Souvenirs d’un demi-siècle/Tome 1/11

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Hachette (Tome 1p. 177-207).
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deuxième partie

AU TEMPS DE NAPOLÉON III


CHAPITRE IV

LE PRINCE NAPOLÉON



AMI FIDÈLE. — EN CHASSE. — REPAS INTIMES. — LA CALOMNIE. — LE PRINCE DU SANG EN CRIMÉE. — EN ITALIE. — DÉDAIN POUR L’OPINION PUBLIQUE. — LA PRINCESSE CLOTILDE. — VIE DÉRÉGLÉE. — LE MASQUE NAPOLÉONIEN. — LES SEMONCES IMPÉRIALES. — MISSION À BERLIN. — MISSION EN RUSSIE. — TRAITÉ SECRET. — « IL A TOUJOURS ÉTÉ MAL ÉLEVÉ. » — PROJET D’ATTAQUE RÉVOLUTIONNAIRE CONTRE L’AUTRICHE. — INTERVENTION SECRÈTE DE L’ANGLETERRE. — ASPROMONTE. — LE ROI OTHON EXPULSÉ DE GRÈCE. — ÉCHEC DU PROJET DE CONGRÈS. — INSURRECTION DANS LA POLOGNE RUSSE. — DISCOURS INTEMPESTIF DU PRINCE NAPOLÉON. — SES CONSÉQUENCES. — LIBÉRAL. — LES Mémoires DE MARCHAND. — LE ROI DE WESTPHALIE APRÈS WATERLOO. — LA FUITE SURVEILLÉE. — JÉRÔME ET FOUCHÉ À TRIESTE. — LA MORT DE FOUCHÉ. — PRÉTENDANT. — CAUSERIE. — CLÉMENT DUVERNOIS ET LÉON GAMBETTA. — JULES VALLÈS. — LE RÉSULTAT DES ÉLECTIONS. — MINISTÈRE CHASSELOUP-LAUBAT. — ARTHUR KRATZ. — ACCLAMATION À L’AVÈNEMENT DU 2 JANVIER 1870. — HÉLAS !



HORTENSE CORNU fut très dévouée à l’Empereur, très attachée au Prince impérial ; mais, dans la famille Bonaparte, il est un homme pour lequel elle eut une affection profonde, c’est le prince Napoléon. Ils se voyaient souvent ; les tendances libérales, qui les poussaient tous deux à essayer de modifier le système de l’Empire autoritaire, les avaient réunis dans la même communauté d’idées ; de là naquit une amitié qui fut irréprochable. Bien souvent, de leurs entretiens sortirent des projets que l’on fit adopter et qui atténuèrent ce que le régime avait de trop dur. Le prince Napoléon, du reste, était fait pour l’amitié ; il la ressentait et savait la pratiquer. J’ai pu l’apprécier dans une circonstance qui m’est restée très présente à la mémoire.

Parmi ses familiers, il y eut un certain Charles-Edmond Kojecki, Polonais madré, qui publia quelques livres, fit jouer des drames alambiqués et fut conservateur de la bibliothèque du Sénat. Il fut atteint d’un mal sans merci, qui était une carie des os du rocher. Les souffrances de ce malheureux étaient intolérables. J’ai vu le prince Napoléon passer les nuits à son chevet, lui rendre les soins pénibles qu’exigent les malades, refaire les pansements, le transporter d’un lit dans un autre et déployer pour lui les attentions délicates d’une sœur de charité. Des faits pareils ne sont pas rares dans sa vie ; il oubliait qu’il était altesse impériale et prince du sang ; l’homme seul alors subsistait en lui, et l’homme était bon.

Je l’ai beaucoup connu et beaucoup fréquenté : tout en tenant compte de la distance sociale qui nous séparait et que je n’ai jamais franchie, même dans mes instants de plus vive sincérité, je puis dire que j’ai été son ami, pendant la bonne et surtout pendant la mauvaise fortune. Le hasard de sa situation et la nature de mon caractère ont fait que jamais nous n’avons rien eu à nous demander ; il ne pouvait rien pour moi, je ne pouvais rien pour lui ; l’un et l’autre nous le savions, et si nous nous sommes rapprochés, c’est avec un désintéressement complet. Je suis à l’aise pour en parler, car dans nos causeries, qui parfois furent très intimes, jamais je ne lui ai caché mon opinion, jamais je n’ai cherché à lui dissimuler ce que je pensais de lui. Il ne l’ignorait pas, et c’est à cela peut-être que je dois l’affection et la confiance qu’il m’a témoignées. Je citerai tout de suite un fait qui expliquera mon attitude envers lui et qui a été, je crois, le point de départ de l’estime dont il m’a honoré.

Je suis grand chasseur, et le prince Napoléon aimait la chasse. Il chassait, en battue, dans la forêt de Villefermoy, bien aménagée, giboyeuse et surveillée par un inspecteur des Eaux et Forêts, nommé Delarue, qui était le plus insupportable bavard que j’aie jamais rencontré. Le prince m’invitait. On partait vers sept heures du matin par le chemin de fer de Mulhouse, on descendait à Mormant ; on se rendait en voiture aux tirés ; on déjeunait lestement et le rabat commençait. Nous étions ordinairement sept fusils : le prince, Brunet et Villot, ses officiers d’ordonnance, le comte Xavier Branecki, le baron de Plancy, le général d’Hautemare et moi. À la fin de la journée, nous avions ordinairement de trois à quatre cents pièces au tableau ; c’était suffisant, sans être excessif.

Je reçus une invitation ; j’arrivai en gare, au jour et à l’heure désignés ; les officiers d’ordonnance y étaient déjà ; je dis à Brunet : « Est-ce que d’Hautemare chasse avec nous aujourd’hui ? » Brunet me répondit : « Non, on a remplacé le général par des amazones ; le prince est déjà en wagon avec Cora Pearl et Caroline Letessier. » Je regardai Brunet et je vis qu’il parlait sérieusement ; je dis : « Mais ce sont deux filles ! » Brunet leva les épaules, avec un geste qui signifiait : « Que voulez-vous que j’y fasse ? » Immédiatement, j’allai au quai de départ et j’ouvris la portière. En m’apercevant, le prince me dit : « Ah ! bonjour, Du Camp, comment allez-vous ? » Je répondis : « Monseigneur, j’ai tenu à venir vous avertir moi-même qu’hier je me suis donné une entorse grave et qu’il m’est impossible de quitter mon lit. » Je refermai la portière et je rentrai chez moi. Il ne me convenait point de chasser en compagnie pareille et de lire dans les journaux mon nom associé à celui de ces donzelles.

Le lendemain — un vendredi — je fus très surpris de recevoir la visite d’Hortense Cornu. D’emblée, elle me dit : « Je sors de chez Napoléon ; qu’est-ce que vous lui avez donc fait ? » Je racontai mon algarade de la veille. Elle reprit : « C’est donc pour cela qu’il m’a dit : Du Camp m’a donné hier une leçon dont je profiterai ; du reste, je n’ai eu que ce que je méritais. » J’étais persuadé que mes relations avec le prince étaient rompues ; j’étais décidé à ne rien faire pour les renouer et à me contenter de m’inscrire deux ou trois fois par an au Palais-Royal ; je fus donc étonné de recevoir, le soir même, une invitation à dîner pour le lendemain ; je n’eus garde d’y manquer, et je fus reçu avec une cordialité qui ne s’est jamais démentie.

Plusieurs fois, j’ai dîné avec lui, au restaurant, en compagnie de George Sand et de Gustave Flaubert, qu’il aimait beaucoup. Là, l’intimité était sans réserve ; il n’était question que l’on ne discutât ; comme il était un classique convaincu et que Flaubert se faisait gloire d’être un romantique à outrance, on s’emportait, on ne cherchait pas ses mots dans les ripostes ; on se serait cru revenu au temps de Hernani et du Roi s’amuse. George Sand, placide comme Isis, souriait de tant de vivacité et je conviais les ergoteurs à un éclectisme qui leur permît d’admirer tout ce qui est admirable, sans distinction d’école ou de coterie. Nous avons ainsi passé plus d’une bonne soirée chez Magny ou au Café anglais ; on ne parlait guère politique ; Ingres, Delacroix, Victor Hugo, Ponsard, Alfred de Musset, Pradier, Guillaume[1] faisaient les frais de la conversation et auraient pu en profiter.

Le prince Napoléon est l’homme le plus calomnié que j’aie connu ; les partis qui n’osaient s’attaquer de front à l’Empereur le vilipendèrent avec un acharnement misérable, car on savait qu’il ne tolérerait pas que des poursuites judiciaires fussent intentées en son nom. À cet égard, il est resté irréprochable ; il fut insulté plus que quiconque et jamais ne broncha. Les plus animés contre lui, dans le monde parisien, furent les orléanistes, qui s’en allaient colportant toute sorte de sornettes et débitant des invraisemblances dont les adversaires du « régime » consolaient leur rancune et nourrissaient leurs passions. Toucher à l’Empereur était dangereux ; on se rabattait sur le cousin, et Dieu sait comme on le drapait.

