plaît à Dieu, toute ma vie, comme l’inestimable relique de ce qui n’est plus ici-bas.

Pise, 20 février — midi – Casa Roncioni !

Je n’ai pas le courage d’ajouter un mot à ce peu de mots tracés sur cette Bible par une autre main que la mienne.

Nous eûmes pour témoin un Anglais très connu dans son pays, à cette époque, sous le nom familier de Bob Smith, autrement dit Robert Smith, le frère de Sydney Smith, très connu lui-même par ses travaux dans la Revue d’Édimbourg, par sa verve enjouée et sarcastique, par une foule de pamphlets enfin que Swift aurait enviés.

Robert Smith était un homme excellent dans tous les sens que ce mot comporte, un véritable Anglais, moins les défauts du caractère national ; d’un esprit étendu, solide, cultivé ; d’une amabilité douce, facile et toujours à l’œuvre. Il inspirait un profond intérêt par ses rares qualités et plus encore, s’il est possible, par le malheur dont ses traits portaient l’empreinte. Il était venu s’établir à Pise pour disputer, s’il se pouvait, à la mort, la dernière de ses filles, la seule qui lui restât il la voyait dépérir rapidement, sans espoir, sans illusion. Le coup lui était d’autant plus sensible qu’il avait cherché de bonne heure, dans l’existence domestique, le refuge et la consolation des disgrâces de sa vie publique.

Il avait été le condisciple de M. Canning, dont il était resté l’ami de cœur. Durant le cours de leurs études, de leurs débuts de jeunesse, il était reconnu d’un commun aveu le supérieur de celui qui n’en reconnaissait point d’autres ; il le surpassait en éloquence comme en tout le reste, et, lorsque, à peine majeur, il entra au parlement, il était attendu comme un astre nouveau qui devait faire pâlir tous les autres. Cette attente lui fut fatale : il se leva, prit la parole, se troubla, se rassit et depuis il est resté cloué sur son siège.

Il m’a raconté lui-même cette triste scène, les larmes aux yeux, le sourire sur les lèvres, avec une simplicité charmante, pour me servir de leçon et m’exhorter à surmonter la timidité qui, disait-il, n’est que vanité.

En Angleterre, on ne se relève guère d’un semblable échec. Robert Smith, à la sollicitation de ses amis (il en avait beaucoup et des meilleurs), essaya plus d’une fois de la vie publique en dehors du parlement ; il s’en dégoûta ou s’en découragea de bonne heure ; ses infortunes domestiques achevèrent d’empoisonner son existence : je n’ai jamais connu d’homme plus digne d’être plaint, aimé et honoré.

On voyait encore à Pise, cet hospice des maladies de poitrine, d’autres figures anglaises se promenant mélancoliquement Lungarno ; entre autres lady Bute, qui traversait régulièrement chaque année l’Italie à cheval, en tête de toute une cavalcade d’enfants et de serviteurs où brillait, dans toute la splendeur de la jeunesse et de la beauté, sa fille, connue depuis sous le nom de lady Sandon.

Ces Anglais, de toute condition et de caractères divers, formaient en partie, et en très grande partie, la société de madame de Staël ; mais elle recevait également avec une curiosité empressée l’élite de la société de Pise et les professeurs de l’Université.

J’ai honte et j’ai regret de ne pouvoir nommer ici les personnes qui composaient l’élite de la société de Pise. Ma mémoire, ordinairement fidèle, me trahit sur ce point ; mais mon impression générale est restée très favorable ; il est vrai que j’avais à cette époque une excellente raison pour tout voir en beau. Mon impression générale, c’est que les hommes, dans cette société, étaient plus sérieux et les femmes plus distinguées que les uns et les autres ne m’ont paru depuis dans les deux villes d’Italie que j’ai habitées, Florence et Naples.

J’ai conservé également un bon souvenir des membres de l’Université ; c’étaient des hommes instruits, modestes, réservés, ce qui est rare en Italie ; le plus aimable et le plus connu était Rosini, l’auteur de la Monaco, di Monza.

Durant le temps que nous passâmes à Pise, nous fîmes une excursion à Pescia et à Lucques.

Nous retrouvâmes à Pescia, M. Sismondi, près de sa mère, qui s’y trouvait fixée depuis plusieurs années, ayant marié sa fille à l’un des principaux habitants de cette petite ville. La mère de M. Sismondi était digne d’un tel fils grave, austère et sereine, c’était une véritable matrone d’une République fondée par Calvin. Je m’entretins longtemps avec elle et son fils de l’avenir littéraire de celui-ci. Il venait de terminer la partie purement historique de son ouvrage sur les Républiques italiennes, et se proposait d’en rester là quant à cet ouvrage. J’insistai près de lui pour le déterminer à résumer dans un dernier volume l’histoire si variée, et par là même si confuse, de tant de petits États d’origines et de fortunes diverses, et à faire ressortir le lien d’unité qui réside au fond de leurs vicissitudes successives. Il y consentit, et ce fut un premier pas de fait. Nous examinâmes ensuite quel autre ouvrage devait succéder à celui-là, et remplir, en quelque sorte, l’autre moitié de la vie de son auteur. Il pensait un peu vaguement à l’histoire de France. Je saisis avec empressement cette idée, et nous examinâmes, dans de longues conversations, sous quel point de vue il serait bon et utile de l’envisager. De là est sorti le titre même de l’ouvrage : Histoire des Français ; et ce titre est la réponse même à la question que nous agitions. L’histoire de France n’avait guère été, de tous temps, que l’histoire des rois de France, de leurs principaux serviteurs et de leurs faits et gestes. Le moment était venu d’écrire l’histoire de la nation elle-même, de sa vraie origine, des développements de sa civilisation intérieure, de sa formation graduelle. C’est sur ce plan et dans ce but qu’a été conçue la grande histoire de Sismondi, histoire qu’il a conduite jusqu’au trentième volume et jusqu’au règne de Louis XV.

L’ouvrage, sans être à coup sûr exempt de reproches, est d’un mérite réel et considérable ; l’érudition en est saine, exacte et variée ; c’est un travail consciencieux ; je dis consciencieux plutôt que vrai ; car les premières parties se ressentent trop de l’animadversion qu’inspirait à l’auteur la maison de Bourbon et de l’indignation qu’excitait en lui l’état de la France, durant les premiers temps de la Restauration. Les Mérovingiens et les Carlovingiens en ont pâti plus que de raison ; et nous lui disions souvent, en plaisantant, qu’il punissait les enfants sur les pères jusqu’à la vingtième génération ; mais l’ouvrage et l’auteur ont beaucoup acquis avec les années : dans les derniers temps de sa vie, l’esprit de l’auteur était devenu plus impartial, plus étendu, plus modéré ; les derniers volumes de l’Histoire des Français sont bien meilleurs que les premiers, et le siècle de Louis XIV me paraît presque irréprochable. C’est dommage que le style en soit toujours un peu terne, un peu incorrect, un peu style réfugié, pour me servir de l’expression technique.

De Pescia, nous allâmes à Lucques, où nous ne passâmes que quelques heures. C’est une petite ville qui n’offrait alors et probablement n’offre encore aujourd’hui rien de curieux que l’empreinte gardée du régime impérial comme le sable garde l’empreinte du pied. La princesse Élisa, autrement dit madame Bacciochi, l’avait modelée sur le Saint-Cloud ou le Compiègne de son frère, et telle elle l’avait laissée, telle nous la retrouvâmes en 1816, telle je l’ai retrouvée depuis en 1840. Nous trouvâmes à Lucques plusieurs personnes dignes de figurer sur un théâtre plus élevé j’ai regret de ne pas me rappeler leurs noms.

