Souvenirs d’un Musicien militaire du premier empire

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Souvenirs d’un Musicien militaire
du premier empire
1870


Je suis né en 1784 à Sedan, au faubourg de la Cassine. Mon père, Joseph Watrin, brave ouvrier de la manufacture royale de draps de Dijonval, n’avait jamais pensé que je pusse être autre chose qu’un bon tondeur comme lui, et ma mère, digne femme qui ne voyait que par les yeux de son mari, n’avait pas d’autre idée ; aussi fus-je élevé comme tous les enfants d’ouvriers l’étaient alors ; dès que je fus en état de marcher et de courir, on me laissa jouer à mon aise sur le pavé du roi jusqu’à ce je fusse assez fort pour entrer à la fabrique ; de classe, d’école, point n’était question, les riches ayant seuls l’avantage de pouvoir bien s’instruire dans les collèges, tandis que maintenant il n’y a d’ignorants que ceux qui veulent l’être, tant les écoles sont nombreuses et les occasions d’apprendre à la portée de tout le monde.
Je montrai tout enfant un vif penchant pour la musique ; j’étais heureux d’entendre chanter, et le son des instruments me faisait sauter de joie. Mon père, toujours empressé à me faire plaisir, m’avait fabriqué un tambour avec un petit baquet hors de service, sur lequel il avait ajusté un morceau de peau d’âne. Cet instrument primitif, avec une corde pour l’attacher à mon cou et une paire de baguettes taillées dans les fagots, me fut remis comme un cadeau de Saint-Nicolas ; ce fut le premier et le dernier présent que me fit mon père, car je ne devais pas tarder à le perdre.
Toujours est-il que, dès que j’eus reçu mon tambour, je descendis lestement dans la rue, où d’autres enfants, dotés aussi par Saint-Nicolas de tambours et de trompettes, faisaient un vacarme épouvantable auquel j’apportai ma bonne part ; puis, quand la garde passa pour aller relever le poste de la porte de Floings, je marchai devant elle en tâchant d’imiter les roulements de son tambour, et je revins à la tête de la garde descendante, à la grande hilarité des soldats.
Mais mon plus bel exploit fut, un jour, d’accompagner le régiment à l’exercice. Un musicien, que je gênais probablement, me poussa de côté avec le pavillon de sa clarinette, quand le chef de musique (je le vois encore, d’ici avec son petit chapeau sur l’oreille et un habit à retroussis) me dit en souriant : « C’est bien en mesure, petit tambour. » Fier de ces paroles qui me paraissaient être un encouragement, je me crus autorisé à suivre la musique, et je continuai à tambouriner en allongeant mes petites jambes tant que je pouvais pour me mettre à l’unisson du pas des soldats. Dès lors, j’accompagnai le régiment dans toutes ses évolutions ; combien de fois, croyant qu’elle sortirait, j’ai attendu la musique des heures entières à la porte de la caserne !
J’aurais probablement encore passé quelques années si mon père n’était pas mort subitement au commencement de 1789. J’étais sorti avec mon bienheureux tambour pour aller à la parade de midi devant les fenêtres du gouverneur du château, et je revenais en courant manger la soupe. Les gens de Cassine disaient en me voyant : « Ah ! le pauvre enfant ! le petit malheureux ! » Pourquoi ? j’allais bientôt le savoir.
En montant au galop notre mauvais escalier, je reconnus la voix de ma mère ; elle poussait des cris comme si on la battait. J’ouvre vite la porte, et je vois mon père tout pâle, les yeux fermés, étendu habillé sur le lit. Mon oncle, ma tante, nos voisins, avec un air triste, entourant ma mère, qui vint me prendre dans ses bras en sanglotant et me dit :
- Mon pauvre Jean-Baptiste, ton père est mort.
- Qu’est-ce que c’est que ça, mort ?
Ma mère m’expliqua, en fondant en larmes, que mon père était endormi pour toujours, et que jamais il ne me parlerait plus. Á ces mots, je me mis à pousser des cris, et je me jetai sur le cadavre en pleurant en disant :
« Mon pauvre papa, n’est-ce pas que tu n’es pas mort ? parle-moi donc ! »
Puis je dis de le mettre près du feu, parce qu’il avait froid, et je voulus battre très fort du tambour pour le réveiller. Ma mère pleura encore davantage, et toutes les femmes aussi ; puis mon oncle Nicolas, frère de ma mère, dit qu’il allait partir de suite pour Villiers-devant-Orval, inviter mon oncle et parrain Jean-Baptiste à venir à l’enterrement. Il fallut encore m’expliquer que ce mot signifie : « mettre au fond de la terre, dans un grand trou » ce qui fit de nouveau couler mes larmes.
La nuit venue, on alluma deux chandelles sur la table ; je n’avais jamais tant vu de lumières chez nous ; on me mit coucher, et je m’endormis en voyant ma tante Françoise et maman à genoux auprès du lit de mort ; mais souvent, pendant la nuit, elle poussait de grands cris qui me réveillaient en sursaut et me faisaient peur ; alors je voyais mon père étendu tout grand sur le lit avec sa figure pâle.
Le matin, on lui ôta ses habits et on lui mit une chemise longue bien blanche, mais pas autant que sa figure, puis on apporta une grande boite dans laquelle on le coucha. Un peu après, mon parrain arriva avec mon oncle Nicolas ; ils étaient harassés, surtout le dernier. Il n’y avait pas de voitures dans ce temps-là comme aujourd’hui, et il avait dû faire la route à pied, à l’aller et au retour, soit quinze lieues. Il était arrivé au milieu de la nuit à Villiers, et avait frappé longtemps à la porte de mon oncle Jean-Baptiste qui ne voulait d’abord pas ouvrir, le prenant pour un mauvais plaisant ou un coureur ; enfin dès qu’il l’avait reconnu, il s’était vite habillé et ils étaient partis de suite, au milieu des bois pleins de neige, où ils auraient été mangés par les loups si ceux-ci n’avaient eu peur des lanternes.
Mon parrain regarda tristement son frère couché dans le cercueil ; il l’embrassa, et tous ceux qui étaient là en firent autant ; ce fut moi qui l’embrassai le dernier, et je le trouvai froid comme de la glace. On mit le couvercle sur la grande boîte, et je ne le vis plus.
Il était midi, j’avais faim, on se mit à table. Mon parrain, sachant que nous n’étions pas riches, avait apporté dans sa hotte un gros pain noir, un jambon et une bouteille d’eau-de-vie blanche. Ma mère ne voulut pas manger, mais mes deux oncles avaient l’appétit bien aiguisé par la marche, ils mangèrent ferme ; le cercueil était posé sur deux chaises, à côté de nous, puisque nous n’avions qu’une seule chambre.
Dans l’après-midi, les voisins qui étaient allés dîner revinrent, puis le curé de l’hôpital arriva avec un enfant de chœur, portant une croix d’argent couverte de crêpe. Quatre ouvriers prirent le cercueil à bras et le descendirent devant la porte ; je me rappellerai toute ma vie les cris et les gémissements de ma mère en le voyant sortir. Les femmes cherchaient à la consoler, mais elles pleuraient autant qu’elle.
Le cortège entra à l’église et de là se rendit au cimetière. Je marchais derrière le cercueil entre mes deux oncles ; mon parrain me donnait la main. Je vis une fosse creusée, le curé prononça des prières que j’écoutai tranquillement ; mais quand je vis la grande boite tomber au fond du trou, et le fossoyeur faire rouler dessus avec sa pioche la terre et les cailloux, je me mis à pleurer, comprenant bien que tout était fini. Mes deux oncles restèrent à genoux jusqu’à ce que la fosse fût comblée, puis le triste cortège revint en ville ; il était nombreux, car mon père était estimé de tout le faubourg.
Quand nous fûmes rentrés à la maison, ce fut une nouvelle explosion de douleur de la part de ma mère. Mon oncle Nicolas lui dit doucement que ce n’était pas le tout de pleurer, et qu’il fallait penser aux temps futurs. Le commerce ne marchait pas, comme il arrive toujours aux approches d’une révolution, les salaires étaient réduits de moitié, et ma mère ne pourrait jamais gagner assez pour nous deux ; lui-même, chargé de famille, ne pouvait rien pour nous.
Mais mon excellent parrain dit à ma mère : « Belle-sœur, Dieu ne nous a pas accordé d’enfants, donnez-moi Jean-Baptiste, il sera élevé comme s’il était notre fils, et j’en ferai un honnête laboureur. L’année est mauvaise, c’est vrai, mais il y aura encore bien quelques pommes de terre pour lui. »
Ma mère, à la pensée d’être séparée de moi, m’embrassa en pleurant ; cependant il fallait s’y résigner, là seulement était le salut, et la proposition fut acceptée, non sans tristesse de ma part, car je comprenais bien. Puis pensant tout d’un coup à mes plaisirs habituels, je demandai à mon oncle s’il y avait des soldats et la musique à Villiers.
- Je crois bien !
- Et j’emporterai mon tambour ?
- Sans doute.
Là-dessus on mangea le reste des provisions apportées de Villiers, je dis adieu à mon oncle et à ma tante de Sedan, et on alla se coucher, moi avec ma mère et mon oncle sur une paillasse, dans un coin. Le matin, elle se leva pour allumer le feu et préparer le café indispensable à tout ouvrier sedanais, puis elle fit un petit paquet de toutes mes hardes, les mit dans la hotte de mon parrain, me passa au cou mon cher tambour, et m’embrassa au moins dix fois de suite en pleurant. Après avoir pris son café, mon oncle dit qu’il était temps de partir si l’on voulait arriver de jour, la route étant longue et mauvaise. Nous partîmes donc, moi, le cœur gros de quitter ma mère, mais un peu consolé en pendant que je viendrais la revoir à Pâques, avait dit mon parrain, et que je trouverais là-bas d’autres soldats et une autre musique. J’aurais pourtant voulu dire adieu à celle de Sedan, malheureusement ce n’était pas possible.