La légende de la couardise du prince Napoléon est de fabrique orléaniste ; elle a fait son chemin, et, quoiqu’elle ne repose que sur des mensonges, il sera bien difficile à l’histoire — à l’histoire vraie — de la réduire à néant. Les courtisans de l’Impératrice, ceux qui étaient admis au cercle intime, qui causaient familièrement avec Cochonnette et Cornichonnette, qui flattaient les instincts mauvais et rivalisaient de servilité, savaient que les médisances dont on frappait le prince Napoléon n’étaient point écoutées d’une oreille indifférente dans les petits appartements des Tuileries. L’Empereur ne les eût pas supportées, l’Impératrice les encourageait. Elle haïssait le prince qui le lui rendait bien. Lorsque le prince Napoléon prenait sur ses genoux le Prince impérial, le caressait, l’agaçait, comme on fait à un enfant, l’Impératrice, la grande maîtresse, les dames, les chambellans affectaient de surveiller ses mouvements, comme si l’on eût redouté un attentat. On poussait la défiance jusqu’à l’insulte ; il était homme à s’en apercevoir et à le ressentir. Il disait, avec un accent de gaieté qui dissimulait mal sa mauvaise humeur : « Elle croit que j’ai de l’arsenic dans mes poches. »

L’origine de la réputation que l’on fit au prince Napoléon au point de vue du courage est singulière, car elle aurait dû produire un résultat opposé. La vérité m’est connue ; elle m’a été racontée par le maréchal Vaillant, qui n’était rien moins que courtisan du prince. Lorsque la guerre d’Orient, qui devait devenir l’expédition de Crimée et se terminer par la prise de Sébastopol, fut décidée, l’Empereur confia le commandement d’une division au prince Napoléon, et la reine d’Angleterre plaça le duc de Cambridge à la tête d’un corps de troupes anglaises ; de la sorte, deux princes du sang se faisaient équilibre et représentaient la personne des deux souverains alliés.

À la bataille de l’Alma, le prince Napoléon se conduisit « comme un vieux troupier » ; il tendait sa gauche aux Anglais et lança, le premier, ses bataillons en échelons pour escalader la falaise, dès que le mouvement tournant que Bosquet exécutait sur notre droite, presque en lisière de la mer, fut opéré. De l’aveu de tous, — je ne parle pas des généraux intéressés peut-être à le louer, je parle des plus minces officiers, — il fut à la hauteur de son nom et de sa mission, c’est-à-dire simple, brave et vigilant. Dans les combats d’avant-postes qui, lors de nos premières approches vers Sébastopol, se renouvelaient jour et nuit, il ne ménagea point ses hommes et ne se ménagea pas lui-même. À Inkermann, il mit sa division sous les armes, attendant les ordres pour se porter au secours des Anglais ou pour aller soutenir le général Lourmel, qui, comme un fou, avait couru jusqu’aux murs mêmes de Sébastopol. En toute occasion, il fit son devoir sans forfanterie comme sans hésitation.

À la journée d’Inkermann, qui fut terrible pour les Anglais, surpris, mal ralliés, mais héroïques, le duc de Cambridge vit, à côté de lui, son aide de camp coupé en deux par un boulet, au moment même où il lui adressait la parole. Il en ressentit une commotion dont le résultat fut une de ces perturbations mentales qui ne sont point rares dans la famille royale d’Angleterre. Le duc de Cambridge, devenu plus qu’un embarras pour Lord Raglan, dut abandonner la Crimée et fut ramené à Londres. Dès lors, la présence du prince Napoléon était un inconvénient dont les suites pouvaient être graves ; l’équilibre était rompu, il n’y avait plus, dans les armées alliées, qu’un seul prince du sang, un prince français, qui, par sa haute situation, pouvait exercer toute influence sur Lord Raglan, sur le général Canrobert et sur Omer Pacha.

Lord Cawley, ambassadeur de la reine du Royaume-Uni, demanda que le prince Napoléon rentrât en France, puisque le duc de Cambridge avait quitté les troupes anglaises. L’Empereur fit droit à la requête, rappela le prince Napoléon et oublia — volontairement ou involontairement — de faire connaître les causes politiques du rappel. L’air de la calomnie, du Barbier de Séville, joué à grand orchestre, fêta le retour du prince. Tout de suite on avait changé son sobriquet de Plon-Plon en celui de Craint-Plomb, et les langues de vipère n’eurent plus de repos : « C’est lui qui a voulu revenir ; il mourait de peur ; il tremble quand il entend les coups de fusil ; il s’évanouit pour un coup de canon ; on dit qu’il a eu la dysenterie, ce n’est pas vrai, il avait la colique ; les soldats ne le saluaient même plus. »

Tout cela fut colporté, enjolivé, grossi ; l’Impératrice levait les yeux au ciel sans dire mot ou répondait doucement d’un ton de reproche : « C’est exagéré. » Le prince Napoléon, ce César déclassé, comme on l’avait nommé, paraissait inquiétant ; on le redoutait et on le sacrifia. De ce jour, les hommes haussaient les épaules et les femmes souriaient lorsque l’on parlait de lui. Il en fut mortifié jusqu’au fond de l’âme et n’en laissa rien paraître. Je ne serais pas surpris si, de cet instant, il regarda vers les bas-fonds de la démocratie, tant il avait conçu de ressentiment contre cette société qui se divertissait à le vilipender à bouche que veux-tu.

Lors de la campagne d’Italie, les bruits calomnieux devinrent des clameurs, et le crescendo éclata en tempête. Quatre corps d’armée français, pénétrant directement dans le royaume du Piémont par le mont Cenis et par Gênes, devaient attaquer de front les forces autrichiennes. Un cinquième corps, placé sous les ordres du prince Napoléon, avait pour mission de neutraliser la Toscane, les États de Parme et de Modène, afin de les empêcher de diriger un mouvement vers notre droite. À l’approche du prince Napoléon, les troupes parmesanes, modénaises et toscanes décampèrent ; une division, commandée par le général d’Hautemare, fut détachée pour surveiller Mantoue. Un parti autonomiste s’était formé en Lombardie et en Toscane pour éviter le « joug » du Piémontais et demandait la création d’un royaume d’Italie centrale, dont la couronne serait déférée au prince Napoléon. Montanelli était un des plus ardents promoteurs de ce projet et disait : « Nous parlons la pure langue italienne et nous ne nous soumettrons jamais à des Savoyards qui ne savent que le patois. » L’empereur Napoléon III et le roi Victor-Emmanuel n’ignoraient point ces menées, auxquelles le prince ne se prêtait ni ne se refusait.

En outre, le gouvernement provisoire hongrois, composé de Kossuth, de Klapka et de Ladislas Téléki, près duquel l’Empereur avait accrédité un ambassadeur qui était le vieux Piétri[2], rêvait d’arracher la couronne de saint Étienne à la maison d’Autriche et de la poser sur la tête du prince Napoléon. Celui-ci était donc, par le seul fait de sa naissance, attiré dans des combinaisons qu’il n’avait point fait naître, dont il se réservait sans doute de profiter si l’occurrence lui semblait opportune, mais qui ne pouvaient que déplaire à l’empereur des Français et au roi de Piémont, parce que leurs projets politiques s’en trouvaient contrecarrés. Dès lors et de là, nulle bienveillance pour lui, ni près des souverains, ni près des ministres, ni près des états-majors italien et français. Il avait beau expédier dépêches sur dépêches, pour dire : « Je suis inutile en Toscane » ; on lui répondait : « Restez-y ; on vous appellera si votre présence est nécessaire. »

Après Magenta, après l’entrée des Français à Milan, lorsque l’armée s’avança pour rejeter les Autrichiens au-delà du Mincio, le prince Napoléon s’irrita de l’immobilité dans laquelle on le maintenait ; il voulut en sortir, se rapprocher du champ des opérations militaires, et il envoya à l’Empereur le colonel de Susleau de Malroy, chef d’état-major de la division d’Hautemare. C’est Susleau de Malroy — mon proche parent — qui m’a raconté les détails de l’audience que l’Empereur lui accorda. Aux sollicitations du prince pour être autorisé à rejoindre la véritable armée et à conduire le cinquième corps au feu, l’Empereur, appuyé par le maréchal Vaillant, major général, répondit par un refus obstiné : « La mission du corps commandé par le prince est d’être en observation devant Mantoue, d’y maintenir les troupes autrichiennes et de les empêcher de faire une diversion sur notre droite. »

Le colonel de Malroy répondit : « Mantoue a été reconnue par le général d’Hautemare, que son habileté comme éclaireur a fait surnommer Chouaffa — l’espion — par les Arabes, la citadelle est dégarnie : il y reste seulement seize cents Hongrois, avec lesquels on est déjà entré en pourparlers secrets ; la liberté des mouvements de votre droite est assurée ; il est facile au prince Napoléon d’amener une division excellente qui, se portant sur le flanc gauche des Autrichiens, peut déterminer un résultat décisif, en cas de bataille. » L’Empereur fut inébranlable : « Non : nous attirerons à nous le cinquième corps lorsque nous aurons franchi le Mincio et que nous manœuvrerons dans le quadrilatère ; jusque-là, le prince doit conserver ses positions. » Ni l’Empereur, ni le roi de Piémont ne se souciaient d’associer le prince Napoléon à une action militaire qui aurait pu appeler l’attention sur lui : cette fois encore, plus qu’en Crimée, et avec préméditation, il fut sacrifié.