Revenue à Pise, madame de Staël finit par s’y ennuyer un peu, et, dès le premier souffle du printemps, elle transféra son établissement à Florence.

La société était aussi brillante à Florence qu’elle était triste et sévère à Pise. Là, comme dans toutes les capitales petites ou grandes, le mouvement social, si l’on ose ainsi parler, se partageait entre les étrangers et les indigènes. Les étrangers, les Anglais surtout, à qui le continent avait été si longtemps interdit, foisonnaient en Italie. Lord Burgersh, aujourd’hui lord Westmoreland, représentait son pays auprès du grand duc de Florence. Il était bon homme et bon musicien plus que toute autre chose. Lady Burgersh était jeune, aimable et bienveillante ; elle tenait un assez grand état de maison. La légation d’Autriche venait après la légation d’Angleterre. M. et madame d’Appony préludaient au rôle qu’ils ont joué si longtemps en France. Ils étaient l’un et l’autre diplomates de profession, c’est-à-dire à peu près étrangers à tout ce qui n’était pas formalité et convention.

La légation de France comptait pour si peu, que je ne me rappelle même pas quel en était le titulaire. Je ne me souviens pas non plus du nom que portait le ministre de Russie, si tant est qu’il y eût un ministre de Russie. De Russes, il n’en manquait pas.

La société indigène se réunissait le matin, en petit comité, chez la comtesse d’Albany, et le soir était consacré aux réunions nombreuses, bals, concerts, raouts, etc.

La comtesse d’Albany, née comtesse de Stolberg, veuve du dernier des Stuarts, veuve d’Alfieri, sans l’avoir jamais épousé, liée, je ne sais jusqu’à quel degré, avec un peintre français nommé Fabre, était, malgré sa haute naissance, ses hautes alliances et ses illustres amitiés, une bonne femme assez commune, ou, pour mieux dire, une véritable commère.

Chaque jour, entre deux et trois heures de l’après-midi, elle tenait boutique de caquets et de médisances. Chaque membre du petit club y apportait le tribut des petites nouvelles de la veille, en les assaisonnant de ses petits commentaires.

N’était pas admis qui voulait dans ce cénacle. Madame de Staël le fut par exception, et moi par contre-coup ; mais je n’en abusai pas : à la première fois, je me le tins pour dit. La médisance m’a toujours paru la plus puérile et la plus sotte chose du monde.

Les soirées étaient vives, gaies, animées sous toutes les formes. J’ai oublié le nom des beautés florentines qui en faisaient l’ornement. Je ne me souviens guère que des Italiennes que j’ai revues depuis sur d’autres théâtres à Paris, à Londres, à Naples ou ailleurs.

À leur tête brillaient deux Génoises, devenues depuis à peu près Françaises, ou pour mieux dire Parisiennes, en raison du long séjour qu’elles ont fait dans notre capitale, madame Durazzo et madame de Brignole, femme de l’un de mes anciens collègues au conseil d’État. Madame Durazzo était alors dans tout l’éclat de sa beauté ; nous voyions presque chaque jour les deux sœurs, souvent accompagnées de la petite-fille de madame de Brignole cette petite fille est aujourd’hui madame la duchesse de Galliera, et, lorsque, après quarante-deux ans, je fixe mes regards sur elle, il me semble voir encore la petite Marinette son visage, en vérité, n’a point changé.

Au demeurant, je n’abusais pas plus des grandes sociétés de Florence que du petit club féminin de madame d’Albany ; à Florence, la société proprement dite se composait d’étrangers, et ce que nous nommions, à Paris, des ultras, c’est-à-dire de vieux aristocrates encroûtés, et de transfuges du régime impérial. Les uns et les autres me déplaisaient à peu près au même degré. Je n’allais dans le monde qu’à mon corps défendant ; j’y passais pour sauvage et maussade ; je ne m’en plaignais pas, au contraire ; je me figurais, assez sottement, que c’était là de la dignité et du patriotisme. Madame de Staël, qui me supportait en cela du mieux qu’elle pouvait, avec une patience qui ne lui était pas naturelle, eut beaucoup de peine à obtenir de moi que je me fisse présenter au grand-duc et à la grande-duchesse de Toscane. Je m’y résignai de guerre lasse ; je fus présenté, revêtu ou travesti de l’habit habillé que me prêta M. Corsini, que j’avais connu conseiller d’État sous l’Empire, lorsque la Toscane faisait partie de l’Empire. Le grand-duc était un petit homme, doux, poli, timide, embarrassé, mais d’un esprit très cultivé, très versé dans les sciences, connaissant à fond la littérature de tous les pays de l’Europe. Je fis connaissance avec son bibliothécaire, et, par lui, avec sa bibliothèque, la chose la plus digne d’envie qui me soit jamais tombée, non sous la main, car elle n’était qu’à l’usage du maître, mais sous les yeux. C’était une collection merveilleusement choisie des meilleurs auteurs classiques ou semi-classiques dans toutes les langues anciennes ou modernes qui possèdent des ouvrages dignes de ce nom, disposée dans un ordre parfait, reliée avec goût et simplicité, également agréable à l’œil et facile à l’usage ; je ne pouvais me lasser de les feuilleter. J’y retournais sans cesse, et, de là, dans ces quatre salles du palais Pitti, qui contiennent, selon moi, plus de trésors que le Vatican, plus que le musée de Paris, plus même que la galerie de Florence, ornée de ce qu’on nomme les tribunes.

Vers la fin du carême, je fis, avec Auguste de Staël, non pas un voyage, mais une simple excursion à Rome, où je passai la semaine sainte. Là, échappé aux instances de madame de Staël, je me livrai sans contrainte à ma sauvagerie. Je refusai nettement de mettre les pieds à l’ambassade de France, dont le titulaire, si j’ai bonne mémoire, était alors l’évêque de Saint-Malo ; je ne fus point, en conséquence, présenté au pape, et je n’en éprouvai aucun regret. J’employai mon temps à parcourir la ville, les monuments, les galeries et à suivre les cérémonies. Le lendemain de Pâques, je retournai seul à Florence, où nous restâmes trois jours, jusqu’aux premiers jours de mai.

Vers ce moment, nous nous mîmes en route, tous ensemble, pour retourner à Coppet.

Je conserve un souvenir charmant de la traversée des Apennins, au premier souffle du printemps, et, en particulier, d’un village nommé le Mascare, où nous passâmes une longue soirée. L’air était délicieux ; les bois et les prairies étincelaient de mouches luisantes qui fourmillaient sur la verdure ; le bruit monotone des ruisseaux formait comme une basse continue aux chants joyeux et harmonieux des villageois ; toute la nature semblait en habit et en accents de fête.

Nous ne passâmes qu’un jour à Bologne. La ville était triste et déserte. Toute l’élite de la population avait pris part, qui plus, qui moins, à l’entreprise insensée de Murat. Chacun se sentait menacé dans son existence ou dans sa fortune ; les plus compromis s’étaient éloignés ; les autres, ou s’étaient retirés à la campagne, ou se tenaient renfermés dans leurs maisons. Tout rapport avec madame de Staël leur eût probablement été funeste.