Jamais, dans les promenades que je faisais le dimanche avec mes parents, je n’avais dépassé Balan ; aussi trouvai-je magnifique Bazeilles, Douzy et les autres villages : « Seulement, disais-je à mon oncle, il n’y a point de soldats.
- Patience, répondait-il, nous en verrons bientôt. Allons, Jean-Baptiste, bats un peu de ton tambour. »
De suite, je saisissais mes baguettes et j’oubliais ainsi les longueurs de la route très fatigante pour mes petites jambes, bien que mon oncle me portait souvent sur sa hotte.
Nous nous arrêtâmes deux fois en route pour manger, et quand la nuit tomba, nous avions déjà dépassé Margut ; en nous enfonçant dans les bois pleins de neige, nous entendîmes hurler les loups. Mais mon oncle avait un énorme gourdin et sa lanterne allumée. Il me fit battre la caisse, cela suffisant pour écarter les loups ; effectivement nous ne les vîmes point, et nous arrivâmes sans accident à Villiers.
Il était temps, je tombais de fatigue, ma tante Marie-Jeanne m’embrassa tendrement, et me mit coucher de suite dans un bon lit chauffé avec une brique. Elle voulait me donner à souper, mais j’étais si harassé que je m'endormis sur le champ.
Il paraît que je dormis un bon somme ; il faisait déjà grand jour quand je m’éveillai ; ma marraine soufflait le feu avec un long canon de fusil qu’elle portait à sa bouche. Elle vint à moi en souriant, m’embrassa et me donna une jatte de café au lait avec une tartine de beurre ; après avoir mangé, je me levai, pris ma caisse et sortis pour aller voir les soldats.
Á peine le pied dehors, je commençai à battre, ce qui fit accourir tous les enfants du village ; ils considéraient mon tambour avec stupéfaction.
- Où sont les soldats, où est la caserne de la musique, leur demandai-je ?
Ils me regardèrent avec de grands yeux étonnés, tous ces mots étaient nouveaux pour eux. Voyant que je n’obtenais rien, je me mis en marche par le village, à la recherche des militaires, et après avoir passé bien inutilement la matinée à l’explorer, je rentrai découragé, et dis à mon oncle que j’avais vu ni musique, ni soldats, ni caserne, et là-dessus, je me mis à pleurer et à vouloir retourner à Sedan, voir maman, la musique de Royal-Champagne et le gros tambour de cuivre (les timbales) des hussards de Lauzun.
Mon oncle me consola en me répondant qu’il viendrait bientôt des grenadiers plus beaux que ceux de Sedan, et qu’en attendant nous irions voir la musique de l’abbaye. Ce mot m’étant inconnu, mon oncle m’expliqua qu’une abbaye était une grande maison avec une belle église, de beaux jardins, et dedans beaucoup de curés habillés de robes blanches. Ceci me donna un peu d’espoir, et après le dîner, nous fîmes route pour l’abbaye, où mon parrain avait à payer la dîme, mot que je ne comprenais pas, mais dont il renvoya la définition à un autre moment.
« Au bout d’un quart d’heure de marche, apparut l’abbaye d’Orval, qui me fit l’effet d’une ville, tant il y avait de maisons et de bâtiments entourés par un grand mur, surmonté de petites tourelles. Avant d’y arriver, on trouve une chaussée entre deux étangs, dont l’un alimentait des forges, et tout au bout de l’abbaye, on voyait encore cinq étangs que la configuration du terrain faisait paraître comme disposés en gradins.
« Ce célèbre monastère, disent les chroniques, était alors dans sa plus grande splendeur ; fondé au onzième siècle par la piété d’une puissante princesse, enrichi par les dons des seigneurs du pays et de plusieurs souverains, il possédait quatre-vingt dix-neuf fermes, sans compter des forêts immenses, des étang et des prairies. Deux terrasses à quintuples étages bordaient de chaque côté, dans sa longueur, cette magnifique abbaye, qui enserrait dans ses murs des jardins délicieux, deux riches églises et des bibliothèques remplies de livres rares et de manuscrits précieux. Charles-Quint, l’empereur Joseph II, l’impératrice Marie-Thérèse avaient trouvé à Orval une hospitalité somptueuse et y avaient laissé de riches souvenirs de leur magnificence. Jusqu’aux conquêtes de la République Française, l’abbaye d’Orval, enclavée dans les Marches du Luxembourg autrichien, fit partie de l’empire d’Allemagne. Le prince-abbé exerçait la justice et avait droit de vie et de mort sur Villers et plusieurs villages voisins. Ce n’était pas seulement à l’égard des rois qu’Orval exerçait son hospitalité : tout voyageur, quelqu’il fût, était logé, nourri et couché pendant une journée ; celui qui possédait donnait selon ses moyens ; s’il était malade, il restait jusqu’à son entier rétablissement, et quand il était mendiant, on ne laissait pas partir sans lui fournir des vivres suffisants pour le nourrir jusqu’à la prochaine couchée. »
Mais revenons à notre promenade. Nous étions arrivés devant la grande porte ; à gauche, en dehors de l’enceinte était un cimetière, réservé, me dit mon oncle, aux étrangers qui mouraient à l’abbaye. Je le trouvai moins grand que celui où on avait enterré mon pauvre papa. Á cette réflexion naïve, mon oncle ne put réprimer un triste sourire, et, poussant un soupir, il frappa un coup, non pas au portail d’honneur, qui ne s’ouvrait que pour les grands occasions, mais à une porte basse, à gauche : une tête apparut derrière la lucarne grillée, et la petite porte fut ouverte par un moine vêtu d’une robe blanche.
- Qui vous amène, Jean-Baptiste ?
- La dîme, frère Hilaire, répondit mon oncle en montrant deux sacs de pommes de terre sur sa brouette. Puis-je parler au révérend père Théodore ?
- Sans doute.
Nous traversâmes une grande cour au fond de laquelle nous trouvâmes un escalier aboutissant à la salle des Comptes où le frère Théodore écrivait sur un gros livre à agrafes de cuivre ciselées. Mon oncle, après avoir salué respectivement, lui dit qu’il avait laissé dans la cour sa redevance en nature, et lui compta sur la table trois pièces d’argent qui complétaient la dîme. Le frère Théodore les fit sonner l’une après l’autre pour reconnaître si elles étaient bonnes, et demanda qui j’étais. Mon parrain lui raconta comment je me trouvais avec lui, et comme quoi j’étais fou de soldats et de musique.
- C’est donc pour cela qu’il a un tambour, dit en riant frère Théodore. Il faut le conduire au frère Arsène, à la salle de musique.
Nous allâmes trouver frère Arsène ; il travaillait aussi sur un gros livre couvert de caractères noirs semblables à ceux que j’avais vus sur les cartons de musique de Royal-Champagne. Il était sans doute bien occupé car il ne leva pas la tête quand nous entrâmes ; nous n’osions troubler son travail, et j’en profitais pour contempler des instruments de toutes sortes pendus au mur ; enfin se redressant et regardant par-dessus ses bésicles, il demanda à mon oncle ce qu’il voulait.
- Révérend frère Arsène, je viens vous amener mon neveu et filleul, que je viens d’adopter et qui ne parle que musique.
- Vraiment, dit frère Arsène ; sais-tu battre de ton tambour ?
- Oh oui ! répondis-je bien vite et je mis en train.
- Bien, dit le frère Arsène en me tapant sur la joue, mais il faudra qu’il apprenne à battre en musique, et, avant tout à lire, à écrire et à solfier. Envoyez-nous chaque matin votre neveu Jean-Baptiste.
Mon oncle ne demandait pas mieux que de me faire instruire pour rien, et moi j’étais enchanté d’étudier la musique. Le lendemain était un dimanche ; mon parrain et ma marraine m’amenèrent à la grand-messe. Le frère Arsène vint me prendre la main et me fit asseoir sur le banc du lutrin, à côté des enfants de chœur, que je trouvais magnifiques dans leurs surplis blancs et leurs robes rouges. Á Orval, on accompagnait les chœurs par différents instruments. J’étais émerveillé de voir le frère Philippe, qui jouait du trombone, faire aller sa coulisse et la faire ressortir de sa bouche en disant chaque fois : « Trou, trou. » Á côté de lui, le frère Zébédé gonflant ses joues, disait : « prou » dans son basson. Puis je considérais avec étonnement le serpent tortueux du frère Barnabé et d’autres moines qui ouvraient la bouche jusqu’aux deux oreilles pour mieux chanter, et, enfin, au milieu de tous, le frère Arsène qui, lorsqu’il ne jouait pas de sa contrebasse, battait la mesure avec son archet, en chantant.
Mais, aux vêpres, je fus encore bien plus stupéfait : on me mena à l’orgue, et je vis un roi avec une couronne d’or, revêtu de riches vêtements, qui promenait un doigt sur un clavier, remuait les yeux et la tête ; le frère organiste me dit que c’était un automate représentant le roi David.
Je fis des progrès rapides dans l’école du frère Nicolas, bon moine, au caractère jovial, dont j’aurai occasion de parler plus tard, et quand je retournai le jour de Pâques avec mon parrain voir ma mère, je savais déjà un peu lire et écrire, ce que la digne femme ne pouvait se lasser d’admirer. De son côté, le frère Arsène était très content de moi pour le solfège, et le jour de la Pentecôte, je débutai dans les enfants de chœur : ce fut un des plus beaux jours de ma vie.
Mais ma plus grande préoccupation était de savoir jouer de tous les instruments que j’entendais, et j’en témoignais fréquemment mon vif désir à frère Arsène qui me répondait toujours : « Patience, patience, tu es encore trop jeune. » En attendant, on me fit passer à des études plus sérieuses ; j’avais sept ans, et le frère Nicolas commença à m’apprendre les déclinaisons latines.
Le prince-abbé, dom Gabriel, avait fait un jour venir mon oncle à son oratoire et lui avait dit en ma présence : « Jean-Baptiste, votre neveu est intelligent, notre intention est qu’il apprenne tout ce qu’il est possible de lui enseigner ; il étudiera le latin qui lui sera indispensable s’il veut être prêtre, ce qui le mènera à d’importantes fonctions, s’il veut rester dans notre ordre. Quant à la musique, elle peut conduire, s’il continue à bien travailler, à occuper par la suite l’emploi de frère Arsène, de même qu’elle peut être son gagne-pain, s’il veut travailler dans la vie séculière ; d’une façon comme de l’autre, l’instruction ne nuit jamais, qu’il se le rappelle bien. »
Ainsi parla Don Gabriel, et j’ai toujours retenu sa maxime. Pour le moment, je ne voyais point de sort préférable à celui de frère Arsène, occupé toute la journée à composer de la musique et à la jouer sur tous les instruments possibles, aussi je recommençai avec plus d’ardeur que jamais à le supplier de m’instruire ; enfin il me dit : Jean-baptiste, l’instrument le plus complet, le plus beau, le roi de tous les autres, c’est l’orgue, car il réunit leurs sons à tous. Nous allons le commencer, et quand tu en connaîtras suffisamment, je t’apprendrai la flûte, le cor et le violoncelle.
- Et aussi le serpent, le trombone, le basson et la contrebasse ?
- Non, répondit-il, il faut, pour ces derniers, que tu soies plus grand et plus fort ; connaissant les premiers, tu éprouveras peu de peine pour apprendre les autres.
Deux années s’écoulèrent dans cette existence si heureuse : partageant mon temps entre les études, la musique, la promenade dans les jardins superbes, la pêche dans les étangs poissonneux. Combien de temps aurais-je pu continuer à vivre ainsi, sans les grands événements politiques qui bouleversèrent la France ? Nous avions su, à Orval, que les Français avaient envahi la Belgique et qu’ils y avaient battu les Autrichiens, que le roi et sa famille étaient en prison, qu’on avait massacré beaucoup de nobles, pillé et fermé toutes les églises, et ces nouvelles attristaient fort les moines qui, disait-on, avaient offert l’hospitalité à Louis XVI quand il quittait la France révoltée.
Á Sedan, la fabrique n’allait presque plus, les salaires étaient tombés à rien, et ma mère n’aurait pas pu vivre sans les provisions que mon bon parrain lui envoyait deux fois par semaine. On disait même que sous peu les fabriques fermeraient tout à fait, et dans ce cas, il avait été convenu qu’elle viendrait demeurer avec nous.
Le premier jour de l’an 1793 fut bien triste à Villers ; dès le matin, après avoir embrassé mon oncle et ma tante, j’allais à l’abbaye souhaiter la bonne année à mes bienfaiteurs, et je vis des larmes dans leurs yeux, car le bon roi Louis XVI avait été mis en accusation ; on parlait de le faire mourir, lui et sa famille, enfin on ne voyait dans l’avenir que deuil et désolation.
Sur la fin de janvier, le cousin Poncelet qui était allé vendre des denrées au marché de Sedan, nous rapporta que le roi venait d’être guillotiné, qu’on avait dansé en rond sur la place de l’église en criant « Vive la guillotine ! Á bas les aristocrates ! et que tous les honnêtes gens étaient saisis de terreur et ne savaient où se cacher. »
Mon parrain et ma marraine étaient consternés, et personne de nous ne put dormir la nuit. Sitôt qu’il fit jour, je me levai et courus à l’abbaye dont j’entendis à la sortie du village toutes les cloches tinter comme à la Toussaint. Á la porte frère Hilaire me dit qu’on était à l’église où l’on chantait le De Profundis. Les enfants de chœurs étaient en robe noire, les moines pleuraient, et même jusqu’aux instruments dont le son me paraissait plaintif, tout ne respirait que douleur et chagrin. Le frère Arsène me dit que les leçons de musique étaient suspendues jusqu’à nouvel ordre.
Je revins à la maison pour dîner, mais on ne mangea pas. Après le dîner, mon parrain avait l’habitude de s’asseoir devant le fourneau pour fumer sa pipe, mais ce jour-là il n’en fit rien, et cacha sa tête dans ses mains, sans nous parler.