Dans un discours intempestif au Sénat, le prince Napoléon parla en termes peu convenables de la famille d’Orléans ; le duc d’Aumale riposta par une brochure où l’inutilité du cinquième corps pendant la campagne d’Italie était appréciée avec peu de justice : les orléanistes poussèrent un cri de joie. Tout de suite, une légende fut organisée : « Le duc d’Aumale a provoqué le prince Napoléon, et celui-ci a refusé de se battre. » La poussée des méchants propos fut formidable ; le prince Napoléon reçut le choc sans fléchir ; l’Impératrice ne se refusa pas le plaisir d’écouter ces mauvais propos, et l’Empereur lui-même n’en fut peut-être pas fâché. C’est acte politique de détruire les prétendants ; le prince Napoléon en était un, éventuellement, et l’Empereur ne l’ignorait pas.

La calomnie avait nié son courage, la médisance ne respecta point sa moralité, et on peut avouer qu’à force de dédaigner l’opinion publique il eut l’air de la provoquer. Souvent il exagéra l’imprudence jusqu’à l’impudence. Ses conseillers l’avertirent, ses amis lui firent des observations ; il leva les épaules et répondit : « Ma vie privée ne regarde personne. » Soit, mais tout le monde regardait sa vie privée et ne la voyait point belle. Je trouve dans mes notes l’observation que voici : « Baden-Baden, 28 août 1868. — Les princes doivent vivre selon certaines formules qui les distinguent des autres hommes et leur donnent au moins l’apparence de quelque supériorité ; sans cela, où serait leur raison d’être ? Les princes d’Orléans sont actuellement ici. Le comte de Paris et le duc de Chartres ont été chasser en compagnie de Dupressoir, le fermier des jeux, et l’ont invité à dîner. Le duc d’Aumale, le prince de Joinville font leur société de Daru, qui est un joueur, et de Villemet, qui est un queue-rouge : ils se sont fait présenter les filles en renom, Schneider, Léonide Leblanc, Juliette Barucci, Antonine Pélissier ; d’Aumale s’est accointé avec Léonide Leblanc, une fille et rien de plus ; Joinville promène Madeleine Brohan, qui est de la Comédie-Française. Sur la terrasse près de l’orchestre, on les suit, on se les montre et on en rit. Il serait si facile de fermer sa porte et de respecter le public, en se respectant soi-même. »

Tout ceci peut s’adresser au prince Napoléon, qui ne ferma point sa porte et ne se respecta guère. Son mariage avec la princesse Clotilde, fille de Victor-Emmanuel issue de la race de Savoie, aurait dû modifier ses habitudes et ne les modifia pas. La princesse n’était point jolie, mais elle était douce, d’une vertu de premier titre et dévouée à son mari, qu’elle aimait. Blanche et lourde, avec de grosses lèvres et le regard perdu dans la rêverie, elle était d’une dévotion excessive et apercevait au-delà de l’existence la certitude d’une éternité de délices, qui la poussait non seulement à des pratiques minutieuses, mais à une charité large, intelligente, à une indulgence inépuisable, à une bonté toujours prête au bien. C’est la plus sainte femme que j’aie rencontrée. L’Impératrice lui reprochait de ne pas se décolleter suffisamment, et le prince Napoléon disait : « Elle aspire à être béatifiée. » Très soumise néanmoins, ne faisant jamais entendre une plainte, ne se permettant pas même un reproche, elle admirait l’intelligence du prince et restait charmée de son éloquence lorsque, le soir, au Palais-Royal, il prenait la parole dans l’intimité des causeries qu’il animait si bien.

Une telle femme, mère de beaux enfants, respectée jusqu’à la gêne par ses entours, par l’Empereur, par l’Impératrice, par la princesse Mathilde, adorée des gens de sa maison et des malheureux qu’elle secourait sans relâche, ne tolérant point la médisance chez elle, d’une éducation parfaite, et toujours grande dame, même à son insu, une telle femme aurait dû, par le seul fait de son exemple, ramener le prince Napoléon à la pratique des devoirs qu’il semblait prendre à tâche de négliger. Il n’en fut rien ; le mari resta ce qu’il aimait à être, un célibataire.

Publiquement, sans plus de vergogne qu’un bohème, il vécut avec des femmes de rien, avec Anna Deslions, avec Cora Pearl, avec Caroline Letessier, avec Constance et avec un tas d’autres créatures dont je ne sais même pas le nom ; il se montra dans les petits théâtres en compagnie de Mme Arnould-Plessy, une ruine de la Comédie-Française, en société de la Détourbet, qui avait vendu un de ses amants à Mirès pour lui en faire un gendre. Il s’afficha, il se compromit, il fit insulte à lui-même. Le matin, dans ses appartements privés, il y avait toujours quelque cotillon qui traînait. On dit qu’il était peu généreux ; je le croirais volontiers ; il était économe et tenait sa maison avec une régularité extrême. La table était abondante et même somptueuse, mais on sentait que, chez lui, il n’y avait aucun « coulage ». Son ordre était prodigieux et j’en eus une preuve qui me causa quelque étonnement.

J’étais chez lui en visite, un matin ; il m’avait reçu dans son cabinet du pavillon de Valois, qui prend jour sur la place du Palais-Royal. Je fus pris d’un éternuement assez violent et je m’aperçus que je n’avais pas de mouchoir dans ma poche. J’étais assez lié avec le prince Napoléon pour lui en demander un. Il écrivit quelques mots au crayon sur une petite feuille de papier qu’il remit au domestique venu à l’appel de la sonnerie. Au bout de deux minutes, son valet de chambre m’apportait un mouchoir. Quelques jours après, ayant été le voir, je lui remis le mouchoir qu’il m’avait prêté. Il sonna ; son valet de chambre entra et il lui dit : « Replacez ce mouchoir dans l’armoire à glace : vous enlèverez la fiche qui est au nom de M. Du Camp. »

Ironique, railleur, très spirituel, ne ménageant point la susceptibilité des plus hauts personnages, il s’est fait gratuitement bien des ennemis, qui ont répondu par des coups de dent à ses coups de langue. Il était intempérant de paroles et parfois se moquait des gens plus qu’il n’était convenable ; mais, lorsqu’on le « remouchait », il se le tenait pour dit et ne recommençait pas. Il se gaussait volontiers des ministres, qui n’osaient lui tenir tête, et se montrait déférent, au contraire, pour les simples particuliers dont il redoutait les ripostes. Sa violence était quelquefois extraordinaire. À un dîner donné par lui en l’honneur de sa cousine, la reine de Hollande, j’étais au nombre des convives, ainsi qu’Ernest Renan, Berthelot, Émile Augier, Alexandre Dumas fils, le pasteur Martin Paschoud, Gustave Flaubert, le commandeur Nigra et quelques personnages officiels.

Je ne sais plus comment on vint à parler du prince Poniatowski[3], dont on jouait alors un médiocre opéra intitulé, je crois, Pierre de Médicis ; le prince Napoléon dit : « Je vais vous faire sa biographie ! » La princesse Clotilde le regarda avec des yeux suppliants et lui dit : « Napoléon, je t’en prie ! » Il n’en tint compte et commença : « On a trouvé qu’il n’y avait pas assez de monde au Sénat ; alors on a été chercher ce Polonais. » Cela dura pendant dix minutes ; on était décontenancé et je regardais les dix-huit valets de pied, les maîtres d’hôtel, les officiers de bouche qui nous servaient et dont la moitié, pour le moins, appartenait à la police. La reine de Hollande dit : « Est-ce que son fils ne s’est pas marié avec la fille de la comtesse Le Hon et de Morny ? » Le prince Napoléon répondit en riant : « Oui ! c’est la petite Pologne qui a épousé la grande Bohème ! » Un tel discoureur n’était point aimé, et cela se comprend.

L’Empereur le redoutait, l’aimait et usait à son égard d’une faiblesse que l’on peut expliquer. Napoléon III n’ignorait pas que la reine Hortense, sa mère, avait eu bien des faiblesses et que des Bonaparte il n’avait que le nom. Rien, ni dans les traits de son visage, ni dans son maintien, ni dans sa démarche, rien ne rappelait la double origine corse et florentine de ceux dont le hasard d’un adultère l’avait fait le légitime héritier. Pour le prince Napoléon, il n’en était point ainsi ; il suffisait de l’apercevoir pour reconnaître « l’homme de Sainte-Hélène ». Très grand par sa mère, qui était Wurtemberg, il avait ce masque césarien, ce teint mat, ce menton proéminent, ce nez aquilin, ce regard dur, ces dents admirables, ces belles mains que Gros et David ont reproduits dans les portraits de Napoléon Ier. Il n’est pas jusqu’à la mèche de cheveux retombant sur le front, la mèche légendaire, qui ne fût comme un indice d’une filiation irrécusable. Les épaules un peu bombées, la démarche saccadée donnaient un trait de plus à la ressemblance : sans la différence de taille, c’eût été le même homme. Du talon au cimier, il était Bonaparte, naturellement et sans effort d’imitation.