Nous fîmes, en revanche, quelque séjour à Milan. Je connaissais déjà toute la partie extérieure de la ville, la cathédrale, la Brera, les principaux monuments ; j’avais vu et admiré ce qui reste de la Cène, malheureusement bien enfumée, de Léonard de Vinci ; mais, ainsi que je l’ai dit en son temps, je n’y avais vu personne. Cette fois, il en fut autrement : madame de Staël y était connue ; son salon d’auberge ne restait jamais vide. J’y vis arriver, des premiers, le poète Monti, célèbre alors, peut-être même encore aujourd’hui, mais triste à cette époque, et fort décrié. La réaction du moment ne lui pardonnait pas d’avoir chanté la Révolution française, ses prouesses, et aussi ses excès en Italie. J’y vis M. Gonfalonieri, l’espoir et l’ornement du parti libéral italien, et qui depuis a payé cet honneur par une longue captivité dans les cachots du Spielberg. J’y vis l’abbé de Brême, Piémontais, alors fort connu en Italie, et très digne de l’être ; j’y vis d’autres personnages, dont le nom ne se présente pas, en ce moment, à ma mémoire, mais s’y représenteront peut-être plus tard, et selon l’occasion.

Monti, il faut bien en convenir, faisait pauvre figure. Son attitude était humble et sa conversation n’était pas brillante. Madame de Staël s’efforçait en vain de le relever à ses propres yeux et aux yeux des autres.

M. Gonfalonieri, en revanche, était beau, spirituel, animé, plein d’un généreux enthousiasme. Il n’avait point trempé dans le régime impérial, ni traîné dans les antichambres du prince Eugène ; il se préparait à la lutte dans laquelle il a succombé pour une cause digne de lui, et pour un pays qui, s’il n’a pu soutenir dignement cette cause jusqu’ici, ne l’a point abandonnée.

M. de Brême n’était abbé que de nom, et fort à contre-cœur ; il n’exerçait aucune fonction ecclésiastique il était ouvertement libre penseur et consacrait sa vie à la philosophie, aux lettres, à la société. Il avait beaucoup d’esprit, une instruction variée, une amabilité réelle ; mais déjà cette attitude d’incrédule, sous le rabat et le petit collet, m’était pénible.

C’était avec Schlegel qu’il était aux prises. Wilhelm Schlegel, dont le frère, après avoir consacré la moitié de sa vie à composer des livres panthéistes et des romans obscènes, s’était fait tout à coup catholique, Wilhelm Schlegel, dis-je, à l’époque dont je parle, semblait tout prêt à en faire autant. Il s’était pris de belle passion, passion qui n’a pas duré, pour l’extérieur du culte catholique, et ses disputes avec l’abbé de Brême étaient interminables.

Ni la thèse ni l’antithèse n’étaient soutenues par les deux interlocuteurs, à l’avantage de l’un ou de l’autre ; leurs raisons n’étaient pas les bonnes, quelle que fût leur opinion, et je vis arriver avec plaisir le moment du départ qui sépara les combattants.

Madame de Staël rentra en Suisse par le mont Cenis et la Savoie, accompagnée de M. Rocca et de M. Schlegel ; nous risquâmes, Auguste de Staël, sa sœur et moi, le passage du Simplon, encore encombré de neige ; nous visitâmes, chemin faisant, Côme, ses lacs et ses îles. La saison, dans la montagne et dans le Valais, était encore rude, mais le printemps brillait de tout son éclat sur les bords du Léman. En passant à Cologny, nous descendîmes quelques instants dans la petite maison habitée par madame Necker de Saussure, et je lui fus présenté pour la première fois. Elle était à Nice, lorsque j’avais traversé Genève au commencement de l’année.

J’arrivai à Coppet presque au moment où la session de 1816 finissait à Paris. Je n’avais aucun motif pour retourner en France, où l’esprit de réaction, réchauffé par les événements de Grenoble, continuait à multiplier les procès politiques. Sans crédit personnel, sans autorité quelconque, étranger aux passions du moment et ne rendant qu’une imparfaite justice aux efforts du ministère qui luttait contre elles, je restai en Suisse durant tout le cours du printemps et de l’été de 1816 ; je ne quittai Coppet qu’au mois d’octobre.

En faisant, bon gré mal gré, trêve aux préoccupations de la politique française, je me laissai entraîner quelque peu sur le terrain de la politique helvétique et surtout de la politique genevoise. La lutte en Suisse était la même qu’en France et la même à Genève que dans le reste de la Suisse. C’était la lutte entre la contre-révolution victorieuse, et la révolution vaincue par ses propres excès, mais représentée dans sa défaite par cette élite des hommes éclairés qu’elle avait opprimés, dans ses résultats par les intérêts qu’elle avait créés. Il faut rendre à la contre-révolution helvétique et genevoise cette justice qu’elle était infiniment plus modérée que celle de France ; qu’elle n’aspirait ni à répandre du sang, ni à exercer des représailles sur les adversaires qui l’avaient dépouillée, et ne voulait guère, après tout, que rétablir des vieilleries, objet de regrets aussi innocents qu’impuissants.

Je m’engageai, de tout cœur, dans l’opposition au gouvernement genevois.

J’ai déjà nommé ses chefs Dumont ; — Pictet Diodati ; — Bellot ; — Frédéric de Chateauvieux ; — sur un plan plus avancé en libéralisme, Fazy-Pasteur ; — dans une sphère où la politique avait moins de part, le célèbre naturaliste de Candolle ; — Favre Bertrand, homme du monde, érudit philologue, qui consacrait une grande fortune à l’avancement des lettres et des arts dans son pays ; — enfin Constant Achard, surnommé le Chinois, et qui semblait avoir en effet contracté, dans ses voyages, une certaine ressemblance avec les habitants du Céleste Empire ; homme d’esprit et de sens, sous les dehors habituels du sarcasme et de l’enjouement.

Dumont tenait le premier rang. Engagé très jeune encore dans le ministère évangélique qu’il abandonna de bonne heure ; exilé de Genève, à la suite des troubles qui précédèrent, dans cette ville, la Révolution française ; transplanté à Pétersbourg où il ne résida que peu de temps ; appelé à voyager comme mentor de lord Lansdowne ; devenu plus tard avec d’autres Genevois, Clavière, Penchaud, etc., l’un des collaborateurs de Mirabeau ; auteur principal, ce dit-on, de la fameuse adresse au roi sur le renvoi des troupes ; retiré enfin en Angleterre, où il était resté jusqu’à la Restauration, et s’était acquis une réputation méritée comme ami de Romilly et traducteur de Bentham, Dumont n’était rentré dans sa patrie qu’à la Révolution qui lui rendit l’existence en l’enlevant à la France.

Il y porta les fruits d’une longue expérience, les sentiments et les habitudes d’un bon Anglais, la connaissance exacte des règles et des pratiques parlementaires. Le conseil représentatif lui dut son règlement, calqué, trait pour trait, sur celui de la Chambre des communes ; et cela suffit pour faire contre-poids aux conséquences et aux puérilités de la constitution donnée à la République par le parti réactionnaire. Dans un canton de 40 000 âmes, en effet, où la ville même de Genève entrait pour les trois quarts, il était peu près impossible qu’un conseil représentatif de cent cinquante membres ne contînt pas, quelque fût le système d’élection, l’élite de la population ; il n’était guère moins impossible qu’il rencontrât la moindre résistance dans un pouvoir exécutif qu’il choisissait lui-même, et, dès lors, si ce conseil délibérait selon des règles sages, équitables et protectrices de la minorité, la minorité n’avait rien à craindre des passions de la majorité ; rien de sérieux s’entend, rien qui sentît la tyrannie.

Prédicateur dans sa jeunesse, Dumont était né orateur. Son exemple et ses leçons en formèrent d’autres qui bientôt l’égalèrent, s’ils ne le surpassèrent à quelques égards ; Pictet Diodati était hardi et incisif, Bellot solide et vigoureux : c’était le premier avocat du barreau de Genève. Esprit droit, âme ferme et candide, M. de Candolle s’exprimait avec une lucidité merveilleuse ; M. Fazy-Pasteur s’élevait, dit-on, quelquefois à la véritable éloquence. Je n’ajouterai rien à ce que j’ai dit de Frédéric de Chateauvieux, dans la notice qui figure en tête de son dernier ouvrage. En tout, le vrai but du système représentatif était atteint ; les petites questions, les questions du jour et de l’heure devenaient grandes par la discussion et préoccupaient ardemment les esprits ; les grandes questions, les questions fondamentales étaient respectées de commun accord.