Je ne sais combien de temps nous passâmes dans ces tristes réflexions quand retentirent au dehors les cris de « les Français, les Français ! » Comme nous nous levions, le cousin Poncelet ouvrit la porte tout essoufflé et nous dit qu’il allait à Margut, quand il avait rencontré le bataillon des patriotes sans-culottes de Sedan, en marche avec de l’artillerie pour aller détruire l’abbaye d’Orval. Bientôt on entendit le tambour et nous vîmes enfin cette troupe qui ne me rappelait guère le beau Royal-Champagne : en tête cinq tambours battant sans mesure, derrière un grand vilain officier, à cheval, armé d’un sabre bancal, et ceint d’une écharpe tricolore, puis deux ou trois cents hommes déguenillés, sales, le fusil sur l’épaule, sans sacs ni gibernes, tous criant, gesticulant et chantant la Carmagnole. Deux canons attelés avec des chevaux de labour fermaient la marche, mais beaucoup de patriotes restaient encore en arrière, entraient dans les maisons du village pour boire, et ne s’inquiétaient pas de suivre la colonne ; il y avait cependant des chefs, mais quels chefs !
Tout le village regardait tristement cette bande de brigands prendre le chemin de l’abbaye sans défense ; mon oncle, encore plus désolé que le matin disait avec les voisins qu’Orval n’en réchapperait pas, et j’étais saisi de douleur en entendant ces prédictions funestes. Puis la colère me prenait : oh ! comme j’aurais voulu être fort, j’aurais été défendre l’abbaye ! Le gros du bataillon était déjà sorti du village, je l’aurais suivi si mon oncle ne m’en avait empêché, quand un des patriotes retardataires, voyant notre porte ouverte, entra sans gêne et demander à manger d’un ton grossier.
Mon oncle indigné voulait d’abord lui en refuser ; cependant, par prudence, il détacha de la crémaillère un chaudron de pommes de terre qui cuisaient pour les porcs et le mit sur la table avec du gros sel gris en lui disant « je n’ai que cela à vous donner ». Mais les jambons suspendus aux poutres du plafond disaient le contraire et le sans-culotte voulut en manger. Il fallut s’exécuter, et ma marraine dut de plus lui donner une chopine d’eau de vie blanche.
Quand ce digne patriote se fut débarrassé de son sale chapeau à cornes, je reconnus en lui un ancien ouvrier du Dijonval, condamné à la prison du vivant de mon père pour avoir, sans autre but que celui de faire le mal, lacéré à coup de couteau une pièce de drap qui séchait sur les rames.
Après avoir bien mangé, le sans-culotte voulut du café, ma tante lui en fit ; puis, avisant la pipe accrochée à la cheminée, il la saisit, prit du tabac dans le pot, la bourra et se mit à fumer en crachant partout, double licence dont mon parrain et ma marraine prirent chacun leur part.
Cependant l’oncle Jean-Baptiste ne dit rien et se contenta de maugréer entre ses dents contre le patriote sans façon qui, sous l’influence du genièvre ne tarda pas à se renverser sur sa chaise et à laisser tomber de ses lèvres tremblantes la chère pipe culottée : elle se brisa en morceaux. « Casse si tu veux, dit mon oncle avec humeur, je ne t’aurais plus fumée ! » Et le patriote ronfla de bon cœur, avec accompagnement de hoquets. Nous nous regardions sans rien dire, aussi vexés l’un que l’autre.
Après deux ou trois heures, il se réveilla et demanda à boire ; mon oncle lui en servit et l’interrogea sur ce que les patriotes allaient faire à l’abbaye. Le patriote prit une pose majestueuse et répondit « qu’ils allaient rétablir les droits de l’homme et inaugurer le règne de la liberté ».
- Mais, répondit mon oncle, il me semble que la première liberté, c’est d’être tranquille chez soi. De quel droit entrez-vous sur le territoire étranger ? C’est sans doute au nom de la loi des chiens, du droit du plus fort que vous vous prenez à un monastère sans défense.
Le sans-culotte n’avait pas trop l’air de comprendre ; il paraissait chercher une réponse, et la trouvant dans les tirades avec lesquelles les meneurs entraînaient la foule ignorante, il dit : « Nous allons détruire le repaire de la fainéantise et chasser d’Orval la bande des inutiles et des propres à rien. »
En entendant ainsi traiter mes bienfaiteurs, je ne pus me contenir, et saisi d’indignation, je m’écriai : « Propres à rien ! C’est toi, canaille de Brochet qui est un propre à rien de bien ! » Á cette apostrophe inattendue, le sans-culotte se leva furieux pour me saisir ; il m’aurait peut-être tué sans mon oncle qui le fit tomber en lui allongeant un croc-en-jambe. Ne voulant pas toutefois le frapper, il le saisit par les épaules et le poussa devant la porte, où il tomba dans notre mare ; là il se mit à gigoter dans le fumier et la neige fondue, en poussant des hurlements épouvantables. Mon oncle, sans me faire de reproche, car il était aussi fondé que moi, rentra dans la maison, ferma la porte au crochet, et prenant le canon de feu se prépara à assommer le sans-culotte s’il voulait rentrer ; ma marraine occupa la fenêtre avec le tisonnier et moi je voulus prendre part à cette belle défense en saisissant les pincettes.
Mais nous en fûmes pour nos frais. « Pif, paf, pouf ! » des coups de feu éclatent du côté de l’abbaye, voilà une fois le village en émoi ; on sort devant les portes, on entend des cris qui se rapprochent, et le bruit sourd de pas d’hommes et de chevaux sur la neige, puis apparaissent les patriotes en désordre poursuivis par des cavaliers bleus armés de lances. Les moines prévenus de l’arrivée des sans-culottes, avait fait demandé à la hâte du secours au gouverneur autrichien d’Arlon, qui leur avait envoyé deux escadrons de hulans.
Ces cavaliers partis au triple galop avaient surpris les patriotes commençant à piller, et leur avaient appuyé la chasse ; beaucoup avaient été tués, blessés ou faits prisonniers, mais le plus grand nombre s’était réfugié dans les bois à l’abri de la cavalerie. Quant au commandant, il avait bravement enfourché son bidet et laissé derrière lui ses soldats et ses canons.
Une centaine environ de patriotes passèrent en désordre devant notre porte croisant la baïonnette au portrait des chevaux ; arrivés sur la place du presbytère et se voyant près d’être cernés, ils formèrent le carré et envoyèrent une décharge qui coucha à terre des hommes et des chevaux, puis à la faveur de la fumée et du désordre, ils se dispersèrent dans les bois qui conduisent jusqu’à Margut. Alors les trompettes autrichiennes sonnèrent le ralliement, et la poursuite cessa.
Pendant toute la bagarre, le misérable Bochet était resté dans sa position première, incapable de se relever, et des hulans se donnèrent le cruel plaisir de lui darder des coups de lance, ce que, malgré mon dégoût pour ce vif coquin, je trouvai abominable et indigne de soldats courageux. Mais un officier ordonna de l’achever avec un coup de pistolet, et les Autrichiens repartirent sur Orval, emmenant les blessés et les prisonniers et nous laissant le soin d’enterrer les morts. Je conserverai toujours le souvenir de ces événements : ce fut la première fois que je vis couler le sang de mes semblables, et ce moment marque toujours dans l’existence.
Comme vous le pensez bien, on ne songeait guère à dormir à Villers après de telles scènes. Excités par la curiosité, nous partîmes en foule pour l’abbaye, éclairée par les dernières lueurs du feu de joie que les patriotes avaient allumé dans la première cour avec la paille des écuries, des livres, des futailles vides et les portes et les fenêtres arrachées de leurs gonds.
Les Autrichiens étaient arrivés assez tôt pour empêcher l’incendie général du couvent, mais pas assez pour s’opposer à la destruction du laboratoire de frère Hippolyte que nous trouvâmes contemplant avec douleur les beaux appareils de physique qui lui avaient coûté tant de peines à établir, brisés en mille pièces. Brutalité stupide que celle qui s’exerce sur des objets inanimés, sur les ouvrages de la science ! Et dire que c’était au nom de la liberté !
Je courus prestement à la salle de musique. Ô bonheur ! les brigands n’avaient pas eu le temps d’y arriver, tous mes chers instruments étaient intacts. Pendant l’orgie, l’abbé et ses frères s’étaient tenus renfermés dans l’église Saint-Bernard, d’où un souterrain secret pouvait les faire sortir dans la campagne. Dom Gabriel ordonna pour le lendemain un Te Deum d’actions de grâce, et nous engagea à aller prendre quelques heures de repos.
Quand nous revînmes le lendemain, à l’Abbaye, il y avait de nouveaux venus ; au point du jour était arrivé en renfort un bataillon de grenadiers autrichiens ; ils avaient un tout autre aspect que les patriotes. Quels beaux soldats ! Grands, bien faits, portant des habits blancs, de hauts bonnets de cuir avec une aigrette de crin rouge et une plaque de cuivre représentant un aigle à deux têtes, et de longues moustaches noires bien cirées. En les voyant on était plein de confiance dans le salut de l’abbaye, on se sentait réellement fort.
La cérémonie du Te Deum fut imposante. M. le comte de Chiny, seigneur voisin, et Mme la comtesse, y étaient venus et occupaient les places d’honneur avec les officiers. Les hulans à cheval, dehors de l’église, étaient rangés en bataille le long du cloître, et les grenadiers, à l’intérieur, faisaient la haie dans la grande nef. Quand dom Gabriel, qui officiait lui-même, éleva le Saint-Ciboire, les trompettes sonnèrent, les tambours dans le chœur battirent aux champs, et tous les soldats s’agenouillèrent. Chacun était saisi de joie et de reconnaissance ; et moi, pénétré d’émotion par ce beau spectacle, je frissonnais de bonheur et je versai des larmes d’attendrissement.

Au bout de quelques jours, quand il parut qu’on n’avait plus à craindre le retour des Français, les Autrichiens quittèrent l’abbaye et ma vie d’étude recommença à ma plus grande satisfaction.
J’étais déjà avancé dans l’Epitome historiae sacrae et je passai à la traduction des fables de Phèdre, qui, par leurs sujets variés, m’intéressaient infiniment. La musique était toujours ma passion ; je savais jouer passablement de la flûte et faire avec justesse une partie de basse, mais mon archet était encore faible, ce qui me désolait ; j’aurais voulu avoir les beaux sons pleins de frère Arsène, et il me promettait que je les aurais en prenant de la force avec l’âge. Quant au cor, ma solidité sur le solfège m’avait fait me mettre facilement à cet instrument ; je n’étais pas encore bien sûr, il est vrai, de l’embouchure, et mon camarade Julien, l’enfant de chœur, riait des mauvaises notes et des canards que je faisais ; pourtant il avait tort ; si je me trompais, je savais reconnaître mes fautes, et lui avait si peu d’oreille que le frère Arsène, malgré sa patience, avait dû renoncer à lui apprendre le cor. Ce que je trouvais de plus difficile, c’était l’orgue ; faire marcher deux mains à la fois sur des parties différentes, une clé pour chaque main et de plus les pédales à patiner ; la connaissance de l’étendue de chaque jeu, leur combinaison entre eux, tout cela réuni me gênait assez. J’aimais mieux le cor ou la flûte que je pouvais emporter avec moi en me promenant. Le soir, dans l’été, je grimpais en haut des terrasses, ma flûte dans ma poche, mon cor sous le bras, ou bien encore j’allais m’asseoir près de la chapelle de Montaigu, j’y restais jusqu’à la fermeture des portes, remplissant toute la vallée de mes solos. On m’entendait jusqu’à Villers ; quand je rentrais, mon oncle disait : Jean-Baptiste, j’ai entendu ton cor, c’est comme une voix qui chante. Ah ! jeunes musiciens d’aujourd’hui, on ne dira jamais cela de vos instruments nouveaux !
En avril 1793, la guerre dont jusqu’alors nous nous étions peu ressentis, se rapprocha de notre pays ; un jour, on entendit le canon du côté d’Arlon, et on sut que les Autrichiens vaincus abandonnaient le Luxembourg. On trembla de nouveau à l’abbaye et, dès ce jour, on s’attendit à quelque entreprise des patriotes ; mais hélas, c’était à des soldats de l’armée française et non à des partisans qu’Orval allait être livré. En juin la Convention envoya le général de brigade Loison avec ordre d’investir l’abbaye ; le gouvernement révolutionnaire ne pouvait pardonner aux moines l’hospitalité offerte à Louis XVI, et leurs immenses richesses étaient bien faites pour tenter sa cupidité.
Tout Villers alla voir le campement des Français ; arrivés dans le milieu de la journée, ils avaient investi complètement l’abbaye et occupaient jusqu’aux hauteurs qui la dominent à droite et à gauche ; des canons étaient braqués en face de chaque issue à cause du bruit répandu à tort qu’il y avait des Autrichiens dans le monastère ; à part ces précautions, les Français s’inquiétaient peu de nous et nous laissaient circuler librement ; mais les cavaliers, campés sur la grande chaussée, s’amusaient à pêcher dans l’étang des forges où j’avais placé des cordeaux et des raquettes à écrevisses que je n’ai jamais revus ; ils avaient mis leurs chevaux au vert dans la prairie que mon oncle devait faucher le lendemain de leur arrivée.
Le soir, de grands feux furent allumés dans tout le campement, et les soldats y apportèrent ce qu’ils avaient pu tuer à la chasse ou recueillir dans les villages en effrayant les paysans ; c’étaient des gens gais, habitués à la guerre et ayant fait campagne sous Dumouriez. Ils chantaient des refrains patriotiques ou burlesques dont j’ai entendu depuis reproduire le chant dans des vaudevilles.
« Voici un des plus comiques :
Brunswick dit à ses soldats :
Courons à la victoire !
Ils répond’, culottes bas :
Monseigneur, n’avons-nous pas
La f…, la f…, la f… »

Cette chanson était un souvenir de l’invasion des Prussiens en 1792. Occupant la Champagne et la Lorraine au moment des vendanges, ils avaient fait ribotte de vin nouveau, et il en était résulté une dysenterie épouvantable accrue encore par les plus abondantes du mois d’octobre et le froid prématuré, de sorte que l’on ne pouvait approcher des cantonnements prussiens sans voir une foule de ces malheureux cédant à la nécessité épidémique. Les Français, dont l’esprit gouailleur ne laisse rien passer, s’en donnèrent à cœur joie, et quelque loustic de l’armée de Dumouriez improvisa le refrain ci-dessus, qui fit fortune et fut chanté depuis dans tous les camps. Il en résulta qu’au nom de Prussien fut accolée une signification grossière et ridicule et que depuis on dit vulgairement, dans les pays de Lorraine, de quelqu’un qui tombait sur son derrière : il est tombé sur son Prussien.
Si les villageois regardaient curieusement les soldats français, ils avaient encore de bien plus grands yeux pour le général Loison qui ne comptait pas plus de vingt et un ans et était né à Damvillers, à quelques lieues de l’abbaye ; ce jeune général semblait pressé d’en finir avec sa mission, l’inaction paraissait lui être à charge ; il avait parcouru l’enceinte du monastère et tout observé avec attention. Une lettre de dom Gabriel lui fut remise le soir, pour le supplier d’épargner Orval ; il fit répondre qu’il n’était que l’exécuteur des ordres de la Convention, dont il attendait la décision.
Á neuf heures, les tambours français battirent la retraite, mais non l’extinction des feux qui devaient être entretenus toute la nuit, les soldats couchant à la belle étoile sans manteau sur la terre humide ; de distance en distance, flambaient d’énormes brasiers qui éclairaient la vallée d’une lueur d’incendie et autour desquels les Français vinrent se coucher ; alors nous autres paysans de Chiny, de Margny ou de Villers, nous regagnâmes nos villages respectifs en nous demandant tristement les uns aux autres combien l’abbaye pouvait avoir à rester debout.
L’existence d’Orval intéressait au plus haut point les gens du pays ; tous en dépendaient comme laboureurs ou comme fermiers et n’avaient qu’à se louer de la paternelle administration des moines. La redevance annuelle était calculée équitablement sur le rendement de la récolte et dans les mauvaises années, le prince abbé venait, au contraire, au secours des paysans et attendait patiemment que des temps plus heureux permissent de payer les redevances et d’acquitter les fermages. « Au bout de cela qu’arrivera-t-il si les Français s’emparent du pays, disait-on, nous paierons plus d’impôts, nous aurons les corvées, les logements de troupes, et gare la conscription ! » Et on ne se trompait pas.
Quant à moi, je voyais dans la ruine du monastère l’impossibilité de pouvoir désormais m’instruire et me perfectionner, et je n’étais pas un des moins préoccupés de la bande ; en cheminant, je me fis la cruelle réflexion que demain peut-être Orval n’existerait plus et je formai la ferme résolution de revoir encore une fois ceux auxquels je devais tout ce que je savais. C’était une dette de reconnaissance que je voulais acquitter, mais comment pénétrer dans le monastère si bien bloqué ? « J’y arriverai cependant, me dis-je. Quand nous fûmes rentrés à la maison, j’attendis que mon oncle et ma tante fussent endormis et je m’esquissai par derrière en enjambant la barrière du jardin.
Je savais bien que, sur la gauche du monastère, à peu près à la hauteur de la potence à laquelle pendait encore le squelette du dernier condamné par la justice abbatiale, il manquait des pierres au mur d’enceinte ce qui permettait de le franchir avec assez de facilité ; restait un saut insignifiant à faire dans les plates-bandes de la terrasse ; mais comment échapper au cordon de sentinelles qui longeaient le mur ? Pourtant j’entrai sous bois malgré les ronces qui me déchiraient et marchai parallèlement au mur en ayant soin de m’en tenir assez loin, et quand je crus être arrivé à peu près à la hauteur de la place faible, je tournai à droite et m’avançai avec précaution, j’avais calculé à peu près juste ; arrivé sur la lisière du bois et caché derrière des buissons, j’aperçus un factionnaire appuyé sur son fusil et regardant précisément l’endroit où les pierres manquaient, environ à trente pas de moi.
Je me creusais la tête à chercher un moyen de le faire regarder ailleurs et à quitter la place, quand le galop d’un cheval retentit sur la grande chaussée des étangs, j’entendis des cris de « Qui vive ? » M’avançant davantage sur la lisière du bois, je vis des lanternes s’allumer et à leur lueur un cavalier qui s’arrêtait devant la baraque de branchages du général Loison. Cet incident parut intéresser beaucoup le factionnaire, car oubliant sa consigne il marcha en me tournant le dos du côté de la sentinelle la plus rapprochée de lui et je les entendis se parler d’un air animé.
Ma droite était libre, et ne voyant pas de sentinelle sur ma gauche, je traversai lestement le chemin en me faisant petit, et je grimpai doucement en mettant le pied dans les vides laissés par la chute des pierres, en m’accrochant à celles qui faisaient saillie. J’arrivai heureusement au faîte de la muraille et sautai sans crainte, mais j’avais compté sans une caisse à châssis qui servait à abriter les plantes en hiver ; j’allais donner au beau milieu, en brisant les carreaux ; sentant les morceaux de verre m’entrer dans les chairs, j’allais crier, mais la prudence me retint, je restai coi pendant quelques instants, écoutant les deux factionnaires qui parlaient avec animation.
Au même instant un roulement éclatant de tambour partit du camp des Français, des clameurs y répondirent. « C’est l’ordre de la Convention, me dis-je avec effroi, il n’est que temps si je veux les revoir encore, et aussitôt je pris mes jambes à mon cou, je descendis quatre à quatre les escaliers des terrasses et courus à l’église Saint-Bernard dont j’apercevais le chœur éclairé, comme à la messe de minuit ; les moines priaient. Ils furent stupéfaits de me voir dans l’abbaye à un pareil moment, les habits déchirés, les mains, la figure ensanglantées, et ne pouvant plus parler tant mon cœur battait fort.
Je me jetai dans les bras de frère Arsène en fondant en larmes, et quand j’eus raconté comment j’étais arrivé, l’abbé me dit d’un ton solennel : « Jean-Baptiste, ce que tu viens de faire est beau, tu as risqué ta vie pour revoir tes bienfaiteurs, Dieu ne l’oubliera pas, et si… » Une détonation épouvantable lui coupa la parole, les Français enfonçaient le portail à coup de canon.
« Mes frères, c’est le dernier jour d’Orval, s’écria l’abbé, prions pour nos frères égarés. » Nous tombâmes à genoux, les clameurs des soldats se rapprochaient ; alors dom Gabriel alla à droite de l’autel vers une petite armoire dans la boiserie, où l’on déposait les burettes, il défit un crochet et le fond de l’armoire tomba laissant voir un passage secret dans lequel il fit entrer les moines un à un, frère Arsène me tenait par la main. Je me rappellerai toujours qu’au moment de disparaître dans ce couloir obscur, une voix terrible dominant les autres cria au dehors : « Á Saint-Joseph, patron des c… ! Attention ! en joue ! feu ! » et la rosace qui éclairait l’orgue vola en éclats. Aussitôt dom Gabriel, qui était resté le dernier, ferma la passage et nous ne vîmes plus rien. Bientôt même tous les bruits s’éteignirent, nous n’entendions que celui de nos pas, nous marchions péniblement, on respirait à peine, l’air était rare. Enfin, à mon grand étonnement, nous débouchâmes dans une forêt, vis-à-vis le château de M. de Chiny. L’aube commençait à poindre, M. le comte vint nous recevoir, tandis qu’on emmenait dans un carrosse la comtesse évanouie. Là il fallut nous séparer, l’abbé, le frère Arsène, le frère Nicolas, tous les moines m’embrassèrent en pleurant, et je repris désespéré le chemin de l’abbaye.