Lorsqu’il avait fait quelque sottise, ce qui lui arrivait souvent, Rouher allait se plaindre à l’Empereur, qui, avec sa mansuétude habituelle, disait : « Je vais lui écrire de venir me voir, et je vous promets de lui laver la tête. » Le prince Napoléon savait toujours, ou du moins devinait pourquoi on le mandait aux Tuileries, et il prenait une attitude de circonstance. Il ramenait sa mèche sur le front, affectait un air sérieux, plaçait sa main droite dans le gilet, et, les sourcils froncés le regard ferme, la bouche sévère, pénétrait dans le cabinet de l’Empereur : « Votre Majesté m’a fait appeler ? » C’était une apparition ; l’Empereur — le fils de l’amiral Verhuel — en pâlissait. « Oui, je désire te parler : Rouher n’est pas content de toi. » Le prince Napoléon éclatait : « De quel droit cet Auvergnat se mêle-t-il de ma conduite ? » À l’instant, l’Empereur fléchissait : « Ah ! ne te fâche pas ; je tâcherai d’arranger cela. » Et toujours il en était ainsi ; nulle colère de l’Empereur ne tenait à la vue du fantôme que le prince Napoléon évoquait à volonté.

Une seule fois, l’Empereur fit preuve d’énergie envers son cousin ; mais l’un était à Alger, l’autre à Ajaccio ; le premier répondit par une lettre très dure à un discours imprudent ou plutôt prématuré que le second avait prononcé lors de l’inauguration des statues de la famille Bonaparte. L’éloignement permit une semonce officielle, qu’une entrevue aurait adoucie jusqu’à la rendre insignifiante. Bien souvent, je me suis demandé si l’Empereur et le prince Napoléon ne s’étaient point distribué les rôles, comme deux acteurs politiques, visant un même dénouement, l’un représentant le principe autoritaire, l’autre représentant le principe libéral : je n’ai jamais pu me répondre[4].

La confiance de l’Empereur dans le prince Napoléon paraît avoir été complète. L’Empereur, comme presque tous les souverains, même lorsqu’ils sont soumis au régime parlementaire, avait deux politiques. L’une, la politique officielle, brassée par les ministres, plus ou moins discutée devant les Chambres, louée ou blâmée par les journaux, et livrée aux appréciations du public dont elle occupe les loisirs. L’autre, la politique secrète, dirigée par le souverain lui-même, à l’insu des ministres, loin des ingérences parlementaires, et destinée à préparer les complications où le pays pourrait plus tard recueillir quelque avantage. L’homme de cette politique, pendant le Second Empire, fut le prince Napoléon, qui n’ignora aucun des projets intimes de l’Empereur, s’y associa souvent et, dans plus d’une circonstance, fut chargé de transmettre verbalement les propositions aux souverains étrangers, que l’on désirait convertir à une idée ou entraîner à une action. Deux de ces missions me sont connues ; si j’en rapporte les détails, c’est que le prince Napoléon ne me les a pas cachés.

Se souvient-on que, le 2 septembre 1856, un soulèvement légitimiste fut tenté à Neuchâtel, en Suisse, que le roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV considérait comme une principauté relevant de sa couronne ? Le comte Pourtalès[5] abattit l’étendard de la Confédération helvétique, hissa le pavillon noir et blanc, s’empara même, je crois, de la citadelle et déclara Neuchâtel réuni à la Prusse. Ce fut un feu de paille, que les habitants du canton éteignirent facilement, mais on s’en émut à Berne et à Berlin ; des deux côtés on arma, et l’on échangea des notes diplomatiques assez aigres. Frédéric-Guillaume, roi féodal, quoique ivrogne, ainsi que le prouve sa correspondance avec Bunsen[6], réunit des troupes dans la Prusse rhénane et fit mine de vouloir commencer les hostilités. Napoléon III se mit en devoir de soutenir la Suisse et de combattre les revendications surannées de la cour de Berlin, mais, avant de charger les fusils, il voulut faire une tentative de conciliation et envoya le prince Napoléon près de Frédéric-Guillaume. Le prince avait ordre de stipuler le rachat de Neuchâtel et de dire au roi de Prusse qu’en cas d’agression de sa part la France appuierait la Suisse et que ce serait le commencement d’une guerre européenne, dont les résultats ne pouvaient être prévus.

Dès que le prince Napoléon fut arrivé à Berlin, il eut un entretien avec Frédéric-Guillaume, qui promit de prendre en considération la communication de l’empereur des Français et d’y faire une prompte réponse. Les jours passèrent et même les semaines ; le roi semblait éloigner à dessein toute conversation relative à la Suisse ; le prince Napoléon s’impatientait. Enfin, un soir, après avoir dîné au palais royal de Berlin, il s’approcha de Frédéric-Guillaume et lui dit qu’il ne pouvait plus attendre, que les lettres de l’Empereur le pressaient de terminer cette affaire, qu’il désirait lui-même qu’elle reçût une solution rapide et que, si on n’en finissait pas promptement, il reprendrait le chemin de Paris, au risque de ce qui pourrait advenir.

Le roi répondit : « Je suis très embarrassé ; cette histoire se complique de petits intérêts personnels, qui ne sont pas sans influence sur mes hésitations. Jugez-en : mon valet de chambre est de Neuchâtel, et je suis accoutumé à ses services ; la femme de chambre de la Reine est également de Neuchâtel, et il n’y a qu’elle qui sache la coiffer. Ce sont là des considérations. De plus, c’est le seul pays où j’entende crier : Vive le roi ! C’est pourquoi j’y tiens. D’un autre côté, je ne voudrais pas me brouiller avec l’empereur Napoléon ; il y a là, vous le sentez bien, des difficultés graves ; cependant voyez Manteuffel[7], et tâchez de vous arranger avec lui. » Quarante-huit heures après, l’affaire était « bâclée » selon la volonté des Tuileries ; la France, la Suisse et la Prusse désarmaient. Le prince Napoléon avait endormi « le patriotisme » du valet de chambre et de la femme de chambre en leur donnant à chacun 20 000 francs. Ce n’était pas cher.

Au mois de septembre 1858, le prince Napoléon, étant à Biarritz, fut envoyé à Varsovie, où se trouvait l’empereur Alexandre II. Il devait prévenir l’empereur de Russie que l’on était, en France, décidé à faire la guerre à l’Autriche, dès le printemps prochain. La mission était strictement confidentielle, de souverain à souverain ; notre ministre des Affaires étrangères, le comte Walewski, ne la soupçonnait même pas. Le prince Napoléon demandait une alliance offensive et défensive, dont le prix serait prélevé sur les territoires polonais appartenant à l’Autriche. Si la Russie mettait en ligne cent mille hommes, on lui offrait la moitié de la Galicie, et la Galicie tout entière si l’armée de diversion était portée au double. À ce moment, mal remise encore des émotions de la Crimée, la Russie se recueillait, selon l’expression du grand chancelier Gortschakoff. Elle refusa d’intervenir en qualité de belligérant, mais elle s’empressa de conclure un traité de neutralité bienveillante. Il se produisit alors un fait qui ne serait point déplacé dans un vaudeville.

Lorsque le traité, rédigé, signé, paraphé, eut été revêtu du sceau de la chancellerie russe, le prince Gortschakoff demanda que l’on y apposât le grand sceau de l’Empire français — le sceau de l’État, — que le prince Napoléon n’avait pas. Il paraît que la formalité était de rigueur, car, malgré les observations du prince Napoléon, le chancelier n’en voulut démordre. Le traité fut expédié au général Kisselew, ambassadeur de Russie à Paris, qui reçut ordre de le faire sceller. L’embarras fut grand aux Tuileries ; Napoléon III n’avait point le grand sceau, qui restait entre les mains du ministre des Affaires étrangères, auquel on continuait à cacher l’existence du traité. Sur le conseil du prince Napoléon, et sous prétexte que les ailes de l’aigle étaient insuffisamment éployées et devaient être refaites, l’Empereur demanda le sceau à Walewski ; dupe ou non du subterfuge, celui-ci n’osa le refuser. Napoléon III dit à son cousin : « Tiens, le voilà, ton sceau ! » Le prince se rendit immédiatement à l’ambassade de Russie, scella le traité et le fit porter à Saint-Pétersbourg par le général Franconière, son premier aide de camp[8].

Au mois de juin 1882, le prince Napoléon est venu passer trois jours à Baden-Baden, pour voir son fils Victor, qui, depuis le mois de janvier, est à Heidelberg. Le 17, le prince ayant dîné chez moi, nous nous promenions le soir sur la terrasse, devant la maison de conversation, lorsque nous fûmes accostés par le prince Gortschakoff, octogénaire, bavard, intarissable, affaibli, atteint d’une sorte de satyriasis morale, qui rend sa présence gênante dès que passe une femme, vaniteux outre mesure et se croyant le pivot du monde. Le prince Napoléon, vivace, agressif, lui rappela différents épisodes diplomatiques auxquels ils avaient participé, et entre autres celui que je viens de raconter. Gortschakoff parlait « sous lui », citait ses bons mots, répondait sans attendre les questions, questionnait sans écouter les réponses et semblait retourner à l’enfance. Il y avait de l’acrimonie entre les deux interlocuteurs. Gortschakoff fit la sottise de dire : « Votre Altesse Impériale n’a pas eu à se plaindre de nous, car nous lui avons donné le cordon de Saint-André. » Du haut de sa grande taille, le prince Napoléon laissa tomber sur le vieux chancelier un regard dont l’expression railleuse ne se peut traduire et riposta par une allusion si insultante que je n’ose la reproduire ici. On se salua et l’on se sépara sans se tendre la main. Le prince Napoléon me disait : « Ça n’a jamais été qu’une vieille bête ! » Le lendemain, Gortschakoff me disait : « Il a toujours été mal élevé. »

En 1862, le prince Napoléon fut mêlé à une combinaison baroque, où il se laissa probablement entraîner par sa haine contre la maison d’Autriche. Ce n’est pas en vain qu’il avait vécu en Italie, au temps de sa jeunesse ; il y avait reçu le germe de sentiments qui ont persisté et l’ont parfois poussé à des fautes qu’un homme moins passionné ou plus politique n’aurait point commises. Il disait couramment : « Je hais les blancs et les noirs ! » c’est-à-dire les Autrichiens et les prêtres. Il ne l’a que trop prouvé et n’a pas eu à s’en applaudir. Au printemps de 1862, on voulait du même coup liquider révolutionnairement la question d’Orient et détruire l’empire d’Autriche. Le héros de cette énorme aventure était Garibaldi, devenu fou de vanité depuis l’expédition des Deux-Siciles (1860), où, malgré ses hésitations, il avait été forcé d’agir par Nino Bixio[9], qui n’avait plus de quoi nourrir sa femme et ses enfants.