Je voyais habituellement à Coppet les membres de l’opposition ou du moins la plupart d’entre eux, un seul excepté, M. Pictet de Rochemont, frère de M. le professeur Pictet. J’ignore par quel motif il semblait tenir rigueur à madame de Staël ; je ne l’ai guère vu que chez madame Necker de Saussure, où se réunissaient le mardi quelques-uns des principaux membres du gouvernement, dont M. Pictet de Rochemont était néanmoins l’un des adversaires les plus actifs et les plus autorisés.

Madame Necker est trop bien connue, sa personne, sa vie, son esprit, ses écrits ont été trop bien caractérisés dans la notice placée en tête de l’Éducation progressive pour que j’y ajoute un seul mot. Elle a porté dignement, disons mieux, elle a honoré les deux noms les plus illustres qui aient, eux-mêmes, honoré son temps et son pays. Sans égaler madame de Staël, son souvenir en est inséparable après vingt ans de vie de famille, mon seul regret c’est de l’avoir trop peu connue.

La surdité dont elle avait été affligée de très bonne heure était devenue telle, au temps dont je parle, qu’il était impossible d’entretenir, avec elle, plus d’une demi-heure de conversation sans une extrême fatigue pour elle-même et pour son interlocuteur. Cela rendait toute intimité nouvelle presque inaccessible ; et je n’ai pu guère apprécier que par éclair l’étendue et l’élévation de son esprit, la puissance et la finesse de son jugement ; mais plus j’ai vécu avec les personnes qui l’avaient connue dès sa jeunesse, ou dès leur enfance, plus j’ai appris à la respecter et à l’admirer.

Durant le cours de cet été, trois hommes, très diversement célèbres, du moins à cette époque, fréquentaient plus ou moins Coppet lord Byron, M. de Stein et le général Laharpe ; un quatrième, alors tout jeune et inconnu, M. Rossi, y fit une courte apparition.

Lord Byron, exilé volontaire, parvenu, non sans peine, à se faire passer auprès du beau monde de son pays, sinon pour le diable en personne, du moins pour un vivant exemplaire de Manfred ou de Lara, lord Byron, dis-je, s’était établi pour l’été dans une charmante habitation sur le côté oriental du lac de Genève. Il y vivait de compagnie avec un médecin italien nommé Polidori qui le copiait tant bien que mal. C’est là qu’il a composé plusieurs de ses petits poèmes, et qu’il s’efforçait d’inspirer aux bons Genevois la même horreur et la même terreur qu’à ses compatriotes ; mais il n’y réussissait qu’à demi, et c’était pure affectation. « Mon neveu, disait Louis XIV, en parlant du duc d’Orléans, n’est qu’un fanfaron de crime. » Lord Byron n’était qu’un fanfaron de vice.

Comme il faisait état d’être nageur et navigateur, il traversait sans cesse le lac en tout sens, et venait assez souvent à Coppet. Son extérieur était agréable sans avoir rien de très distingué. Sa figure était belle, mais dépourvue d’expression et d’originalité ; sa taille était ronde et courte ; il ne manœuvrait pas ses jambes estropiées avec autant d’aisance et de nonchalance que M. de Talleyrand. Sa conversation était lourde, fatigante à force de paradoxes, assaisonnée de plaisanteries impies, fort usées dans la langue de Voltaire, et de lieux communs d’un libéralisme vulgaire. Madame de Staël, qui tirait parti de tout le monde, s’évertuait à le mettre en valeur sans y réussir ; en tout, le moment de la curiosité passé, sa société n’était pas attrayante, et personne ne le voyait arriver avec plaisir.

M. de Stein, qui ne fit que traverser la Suisse, se rendant en Italie, était un Allemand de grande taille, de forte et robuste corpulence, haut en couleur, l’œil vif, la parole dure et saccadée. Son regard, son langage respiraient l’indignation contre les souverains allemands petits ou grands qui prétendaient rétablir, après la victoire, le pouvoir absolu, manquer à leur parole, trahir les promesses faites à leurs peuples, et recueillir seuls les fruits d’une lutte qu’ils n’avaient ni commencée ni soutenue. Il s’exprimait avec le dernier mépris sur son propre souverain, sur la cour de Prusse, la bureaucratie allemande. Tout était perdu, disait-il, après avoir été regagné au prix de torrents de sang. L’homme de bien qui avait exposé cent fois sa vie, qui avait subi la persécution, l’expatriation, la confiscation pour ces ingrats, n’avait plus qu’à secouer la poussière de ses pieds en s’éloignant et à s’envelopper la tête dans son manteau.

Je trouvais son indignation naturelle et son ressentiment légitime ; mais il me semblait que l’expression en était tout à la fois excessive et déplacée dans un pays étranger à l’Allemagne et surtout devant des Français qui pouvaient bien sans trop de malice être tentés de se réjouir des mécomptes de leurs vainqueurs.

Tout autre était le général Laharpe.

Retiré désormais du monde et des affaires, au sein de sa famille, à Lausanne, dans ce canton de Vaud dont il pouvait à bon droit se dire le libérateur, il y coulait ses derniers jours dans un repos plein de gravité et de dignité. Sa très petite maison, simple à l’extérieur, modeste au dedans, dominait d’un coup d’œil tout le théâtre des luttes de sa jeunesse, des succès et des revers de son âge mûr, tout le riant et magnifique bassin du Léman. Son large front couvert de cheveux blancs couronnait, en quelque sorte, les traits de son mâle visage. Ses yeux surmontés d’épais sourcils lançaient au besoin des flammes ; sa vieille stature était restée énergique et robuste. Il racontait volontiers, sans détours et sans regret, la révolution helvétique, la part qu’il y avait prise, les violences auxquelles il avait prêté de grand cœur son nom et son bras. Il s’exprimait avec un dédain respectueux sur les souverains, les princes, les personnages dont le cours des événements et les aventures de sa vie l’avaient rapproché mais il ne parlait qu’avec enthousiasme et les larmes aux yeux des anciens fondateurs de la liberté helvétique, oubliant que cette liberté avait précisément pris naissance dans ces petits cantons qu’il avait lui-même opprimés et dévastés au nom de l’unité directoriale.

Ces réflexions ne m’échappaient pas ; mais je ne pouvais néanmoins l’entendre sans émotion. J’allai plus d’une fois le visiter dans sa retraite. J’y étais surtout attiré par le séjour à Lausanne de mes deux amis du Censeur, qui, chassés de France, y avaient trouvé un refuge, mais un refuge passager ; la protection du général Laharpe ne put les y maintenir. Ils furent forcés de se retirer en Angleterre.

Je ne dirai, en ce moment, qu’un mot de M. Rossi.

À peine âgé de vingt-cinq ans, il était l’honneur et la lumière du barreau de Bologne, lors de la triste expédition de Murat. Contraint en quelque sorte par ses concitoyens à prendre parti pour ce roi de théâtre, il quitta sa patrie pour éviter la persécution, dont les menaces le suivirent à Rome et à Naples. Genève lui fut plus hospitalière que Lausanne à Comte et à Dunoyer, et Genève s’en trouva bien, comme je le rappellerai plus tard, et plus d’une fois. En 1816, il arrivait à peine et je ne fis que l’entrevoir.