Je fus bientôt en vue d’Orval ; le monastère était plein de Français, courant, criant, s’agitant dans tous les sens ; on aurait cru une fourmilière. Devant l’église, le général Loison avec sa ceinture et son plumet tricolores, d’une main appuyée sur son grand sabre à fourreau doré, de l’autre donnant des ordres, faisait transporter hors de l’église les vases sacrés, les tableaux et les ornements. Á la porte de l’abbaye, je trouvai mon oncle et ma tante avec d’autres paysans mis en réquisition pour charger sur leurs charrettes les objets pillés ; en ne me trouvant pas dans ma chambre, ils n’avaient su que penser et je les délivrai du poids d’inquiétudes mortelles.
Pendant toute la journée, on ne fit que sortir les dépouilles de l’abbaye, et un officier, qu’on m’a dit depuis être devenu maréchal de France, traversa la foule à cheval, le Saint-Sacrement à la main, donnant des bénédictions et proférant d’horribles blasphèmes. Derrière lui, des soldats forçaient en riant les paysans à s’agenouiller, et Pierre Lebas, de Merlauvaux, s’y étant refusé, fut jeté dans l’étang, où il se serait noyé sans un canonnier qui lui lança une bride de cheval et le ramena à la rive.
Je vis charger sur les voitures les tuyaux de l’orgue qu’on avait arrachés, l’automate roi Davide, les boiseries sculptées du chœur, les statues, les meubles, tout ce qui avait de la valeur, et enfin les instruments de musique auxquels je croyais avoir plus de droits que ces brigands.
Quand le soir fut venu, qu’on eût tout pillé des caves aux greniers, le général ordonna de mettre le feu avec des fagots et de la paille, mais la flamme ne pouvant mordre à ces solides bâtiments de pierre et de fer, il fit lancer des bombes et démolir à coups de canon. Pour comble de profanation, on chargea de poudre les tombes du cimetière, et les squelettes et les cadavres volèrent en l’air. Ainsi fut détruite la superbe abbaye d’Orval.

Dès les premières bombes, je m’étais enfui à Villers, désespéré, brisé par les émotions de ce jour terrible, et je me couchai en pleurant la ruine de mes espérances ; à l’aube, les Français quittèrent l’abbaye enflammée et s’écroulant de toutes parts ; je les entendis traverser le village à grand renfort de tambours, de cris et de chansons guerrières et républicaines, mais je ne me levai pas pour les voir passer : « Ce sont pourtant mes frères, me disais-je, mais je voudrais voir les Autrichiens tomber sur eux et les tailler en pièces. »
Á mon réveil, mon oncle me présenta la flûte dont je me servais à l’abbaye, plus une belle clarinette qui avait appartenu au frère Arsène, et dont il se servait à l’orchestre du prince Esterhazy, sous la direction du célèbre Haydn. Mon parrain avait eu grand-peine à s’approprier ces deux instruments, et notre voisin Lampret ayant été surpris détournant un calice d’or, avait été fusillé sur le champ par ordre du général ; cependant ce dernier ne se gênait pas pour mettre la main sur les choses à sa convenance, car, paraît-il, il fut traduit dans la suite devant une commission militaire pour répondre de ses exactions. Nous regardâmes la mort du voisin Lampret comme une punition du ciel, mais nous ne fîmes aucun scrupule de garder les deux instruments de musique.
Quand je retournai à l’abbaye, je fus navré ; les murailles, à moitié démolies, étaient calcinées ; le feu couvait encore sous les ruines fumantes ; les caves avaient été soigneusement vidées ; on travaillait à ramasser le plomb fondu des gargouilles et des chéneaux ; les jardins dévastés n’étaient plus reconnaissables ; l’eau du bassin du parc, où j’avais si souvent donné à manger aux grosses vieilles carpes, était tarie, absorbée par la chaleur dévorante de l’incendie.
Je retournai à Villers dans un état d’abattement qui effraya ma marraine ; elle me fit de suite mettre au lit, et, le lendemain, j’étais sérieusement malade, mais surtout malade d’ennui, de langueur ; en effet, que faire désormais dans ce triste village, où, tout en aimant bien mes parrains et en reconnaissant leurs bontés pour moi, je n’aurais plus ni les leçons de musique, ni l’instruction que je poursuivais si volontiers à l’abbaye ? Je ne pus leur cacher ce que je pensais. Cet aveu leur fit évidemment de la peine ; ils me représentèrent la position toujours mauvaise de ma mère, qui aurait encore à me nourrir.
- Mais je travaillerai, répondis-je.
- Á quoi ?
- Á copier de la musique.
Attachés à moi comme à un fils, ils épuisèrent en vain tous les arguments pour me retenir, et, en me voyant changer et maigrir de jour en jour, ils furent me renvoyer à Sedan. Bien que ma mère fût persuadée que je retombais entièrement à sa charge, néanmoins la bonne femme ne vit en moi qu’un fils rendu à sa tendresse, et ne compta pour rien les peines qu’elle croyait avoir à supporter pour me nourrir.
Dès le lendemain, toute la Cassine savait mon arrivée ; on n’osait pourtant me faire raconter mon escalade, nous étions en pleine Terreur, et l’on emprisonnait au Mont-Dieu, quand on ne les guillotinait pas, tous les amis des prêtres et des nobles. Plusieurs personnes riches s’intéressèrent à moi et me fournirent de la musique à copier ; de plus, mettant à profit mon commencement d’instruction, très rare à cette époque dans la classe ouvrière, je me fis écrivain public. Quand on venait m’apporter cinq sous pour une lettre ou une page de musique, j’étais enchanté, et je disais à ma bonne mère en les faisant sauter dans ma main : « Vois-tu comme nous sommes riches ! »

Nous vécûmes assez chétivement jusqu’à la fin du règne de la Terreur, après laquelle on vit se produire une réaction complète : le commerce, qui était arrêté depuis longtemps, reprit activement, et ce fut au tour des honnêtes gens d’emprisonner les gueusards qui leur avaient fait tant de mal précédemment, il y en eut même plusieurs de tués et de jetés à la Meuse, et ils ne l’avaient, ma foi, pas volé.
Enfin on était débarrassé du règne des canailles, la confiance renaissait, on respirait donc : des fêtes, des soirées se succédèrent, et j’en eus ma bonne part ; je savais toujours m’employer pour un instrument ou pour un autre. Á la même époque, j’entrai au théâtre, qui était alors dans la Grand’Rue, comme deuxième cor. « Le public de l’amphithéâtre, composé de ploqueurs, de porte-sacs et autres garnements semblables, était peu généreux à l’égard de l’orchestre. Pendant l’entracte, les pommes cuites tombaient sur notre tête, ou venaient dessiner sur votre partie, en s’y aplatissant, un beau soleil d’éclaboussures, et les interpellations aux musiciens : « Un saucisson à Fisson ! – Un verre de bière à Lorillière ! – Watrin, va ton train ! » Et mille choses de même valeur.
De ce temps-là, on parlait beaucoup déjà du général Bonaparte, mais quand, devenu premier consul, il joignit, à tant de gloire acquise sur les champs de bataille, l’honneur de relever les autels, ce ne fut plus un homme, mais un demi-dieu : bien des gens souffraient de la fermeture des temples, et ce fut avec une joie enthousiaste qu’on accueillit leur réouverture. Les vieux républicains haussèrent les épaules ; mais, au fait, qu’avait-il fait ? c’était la liberté : nul ne doit être forcé d’aller à l’Église, mais nul de doit en être empêché. Pour moi, j’y gagnai, en fait de profit pécuniaire, d’être nommé, à l’unanimité du conseil de fabrique, serpent à l’église Saint-Charles.
Dans le courant de messidor an XI, on apprit que le premier consul, voyageant dans le nord de la France, repasserait par Sedan et y séjournerait. Grand émoi par toute la ville : le but principal du citoyen premier consul était d’encourager chez nous l’établissement des mécaniques, auxquelles la population ouvrière se montrait si hostile, qu’il fallait faire garder par des sentinelles les premières machines établies au coin de la place de la Halle. Le premier consul voulait que la France écrasât l’Angleterre de toutes les façons, et par la supériorité de son armée, et par celle de son industrie ; or, on ne pouvait obtenir cette dernière sans les mécaniques, abrégeant la durée du travail et établissant la production à meilleur marché.
Toutes les autorités allèrent au-devant du principal chef de la République jusqu’à la porte de Torcy, précédées d’une garde d’honneur composée de jeunes gens riches, vêtus d’uniformes rouges, bordés en argent. Bonaparte témoigna au commandant sa satisfaction de la bonne tenue de sa troupe, et lui demanda combien elle comptait d’hommes : « Citoyen premier consul, répondit-il, nous sommes entre vingt-cinq et vingt-six. » Bonaparte sourit, et tous ceux qui l’accompagnaient ne s’en firent pas faute, mais le digne commandant ne s’en aperçut pas. Au fait, on pouvait bien perdre un peu la tête en s’adressant au premier magistrat de la République française.
Le Premier Consul visita la ville en détail, monta au château voir la collection d’armures précieuses ayant appartenu, soit aux anciens princes de Sedan, soit à des souverains de France et même étrangers, et donna ordre de les faire transporter au Musée d’artillerie de Saint-Thomas-d’Aquin, et moi qui les ai vues, je vous dis qu’elles n’ont pas peu contribué à l’orner. Comme il allait entrer voir un atelier de machines, un ouvrier cria dans la foule : « Á bas les mécaniques ! » Bonaparte se retourna d’un air sévère, et mon homme, intimidé, crut racheter sa bévue en criant immédiatement : « Vive le premier consul ! » à la grande joie des assistants, égayés par ce brusque changement.
Après le départ du premier consul commença notre petit train-train de vie habituel, et je puis dire que nous étions véritablement heureux ; je gagnais assez pour deux, ma mère n’allait plus à la fabrique et s’occupait seulement du ménage, d’une conduite exemplaire et n’ayant pas le défaut de la boisson, souvent reproché aux musiciens, je rapportais exactement mon gain à la maison. Hélas ! nous étions trop bien pour demeurer ainsi : au commencement de décembre, elle eut un refroidissement en faisant la lessive, refusa d’abord de se soigner, puis fut obligée de prendre le lit, et mourut au bout de six jours, dans sa connaissance pleine et entière et en me bénissant.
Cette mort m’accabla. Retiré chez mon oncle Nicolas, je restai trois jours sans manger, en proie à un violent désespoir. Quand je revins à la raison, je ne vis qu’une chose, c’est que la vie n’était plus tenable pour moi à Sedan, et, afin de m’y soustraire, je pensai à m’engager comme musicien, sans attendre les chances de la conscription.
M. Desmonts, un fabricant de nos voisins, qui me portait intérêt, me dit qu’il avait eu dans le temps pour ouvrier un nommé Leclercq, qui s’était engagé, et se trouvait maintenant chef de musique au 61e de ligne. M. Desmonts offrait de lui écrire en même temps qu’au colonel, afin de savoir si je serais accepté dans la musique. « Leclercq est un Cassinois comme toi, me dit-il, tu seras mieux avec lui qu’avec un inconnu. » La réponse fut affirmative, et je reçus bientôt mon ordre de départ et ma feuille de route.
J’allais sur-le-champ à Villers devant Orval faire mes adieux à mon parrain et à ma marraine, stupéfaits de ce brusque changement de position. N’ayant pas d’enfants, et me voyant orphelin, ces braves gens avaient caressé le projet de me faire revenir chez eux, de me marier avec une bonne fille de la campagne, et de me léguer leur petit avoir. Mais j’aimais trop la musique pour me résigner à m’enterrer dans un hameau perdu : on se sépara donc, non sans pleurs, après avoir été revoir tous ensemble les ruines de l’abbaye.
Revenu à Sedan, j’allai faire mes adieux à mes protecteurs et à tous ceux qui m’avaient employé : chez tout le monde, je reçus des politesses ou des souhaits de bonne chance. M. Desmonts me donna un écu de six francs, et m’embrassa cordialement ; de là, j’allai au cimetière, pleurer sur la tombe de mes parents, après avoir dit adieu à mon oncle Nicolas, à ma tante et aux cousins et aux cousines. Je rentrai chez moi prendre un peu de sommeil et le lendemain au point du jour, je bouclai mon sac et partis d’un pied leste, par la porte de Flaings, pour aller coucher à Charleville.