Le branle était mené par des Polonais et par des Hongrois ; la diplomatie occulte des conspirateurs avait fait son œuvre et, pendant l’année 1861, avait préparé le soulèvement sur lequel on comptait pour réussir. Le centre de la combinaison était à Athènes, où le roi Othon, las de sa situation misérable, de son royaume incomplet, de son budget dérisoire, promettait l’appui de son petit trésor, de sa petite marine, de sa petite armée. Un Polonais intelligent appelé Wierzbiski, lequel, sous le nom de Mourad-Bey, avait été chef d’état-major d’Omer-Pacha, pendant la guerre de Crimée, était près du roi Othon comme une sorte d’ambassadeur de la conspiration, que Victor-Emmanuel n’ignorait pas et à laquelle le prince Napoléon s’intéressait. Le général Türr, qui, en septembre 1861, avait épousé Adeline Wyse-Bonaparte, servait d’intermédiaire entre Turin et le Palais-Royal.

Garibaldi, assuré de l’appui et du concours du roi des Hellènes, devait se jeter aux bouches de Cattaro, avec des bandes recrutées parmi les volontaires qui l’avaient suivi en Sicile et dans le royaume de Naples. Un traité secret avait été conclu avec le Wladika[10] du Monténégro et avec Michel Obrenowitch, prince de Serbie ; en outre, on croyait être certain de la coopération des populations chrétiennes de l’Albanie. À l’aide de ces forces, on comptait soulever la Croatie, insurger la Hongrie et tomber à revers sur l’Autriche. On espérait que celle-ci, se sentant menacée, rappellerait une partie de ses troupes employées à maintenir la Vénétie, et qu’alors Victor-Emmanuel se lancerait au-delà du Mincio. On avait des agents à Agram, à Bucarest, à Belgrade, en Transylvanie, à Pesth et à Clausenbourg ; des groupes de conspirateurs se tenaient prêts à agir. Des banquiers grecs avaient déposé à la Banque de Turin une somme de quatre millions, afin de pourvoir aux premiers frais de l’expédition.

Tout était prêt ; il y avait bien des chances pour que l’aventure tournât pitoyablement, mais nul ne pouvait prévoir ce que l’irruption de Garibaldi, avec ses « chemises rouges », produirait dans ces pays morcelés, mécontents, écrasés par l’Autriche, ruinés par le Turc, toujours prêts à la révolte et aspirant à leur indépendance. Il en pouvait résulter un soulèvement général, dans une contrée qui semble faite pour la guerre défensive. Ce projet ne reçut même pas un commencement d’exécution, et ce fut Garibaldi qui le fit échouer, ou plutôt entre les mains duquel on le brisa.

Soldat de fortune, aventurier, condottiere redoutable, à la tête de cinq ou six mille hommes, désorganisant les troupes régulières pour s’en pouvoir servir, soutenu par une destinée exceptionnelle, porté par l’admiration et les illusions d’un peuple entier, Garibaldi était en politique ce que l’on peut appeler crûment un nigaud. Son esprit court et naïf n’avait ni lueur, ni projection. Il ne se sentait quelque vigueur que devant un obstacle, parce que, comme le sanglier, il se ruait dessus. Il accordait volontiers sa confiance — et l’on s’accommodait de façon à la lui faire donner à des gens qui parlaient dans l’oreille des chancelleries intéressées à ne pas ignorer ses desseins. Or Garibaldi avait pour ami intime un réfugié hongrois, qui habitait Turin et s’appelait le comte Pulsky, homme d’esprit, beau phraseur, ayant de la faconde, sachant écouter et surtout sachant répéter. Il répétait en bon lieu : au Foreign Office, dont il était l’agent secret.

Garibaldi ne cacha rien à Pulsky de l’expédition projetée et l’engagea à l’accompagner à Pesth et à Vienne. Pulsky, avant d’entreprendre ce voyage, alla en causer avec Sir James Hudson, ministre plénipotentiaire d’Angleterre près du roi d’Italie. Sir James Hudson avertit son gouvernement, qui lui prescrivit de faire effort pour empêcher Garibaldi de traverser la mer Adriatique et d’aller porter la guerre révolutionnaire sur les territoires turcs et autrichiens. En même temps, l’ambassadeur de Londres à Athènes reçut des ordres, dont le pauvre Othon ne tarda pas à reconnaître les conséquences.

Sir James Hudson se rendit secrètement à l’île de Caprera et eut avec Garibaldi une entrevue qui fut décisive. À ce niais, que la haine de la papauté aveuglait, il expliqua que l’Angleterre, la protestante Angleterre, ne désirait rien tant que de voir disparaître la puissance temporelle ; que l’Italie ne serait jamais constituée tant qu’elle n’occuperait pas le Capitole et le Vatican ; que si l’on apprenait que lui — chef des Mille — marchait vers la Ville éternelle, le mouvement, l’enthousiasme de l’esprit anglais serait tel que le gouvernement de la reine serait contraint d’agir et que, dans ce cas, la France hésiterait à intervenir pour sauver le pape. Le panneau était bien tendu ; Garibaldi s’y jeta tête baissée : « Délivrons Rome d’abord, et ensuite, courons au Danube ! » Sir James Hudson approuva et Garibaldi entreprit la plus folle de ses équipées.

La France déclara à Victor-Emmanuel que s’il n’arrêtait pas Garibaldi, elle irait l’arrêter elle-même. Le dénouement fut rapide. Garibaldi tomba sur les hauteurs d’Aspromonte et ne s’en releva jamais. Frappé au métatarse d’une blessure très douloureuse, il fut transporté à la forteresse de Verignano ; il n’y était pas depuis deux jours qu’il recevait la visite du roi Victor-Emmanuel et du ministre Ratazzi, qui venaient conspirer de plus belle avec lui. Quant au roi Othon, l’Angleterre le fit mettre à la porte de son petit royaume, et il n’en fut pas plus fâché que cela. Il revint à Munich, dont la bière lui parut supérieure à celle d’Athènes.

L’affaire d’Aspromonte est du 27 août 1862 ; deux mois après, le 24 octobre, le roi Othon, revenant au Pirée, après un court voyage le long des côtes de Morée, fut prévenu officiellement qu’il n’y avait plus de place pour lui sur le trône. « Pare à virer, à Dieu vat ! » Il reprit la mer et disparut. Un gouvernement provisoire gouvernait — se disputait — la Grèce ; il apprit que le colonel Grivas, qui avait soulevé la garnison de Nauplie et brassé la révolution dans le Péloponèse, se dirigeait vers Athènes, à la tête de trois mille hommes ; des mécontents se pressaient autour de lui, des insurgés l’escortaient ; lorsqu’il arriva vers l’isthme de Corinthe, sa troupe était doublée. Six mille patriotes dans Athènes ! C’était le pillage de la ville.

Le gouvernement provisoire s’inspira du souvenir d’Ulysse, qui était « fertile en ruses ». Il dépêcha une députation à Grivas pour le féliciter d’avoir purgé de la tyrannie la terre des Hellènes, et, à la députation, munie de harangues, il adjoignit un médecin. Grivas reçut les députés avec les honneurs qui leur étaient dus et les invita à dîner. On parla de Marathon et de Salamine ; on but à la liberté, à Minerve Poliade et à la Panagia. Vers le dessert, Grivas pâlit et fut mal à son aise. Un quart d’heure après, il était mort. C’est du moins ce que m’a raconté le petit-fils du prince Soutzo, Michel Zographo, qui fut mêlé à ces événements, dont le résultat le plus clair fut la déconvenue d’un aventurier et la chute d’un roi.

La tournure que la naïveté de Garibaldi avait donnée à l’aventure ne fut point du goût du prince Napoléon, que ses relations avec les Hongrois, avec l’Italie encore incomplète, entraînaient à des combinaisons d’où l’Autriche pouvait sortir amoindrie. Il se préoccupait de l’état de l’Europe, et son cousin, Napoléon III, ne s’en préoccupait pas moins que lui. La Prusse cherchait à briser, à son profit, le faisceau de la Confédération germanique : le royaume de Varsovie — la Pologne russe — s’agitait ; l’Autriche possédait la Hongrie par la force et dominait dans la Vénétie, qui ne voulait plus d’elle ; l’Italie pesait sur la frontière des États du Pape ; de tous côtés, il y avait des trépidations ; chaque peuple avait des ambitions à satisfaire ; toute complication était à craindre ; au premier coup de trompette, la guerre pouvait éclater, devenir générale et embraser le monde.