Je fis enfin connaissance vers les derniers jours de cet été avec deux hommes très distingués, et dont je suis demeuré l’ami, durant tout le cours de ma vie publique, lord Lansdowne et lord Brougham.

La session du parlement d’Angleterre était close. Lord Lansdowne voyageait avec sa famille ; il parcourait la Suisse et se disposait à passer l’automne dans le midi de l’Italie. Il était lié avec madame de Staël et m’accueillit avec autant d’empressement que de bienveillance. Il était, dès lors, ce qu’il n’a jamais cessé d’être, le modèle du grand seigneur whig. Sa naissance était égale à sa fortune et sa fortune à ses lumières ; il faisait de l’une et de l’autre un usage simple et de bon goût, libéral et magnifique. Rien ne lui a manqué pour être le premier homme de son pays, que le désir d’occuper le premier rang et de s’y maintenir.

Henry Brougham, aujourd’hui lord Brougham, était alors dans tout l’éclat de sa renommée et dans toute l’énergie de ses immenses facultés. Rien n’échappait à son activité puissante et presque fébrile. Législation, jurisprudence, arts, économie politique et sociale, sciences naturelles, mathématiques, physique, il poursuivait tous les buts, tous à la fois et en tous sens ; et la riche variété de sa conversation répondait à la prodigieuse diversité de vue et de points de vue de son esprit. Il s’établit à Coppet, et, durant son séjour entrecoupé de diverses excursions, je mis sa complaisance à l’épreuve, en l’interrogeant sur les règles de la procédure anglaise. J’étais alors occupé d’un grand travail sur la liberté individuelle, travail auquel je n’ai donné aucune suite, mais qu’on retrouvera dans mes papiers et dans lequel il y aurait, si je ne me trompe, quelques idées à recueillir. M. Brougham écrivit pour moi, au courant de la plume, un mémoire assez étendu sur ce sujet, et c’est de la lecture de ce mémoire, qu’on trouvera également dans mes papiers, et des conversations auxquelles il donna lieu entre nous, que je fais dater mon ardeur à étudier la législation anglaise, étude qui m’a coûté tant de peine et de temps.

Je quittai, bien à regret, la Suisse dans les premiers jours d’octobre. J’étais appelé à Paris par mes affaires privées et par le désir de m’établir à proximité de la maison qu’habiterait madame de Staël ; mon beau-frère m’y accompagnait pour choisir lui-même cette maison. Presque au moment de notre départ, nous vîmes arriver de Lausanne à Coppet les deux patriarches de cette petite secte ou église mystique dont j’ai parlé à propos de Benjamin Constant et de son quart de conversion. L’un des deux, M. Gauthier, vieux et réellement malade, ne fit que passer. L’autre, M. de Langallerie, moins âgé, et malade, tout au plus, du bout des lèvres, nous resta quelque peu. C’était un petit homme, tout gros, tout rond, tout court, un peu vaniteux, un peu gourmand, tel à peu près que les contes grivois du dernier siècle figurent un confesseur de couvent, un directeur de dévotes. Il était difficile de ne pas sourire quand on l’entendait gémir sur son pauvre estomac, en faisant honneur au dîner, et sur ses insomnies, quand on le voyait ronfler à cœur joie dans un bon fauteuil. Son ton doucereux, insinuant, nasillard, était tout à fait impatientant ; mais, dès qu’il se lançait sur des sujets de pure spiritualité, il était impossible de ne pas admirer (le mot n’est pas trop fort) la profondeur et la délicatesse de ses idées, la finesse et la justesse de ses observations, les ressources infinies, les merveilleux expédients d’une dialectique qui, tantôt s’enfonçait dans un dédale de subtilités ardues, sans s’y égarer, tantôt s’élevait à l’éloquence, et n’aurait pas été désavouée par les maîtres de la chaire. J’en puis librement parler. Je n’ai point goût au mysticisme : la vie contemplative n’a jamais eu pour moi de l’attrait. L’état d’oraison, poussé jusqu’au ravissement, jusqu’à l’extase m’a toujours paru suspect, et le dogme du pur amour, exprimé dans le langage des passions humaines, m’a toujours paru, même dans les incomparables écrits de Fénelon sur le quiétisme, même dans les lettres de direction de Bossuet, une sorte de profanation. Mais on peut comprendre les sentiments qu’on n’éprouve pas ; on peut reconnaître ce qu’il y a, au fond de grandeur et de vérité, dans la doctrine du détachement complet, dans l’élan continu vers la perfection, et, sur ces deux points, les arguments du dernier disciple, peut-être, de madame Guyon et d’Antoinette Bourignon avaient certainement quelque chose d’ingénieux et de saisissant.

Comment ces deux Élies femelles avaient, en quittant la terre, jeté leur manteau sur cet Élysée ; comment les traditions, presque ultra-catholiques, de saint François de Sales, recueillies, portées à l’extrême par des cerveaux mal réglés et propagées sur l’un des versants du Jura, avaient pénétré de l’autre côté, et s’étaient transmises, pendant plus d’un siècle, de père en fils, dans des familles de réfugiés protestants, c’est, à coup sûr, ce qu’il n’est pas facile d’expliquer historiquement mais on conçoit aisément, en revanche, comment, en pleine philosophie du xviiie siècle, dans le sein d’un culte qui professe le libre examen, dans un pays où l’arianisme, voire même le socinianisme étaient ouvertement enseignés du haut de la chaire, des âmes naturellement pieuses, et décidées à rester chrétiennes, tout en restant de leur temps, préféraient, en fait de religion, le sentiment au dogme, et l’abnégation de la raison à l’abus de la raison.

Tel était, à peu près, l’état d’esprit de madame de Staël ; tel même celui de M. Necker, bien qu’il cherchât plutôt son refuge dans le développement exclusif de la morale évangélique. L’un et l’autre, dans leurs écrits et dans leur langage, tout en se montrant protestants sincères et chrétiens respectueux, ont toujours évité de s’engager sur les miracles et sur les mystères.

Je ne me souviens pas bien si je laissai M. de Langallerie à Coppet, ou s’il en partit avant moi ; mais peu importe. En arrivant à Paris, je trouvai l’aspect des affaires tout changé. L’ordonnance du 5 septembre était intervenue ; la Chambre introuvable était dissoute ; le parti réactionnaire était arrêté court dans ses entreprises, et le ministère placé sur un bon pied.

N’ayant en rien concouru à cet acte mémorable, connaissant à peine jusqu’alors le ministre et le petit groupe d’hommes éclairés dont il fut l’ouvrage, je m’en réjouissais, comme tout le monde, sans bien apprécier ce qu’il avait fallu de décision, de persévérance, et de dextérité pour y parvenir. Je n’ai rendu qu’un peu plus tard pleine justice à l’acte lui-même et à ses auteurs.

Les élections suivirent de près l’ordonnance du 5 septembre ; elles furent favorables au ministère ; la session de 1816-1817 s’ouvrit le 4 novembre. Avant ce jour indiqué par l’ordonnance elle-même, madame de Staël était arrivée à Paris, avec sa fille, M. Rocca, et M. Schlegel.

Ce fut son dernier hiver.

Elle ressentait, depuis longtemps, les premières atteintes du mal auquel elle a succombé. Des insomnies habituelles, dont la cause, d’abord inconnue, se manifestait par une inquiétude générale dans toute la partie inférieure du corps, et l’obligeait à se relever dès qu’elle était couchée et à marcher rapidement dans sa chambre jusqu’au point du jour, prit bientôt tous les caractères d’une menace de paralysie.