Ma destination était le camp de Bruges, commandé par le général Davoust, dont le quartier général était à Ostende. J’effectuai exactement les étapes assignées sur ma feuille de route. Vous croiriez peut-être qu’un garçon comme moi, n’ayant jamais voyagé, devait ouvrir de grands yeux, et que rien de ce qui se passait sur la route ne devait lui échapper ? Cependant il n’en fit pas ainsi : la nouvelle vie que j’allais mener, la musique que j’allais faire sous le commandement d’un Cassinois, l’expédition d’Angleterre qu’on croyait certaine et dont je devais faire partie, tout cela me trottait par la tête et m’empêchait de rien examiner ; je marchais songeur, la tête basse, au pas accéléré, regardant machinalement la route, et souvent il m’arriva, perdu dans mes réflexions, de dépasser mon gîte et de revenir sur mes pas. Le 12 mars 1804, j’entrais dans Ostende. Les rues étaient pleines de soldats ; on en logeait chez l’habitant ou hors la ville, dans des cantonnements, chez les paysans ; le 61e occupait une caserne : c’était l’heure de la soupe du soir ; le sergent de planton à la porte me fit conduire à une salle basse où le chef de musique mangeait avec le tambour-major, le vaguemestre et plusieurs adjudants-sous-officiers ; c’était un homme de haute taille, un peu voûté, au teint jaune, à l’air sec et paraissant avoir la quarantaine.
- Monsieur Leclercq, dis-je, je suis de Sedan, du faubourg de la Cassine ; M. Desmonts a eu la complai…
- J’ai reçu sa lettre. Qu’est-ce que tu joues ?
- De tout.
- De tout ! Bah ! tu m’as réellement l’air d’un Cassinois ; enfin, nous le verrons bien. En attendant, tu dois avoir faim, assieds-toi.
J’obéis en toute hâte, et mangeai comme un loup. Pendant ce temps, le chef de musique me questionnait sur Sedan, qu’il n’avait pas revu depuis bientôt vingt ans. Voici quelle était son histoire :
Enfant trouvé de l’hospice, il avait été mis en fabrique, à douze ans, et tenait son nom de Leclercq d’une bonne vieille femme qui l’avait recueilli. Á sa mort, il se dégoûta de rester dans une ville où il n’avait pas de parents, où aucun visage ami ne lui souriait, et où souvent même des gens lâches lui jetaient à la figure le nom de bâtard qui l’exaspérait, et se laissa volontiers racoler par un sergent qui recrutait pour les gardes-françaises.
Une fois au corps, Leclercq trouva monotone la vie de garnison, et, simplement pour occuper ses loisirs, il apprit la musique ; mais il ne se doutait pas de ses aptitudes pour cet art, et il finit par entrer définitivement dans la musique du régiment.
Survint la Révolution. Après le licenciement des gardes-françaises, il entra, pour se perfectionner, au Conservatoire national de Musique, nouvellement fondé par le célèbre Sarrette. Sorti lauréat d’harmonie et de plusieurs instruments, il passa dans la musique de la Garde des Consuls, fit toutes les campagnes de ce corps, et fut enfin nommé chef de musique au 61e de ligne, alors 61e demi-brigade.
Quand je fus rassasié, M. Leclercq se leva tout d’une pièce et me conduisit à sa chambre : elle était petite, meublée avec un lit, deux chaises et une table ; mais à la muraille, on voyait accrochée une belle flûte à clefs d’argent, un basson finement monté et un superbe cor d’harmonie à pavillon peint en rouge et or, avec des parchemins encadrés établissant que les instruments avaient été gagnés en prix.
- Voyons, ce n’est pas tout, dit M. Leclercq en prenant un cahier de musique sur sa table, c’est au pied du mur qu’on voit le maçon. Pourrais-tu me solfier cela ?
Le morceau avait un dièse à la clef, j’arrivai au bout sans hésitation.
- Et celui-ci, dit M. Leclercq en m’en présentant un armé de cinq bémols.
Même réussite.
- Diable, dit le chef de musique d’un air évidemment satisfait, je croyais que les moines n’avaient jamais rien su faire, et cependant ils t’ont rendu bon solfégien ; mais voyons les instruments.
La flûte, la clarinette, le cor et le basson y passèrent et je trouvais les instruments de prix bien plus faciles à jouer que d’autres. Souvent M. Leclercq m’arrêtait à certains passages, en disant : « style de ménétrier » ou « ça sent le lutrin » ; puis il me prenait l’instrument des mains et me montrait la bonne manière.
- Maintenant, Jean-Baptiste, dit-il, comment me jouerais-tu sur le cor le morceau à cinq bémols que tu viens de solfier ?
- Eh bien ! je mettrais la rallonge qui baisse d’un ton, j’emboîterais dessus le ton de mi bémol et je transposerais en ut.
- C’est bien cela, Jean-Baptiste. Allons ! tu fait honneur à la Cassine.
Là-dessus, nous sortîmes pour régulariser mon entrée au corps et me faire porter à l’ordinaire des musiciens. Et puis, il fallait m’habiller ; nous allâmes chez le maître tailleur, assis dans son atelier avec ses ouvriers autour d’une lampe à boule qui éclairait assez mal.
- Eh bien, gros cousoux , capitaine des pique-prunes , on travaille encore à cette heure, dit le chef de musique. Je vous amène ce gars à habiller.
Le maître tailleur, gros bonhomme aux jambes contrefaites par l’abus du métier, descendit de son établi en ricanant et chercha un habit de grande taille, car à cette époque on ne trouvait dans les magasins que des uniformes grands ou petits d’où il s’ensuivait que les hommes de taille moyenne étaient toujours mal habillés. Heureusement j’étais déjà un grand, mais l’habit, trop large pour un corps mince, faisait des plis dans le dos.

- Bah ! dit le maître tailleur, avec deux suçons sous les bras, ça ira.
J’enfilai ensuite un pantalon court pour porter avec des demi-bottes à glands. Un chapeau à trois cornes, un feutre noir, avec un plumet tricolore pour la grande tenue, telle était ma coiffure. L’armurier me délivra une épée à baudrier en cuir blanchi ; dans ma joie enfantine, je la tirai du fourreau et m’aperçus qu’elle avait été cassée et rebrasée par le milieu. J’en fis l’observation à l’armurier, qui me dit d’un air railleur : « Sois tranquille, mon garçon, elle est bien bonne pour l’usage que tu en feras ». Cette réponse me piqua ; sans doute l’épée était, pour moi surtout, une arme de parade, je le savais bien, mais se l’entendre dire et sentir que l’arme que l’on porte est défectueuse, voilà ce qui me vexait et me dépitait.
Sur ces entrefaites, les tambours rentrèrent dans la cour de la caserne en battant la retraite, et M. Leclercq me conduisit à la chambrée où se trouvaient douze ou quinze musiciens, qui se levèrent en faisant le salut militaire.
« Voilà une recrue qui nous arrive, dit le chef de musique. Il tiendra le premier cor. Misonnet, tu lui passeras ton instrument et tes cartons et tu prendras le serpent de Rabuchon. » Là-dessus, M. Leclercq sortit en me disant : « Á demain ».
J’étais d’abord assez gêné au milieu de ces figures inconnues ; mais les musiciens firent le premier pas, me parlant en camarade, de sorte que je fus bientôt à mon aise. L’un d’eux me fit observer que j’avais à payer ma bienvenue, et comme je possédais encore un peu d’argent, je m’exécutai ; le cantinier apporta du genièvre et de la bière brune, et on but jusqu’à une heure assez avancée de la nuit, mais sans lumière, le tambour ayant battu l’extinction des feux. J’eus à raconter toute mon histoire, qui surprit beaucoup mon auditoire ; tout le monde, à l’exception de Misonnet, me faisait belle mine. Á la fin, étourdi par la fumée des pipes et ce mélange de boissons auxquelles je n’étais pas habitué, je tombais de sommeil, et chacun alla gagner son lit respectif, avantage que nous avions sur les hommes de troupe qui couchaient à deux.

Le lendemain matin, le tambour roulant sous les fenêtres m’éveillait en sursaut. Nous fûmes lestement debout, on m’apprit à faire mon lit selon la forme réglementaire, et nous étions boutonnés dans notre petite tenue quand M. Leclecq entra pour la répétition.
D’un air de mauvaise grâce, Misonnet me remit son cor et ses cartons de musique et la répétition commença : on joua un pas redoublé, une valse, une contredanse, et un pot-pourri sur la Clémence de Titus ; il y avait dans ce dernier morceau un solo de cor dont je ne me tirai pas trop mal, et le chef de musique me dit que j’aurais à l’exécuter la prochaine fois qu’on jouerait en public. Puis, l’heure de la soupe étant venue, il me donna rendez-vous après manger pour venir le prendre et venir voir la mer ; je ne manquais pas d’être exact.
M. Leclerc me fit commencer par la rade ; contre mon attente, je ne vis pas de gros vaisseaux, mais des canonnières et des bateaux plats, comme j’en avais vu construire à Charleville pour la descente en Angleterre.
La vue de la pleine mer me jeta dans l’admiration ! Ah ! que c’est imposant ! que c’est grand ! Mais le vent qui agitait la surface de l’eau et secouait les barques des pêcheurs ne me rassurait pas sur l’issue de notre prochaine expédition.
- Bah ! bah ! dit M. Leclecq, qu’est-ce que cela ? une brise, et pas davantage ; il nous faudra encore plus de vent pour nous porter en quelques heures sur les côtes anglaises, et l’empereur… Mais qu’entends-je ! le canon !
En effet, sur la droite, dans le lointain, retentissaient des détonations sourdes et flasques, mais qui se répétaient de plus en plus fréquemment.
- On se bat sur mer, dit le chef de musique, et, entends-tu, le tambour roule en ville, on bat la générale, rentrons à la caserne et vivement.
Nous partons au pas gymnastique ; mais voilà qu’à l’entrée du port j’oublie de tenir mon épée qui s’enchevêtre dans mes jambes, et me fait tomber sur un tas de cordages. Le goudron me colle aux genoux et aux mains, j’ai grand’peine à me débarrasser, et me remets à courir sans répondre aux quolibets des soldats qui se croisent dans tous les sens pour rejoindre leurs quartiers.
J’atteins M. Leclercq à la porte de la caserne. Déjà la cour est pleine d’hommes le sac au dos, l’arme à la main, qui s’agitent, crient, chantent, sans trop savoir pourquoi. La flotte anglaise veut-elle bombarder Ostende ? Est-ce un débarquement à repousser ? Et moi, ne me voilà-t-il à tirer mon épée et à crier plus fort que les autres ! Les musiciens me raillent, M. Leclercq, en riant, me fait rengainer, et, à la fin du compte, nous apprenons « que la flottille batave, celle qui doit nous conduire en Angleterre, a quitté Flettingue sous la conduite de l’amiral Ver Huel, qu’elle a été rencontrée en route par les Anglais qui cherchent à la couper, et qu’elle continue sa marche en longeant la côte, d’où « ordre au commandant d’Ostende de favoriser son entrée en repoussant les Anglais au large ».
Nous fûmes bientôt en marche aux sons d’un pas redoublé sur la Bataille d’Ivry. Je m’entends encore maintenant, doublant avec enthousiasme sur mon cor les fanfares éclatantes des trompettes.
Je croyais bien que de la plage on verrait le combat naval dans tous ses détails ; mais nous étions trop loin. Les coups de canon se rapprochaient ; enfin, au bout d’environ deux heures, on distingua à travers les fumées de la poudre la flottille hollandaise, pavoisée de drapeaux tricolores comme les nôtres, avec cette différence qu’au lieu d’être l’une au bout de l’autre, les trois couleurs partent parallèlement de la hampe. Le faible tirant d’eau de ses bâtiments lui permettait de suivre la côte, ce qui était impossible aux grosses frégates des Anglais, obligés de tenir le large ; mais ils avaient détaché des canonnières qui harcelaient les Bataves.
Quand on vit les Anglais à bonne portée, on tira des forts, et eux, voyant la côte bien garnie, nous lancèrent des projectiles qui vinrent s’enfoncer dans le sable de la plage en éclaboussant, mais sans toucher personne, et bientôt leurs chaloupes rallièrent le gros de la flotte, qui se tint en observation à distance respectueuse. La flottille hollandaise entra peu après dans le port, passablement maltraitée, et aux applaudissements de toute l’armée.
Le soir, un banquet ayant été offert par l’état-major français aux officiers bataves, nous fûmes commandés pour aller jouer au dessert, et M. Leclercq m’avertit qu’il avait parlé de moi au colonel, grand amateur de musique, et que je jouerais le solo de la Clémence de Titus. Plein d’émotion et d’orgueil de me voir confier des fonctions aussi importantes, mais aussi craignant de ne pas être à leur hauteur, je courus prendre mon cor et répétai mon solo jusqu’à ce que le tambour battît aux musiciens. Je descendis le dernier avec Misonnet, et, comme nous étions en bas de l’escalier, il me pria d’aller lui chercher son embouchure de serpent qu’il avait laissée sur le lit, et me prit mon instrument des mains pour faciliter ma course.
Bien content d’avoir l’occasion de rendre service à un homme qui m’en voulait de l’avoir dépossédé de son titre, je m’acquittai prestement de la commission et revins rejoindre les musiciens rangés en peloton dans la cour en attendant l’appel.
En arrivant au quartier général, nous vîmes les fenêtres ouvertes et la salle brillamment éclairée ; on entendait les toasts réciproques portés aux nations françaises et hollandaises, à Napoléon empereur, et, sur la place, une foule de soldats de toute arme y répondait par ses acclamations. Nous fîmes cercle devant la balcon, entourés par les hommes de l’escouade porteurs de falots de marine accrochés à des piques d’abordage ; et, du reste, l’illumination du banquet aurait suffi pour nous éclairer : nous y voyions comme en plein jour.
Jugeant d’après mes propres goûts, je croyais bien que tous les convives se mettraient aux fenêtres pour écouter la musique ; mais il n’en fut rien. La plupart des officiers de l’époque, sans instruction, vrais sabreurs, regardaient la musique comme une vaine superfluité ; et, bien que les temps aient changé, j’en connais encore qui ne sont pas plus civilisés. Le colonel et deux ou trois officiers seulement vinrent s’accouder au balcon et me regardèrent avec intention.
M. Leclercq compte une mesure pour rien ; je pince bien les lèvres et… aucun son ne sort. Je souffle comme un bœuf, mais… rien. La rougeur me monte au front, je me trouble, on chuchote, le chef de musique me colle pour quatre jours et me renvoie à la chambrée. En m’entendant condamner, je suis indigné, sentant mon innocence ; je voudrais protester, mais l’émotion me serre la gorge et d’ailleurs je ne ferais qu’aggraver ma peine, et je quitte le cercle désespéré.
Arrivé à la chambrée, je me jette sur mon lit, m’y roule avec rage en m’écriant : « Je suis sûr que c’est Misonnet qui m’a joué un mauvais tour ». Sur ces entrefaites, les musiciens rentrent, M. Leclercq est avec eux, il se borne à me dire que ma punition est levée et sort d’un air furieux. Alors mes camarades me racontent qu’après mon départ, le chef de musique a cru pouvoir faire parler mon instrument, mais en vain ; il a donc pris le cor d’Aubart et a joué le solo ; mais son état d’exaspération a ôté à ses lèvres leur sûreté habituelle, et il n’a pu produire qu’une longue suite de couacs et de fausses notes dont on a beaucoup ri dans la salle, au grand déplaisir du colonel, qui est descendu, ne comprenant rien à cette mystification.
Séance tenante, on a fait une enquête, d’où il est résulté qu’au moment du rappel je jouais encore de mon instrument, et que j’ai dû être victime d’une mauvaise farce ; du reste, on a trouvé un caillou enfoncé par force dans le ton, et Misonnet, évidemment le vrai coupable, vient d’être mis en prison. Ainsi se passa ma première journée au corps, et elle a marqué dans mon existence, car souvent encore je rêve la nuit que je ne peux pas faire parler mon instrument, qu’on me met au clou et que je me réveille tout en sueur.