C’est alors que l’empereur des Français, dans une occurrence solennelle, mit en avant une idée tellement généreuse qu’elle lui vaudra le bénéfice des circonstances atténuantes dans le verdict de l’histoire. Le 5 novembre 1863, lors de l’ouverture de la session parlementaire, dans le discours qu’il prononça devant le Sénat et le Corps législatif assemblés, il demanda à tous les États d’Europe d’envoyer des plénipotentiaires à un congrès qui réglerait pacifiquement les questions dangereuses dont on était agité. Les souverains acceptèrent l’invitation de la France et l’on put espérer que pendant de longues années la paix régnerait parmi les nations ; mais l’Angleterre, blessée de la récente annexion de Nice et de la Savoie, refusa son consentement. Dès lors, le projet de congrès dut être abandonné et chacun se réserva pour le hasard des armes.

La France n’en fit pas moins un acte considérable, lorsqu’elle proposa en quelque sorte la création d’un conseil amphictyonique, qui eût jugé les différends et apaisé préventivement la guerre. En faisant avorter cette combinaison chevaleresque, l’Angleterre fut égoïste et abusa de sa situation géographique. Son refus eut de graves conséquences, car il en sortit la guerre de Bohême (1866) et la guerre franco-allemande (1870-1871).

Pendant cette même année, — 1862, — une faute de portée incalculable fut commise par le prince Napoléon, faute politique, faute internationale, qu’il était facile et qu’il eût été sage d’éviter. Quelques Polonais, de la petite noblesse du royaume de Varsovie, s’étaient soulevés contre la domination russe ; les paysans avaient emmanché leurs faux ; quelques Italiens, — Cairoli, — quelques Français — Rochebrune — étaient venus les rejoindre ; il y eut des escarmouches, des alertes, des marches et des contremarches ; en somme, rien de sérieux. L’Angleterre était sympathique à l’insurrection et lui envoyait de la poudre ; la France laissait acheter des fusils et des selles ; l’Autriche se montrait secrètement favorable ; la Galicie semblait lieu de refuge, de concentration et de ravitaillement.

Le prince Napoléon, emporté par son esprit frondeur, oublia qu’il était prince du sang, que sa parole aurait de l’écho dans chacune des chancelleries d’Europe et qu’à lui, plus qu’à tout autre, il était interdit de découvrir, sinon d’engager l’Empereur, auquel il touchait par des liens de proche parenté. Du haut de la tribune du Sénat, il prit parti pour la Pologne contre la Russie, pour cette même Pologne qu’il offrait au tsar, quatre ans auparavant, lors de l’entrevue mystérieuse de Varsovie, et, dans un discours qui eut un retentissement funeste, il se déclara le champion de la cause insurrectionnelle.

Je tiens du prince Gortschakoff, grand chancelier de l’Empire russe, que ce discours, lu et commenté à Pétersbourg et à Berlin, détermina la couronne de Russie et la couronne de Prusse à conclure une alliance secrète. Bismarck, qui était alors ambassadeur à Pétersbourg, et Gortschakoff tombèrent d’accord sur certaines éventualités que, dès lors, ils avaient prévues ; ils s’entendirent si bien qu’en 1866 la Russie laissa écraser l’Autriche, et qu’en 1870 elle l’immobilisa et l’empêcha de faire une diversion en faveur de la France, ouverte, envahie, piétinée par l’Allemagne. Le prince Napoléon, je le sais, a regretté son imprudente provocation ; la plus simple prévoyance lui eût évité ce repentir. « La parole est d’argent et le silence est d’or », dit un proverbe persan.

L’intempérance du langage : ce fut là le défaut dominant du prince Napoléon, et ce défaut peut devenir criminel chez un homme d’État. « Il a la langue trop bien pendue », disait l’Empereur. Son éloquence était forte, âpre, rapide à la riposte, mais sans transition, comme étaient ses pensées, qui s’échappaient brusquement d’un raisonnement pour sauter dans un autre. Il parlait d’abondance, se fiant à sa facilité pour développer le sujet qu’il avait étudié. Paresseux aux jours de la jeunesse et de la proscription, travailleur régulier depuis qu’il avait été rapproché du trône, il fatiguait plus d’un secrétaire, recherchait les hommes spéciaux qu’il excellait à interroger, déterminait lui-même sa tâche et savait l’accomplir. Ardent aux discussions, je l’ai vu se passionner pour des questions d’art, pour des questions militaires, pour des questions politiques, et y apporter toujours des connaissances qui n’étaient point superficielles et une originalité d’expression souvent heureuse.

Étrange homme, mal jugé, mal compris, semblant si bien prendre à tâche de braver l’opinion publique, qu’elle s’est retournée contre lui et l’a écrasé. Libéral — par conviction ? par intérêt ? par esprit de contradiction ? par fantaisie ? par ambition ? je ne sais, — sous ce rapport il me reste indéchiffrable ; je crois cependant que, s’il eût saisi le sceptre, sa main n’aurait point été douce. Un jour, à la suite d’une conversation dont la politique avait fait les frais, je lui dis en riant, plutôt qu’en plaisantant : « Dieu m’épargne de vivre sous votre règne ; vous seriez Tibère. » Il me répondit : « Je ne sais trop ce que je serais, mais tenez pour certain que je ne me laisserais pas discuter. »

Ai-je besoin de dire qu’il avait le culte de Napoléon Ier, qu’il regardait comme un des plus grands hommes, sinon comme le plus grand qui ait existé ? Jamais je ne lui ai entendu prononcer une parole de blâme sur les actes les moins justifiables du Premier Empire, ni sur l’expédition d’Espagne, ni sur la campagne de Russie, ni sur l’arrestation de Pie VII, ni sur le refus de faire la paix à Châtillon. Quoiqu’il fût beau conteur et se plût aux anecdotes, il m’a été impossible, dans nos conversations les plus familières, d’en arracher un mot qui fût contraire à la légende de Sainte-Hélène. Nous avons causé ensemble des Mémoires d’Hudson Lowe, de la phrase extraordinaire que celui-ci prononça, le 6 mai 1821, sous la véranda de Longwood, en présence de Sir Henry et du major Gorrequor : « C’était le plus grand ennemi de l’Angleterre et le mien aussi, mais je lui pardonne tout ; à la mort d’un si grand homme, on ne doit éprouver que des regrets. » Nous avons parlé des dépêches de Lord Bathurst, rien n’a pu le faire sortir de la réserve qu’il s’imposait.

Il savait à quoi s’en tenir, cependant, sur la captivité du « Prométhée moderne » et sur les prétendues cruautés dont l’esprit de parti, dont un sentiment exagéré de patriotisme ont chargé l’Angleterre. Les souffrances que Napoléon a supportées à Sainte-Hélène, il les a dues aux reproches, à l’acrimonie de ses compagnons, plutôt qu’aux précautions excessives et mesquines prises par Hudson Lowe, esprit étroit que sa responsabilité épouvantait. Le valet de chambre, Marchand, qui resta près de l’Empereur jusqu’à sa mort, et qui, selon l’usage, couchait en travers de sa porte, a écrit un journal mémoratif où les faits sont relatés avec exactitude. Je crois, sans pouvoir l’affirmer, que ce journal a été acheté et détruit par ordre de Napoléon III. C’est regrettable au point de vue de la vérité historique, qui doit primer toute considération de convenance ou d’intérêt.

Ces mémoires eussent été une révélation. Je n’en sais qu’une anecdote, qui m’a été contée par Hortense Cornu. Une nuit, Marchand fut réveillé par un bruit insolite ; il ouvrit la chambre de l’Empereur ; elle était vide ; mais une petite porte de communication, dont il croyait avoir la clef, était entrebâillée ; il se précipita et vit Napoléon Ier et le général de Montholon, tous deux en chemise, par terre et se gourmant à coups de poing. Ils s’étaient rencontrés à la porte de la chambre à coucher de Mme de Montholon et « s’expliquaient » sans ménagement. Je parlai de ce fait au prince Napoléon, qui me répondit : « Ce sont des cancans de portière. » Il ne pouvait, en vérité, me répondre autre chose.

S’il se taisait obstinément sur l’empereur Napoléon, en revanche, il était moins discret sur les aventures de son père, le prince Jérôme, l’ancien roi de Westphalie, qu’il aima tendrement et dont il avait gardé un souvenir ému. Un soir que j’avais dîné chez lui, en compagnie de quelques personnes de son intimité, et que le nom de Fouché, duc d’Otrante, était tombé dans la conversation, il nous fit connaître une particularité qui mérite d’être conservée. En 1815, après Waterloo, le prince Jérôme, n’ayant pu quitter Paris, s’était réfugié dans le quartier du Luxembourg, chez un cordonnier corse qui l’avait recueilli. Gendre du roi de Wurtemberg, il fit demander au comte Zeppelin, ministre plénipotentiaire de son beau-père à Paris, un passeport sous un nom supposé. Le passeport fut immédiatement accordé. Fouché, qui était ministre de la Police, apprit que le prince Jérôme se cachait à Paris, mais sans connaître précisément son lieu d’asile.