Elle lutta contre l’invasion du mal, avec une impétuosité héroïque : partout invitée, allant partout, tenant maison ouverte, recevant le matin, à dîner, le soir tous les hommes distingués de tous les partis, de tous les rangs, de toutes les origines, prenant à la politique, aux lettres, à la philosophie, à la société sérieuse ou frivole, intime ou bruyante, ministérielle ou d’opposition, le même intérêt que dans les premiers beaux jours de sa première jeunesse.

La session s’ouvrit le 28 novembre, par la loi des élections, la session active et réelle, il s’entend, les premiers jours ayant été consacrés à la formation des bureaux, dans les deux Chambres, et, dans celle des députés à la vérification des élections contestées.

La loi des élections, cette loi fameuse sous le nom de loi du 5 février 1817, était, comme l’ordonnance du 5 septembre, l’œuvre de ce petit nombre d’hommes éclairés qui formaient, en quelque sorte, l’état-major du ministère, et qui devint bientôt célèbre, sous le nom de parti doctrinaire. M. Royer-Collard, M. de Serre, M. Camille Jordan, M. de Barante et M. Guizot.

Madame de Staël connaissait M. de Barante et M. Camille Jordan.

Le père de M. de Barante avait été préfet à Genève ; ses égards délicats envers l’exilée de Coppet avaient entraîné sa disgrâce sous le régime impérial. Ce sont de ces souvenirs qui survivent aux événements, et qui passent de père en fils.

M. Camille Jordan avait joué, sous le Directoire, un rôle honorable et même brillant ; c’était à cette époque que madame de Staël l’avait connu. Il avait un tour d’esprit un peu provincial, mais pourtant délicat, une âme tendre et généreuse, une éloquence véritable, quoique pénible et travaillée sa conversation avait beaucoup de charme.

M. de Barante, devenu directeur général des contributions indirectes, se fit un point d’honneur de mettre madame de Staël en rapport avec M. Royer-Collard, déjà le chef et l’oracle du parti doctrinaire ; je me sers de ce nom quoique ce soit par anticipation ; il n’était pas encore à la mode.

L’entrevue eut lieu, à dîner, chez M. de Barante. J’étais de ce dîner. Les deux principaux personnages tombèrent facilement d’accord de tous points, et sur toutes choses ; mais ou je m’abuse ou ils se convinrent médiocrement. Madame de Staël trouva M. Royer-Collard un peu pédant et un peu rogue ; la vivacité de madame de Staël déconcerta tant soit peu M. Royer-Collard. Il ne vint jamais chez elle.

Je n’y ai pas vu, non plus, M. de Serre, ni M. Guizot.


IV


1817


La loi des élections, après avoir péniblement traversé la Chambre des députés, fut portée à celle des pairs, vers les premiers jours de janvier. Elle y subit l’épreuve d’une discussion ardente et laborieuse. J’avais écrit, à l’appui de cette loi, un petit discours que je lus fort mal, et qui ne fut point écouté.

Le début n’était pas brillant.

à la loi des élections succéda la loi sur la liberté individuelle. J’écrivis un second discours ; je combattis cette loi. Mon second discours valait mieux que le premier ; il eut un peu plus de succès. Il en eut surtout auprès du petit groupe doctrinaire dont j’ai signalé l’existence et la naissante importance. J’en reçus beaucoup d’éloges, et, s’il m’est permis de le dire, des avances assez marquées, ce à quoi je ne répondis qu’à demi.

La majorité se composait alors, dans la Chambre des députés, de deux sections, l’une, ouvertement ministérielle, et dont le groupe doctrinaire était, en quelque sorte, la tête et l’organe ; l’autre, indépendante, et plus adversaire qu’amie du ministère, ralliée à lui, mais simplement par opposition au parti réactionnaire.

Il en était de même à la Chambre des pairs, bien que sous des traits moins vifs et moins prononcés. J’appartenais à la section indépendante, dans l’une et dans l’autre Chambre, soit directement, soit par mes liaisons et relations habituelles.

J’hésitais à changer de camp.

Celui où le cours des événements m’avait placé me convenait, chaque jour, de moins en moins. Il y régnait un certain esprit court, étroit et routinier. Sans mauvaise intention, sans idées bien arrêtées, on y rentrait dans l’ornière révolutionnaire. On y croyait faire merveille en ressuscitant le jargon, les prétentions, les grands airs de nos premières assemblées ; c’était bien là vraiment qu’on n’avait rien appris ni rien oublié. Rien ne convenait moins à mon caractère. J’étais dès lors, et je suis toujours resté depuis, mais avec la modération que donne l’expérience, novateur dans l’ordre, sans regret d’aucun passé, aspirant à l’avenir. Pour l’avenir c’était la devise de mon esprit comme celle de ma famille. Aujourd’hui même encore, après tant de revers et de mécomptes, j’ai grand’peine à me débattre contre l’espérance, et je travaille, bon gré malgré, pour un temps meilleur.

Rien non plus ne convenait moins à mes préoccupations du moment. J’étudiais passionnément, le mot n’est pas trop fort, l’histoire, la constitution, la législation de l’Angleterre. J’étudiais, avec une affection devenue filiale, dans les écrits de M. Necker, l’histoire de notre révolution, les erreurs de l’Assemblée constituante, les crimes de l’Assemblée législative et de la Convention, les turpitudes du Directoire. J’acquérais, dans ces écrits, l’intelligence des institutions anglaises et des institutions américaines, fidèlement exposées avec une grande hauteur de vues et une grande finesse de pénétration. Plus j’avançais dans ce travail, plus je m’éloignais de mon point de départ, et plus je me sentais déplacé dans le parti qui s’appelait exclusivement libéral. Tendant au même but, nous marchions d’esprit et de direction, en sens opposé. Mais, en revanche, devenir ministériel en présence de l’occupation étrangère, et sous la tutelle effective de cinq ou six ministres étrangers, cela me répugnait extrêmement.

Je ne pris aucune part au reste de la session, qui se termina par une très vive discussion du budget.

Elle fut close le 28 mars.

J’avais, d’ailleurs, un autre et bien plus grave sujet de préoccupation. Madame de Staël était mortellement atteinte, et, chaque jour, son mal faisait des progrès. Vers la fin de février, après avoir épuisé jusqu’au bout le peu qui lui restait de force, un soir, montant l’escalier, dans l’hôtel de M. Decazes, elle était tombée dans nos bras ; reportée dans sa voiture, et de sa voiture dans son lit, une attaque d’hydropisie s’était déclarée, et cette attaque activement combattue ne céda qu’en faisant place à un commencement de paralysie.

Le 1er mars, jour de la naissance de ma fille aînée, elle essaya vainement de se lever.

Peu à peu l’énergie de sa volonté reprit le dessus. On parvint à la lever, à l’habiller, à la transporter dans le salon, où elle recevait une partie de la matinée, prenant intérêt à toutes choses, et notamment à l’incident du fameux manuscrit de Sainte-Hélène, dont j’ai raconté ailleurs l’origine et la fortune. Elle donnait souvent à dîner. Ses enfants faisaient les honneurs de la table, et tenaient son salon le soir.

À l’approche de la belle saison, on la transporta de la maison qu’elle habitait rue Royale, dans une maison de la rue Neuve-des-Mathurins, où se trouvait un grand jardin. Cette nouvelle maison, je la connaissais bien ; c’était celle qu’habitait, plusieurs années auparavant, madame Gay. Ce jardin, je le connaissais bien, j’y avais passé des soirées qui se prolongeaient fort avant dans la nuit, avec nombre de gens de lettres, de gens d’esprit et une société fort mêlée et fort animée ; on y promenait maintenant l’auteur de Corinne, dans une chaise roulante, à demi assoupie, trop heureuse quand elle l’était tout à fait.