La belle saison se passa au camp à des exercices de tir et à des manœuvres d’embarquement et de débarquement, qu’on était arrivé à opérer avec une grande célérité ; les chevaux eux-mêmes, à la fin, semblaient s’y prêter, tant la force de l’habitude est grande. Et tout cela à la barbe des Anglais, dont on voyait au large des vaisseaux et les mâts couverts de curieux en habits rouges. Notre ardeur était encore excitée par des pièces militaires mêlées de chants contre nos ennemis, qu’on jouait dans un grand théâtre en plein vent établi sur la laisse de basse mer.
Le 11 août, l’Empereur nous arriva ; il inspecta l’armée et la flottille, et passa de véritables revues de détails, car je n’ai jamais vu un capitaine aussi minutieux ; vérifiant lui-même l’état des armes, les faisant démonter, et accompagnant jusqu’au magasin des hommes qui allaient toucher des souliers neufs ; et, ayant trouvé des chaussures mal confectionnées, les laissant pour compte au fournisseur. Les chefs de corps, les inspecteurs aux revues, les commissaires des guerres, étaient sur les dents, accablés de questions et souvent de reproches. Le 14, il partit pour Boulogne, où l’on devait célébrer sa fête, et notre camp retomba dans ses occupations habituelles.
Le 2 décembre, nous célébrâmes le couronnement en l’absence de notre général en chef, qui est allé chercher à Paris son bâton de maréchal, les aigles impériales et les nouvelles croix de la Légion d’honneur. Quelques anciens de chez nous, qui avaient obtenu des armes d’honneur sous la République, murmurèrent bien contre le nouvel Ordre, mais peu de temps après on les signalait comme les plus désireux d’en faire partie.
Le temps était devenu détestable. L’aspect continuel de cette mer sombre et irritée, d’où la flotte anglaise s’était retirée, des fièvres pernicieuses dont chacun se ressentit plus ou moins, et la certitude d’être inactifs pendant la mauvaise saison, tout cela nous fit trouver l’hiver long et insupportable. Le printemps fit renaître l’espoir de s’embarquer ; mais la nouvelle du grand voyage de l’Empereur dans le midi de la France et dans l’Italie nous replongea dans l’ennui ; l’armée brûlait d’envie d’être occupée.

Vers ces moments-là, j’eus à subir une humiliation bien profonde dans ma personne de musicien. Le régiment allait partir à l’exercice, quand notre grosse caisse étant tombée subitement malade, je fus chargé de prendre sa partie. Nous sortions de la caserne, tambours battants ; vous savez que sur la dernière reprise des tambours, la grosse caisse frappe trois coups afin de prévenir que la musique va jouer. Sur le signal du chef, je lève ma mailloche et ma timbale gauche, et « zim, boum, boum », mais avec tant de vigueur, que ces tambours, pour la plupart tapins novices, en furent en désarroi et perdirent la mesure pendant quelques instants. J’allais rire de mon excès de zèle, quand le tambour-major, Arsandac, se retourna furieux de mon côté en jurant et en sacrant.
Et quand nous fûmes arrivés sur le terrain de manœuvres il vint brutalement me crier sous le nez avec son accent gascon : « F… maillochon qué tu s’es, qué t’as fais perdré la mésure à mes tambours et qu’à l’avénir jé té fiché dédans, b… de propre à rien ! »
Je vous laisse à penser si j’étais mortifié, et je m’en plaignis à M. Leclercq.
- Que veux-tu, me répondit-il, tu as réellement frappé trop fort, et le tambour-major a été très heureux d’avoir un prétexte pour te faire savoir comment il regarde les musiciens. Car, sache-le bien, pour plus des trois quarts de l’armée, nous sommes des bouches inutiles, des propres à rien et des couards. Et cependant, en Italie, quand nos bataillons républicains enfonçaient l’Autrichien au chant de la Marseillaise, nous, musiciens, nous les accompagnions sur nos instruments, et nous recevions froidement la mitraille et la fusillade sans pouvoir y répondre et nous garer. J’ai entendu à côté de moi, Feraux, notre deuxième cor, ne pas quitter sa tenue sur la dominante, Micou, notre première trompette, lancer, quoique blessé, son Aux armes citoyens de façon à tout percer. Qu’est-ce que tu en penses, Jean-Baptiste, d’un homme dangereusement atteint, écharpé sur le coup, et qui trouve encore la vigueur de sonner sol, sol, sol, mi, do, ré à l’aigu de sa trompette ? Et moi, renversé par une balle, séparé de la garde consulaire, par les régiments qui venaient derrière nous et marchaient sur les morts et les blessés, j’ai remplacé l’anche brisée de mon basson par une neuve, et j’ai rejoint ma musique en traînant la jambe. Et nous étions des lâches ! et nous ne faisions pas notre devoir comme eux. Et le chef de musique était crispé de colère ; ses yeux étincelaient.
Le 5 août, nous apprenions que l’empereur était arrivé au camp de Boulogne, et le bruit courut qu’il allait venir passer la revue d’embarquement. Mais, bast ! ce fut bien le contraire ; les fautes de l’amiral Villeneuve privant l’empereur du concours de sa flotte, il dut renoncer à ses projets de descente, et, le 28 août, le camp de Bruges était levé ; nous partions pour le Rhin, formant le 3e corps d’armée. On disait que nous allions combattre les Autrichiens et les Russes, payés par les Anglais pour nous faire la guerre sur terre.
L’armée était pleine d’ardeur, l’inaction lui pesait depuis longtemps, et quoique longues, les étapes se faisaient vivement, sans laisser de traînards en arrière. Pour moi, toujours impatient d’arriver au but proposé, j’aurais voulu voir l’ennemi battu ; je marchais machinalement, rêvant combats et batailles, et sans regarder beaucoup le pays que nous traversions. Cependant, quand nous passâmes la Meuse à Huy, une ville bâtie dans une position bien pittoresque, je regardai longuement les belles eaux limpides qui avaient baigné Sedan, et tous les souvenirs de mon enfance, mon père, mes oncles, ma mère, morte si récemment, défilèrent devant mes yeux. Je me sentis les yeux mouillés et vis que le chef de musique considérait aussi la rivière sans autant d’émotion, mais avec autant d’attention que moi ; car, voyez-vous tout ce qui nous rappelle le pays, quand on en est éloigné, ne saurait nous être indifférent. Et puis, une rivière n’est-elle pas comme un voyager qui vient de loin et qui vous dit : « Avant de passer ici j’ai traversé votre pays. »
Après vingt-cinq jours de marche, nous avions atteint les bords du Rhin ; nous le passâmes à Mannheim et continuâmes sur Heidelberg en longeant le Neckar. Quelle jolie vallée ; malgré la saison avancée, les campagnes étaient encore verdoyantes, tous les regards étaient tournés vers cette longue chaîne de montagnes sombres, couvertes de sapins, et derrière lesquelles l’ennemi nous attendait.
Le 8 octobre, nous traversions le Danube à Neubourg, autant les bords du Rhin étaient riants, autant nous trouvions les rives de ce fleuve tristes et sévères. Nous brûlions de rencontrer l’ennemi, mais rien pour nous, tout pour les autres ; les nouvelles des combats d’Albeck, d’Elchingen, de la reddition d’Ulm, arrivèrent successivement au quartier général, et on commença à craindre chez nous de ne pas avoir d’ennemis à combattre. Pour comble, la neige tomba soudain avec abondance, fit déborder les cours d’eau, les routes se défoncèrent, et l’impatience s’en accrut davantage.
Depuis le passage du Rhin, la musique était négligée, on ne jouait plus de morceaux de repos ; un pas redoublé quand on entrait dans une nouvelle localité, et c’était tout. Je regrettais les belles ouvertures que nous faisions à Ostende.
Le 26 octobre, comme nous arrivions en vue de Mühldorf où nous devions passer l’Inn, nos chasseurs d’avant-garde se replièrent précipitamment sur le gros du corps d’armée, annonçant que les Autrichiens avaient établi sur la rive droite des batteries pour nous foudroyer à notre sortie de la ville, et qu’ils commençaient à détruire le pont.
Aussitôt l’infanterie, qui marchait déjà par sections pour entrer en ville, reprit l’ordre de marche adopté sur les routes, c’est-à-dire se répandit sur deux files, à droite et à gauche, laissant le milieu du chemin à la cavalerie et à l’artillerie lancées au grand trot. Les chevaux qui nous frôlaient presque, les canons qui roulaient dans la boue et les flaques de neige fondue, nous éclaboussaient de la belle façon ; mais on n’en faisait que rire, tout en marquant le pas gymnastique. De la main gauche tenant mon cor, je cherchais avec la droite à préserver au moins ma figure et mes yeux des éclaboussures ; je vois encore devant mois M. Leclercq avec son grand dos voûté, la petite clarinette sous le bras gauche, et cherchant aussi à ne pas attraper de boue au visage.
Nous traversâmes rapidement la ville, enceinte d’une vieille muraille noircie par le temps ; tous les contrevents étaient poussés, on aurait pu la croire abandonnée, sans quelques têtes curieuses qui se montraient aux lucarnes des greniers et se renfonçaient bien vite quand elles se voyaient découvertes.
Nous traversions une grande place, quand les hussards, qui avaient pris de l’avance, commencèrent à tirer des coups de pistolet ; ça pétillait comme quand on jette du gros sel dans le feu, et presque aussitôt répondit la grosse voix du canon de l’ennemi. Alors des cris de joie partirent de tous côtés, on allait donc les rencontrer enfin ces ennemis jusqu’alors introuvables. Nous descendîmes lentement le faubourg, poussés par ceux qui venaient derrière nous, car le bruit du canon avait activé leur course mieux qu’aucun commandement. On courait donc pêle-mêle, hommes et chevaux ; à la descente, on glissait sur le verglas, mais sans tomber, on ne l’aurait pas pu tant on était serré. Quant à moi, je perdis pied plus de dix fois, mais j’étais malgré tout porté en avant.
Au sortir de la ville, nous retrouvâmes nos chasseurs et nos hussards répandus dans les arbres qui bordaient la rivière, et tiraillant sur les Autrichiens occupant la rive opposée. Leur infanterie était portée dans une grande saulaie, et leurs canons étaient placés sur une éminence boisée. Je vous assure que je fus ému en revoyant les habits blancs des Kaiserlicks, ils me rappelaient Orval, mon enfance ; mais autrefois ils étaient pour moi des libérateurs, aujourd’hui ils étaient mes ennemis.
De notre côté, entre la ville et la rivière, s’étendaient, étagés en terrasses, des jardins avec habitations, séparés les uns des autres par de petits murs à hauteur de la ceinture. On nous y plaça avec un autre régiment d’infanterie et des canons, et presque aussitôt nous ouvrîmes le feu ; bientôt toute la vallée fut pleine de fumée et de cris. Les Autrichiens, dédaignant désormais le tir si peu juste de notre cavalerie légère, dirigèrent leur feu sur nos terrasses. Les obus roulaient au-dessus de nos têtes, démolissant les pans de murs et nous couvrant de terre et de cailloux ; pour comble de vacarme, les musiques reçurent ordre de jouer.
Je compris bien alors tout ce qu’il faut de courage et d’impassibilité aux musiciens pendant l’action ; accomplissant notre service, nous étions exposés à être tués sans avoir, comme les soldats, la satisfaction de tirer sur l’ennemi. Près de nous tombèrent plusieurs canonniers, deux de nos officiers, un tambour et plusieurs soldats. Arsandac le tambour major, qui faisait battre la charge, avait mis genou à terre pour être moins en vue, ce qui ne l’empêcha pas d’avoir un grand chapeau percé. Louis, dit la Mouche, notre clarinettiste-solo, eut la joue déchirée ; Missonnet reçut un projectile dans son serpent, et notre pavillon chinois perdit de ses clochettes.
Et cependant, nous jouions toujours ; une marche guerrière composée par notre chef et intitulée : Les Français à Londres, tel était notre morceau. Nous l’avions déjà reprise plus de dix fois depuis le commencement de l’action, et toujours M. Leclercq criait : Da Capo. Á quand donc la Coda se demandait-on. Et la petite clarinette du chef ne cessait pas ses chants aigus ; cet homme intrépide nous conduisait avec autant de sang-froid qu’à la répétition. Moi, je n’en pouvais dire autant, pourtant je n’avais pas peur, mais l’émotion faisait trembler mes lèvres et m’empêchait de jouer, je canardais à chaque note. Sacrebleu ! j’aurais préféré tenir un fusil.
Á la fin, le feu de l’ennemi se ralentit, une batterie de tambour flasque, sourde, qui sentait les peaux mouillées, retentit faiblement de l’autre côté de l’eau. « C’est leur retraite », dirent les anciens de chez nous qui avaient fait toutes les guerres de la République. « Eh, là-bas ! attendez-nous ! pas si vite ! Qu’est-ce qui paye l’écot ? Qu’est-ce qui raccommode le pont ? » Voilà tout ce qu’on leur criait de notre côté. Au même moment, l’ordre nous venait de cesser le feu. Quand la fumée fut un peu dissipée et nous eut laissé voir le soleil qui avait percé les nuages à notre insu pendant l’action, nous aperçûmes les Autrichiens se repliant sur les bois avec leur artillerie, et laissant sur la rive quantité de morts et de blessés. Parmi les derniers soldats se détache sur le couchant la silhouette d’un chef monté sur un cheval aux allures rétives, son habit blanc galonné, son haut bonnet de cuir doré, ses cheveux tressés en une queue toute raide qui se détachait sur la pourpre du ciel tout cet ensemble me rappelait le beau commandant des grenadiers qui avait occupé Orval ; je ne cessais de me dire même que ce devait être lui.
Á peine les Autrichiens s’étaient-ils dérobés derrière la colline, que nos sapeurs du génie mettaient à l’eau un radeau construit à la hâte pendant la fusillade, et entreprenaient la réparation du pont. De nos terrasses, nous examinions parfaitement leurs travaux, mais l’ordre de ramasser les blessés et de vérifier les morts nous arracha à ce spectacle intéressant ; c’est le revers de la médaille ; pendant le combat on s’excite, on voit tomber ses compagnons presque avec indifférence, mais une fois les fumées de la poudre dissipées, je vous réponds que c’est tout autre chose, et pour moi, je pleurai en voyant passer devant moi, porté à bras par deux fusiliers, un jeune lieutenant qui n’avait jamais fait le fier avec moi, et m’avait souvent engagé à venir faire des duos de flûte quand nous tenions garnison à Ostende. Le malheureux avait les deux jambes fracassées, ses yeux étaient déjà éteints, et le major lui donnait encore pour une heure à vivre.
Ensuite on envahit la maison du jardin qui pouvait renfermer des vivres mais tout était emporté, sauf un fût de vin demi plein laissé dans la cave, et que les canonniers se partagèrent. Patachon, la grosse caisse, en fouillant le grenier, fit lever un gros chat. Bien que nous eussions un service de vivres organisé, il s’en fallait cependant qu’on mangeât de la viande fraîche à volonté, et le matou était fait pour allumer bien des désirs.

