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Souvenirs d’un demi-siècle/Tome 1/12

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Hachette (Tome 1p. 209-211).


TROISIÈME PARTIE

LE MINISTÈRE DU DEUX JANVIER

INTERMÈDE



JAI terminé la première partie de ces souvenirs à Bade, le 17 août 1882. C’est à Bade, le 20 août 1887, que j’en commence la fin. Cinq années d’intervalle, c’est beaucoup ; ai-je à m’excuser vis-à-vis de moi-même ? j’ai été souffrant, j’ai eu de grandes douleurs dans la tête et j’ai travaillé. J’ai écrit La Charité privée à Paris, La Vertu en France, Une Histoire d’amour, Le Manteau déchiré, qui est un petit conte de Noël, L’Allemagne actuelle, qui, dans Le Correspondant d’abord, et ensuite à la Librairie Plon, a paru sans nom d’auteur ; je viens de donner le bon à tirer du dernier chapitre de Paris bienfaisant ; l’an dernier, j’ai représenté l’Académie française au cinq-centenaire de l’Université de Heidelberg, et j’ai fait le rapport sur les prix de vertu ; cette année, j’ai répondu au discours de réception d’Édouard Hervé[1], élu par notre compagnie en remplacement du duc de Noailles[2] ; je n’ai point de reproches à m’adresser ; je n’ai pas perdu mon temps.

La date où je reprends mon travail interrompu est précisément celle où j’abandonnais toute besogne et où je m’accordais trois mois de vacances, consacrées à la chasse, que j’aimais passionnément. Seul avec mes chiens griffons, suivi à distance par les gardes silencieux, j’ai passé des journées heureuses en plaine, au marais et dans les taillis ; il n’est pas un gravier des îles du Rhin que je n’aie foulé aux pieds, pas un chêne que je n’aie salué des yeux, pas une touffe d’herbes que je n’aie fouillée ; c’est fini ; les fusils sont au râtelier, j’ai donné Falco et Galba, j’ai cédé mes baux. L’âge m’a parlé et j’ai écouté ses conseils. La fatigue, que jadis je portais allégrement, m’était devenue lourde ; les maux de tête prenaient une intensité pénible ; une blessure reçue en 1848, à l’attaque des barricades du faubourg Poissonnière, avait déterminé des varices énormes à la jambe gauche ; au lieu d’être un divertissement et un repos, la chasse n’apportait plus qu’un effort suivi de lassitude ; j’y ai renoncé brusquement, de résolution ferme, et j’en ai été attristé plus que je n’ai voulu le laisser paraître. C’est pourquoi, aujourd’hui, à l’heure où la chasse va s’ouvrir à Bade, je prends la plume au lieu de saisir le fusil et de chausser les brodequins à forte semelle. J’en ai le cœur un peu gros et je ne sais si je trouverai dans mon exercice la compensation qu’il semble me promettre.

La vie m’apparaît semblable à une armoire étroite et haute, dont les années ferment successivement les tiroirs. Tous ont été clos les uns après les autres ; j’ai encore dans l’oreille le bruit sec du tour de clé donné par la main invisible. Un seul tiroir reste entrouvert, celui du travail ; je vois ce qu’il contient encore et je me demande si j’aurai le loisir de le vider ; j’en doute. Les heures se précipitent et n’accordent point de répit ; ars longa, vita brevis ; c’est le mot d’Hippocrate. Qui de nous ne l’a prononcé et n’a reconnu que les forces nous abandonnent au moment où l’âge, ayant apporté la maturité, l’expérience et le calme, nous invite aux œuvres sérieuses que l’on aime à concevoir et que l’on aura le chagrin de ne point exécuter ? Pour les travaux de longue haleine, il faut du souffle, et le souffle va manquer. On hésite à entreprendre quelque grosse besogne, car on se doute qu’on ne pourra la terminer. Il faut se hâter et, comme disait Littré, grappiller les minutes. C’est pourquoi, vieil homme, tu ferais bien d’arrêter ici tes radotages, de reprendre ton récit et de raconter ce que ta mémoire te dictera. Hélas ! ce qui me reste à dire est lamentable. J’ai vu mon pays descendre du rang qu’il avait conquis et qu’il mérite en Europe ; j’ai été témoin de l’ingratitude de ceux qu’il avait rappelés à la vie ; j’ai entendu les insultes que lui prodiguaient ceux qu’il avait aidés. Puisse Béranger ne s’être point trompé, lorsque, parlant de la France, il a dit :

Tu peux tomber, mais c’est comme la foudre
Qui se relève et gronde au haut des airs !

Les hommes de ma génération sont nés après Waterloo et meurent après Sedan ; ils ont vécu entre deux défaites. Qu’une telle destinée ne frappe jamais ceux qui écouteront ma voix d’outre-tombe !

20 août 1887.
  1. Hervé (Édouard), 1835-1899. Publiciste libéral sous l’Empire, collaborateur au Temps et au Courrier français, il dirigea, à partir de 1873, l’organe royaliste Le Soleil. (N. d. É.)
  2. Le duc Paul de Noailles (1802-1885) avait été élu à l’Académie française en 1849, en remplacement de Chateaubriand. (N. d. É.)