Le mal, un instant suspendu, reprit bientôt sa marche rapide ; la paralysie gagna des extrémités aux organes essentiels. Nous épuisâmes inutilement toutes les ressources médicales que possédait Paris, depuis le vieux Portal, ancien médecin de madame de Staël, jusqu’à Lerminier, élève de Corvisart, et médecin de l’empereur Napoléon durant la campagne de Russie. J’allais de jour en jour et de médecin en médecin, accompagné par le docteur Esparon, l’un de ceux que nous avions appelés et qui, dans son zèle généreux, consacrait une partie de son temps à me servir de guide et d’interprète auprès de la Faculté tout entière. Je retrouvai dans cette tournée le docteur Laënnec, dont j’avais été le condisciple à l’École centrale des Quatre-Nations. Il ne me reconnut pas, et je ne l’aurais pas reconnu. C’était un grand esprit dans un corps chétif ; il avait besoin de se donner à lui-même ses premiers soins. Sa porte était gardée par un cerbère femelle qui ne l’ouvrait qu’à heure fixe. Nous attendîmes, le docteur Esparon et moi, pendant très longtemps, avant d’être admis dans un petit oratoire, où ne se trouvait pour tout meuble qu’un prie-Dieu et un crucifix. Laënnec nous fut de peu de secours.

La Faculté de Paris ne nous donnant aucun espoir de guérison, aucun même de soulagement, madame de Staël désira vivement se mettre entre les mains d’un médecin de Genève, M. Butini, fort célèbre à cette époque. Je partis pour Genève. M. Butini, jugeant d’un coup d’œil le mal désespéré et la catastrophe prochaine, se refusa, malgré mes instances, à risquer un voyage inutile, et qui pouvait compromettre sa santé. Il était déjà fort âgé. Un autre médecin, célèbre aussi, mais moins que M. Butini, fut moins inexorable. Je ramenai à Paris celui-ci, M. Jurine, qui se décida, par affection pour madame de Staël, plus que par tout autre motif. Il était trop tard, et son discernement ne fut pas même récompensé par une apparence de succès.

Madame de Staël recevait de jour et de nuit les soins passionnés de sa fille et ceux d’une Anglaise, établie à Genève depuis plusieurs années, et dont l’existence, semée d’orages et d’infortunes, avait tourné, s’il est permis de parler ainsi, en dévouement ardent et impétueux pour notre famille. Mademoiselle Randall et ma femme passaient alternativement la nuit au pied du lit de douleur ; mon beau-frère et moi alternativement dans le salon qui ouvrait sur la chambre à coucher. Nous voyions l’instant fatal approcher d’heure en heure. L’agitation nerveuse devenait continue ; l’intermittence des spasmes de plus en plus courte. Madame de Staël ne se faisait aucune illusion ; sa hauteur d’âme, la vivacité de son esprit, son intérêt pour toute personne et sur toutes choses ne l’abandonnèrent pas un seul jour, pas une heure, pas une minute. Ce qu’elle craignait, c’était de ne pas se voir mourir ; c’était, en s’endormant, de ne plus se réveiller.

Triste pressentiment.

Le 13 juillet, vers onze heures du soir, à l’issue d’une journée très pénible, tout semblait au repos dans la chambre de madame de Staël, elle sommeillait. Mademoiselle Randall était assise à son chevet, tenant l’une des mains de la malade dans les siennes ; ma femme était couchée tout épuisée sur un lit de sangle et mon beau-frère étendu sur un canapé ; je rentrai chez moi, et me jetai tout habillé sur mon lit. Vers cinq heures du matin, je fus réveillé en sursaut, je me jetai à bas de mon lit, et je courus vers la chambre de madame de Staël. Mademoiselle Randall, qui s’était assoupie, en tenant, comme je le disais, la main de la malade dans les siennes, avait trouvé en s’éveillant cette main glacée, le bras et la personne entière sans mouvement.

Tout était fini.

Le médecin ordinaire, appelé à la hâte, ne trouva plus sur le lit qu’un cadavre inanimé.

Je n’essayerai point de peindre la désolation de cette journée. Comme je ne fais point de portraits, je ne fais point non plus de tableaux. Ce qu’était madame de Staël pour ses enfants, et pour ceux qui vivaient dans son intimité, ne sera jamais compris que par eux.

Vers la fin de la matinée, lorsque la première explosion de la douleur eut fait place à l’abattement, lorsque les tristes apprêts furent terminés, je conduisis ma femme et mon beau-frère dans l’appartement que j’occupais rue d’Anjou. M. Jacquemont, père du célèbre voyageur, qui occupait le second étage, mit son propre appartement à ma disposition. J’y installai M. Rocca, M. Schlegel, et mademoiselle Randall, et je retournai dans la maison mortuaire pour y passer la nuit.

Benjamin Constant vint m’y trouver, et nous veillâmes ensemble au pied du lit de madame de Staël.

Il était touché au vif et sincèrement ému. Après avoir épuisé les souvenirs personnels, et les regrets du passé, nous consacrâmes de longues heures aux réflexions sérieuses. Tous les problèmes qui s’élèvent naturellement dans l’âme en présence de la mort furent agités par nous et résolus dans un sens qui nous satisfaisait l’un et l’autre. Il était déiste, mais, comme je l’ai dit en son temps, déiste qui n’échappait guère au scepticisme que par le mysticisme. Mes convictions étaient tout autres et bien plus arrêtées. Le moment approche où j’aurai à les expliquer.

Madame de Staël avait ordonné, dans son testament, que son corps fût transporté à Coppet, et son cercueil déposé dans le monument élevé par madame Necker pour elle-même et pour son mari. Le corps fut embaumé ; le cercueil fut transporté à petites journées sous la garde de M. de Staël accompagné de M. Schlegel. Je pris le devant avec ma femme, ma fille, mademoiselle Randall et M. Rocca.

J’eus à préparer, en arrivant, la triste cérémonie. Il y fallait quelque précaution. On savait que les restes de M. et de madame Necker, déposés dans une chambre sépulcrale, située au cœur même du monument, n’étaient point enfermés dans des cercueils. Madame Necker, préoccupée, durant les dernières années de sa vie, de la crainte des enterrements précipités, avait ordonné, dans son testament, que son corps, et plus tard, celui de son mari, fussent placés dans une cuve de marbre noir, et conservés dans l’esprit de vin.

Je fis percer, en ma présence, et par un seul ouvrier, la porte murée du monument ; j’y entrai seul ; la chambre sépulcrale était vide ; au milieu la cuve de marbre noir, encore à moitié remplie d’esprit de vin. Les deux corps étaient étendus, l’un près de l’autre, et recouverts d’un manteau rouge. La tête de madame Necker s’était affaissée sous le manteau ; je ne vis point son visage ; le visage de M. Necker était à découvert et parfaitement conservé. Je ne confiai à personne la clef de l’enclos qui entourait le monument et préposai un homme sûr en sentinelle, pour éviter toute indiscrétion curieuse.

Les obsèques furent célébrées, avec recueillement et simplicité, le lendemain du jour où le cercueil avait franchi le seuil de Coppet ; toute la ville de Genève y assista. Le cortège s’arrêta à l’entrée de l’enclos. Il ne pénétra dans le monument que mon beau-frère et moi ; suivis de quatre hommes qui portaient le cercueil. Il fut déposé au pied de la cuve. Je fis mûrer de nouveau la porte d’entrée qui depuis n’a plus été rouverte. J’avais obtenu de ma femme qu’elle restât renfermée dans son appartement.

D’autres soins nous appelaient. Le mariage de madame de Staël et de M. de Rocca avait été célébré par un ministre du canton de Vaud : ayant été tenu secret, il avait besoin d’être officiellement régularisé.