Chassé de sa retraite, il s’était enfui par la lucarne sur le toit, suivi de près par Patachon, qui avait réussi à passer par le même chemin. Mais la grosse caisse avait compté sans un haut sapin planté devant la maison, à peine étendait-il la main sur le chat que ce dernier, d’un bond désespéré, saute à peu près au milieu de l’arbre, s’y cramponne, et en deux secondes arrive à la cime, d’où il semble nous narguer.
Vingt fusils sont braqués sur le sapin, mais halte-là ! l’ordre de cesser le feu qui a été donné s’applique aussi bien à l’égard du chat qu’à celui des Autrichiens, chacun alors donne son avis, les sapeurs parlent de scier l’arbre, les canonniers veulent griller le chat avec des torches de paille, quand, sans demander conseil, Maximin, notre fifre, aussi court, aussi mince que son instrument, étreint courageusement le sapin et monte à l’assaut. Le matou le voit bien venir, il remue la queue d’émotion, et darde sur lui les yeux ronds et étincelants. Maximin va l’atteindre, sa main s’abat sur l’animal, mais il le manque, et celui-ci, soufflant de colère, lui lance une griffe bien appliquée sur les doigts. Furieux, le fifre veut essayer de nouveau, mais ses genoux fatigués se refusent à étreindre plus longtemps l’arbre, et il redescend honteusement au milieu des quolibets de toute la troupe, car dans tous les jardins on s’intéresse à cette scène grotesque. Ses mains ensanglantées, son uniforme souillé par la résine, Maximin lance un regard de vipère au matou, et ramassant un caillou, le décoche à son ennemi en excitant les camarades à l’imiter, tout le monde s’en mêle, une grêle de pierres converge vers le malheureux chat qui, étourdi à la fin, se laisse choir en poussant un coinque désespéré. Alors nous l’achevâmes, et Patachon à qui revenait l’honneur de l’avoir découvert, l’eut bientôt dépouillé et mis à rôtir sur les charbons ; ainsi finit le matou de Muhldorf, il servit à varier l’ordinaire des musiciens du 61e, et, à franchement parler, entre chat et lapin, point n’est de différence.
Sur ces entrefaites, la nuit, tombée complètement, on redoubla la provision des feux, et l’on battit la retraite ; il était de bonne heure, mais l’ordre portant de franchir la rivière aussitôt que l’état du pont le permettrait, il n’était que temps si on voulait dormir. Toute la musique était couchée en cercle autour d’un énorme brasier, où flambaient les arbres du jardin, y compris le sapin du chat ; roulé dans mon manteau, je m’endormis au bruit des marteaux et des haches des sapeurs du génie qui eux ne dormaient pas et devaient travailler sans relâche à réparer le pont.
Le lendemain, bien avant le jour, la diane nous réveillait ; tout le corps d’armée traversait le pont restauré à la lueur des torches des hussards, nous marchions sur Vienne sous les murs duquel on s’attendait à trouver les forces réunies austro-russes. Mais en vain ; de longtemps nous ne devions brûler une amorce, et nous apprîmes successivement l’arrivée de l’Empereur à St-Polten, la surprise des ponts de Vienne, le beau combat du maréchal Mortier à Dirnstein, les affaires de tel endroit où tel corps s’était distingué, et pour le corps de Davoust, rien ; rien que les marches forcées dans la neige fondue, la mauvaise nourriture, les souliers percés, les rhumes et les coliques. Enfin, le 14 nous entrions à Vienne avec force malades et traînards ; heureusement nous devions y rester le temps nécessaire pour nous ravitailler et nous refaire.

Á Vienne, à défaut d’un grand combat, nous eûmes la satisfaction de pouvoir enfin coucher sous un toit, de manger de la viande tous les jours, de boire du vin, et de toucher des capotes et des souliers neufs. Pour ce dernier article surtout, c’était pressant ; mes semelles étaient usées, les clous qui s’en étaient tous détachés, faisaient autant de trous et par suite autant de rigoles, j’avais dû couper des morceaux de mon vieux manteau que je fourrais dans mes chaussures en guise d’éponge.
Nous nous promenions avec curiosité dans les belles grandes rues de Vienne, au Prater, sur les places publiques, ornées de superbes monuments ; au bout des faubourgs, nous apercevions la plaine couverte de neige et bornée par de hautes montagnes couvertes de forêts de sapins.
Quant aux habitants, ils ne semblaient ma foi pas nous en vouloir, leurs regards exprimaient presque la stupéfaction, et les filles qui sont très jolies à Vienne, se laissent caresser le menton en rougissant. Je crois que nous allions édifier des amitiés et des connaissances, sans l’arrivée de l’Empereur, qui transportait son quartier général de Schönbrunn à Vienne. Á l’issue d’une grande revue, il nous harangua, disant que la guerre sérieuse allait commencer, que les Russes ne devaient pas rentrer chez eux, mais nous, nous reviendrions en France couverts de gloire, et après avoir conclu une paix durable.
Le lendemain, tous les corps de la grande armée recevaient l’ordre de quitter la capitale de l’Autriche pour se cantonner dans différentes directions, mais prêts à se rallier au premier danger.
Au 1er décembre, le corps de Davoust était réuni en entier à l’abbaye de Raigern. J’aurais voulu pouvoir y entrer, m’assurer si les moines ressemblaient à ceux d’Orval, mais le quartier général y était établi, et je me dus contenter de voir les murs. Pourtant, en en faisant le tour, je me dis qu’en grimpant sur un monticule couvert d’arbres situé à deux cents pas de là, je dominerais la position.
Une fois en haut, je rencontrai un fossé dit saut de loup qui clôturait le bois ; je le franchis facilement et je commençais à jouir du fruit de mon ascension quand le tambour battit « à la musique ». Sans retard je voulus sauter le fossé, mais je fus moins heureux, car je tombai au fond et me donnai une violente entorse.

Mes cris attirèrent des paysans qui ramassaient du bois ; à l’aspect de mon uniforme, ils s’enfuirent, soit défaut d’humanité, soit parce qu’ils craignaient d’être pris par mes compatriotes pour les auteurs du mal. De mon fossé, j’entendais la musique répéter sans mon premier cor, et je dus rester dans cette dure position jusqu’au soir ; une ronde passa qui me transporta à l’ambulance. Pendant ce trajet, une lueur d’incendie brillait du côté où était campée la garde impériale ; on sut le lendemain que c’était une illumination offerte à l’Empereur.
Sachant que j’étais conduit à l’ambulance, je croyais entrer dans un lieu de douleur, rempli par les plaintes et les cris des malheureux blessés, mais il en fut autrement. La majeure partie de ceux qui occupaient les lits souffraient de marches forcées, et avaient seulement les pieds endoloris ; on salua mon entrée avec acclamation et on me fit raconter mon petit accident ; tous ces hommes étaient gais et comptaient bien prendre part à la bataille du lendemain. Je ne devais pas avoir cette satisfaction, et le chirurgien après avoir regardé mon pied, me consigna pour huit jours avec ordonnance de bains et de compresses.
Comme le docteur sortait, entaient des musiciens du 61e et M. Leclercq ; il ne me ménagea pas les reproches, qui, joints au regret que j’éprouvais de ne pouvoir être le lendemain à mon poste, me firent pleurer de dépit. Pourtant, je commençai à m’endormir, mais d’un mauvais sommeil, souvent interrompu par les rires de deux grenadiers couchés dans le lit voisin du mien, et qui faisaient pour le lendemain leurs dispositions au dernier vivant ; il ne s’agissait pourtant, paraissait-il, que de trente-six sous. Mais, trente-six sous en campagne, pour le soldat, c’est un trésor.
Au petit jour, mes petits voisins devisaient encore sur les chances à courir dans la bataille, quand une détonation d’artillerie leur coupa la parole. Vite ils furent à bas du lit, cherchant dans l’obscurité leurs effets et leurs armes ; je leur criai « adieu » le cœur gros de regrets. Á la porte, le tambour battait le rappel, j’entendais avec émotion les commandements sonores des officiers, dominant avec peine les cris d’appels et les chansons des soldats, puis un calme relatif se rétablit, et la troupe partit au pas accéléré ; je reconnus notre musique qui jouait Veillons au salut de l’Empire. Les hommes chantaient en même temps mais les paroles de l’air républicain étaient adaptées aux circonstances.

Veillons au salut de l’empire,
Veillons au maintien de ses droits,
Si les autocrates conspirent,
Conspirons leur perte à tous trois, etc., etc.