Il crut devoir en avertir Louis XVIII, qui lui répondit : « On vient de m’en donner avis ; je voulais voir si vous m’en parleriez le premier ; où est-il ? » Fouché répliqua : « Je l’ignore ; mais avant deux jours j’aurai des renseignements sur sa retraite ; si je la découvre, que dois-je faire ? — Tout simplement réunir une cour martiale, faire comparaître, condamner, fusiller ce Bonaparte ; ce sera la contrepartie de l’affaire du duc d’Enghien. » Le lendemain, le prince Jérôme sortait de Paris et se dirigeait vers l’Allemagne, en cabriolet de poste. Il crut remarquer qu’il était suivi par un individu qui faisait même route que lui et ne cherchait pas à le dépasser. Il arriva à Strasbourg : « ses papiers » étaient en règle ; il satisfit aux formalités militaires, traversa le pont de Kehl et se trouva en sûreté sur le territoire badois. Il était à peine installé, pour dîner, dans la salle banale d’une auberge, lorsqu’il fut accosté par le voyageur qui avait couru la poste derrière lui, et qui lui dit : « Avouez, Monseigneur, que nous ne vous avons pas trop inquiété. » C’était un officier de gendarmerie, que Fouché avait lancé sur les traces du fugitif, avec ordre de le surveiller à distance, de le laisser franchir la frontière et, au besoin, de l’y aider.

Lorsque Fouché, ayant quitté le ministère de la Police, se vit, malgré son titre et ses fonctions d’ambassadeur de France à Dresde, atteint par la loi du 12 janvier 1816 qui frappait de bannissement les conventionnels régicides, il se réfugia à Prague. Puis, s’étant fait naturaliser autrichien, il se retira d’abord à Linz et ensuite à Trieste. Là, il retrouva le prince Jérôme, qui avait conservé bonne gratitude du service que le ministre de la Police lui avait rendu après Waterloo. Ils se lièrent et se virent fréquemment. La fortune de Fouché était considérable ; Jérôme était rien moins que riche et je ne serais pas surpris que l’ancien duc fût quelquefois venu au secours de l’ancien roi. Entre puissances déchues, il est permis de s’obliger. Fouché avait mené la vie à outrance ; vie d’intrigues, vie d’ambition, vie de plaisirs, il avait tout épuisé avec une prodigalité qui dépassait sa force.

Quoique relativement jeune, il se sentit dépérir ; il avait cinquante-sept ans et demi, lorsque la mort lui donna des avertissements auxquels il ne put se méprendre. Il avait manié toutes les affaires secrètes de son temps, et il avait conservé bien des papiers sur lesquels il comptait peut-être pour refaire sa destinée. Ces papiers, ces preuves dont il pouvait accabler des complices, ces armes dont il pouvait menacer des persécuteurs, il voulut les anéantir et emporter son mystère avec lui. Trop faible pour détruire lui-même tant de correspondances, tant de rapports, et ne sachant à qui se fier, il fit appeler le prince Jérôme. Celui-ci accourut : c’était le 24 décembre 1820. Fouché expliqua le genre de service qu’il réclamait de celui qu’il n’avait jamais cessé d’appeler : Votre Majesté. Jérôme consentit et commença à jeter au feu les papiers désignés. Fouché ne le quittait pas des yeux et crut remarquer — il n’avait pas tort — que ce n’était pas sans regret que Jérôme voyait disparaître tant de pièces historiques. Alors il sortit de son lit et s’assit à côté du Prince, pour le surveiller de plus près.

Décharné, enveloppé d’une couverture, avec ses cheveux jaunes, ses sourcils blancs, ses faibles yeux d’albinos, il avait l’air d’un fantôme prêt à disparaître, dès que l’œuvre serait accomplie. Pendant plus de cinq heures, le prince Jérôme brûla des papiers et, sous le regard vigilant de Fouché, ne parvint pas à en distraire un seul. La destruction fut complète, et alors le moribond se recoucha. Le lendemain, il mourut. Le prince Napoléon nous disait que son père avait toujours regretté de n’avoir pu sauver aucune des liasses qu’il mettait au feu : je le crois sans peine ; c’est peut-être l’histoire secrète du Directoire, du Consulat et du Premier Empire qui, pour toujours, a été soustraite à la curiosité des hommes.

La seule personne de la famille impériale sur laquelle le prince Napoléon ne gardait guère de mesure, je l’ai déjà dit, c’est sur l’impératrice Eugénie ; de l’empereur Napoléon III, il parlait avec une sorte de condescendance affectueuse qui cependant, n’enlevait rien à son ambition forcenée, contenue, pendant la durée de l’Empire, par l’impossibilité matérielle d’agir, et paralysée, après la mort de Napoléon III, par des hésitations, des maladresses et des fautes de conduite inconcevables. Son crime est d’avoir eu des ambitions personnelles, tandis qu’il n’aurait dû avoir que des ambitions de race. Il était né trop près du trône pour n’avoir pas envie de s’y asseoir. Sous le règne même de son cousin ? — oui, certes, et je n’en puis douter.

Un jour du mois de janvier 1869, nous avions chassé à Villefermoy ; la journée était froide et la neige était tombée en abondance. Après être revenus dîner à l’auberge de Mormant, nous avions gagné la gare du chemin de fer. La salle d’attente était chauffée par un poêle de fonte qui répandait une insupportable chaleur ; je sortis sur le quai de départ ; le prince Napoléon m’y rejoignit ; un employé nous avertit que le train était signalé avec trois quarts d’heure de retard, à cause de la neige qui commençait à encombrer la voie. Pendant que nous nous promenions côte à côte en fumant, la conversation devint intime et le prince Napoléon s’ouvrit à moi sur bien des points que j’ai notés, dont je n’ai jamais parlé à personne et qu’il n’y a aucun inconvénient à révéler aujourd’hui. La causerie s’engrena d’elle-même, effleura plus d’un sujet et dégénéra presque en confidence.

Il me parla de ses enfants, dont l’avenir l’inquiétait. Il me disait : « Je suis un prince d’aventure ; j’ai vécu longtemps avec six mille livres de rente et j’ai su m’en contenter ; aujourd’hui, j’ai deux fils, une fille et une femme, j’ai fait des économies, je ne suis pas riche, mais, du moins, ils ne connaîtront pas la gêne que j’ai traversée. » Entraîné par son goût dominant, il glissa dans la politique, et je ne puis me rappeler ses paroles sans être frappé de cette sorte de seconde vue qui lui faisait apercevoir des événements que nous ne soupçonnions guère : « Le vieux — c’est ainsi, dans la stricte intimité, qu’il appelait l’Empereur, — le vieux baisse beaucoup ; il est plus fatigué que l’on ne croit ; c’est la force d’impulsion, c’est la vitesse acquise qui conduit les choses ; personne ne les mène plus ; l’Impératrice est une sotte, incapable de gouverner autre chose que des marchandes de modes, et cependant elle veut régner. Elle attend avec impatience la mort de l’Empereur, pour être régente. Si l’Empereur vient à mourir, il y aura une révolution, et alors mon heure sonnera peut-être ; le Palais-Royal a toujours porté bonheur à ceux qui l’ont habité ; jamais la France n’acceptera le gouvernement d’une femme et d’un enfant en tutelle ; toutes les régences de femme produisent de mauvais résultats ; le pays aime les Bonaparte ; j’en suis un ; il n’y a qu’à me regarder pour le savoir. Le « vieux » lui-même est inquiet ; dernièrement, il m’a montré un portrait du Prince impérial et m’a dit : « Et celui-là ? qu’est-ce qu’il deviendra ? » La partie n’est pas perdue ; mais elle est bien compromise. J’ai fait tout ce que j’ai pu, en 1866, pour que l’on s’alliât avec la Prusse contre l’Autriche ; l’Impératrice, qui rêve toujours à la famille de Charles Quint et qui se fait faire la cour par Metternich, n’y a pas consenti. On a été stupide ; on a exigé d’un victorieux une cession de territoire que l’on aurait à peine osé exiger d’un vaincu. Bismarck nous a répondu : « Tu veux le Rhin jusqu’à Castel[11], c’est-à-dire jusqu’à Mayence, eh bien ! viens le prendre ! » Le Mexique est loin de Strasbourg, on s’en est aperçu. Les Prussiens se moquent de nous, et ils ont raison, car, vraiment, nous avons été trop bêtes : ça finira mal ; du reste, j’ai pris mes précautions, et, depuis deux ans, mes papiers sont en Suisse, à Prangins. Je ne me soucie pas de défrayer les revues rétrospectives de M. Taschereau[12]. Ce pauvre duc de Persigny me l’a dit souvent : « Vous n’avez qu’un capital, c’est votre nom » ; eh bien ! ce capital, on est en train de le gâcher, et si ça continue, nous serons obligés d’emprunter à la petite semaine. »

Tout cela était dit presque à voix basse, pendant qu’il mâchonnait son cigare et secouait les flocons de neige qui s’attachaient à son paletot. Il eut comme un cri de colère étouffé et, apostrophant l’Impératrice par une injure à ne pas répéter, il dit : « Ah ! la… ! c’est par elle que nous périrons, et la France avec nous ! » Il était ému, et je restais silencieux. Pour détourner le cours de ses idées et ramener la conversation sur un sujet qui lui plaisait, je lui dis : « Nous allons avoir des élections législatives, au mois de mai prochain ; que compte faire le gouvernement ? » Aussi textuellement que l’on peut transcrire la parole, je transcrirai la réponse du prince Napoléon ; je dépose ici, comme devant un tribunal, sous la foi du serment, et je répéterai — pour la première fois — ce que j’ai entendu.