Il en était de même de l’acte de naissance d’Alphonse Rocca. Cet enfant, secrètement élevé chez le même ministre, était chétif et d’un état de santé déplorable. Auguste alla le chercher, le ramena et le remit entre les mains de son père. De mon côté, je me rendis à Lausanne, et je m’entendis avec M. Secretan, l’ami du général Laharpe, et le premier avocat du canton de Vaud, dans le but de faire régulariser les deux actes ; ce qui eut lieu, de commun accord et sans difficulté, devant le tribunal civil qui siégeait, je crois, à Aubonne.

Cela fait, M. Rocca nous quitta ; il s’établit momentanément à Genève, et se prépara à partir pour Nice, avec son fils et son frère, M. Ch. Rocca. Il n’y survécut pas longtemps à madame de Staël. Nous retournâmes à Paris, pour procéder aux affaires de la succession. Ma femme ayant Paris en grand et profond désespoir, nous profitâmes de l’invitation qui nous fut adressée par l’excellent général La Fayette, et nous nous établîmes quelque temps à La Grange.

C’était pour la seconde fois que je me trouvais dans ce bon et beau lieu, sous le toit du meilleur des hommes. J’y avais rencontré, l’année précédente, le célèbre Bentham, l’ami, le patron philosophique de mon ami Dumont, mais dont la personne, à vrai dire, ne me convint pas beaucoup plus que son système utilitaire. J’y avais conduit un jeune Américain, M. Ticknor, recommandé à madame de Staël par Jefferson, et qui s’est acquis, depuis, dans les lettres, une réputation méritée. M. Ticknor est aujourd’hui l’honneur et l’ornement de la ville de Boston, restée, elle-même, l’honneur et l’ornement de l’Amérique du Nord. J’aurai plus d’une fois occasion de consacrer un souvenir à cet ancien et fidèle ami.

Durant mon second séjour à Lagrange, j’y rencontrai, pour la première fois, le jeune Ary Scheffer, qui promettait dès lors en tout genre ce qu’il a tenu, sans parler d’autres personnages dont le nom m’échappe en ce moment.

Les élections nous ramenèrent tous à Paris, et me conduisirent moi-même à Évreux.

C’était le coup d’essai de la loi du 5 février. Il fut heureux ultra petita. S’il n’introduisit dans la Chambre des députés que des hommes naturellement appelés à y figurer, si même aucun nom fâcheux ne fut prononcé parmi les concurrents écartés, le mouvement électoral fut assez vif, et les démonstrations assez bruyantes pour alarmer le roi et la cour, pour inquiéter le ministre auteur de la loi, et donner des armes à ses adversaires.

Je m’accuse d’avoir participé à ce défaut de prudence et de mesure. Les deux candidats que le parti dont j’étais, le parti libéral ou soi-disant tel, fit prévaloir, à Évreux, sur les candidats du gouvernement, étaient deux hommes honnêtes, justement considérés, modérés d’intentions, mais populaires, et enclins à la popularité. Leur nomination, précédée de réunions très animées, et suivie d’une sorte d’ovation, passa dans le pays pour un triomphe des jacobins.

Cette lune de miel du parti libéral, ne profita point, du premier coup, à Benjamin Constant. Nous étions encore trop voisins des Cent-Jours. Il reparut, néanmoins, sur la scène politique, moyennant deux brochures très piquantes, et une querelle de journaux avec M. Mole, où ils se dirent l’un à l’autre quelques bonnes vérités.

Ce fut aussi le moment qu’il choisit pour publier son roman d’Adolphe. — Adolphe, le petit-fils de Werther, le fils de René l’Européen, le père de tous les Werther, de tous les René, de tous les Adolphe dont notre littérature a été infectée depuis lors.

Je n’ai jamais aimé les romans : les grandes beautés qui s’y rencontrent, de loin en loin, m’y semblent déplacées et dépaysées ; c’est, à mon sens, un genre faux et pernicieux ; il énerve les caractères sans les ennoblir ; il déprave les imaginations en leur donnant le change. À l’idéal de la vie privée, qui, s’il existe, doit être, comme elle, sobre et modeste, simple et sévère, il substitue un idéal d’emprunt et de commande, où les grands traits de la poésie, travestis en jargon du jour et de l’heure, où les grands personnages de l’histoire, taillés, rognés sur le patron de notre voisin, manquant d’air pour respirer, et d’espace pour se mouvoir, cheminent terre à terre et piétinent plutôt qu’ils ne s’élèvent, où la passion dégénère en marivaudage, lorsqu’elle ne tourne pas en frénésie.

Mais, de tous les romans, ceux que j’aime le moins, ou, pour parler sincèrement, ceux qui me déplaisent le plus, ce sont les romans confessions, où l’auteur, sous le nom de son héros, se déshabille moralement devant le public ; étale aux yeux, avec une orgueilleuse componction, les misères et les guenilles de son âme, comme les mendiants, dans les vieux romans espagnols, faisaient, à la porte des couvents, compter leurs plaies et toucher leurs ulcères. Adolphe est le premier, sinon en ordre de date, du moins en ordre de genre, le premier dis-je, de ces nouveaux Guzman d’Alfarache, de ces nouveaux Lazarille de Tormès. Il n’avait, d’ailleurs, rien de bien nouveau pour moi. Benjamin Constant en avait fait plusieurs lectures pendant les Cent-Jours, une entre autres, à laquelle j’assistai, chez madame Récamier, et qui mérite d’être rappelée ici, ne l’ayant pas été à sa date.

Nous étions douze ou quinze assistants. La lecture avait duré, près de trois heures. L’auteur était fatigué ; à mesure qu’il approchait du dénouement, son émotion augmentait, et sa fatigue accroissait son émotion. À la fin, il ne put la contenir il éclata en sanglots ; la contagion gagna la réunion tout entière, elle-même fort émue ; ce ne fut que pleurs et gémissements ; puis, tout à coup, par une péripétie physiologique qui n’est pas rare, au dire des médecins, les sanglots devenus convulsifs tournèrent en éclats de rire nerveux et insurmontables, si bien que qui serait entré, en ce moment, et aurait surpris, en cet état, l’auteur et ses auditeurs, aurait été fort en peine de savoir qu’en penser, et d’expliquer l’effet par la cause.

La session de 1817 à 1818 s’ouvrit le 5 novembre.

L’issue des élections avait changé l’état des partis. Celui auquel j’appartenais, le parti libéral, en était devenu plus arrogant et plus enclin aux espérances révolutionnaires. Des dîners périodiques furent institués, sous la présidence alternative de ceux de ses membres qui siégeaient à la Chambre des députés. J’y assistai plus d’une fois ; le langage ne me plut pas, et moins encore la direction des esprits et des idées. Je me détachai, à petit bruit, des meneurs.

Le parti purement ministériel, alarmé non sans quelque raison, était devenu quelque peu rétrograde, et, par là même, m’attirait de moins en moins.

En revanche, la tête de ce parti, la petite phalange que le public avait qualifiée de doctrinaire et qui acceptait assez volontiers cette dénomination, me témoignait chaque jour plus de bienveillance et mes idées s’étaient insensiblement rapprochées de celles que je lui entendais professer. En me plaçant dans ses rangs, j’héritais tout naturellement de la situation de ma belle-mère, dans le monde, comme j’avais hérité du titre et du rang de mon grand-père dans l’État ; j’entrais dans une opposition qui prétendait au pouvoir avec chance d’y parvenir. Reste à voir ̃quel usage j’ai fait de ces avantages, où mon mérite personnel n’entrait pour rien.






FIN DU TOME PREMIER