Lorsque les pas de la troupe se furent perdus dans le bruit continu de la fusillade, je comptai combien nous restions dans la chambrée ; le docteur et les infirmiers étaient partis ; demeuraient seulement les éclopés obligés de garder le lit ; un hussard qui avait eu le bras fracturé à Mühldorf et un canonnier malade de la dysenterie étaient chargés de nous veiller et de nous donner à manger des pommes de terre cuites sous la cendre ; de l’eau-de-vie mélangée avec de l’eau pour les uns, de la tisane sans sucre pour les autres, voilà que était l’ordinaire.
Sur les midi, l’action parut se rapprocher de nous, le hussard n’y tint plus d’impatience et sortir pour tâcher de savoir quelque chose. « N’avez-vous rien vu, lui demandai-je quand il rentra ? »
- Non, dit-il, mais on se bat rudement derrière la côte, la fumée monte fort. Ah ! sacrebleu ! si j’avais mon cheval. Et je voyais des larmes dans ses yeux, il arpentait la chambre à grands pas, comme si cela avançait les choses.
Enfin, vers le soir, arriva une colonne de blessés. « La bataille est finie, disaient-ils, mais elle a été chèrement gagnée, et l’empereur, avec son artillerie, s’amuse à casser la glace des étangs où sont les canons de l’ennemi, histoire d’empêcher les Russes de patiner. » En effet, plusieurs milliers de ces malheureux furent écrasés et noyés dans les étangs gelés où ils s’étaient réfugiés.
L’arrivée des blessés eut pour résultat de faire abandonner les lits par les moins malades d’entre nous ; on apporta les bottes de paille qu’on délia pour les étendre sur toute la surface du plancher. Et, pendant ces aménagements, les pauvres blessés, les uns couchés sur les civières devant la porte, les autres moins atteints appuyés sur leurs fusils, me fendaient l’âme de leurs cris de douleur.
Et quand on les déshabilla pour les opérer, ce fut bien pis ; les chirurgiens s’emparaient vivement des patients, sans précaution, et les dépêchaient au plus vite comme des gens qui sentent qu’il y a bien de la besogne à débiter. Ce spectacle était bien fait, je vous en réponds ; pour diminuer mes regrets de n’avoir pas été à Austerlitz, et, en voyant ces malheureux amputés, je comptais pour rien ma misérable entorse.
Joignez à cela la mauvaise odeur des plaies et du sang qui baignait la paille, et vous jugerez si j’étais à la noce ; aussi, le lendemain, je ne me fis pas dire deux fois de donner ma place à un autre, et quand le major m’appelant douillet, paresseux, fainéant, m’envoya rejoindre mon corps, il me semblait qu’il ne me disait que des choses aimables.
Je revins donc en traînant la jambe au baraquement de la musique du 61e, très heureux de ne plus être à l’ambulance. Les camarades m’accueillirent très bien, aucun n’avait été touché ; une fois le premier morceau joué, toutes les musiques s’étaient repliées sur les réserves, et n’avaient été employées qu’après l’action à ramasser les morts.

M. Leclerq ne me cacha pas sa satisfaction de me voir revenir, car cet excellent chef n’était pas content s’il n’avait pas tout son personnel au complet.
Je me couchai avec plaisir dans la grande baraque de branchages, assignée à la musique, et le lendemain quand le tambour battit, je fus malgré ma boiterie, un des premiers prêts à la répétition. Je fus étonné d’y trouver un Russe en habit vert ; c’était un musicien fait prisonnier, il sonnait de la trompette dans un régiment d’infanterie.
M. Leclercq m’apprit que les musiques d’infanterie russe n’étaient composées que de la batterie et des trompettes, mais au moment de l’attaque on avait entendu des chansons guerrières, accompagnées par des rythmes très accusés, des tambours et des variations très compliquées pour les trompettes ; du reste le prisonnier russe était une preuve vivante du talent de ses camarades, on lui prêta un instrument et il nous fit là-dessus de véritables tours de force. Ses agiles fanfares pleines de coups de langue précipités retentissant dans la plaine, attirèrent dans notre campement les musiciens des autres régiments.
Seulement il faut tout dire, notre Russe ne connaissait pas une note, pas plus qu’un mot de français, et jouait tout cela de mémoire ou d’inspiration. Et voilà comment on le sut : le chef de musique, enthousiasmé de ce jeu si brillant, courut chercher dans la caisse à partitions un concerto de trompettes très difficile dédié par le célèbre Haydn à un habile trompettiste de son époque, et le présenta à l’étranger. Mais celui-ci regardait la partie d’un air hébétée qui nous convainquit qu’il n’y comprenait rien.
« Pourtant, disait M. Leclercq, la musique est la même dans tous les pays du monde. »
Que fit-il alors, car il tenait à faire jouer au Russe ce concerto sur lequel avait boudé à Ostende les trompettes-solo de tout le corps d’armée. Il prit un instrument, et, confiant dans la mémoire du prisonnier, il lui serina note par note ce fameux morceau, tant et si bien que le Russe y arriva et l’exécuta aux applaudissements de tous, même des traîneurs de sabre si indifférents d’habitude à la musique.
M. Leclercq alors n’eut plus qu’une idée, celle de conserver ce prisonnier au 61e, et de lui apprendre à la fois le français et la notation. La tâche n’était pas mince cependant, notre chef avait tant de persévérance pour arriver à un résultat profitable à sa musique, que je crois qu’il y serait à la fin arrivé mais malheureusement un ordre général d’envoi en France, applicable à tous les prisonniers russes, l’obligea de renoncer à son projet.
La victoire d’Austerlitz ne suffisait pas pour faire rentrer en France ; l’Autrichien et le Russe avaient été brossés pour quelque temps, mais restaient les Prussiens poussés à la guerre, disait l’Empereur dans ses proclamations, par l’or et les intrigues de la perfide Albion.
Sur la fin de décembre, la garde impériale seule reçut l’ordre de regagner Paris, les autres corps de la grande armée devaient se répandre dans l’Allemagne prêts à tout événement.
Vers ces moments-là, arriva à la musique du 61e une nouvelle recrue, qui jouait très bien du hautbois ; c’était un jeune homme de bonnes manières au maintien doux et tranquille. Il s’appelait Renaudin, était né d’une famille aisée, qui l’avait bien instruire, mais des revers de fortune l’avait obligé à partir pour son sort. Je fus bien vite lié avec lui ; et je lui exprimai mon étonnement qu’avec son instruction il ne fût pas entré dans une compagnie plutôt que dans la musique où il aurait moins d’avenir.
« Et vous, Jean-Baptiste, me répondit-il, croyez-vous que vous-même n’aviez pas assez d’instruction pour arriver au moins capitaine ? Songez que nous avons des généraux qui criblent d’accros la belle langue française comme les balles de l’ennemi trouent nos drapeaux. Pour moi je ne puis être un guerrier ; j’ai horreur de verser le sang, si ce n’est pour ma légitime défense ; or le soldat ne marche-t-il pas souvent dans un but agressif ? Et souvent ne lui faut-il pas combattre la conscience et contre le bon sens, et cela par suite du caprice d’un conquérant ambitieux ? »
Ces raisonnements étaient nouveaux pour moi, jamais je n’avais entendu personne en tenir de pareils ; depuis que j’étais au service, je ne voyais qu’une chose : les soldats désireux de faire la guerre, et triompher mais sans s’inquiéter des causes qui l’avaient amenée.
« Non, disait Renaudin, je porte l’uniforme, mais je ne suis pas soldat. Mon instrument même n’est pas militaire : le hautbois est champêtre, c’est l’instrument des bergers ; à ses doux sons on danse la pastorale sous le feuillage, c’est l’instrument de la paix, et c’est pour cela que je l’ai choisi. Vos trompettes avec leurs sonneries éclatantes appellent les hommes à s’entr’égorger, vos trombones grincent comme des gens ivres de rage, vos tambours et votre grosse caisse me brisent le tympan ! »
Ainsi parlait cet original de Renaudin, il avait une manière à lui de faire voir les choses qui m’amusait souvent, mais il ne s’expliquait pas aussi franchement avec les autres musiciens, auxquels il reprochait d’être en général trop peu sérieux, de fêter la bouteille, et de ne pas aimer assez l’art qu’ils cultivaient. Du reste, ceux-ci nous laissaient un peu à l’écart, cet infâme Misonnet qui m’en avait toujours voulu de lui avoir pris son emploi de premier cor, avait créé une petite coterie contre nous, et si nous n’avions pas un chef de musique dans notre manche, je crois que nous aurions eu à subir une dure quarantaine.
M. Leclercq appréciait fort le talent de Renaudin, et il écrivait à son intention beaucoup de solos de hautbois. Le printemps était revenu et la paix, du moins provisoire, dont nous jouissions, nous laissait le loisir de nous occuper sérieusement de musique, ce dont j’étais enchanté, car depuis notre départ d’Ostende, nous ne faisions réellement plus rien.
Le soir, toutes les fois que le temps le permettait, M. Leclercq faisait prendre à Louis-la-Mouche sa clarinette, à Renaudin son hautbois, à moi mon cor ; lui tenait le basson, et nous jouions des quatuors de sa composition ou arrangés d’après les grands maîtres. Ces concerts avaient lieu en plein air, devant la tente, et ils attiraient tous les amateurs du régiment ; les traîneurs de sabre aussi y venaient et voulaient bien dire « que quand on s’ennuyait à ne rien faire, la musique aidait tout de même à tuer le temps ».
En fait de beaux morceaux, notre chef avait arrangé, mais cette fois pour toute la musique, un superbe quintette en mi bémol, composé par Mozart pour deux violons, deux violes et un violoncelle, que je voudrais entendre exécuter par les musiques militaires d’aujourd’hui. Mais voilà ; c’est que la plupart des chefs de musique actuels connaissent par cœur les opéras de leur époque et ignorent complètement les chefs-d’œuvre de la symphonie.
C’est une belle œuvre, qu’on croirait avoir été composée exprès pour être exécutée dans une église. L’allegro est un splendide morceau d’offertoire, très brillant et à cet effet. L’andante convient pour l’élévation, c’est une touchante prière, et avec le ronde-pastorale, on joue la sortie.
M. Leclercq disait que le minuetto et le trio étaient des chefs-d’œuvre de composition, la basse reproduisant exactement une mesure en retard le chant du premier violon ; mais je ne sais, cette musique savante n’est bonne que pour les fins connaisseurs, et de simples exécutants n’y comprennent rien. C’était du reste l’avis de notre chef.
Aux rayons du soleil de juin, j’avais senti se réveiller chez moi le désir de la natation ; l’année précédente j’avais eu la mer à ma disposition, tandis qu’en Allemagne, il fallait me contenter d’une modeste rivière, encore moins large que la Meuse. Renaudin n’avait jamais appris à nager, et me sachant expert sur ce point, il n’était guère de jour où nous n’allions nous baigner à un gué distant d’un quart de lieue environ de notre cantonnement. Et de plus, je vous dirai qu’on profitait de cela pour laver le linge, car nous n’avions pas de blanchisseuses à notre service.
Un jour donc que nous étions en pleine eau, à cents pas de l’endroit de la rive où étaient nos effets, voilà Renaudin qui crie : « On nous vole, on nous prend nos habits. » Je me retourne, et j’aperçois un hussard qui ramasse nos effets, nos chemises, et se sauve du côté du camp.
Nous sortons de l’eau aussi vite que nous pouvons, nous crions, nous le rappelons, bast ! il disparaît bientôt, mais je ne veux pas le calomnier, en nous laissant nos chapeaux, nos demi-bottes et nos épées.
- Nous voilà dans de beaux draps, dit Renaudin, que faire ?
- Revenir au camp.
- Merci, sans habits.
- Pourtant nous ne coucherons pas ici.
- Nous retournerons à la nuit tombante.
- Avec cela qu’il fera chaud ; avant tout je m’équipe.
Et je chausse mes bottes, je me coiffe de mon chapeau, et remets mon baudrier ; puis avisant un cheval qui paissait tout près, je saute dessus et lui fais prendre à coups de poings et de talons de bottes la direction du mauvais farceur.
« Je vais aller chercher nos effets, dis-je à Renaudin, qui me regarde d’un air ébahi.
En attendant, mon cheval, sans bride et sans selle, avait pourtant pris le galop ; en approchant du front de bandière, il me semble reconnaître nos uniformes dans un fossé, je cherche à arrêter ma monture et à descendre, mais impossible ! Elle m’entraîne dans le camp au bruit des hourrahs et des cris d’étonnement des troupiers ; à côté de moi, par derrière, on court pour tâcher de l’arrêter, mais les clameurs accélèrent encore sa course ; n’ayant jamais monté que sur de lourds chevaux de charrue, je ne m’accommodais guère de ce train-là ; enfin un canonnier se jette courageusement au-devant du cheval au risque d’être piétiné et me délivre.
Voilà que de toutes les tentes, de tous les côtés, on accourt pour me regarder, non pas seulement des soldats, mais des officiers supérieurs et jusqu’à un général. Et tout ce monde-là se tord de rire, ne pouvant s’expliquer ma tenue peu réglementaire.
En quatre mots, je raconte mon affaire, et on me prête un pantalon et une veste en attendant que j’aie retrouvé mes effets, qui étaient bien effectivement là où j’avais cru les voir. Je changeai de tenue et allai reporter les vêtements à Renaudin qui attendait en grelottant dans les roseaux du bord. Et je vous réponds que, depuis, quand nous allâmes à la baignade, nous eûmes un œil de gendarme ouvert sur la rive.
Je vous ai dit combien pour moi l’existence était heureuse dans notre cantonnement ; pour compléter mon bonheur, il ne me manquait plus que de devenir amoureux, et voici comment cela arriva.
Á une demi-heure de marche de notre camp se trouvait la petite ville de Rücheln, où nous allions souvent nous promener et dépenser nos sous de poche. Un matin que je me promenais sur la place du marché, j’aperçois dans une rue conduisant à la place, une jolie fillette blonde aux yeux bleus, avec de petits pieds, de petites mains, enfin cent fois plus d’attraits qu’il n’en faut pour rendre amoureux fou un cœur de vingt ans.
Je marche de son côté, et, tout en pensant bien qu’elle ne me comprendrait pas, je lui dis : « Quelle jolie fille vous faites. »
- Oh ! non, monsieur le Français, me répond-elle d’une voix douce comme une flûte.
- Comment ! m’écriai-je, vous parlez donc français ?
- Oui, c’est un vieil émigré qui demeurait chez nous qui me l’a appris.
- Et où demeurez-vous ? comment vous appelez-vous ?
- Je m’appelle Mina Lutz, je demeure ici même dans Blindengass, vis-à-vis l’enseigne de Gasthof zum Storchen, et tous les soirs je me promène à la… Mais, ô mon Dieu, on nous regarde, je me sauve. Et bon ! voilà la petite qui s’enfuit, rouge comme une écrevisse, du côté du marché.
J’étais tellement abasourdi de cette fugue que je restais en place comme un factionnaire au port d’arme, contemplant cette petite tête coiffée d’un ruban rouge qui s’enfonçait dans la foule. Les gens étaient sortis devant leurs portes et riaient en me regardant, mais je ne m’occupais guère d’eux, et je ne sais combien de temps je serais resté ainsi, sans l’arrivée impromptue de Louis et de Renaudin qui me demandèrent ce que je faisais là.

(à suivre)