« Selon son habitude, le gouvernement va faire des sottises. Il a peur d’aller en avant ; il n’ose pas revenir en arrière ; il va tomber entre deux selles et personne ne le ramassera. Je ne sais si la lutte sera vive ; mais elle sera intéressante, et le résultat pourra modifier nos institutions. L’Empereur le sent bien, et il est résolu à attirer à lui des hommes nouveaux ; il veut prendre des inconnus dans l’opposition tracassière, en faire des députés et des ministres ; c’est ce qu’il appelle rajeunir son système. À cet effet, il a déjà ouvert des négociations ; deux hommes se sont offerts ; il ne sait qu’en penser et il est perplexe. L’un est Clément Duvernois[13], le journaliste ; l’autre est Léon Gambetta, l’avocat. L’Empereur a consulté Rouher, qui lui a répondu : « Je ne puis fournir aucun renseignement sur ces gens-là ; adressez-vous à votre cousin ; il connaît tout le monde à Paris. » Alors, comme je connais tout le monde à Paris, y compris Rouher, l’Empereur m’a parlé de ses deux candidats. Les conditions de Clément Duvernois sont modérées ; une fois député, il désire, pour commencer, un petit portefeuille, afin de se familiariser avec les affaires. Gambetta, au contraire, est excessif ; il exige le ministère de l’Intérieur. J’ai conseillé à l’Empereur de prendre Clément Duvernois, que j’ai utilisé lorsque j’étais ministre de l’Algérie et des Colonies ; il a des ressources d’intelligence ; il est susceptible de dévouement ; il ne coûtera pas cher et on en peut tirer bon parti. Gambetta ne m’inspire point de confiance ; comme les hommes du Midi, il est capable de « s’emballer » malgré lui, de se griser à son propre « ronron » et d’attaquer la cause qu’il se sera engagé à défendre ; son tempérament le domine ; il montera à la tribune pour crier : « Vive l’Empereur ! » et criera : « Vive la République ! » L’Empereur n’a pris encore aucune résolution ; mais je crois qu’il se décidera pour Duvernois. »

Que de fois, depuis le 4 septembre, depuis la délégation de Tours, depuis nos désastres, depuis la Commune, depuis nos misères, que de fois je me suis rappelé cette conversation. L’Empereur suivit le conseil du prince Napoléon, négligea l’avocat et choisit le journaliste ; ce qui permit à Gambetta d’être dictateur ; sans cela, il n’aurait peut-être été que ministre des Travaux publics, comme Clément Duvernois.

Clément Duvernois, Léon Gambetta ? passe encore ! Il y avait en chacun d’eux l’étoffe, non pas d’un homme d’État, mais d’un homme politique, et le gouvernement impérial aurait pu recevoir d’eux une impulsion nouvelle qui, pendant quelque temps du moins, l’eût un peu vivifié ; mais on ne s’en tint pas là, et je puis faire connaître une étrange négociation, dont le résultat fut négatif. Jules Simon se présentait dans la circonscription du faubourg Saint-Antoine ; parmi ses concurrents, il en est un qui fit sourire ; c’est Jules Vallès, qui s’intitulait : candidat de la misère, et qui rédigeait alors, presque seul, un journal passablement crapuleux que l’on appelait La Rue.

Sait-on encore ce que fut Jules Vallès ? C’était un ancien pion, devenu bohème de lettres. D’imagination nulle, d’un talent assez âpre et parfois brutal, il avait fait du petit journalisme sans y réussir ; désireux de bien-être, mécontent, aigri, exaspéré, se croyant de force à régenter les hommes et à gouverner le monde, acclamé dans certains estaminets, célèbre au milieu d’un groupe de vingt-cinq impuissants, ignoré des gens politiques, inconnu à tout le monde, il rêvait l’effondrement d’une société où il n’avait pu faire sa place.

On s’imagina que Jules Vallès pouvait servir à quelque chose, et l’on s’aboucha avec lui. Détruire Jules Simon, qui était un adversaire dangereux, car il était très écouté, lui substituer dans l’élection un énergumène que l’on aurait facilement muselé, cela parut un coup de maître, et on le tenta. Avec Jules Vallès, on ne prit point de précautions délicates ; on lui expédia un certain Lagrange, qui était chef du service politique, à la préfecture de Police. Non seulement Vallès ne regimba pas, mais il tendit l’oreille et écouta. On lui proposait d’appuyer sa candidature et de ne rien négliger pour le faire accepter par les réunions d’ouvriers.

Au bout d’une semaine, il eut une nouvelle entrevue avec Lagrange et lui fit une réponse à laquelle les événements n’ont point donné tort. Il dit, en substance, que l’Empire était bien malade, que ce serait imprudent de lier son sort à celui d’un moribond ; qu’il savait bien qu’il ne serait point élu, mais que sa candidature actuelle n’était qu’un début dans la vie politique et préparait le succès d’une candidature future ; il croyait à son avenir, ne voulait pas le compromettre et se réservait. Aux élections de 1869, Jules Vallès obtint cinquante-deux voix ; mais, le 16 mars 1871, il fut élu membre de la Commune pour le XVe arrondissement. Son principal agent électoral, lors du scrutin de 1869, fut un menuisier nommé Genton, qui, dernier président de la cour martiale de la Commune, fit assassiner sous ses yeux, dans le chemin de ronde de la Grande Roquette, le président Bonjean, l’archevêque Darboy, le curé Deguerry, les Pères Allard, Clerc et Ducoudray. Jules Vallès avait vu juste. Le nouveau Corps législatif était destiné à enterrer l’Empire, que le parti du candidat de la misère eût été impuissant à renverser, et qui ne devait tomber que sous le choc des armées allemandes.

Les élections avaient été franchement conservatrices, mais conservatrices dans un sens libéral ; l’élément révolutionnaire — irréconciliable — n’y était que faiblement représenté. La majorité était acquise au gouvernement, mais elle désirait, plutôt qu’elle ne réclamait, des modifications en faveur des prérogatives parlementaires. Avant d’accorder un pouvoir défini au Corps législatif, l’Empereur voulut faire l’essai d’une liberté presque absolue, et le marquis de Chasseloup-Laubat fut chargé d’appliquer un régime auquel la France n’était plus accoutumée depuis longtemps. J’ai connu Prosper de Chasseloup-Laubat ; au temps de ma jeunesse, nous nous rencontrions souvent dans le salon de la baronne L’Hermitte, veuve du contre-amiral qui fut un des marins les plus énergiques du Premier Empire. Chasseloup était de vieille race saintongeoise, race à la fois fine et résistante, qui a donné tant de serviteurs illustres à la France.

C’était un homme d’esprit, charmant auprès des femmes, qu’il aimait à rechercher, causeur intarissable, ayant du monde et participant au double caractère de ses ancêtres, qui furent soldats et diplomates. Ses qualités de bonne compagnie donnaient plus de relief encore à ses qualités politiques, qui étaient considérables. La projection de sa pensée allait loin et tombait au-delà des prévisions ordinaires. Administrateur habile, il avait été un de nos meilleurs ministres de la Marine. Hardi dans la conception, très prudent lorsqu’il s’agissait d’exécuter, il avait une supériorité que sa modestie ne dévoilait pas aux regards superficiels, mais qui en faisait un homme de premier ordre. Dans un pays comme le nôtre, où le don de la parole séduit les foules, le marquis de Chasseloup-Laubat ne pouvait être populaire ; sa parole était simple, de bon sens et de rigoureuse déduction ; mais il ne possédait point l’éloquence entraînante de Rouher, de Jules Favre, d’Émile Ollivier, éloquence admirable, éloquence musicale, éloquence néfaste qui a charmé tous les cœurs et perdu toutes les causes. Lorsque l’on entendait ces virtuoses de la parole, on était entraîné ; lorsque l’on écoutait Chasseloup-Laubat, on était convaincu. Ce ne fut pas seulement un homme politique, ce fut un homme d’État ; si la direction des affaires était restée entre ses mains, les grandes misères de 1870 nous auraient été épargnées. Sa démission, lorsqu’il se retira pour céder la place au ministère du 2 janvier, fut le premier de nos désastres.

Chasseloup-Laubat avait un don précieux ; il connaissait les hommes et les savait choisir. Il avait placé près de lui, en qualité de secrétaire intime, c’est-à-dire de confident et de conseiller, un étrange garçon, qui fut de mes amis et qui se nommait Arthur Kratz. Né à Strasbourg, sans fortune, ancien secrétaire de Chaix d’Est-Ange[14], peu spirituel, politiquement intelligent, il était simple référendaire à la Cour des Comptes et rêvait une haute situation. Sans les événements de 1870-1871, sans la perte de l’Alsace, il eût marqué parmi les hommes politiques de notre temps ; la destinée le rejeta dans l’obscurité, d’où il s’obstina à ne plus sortir. C’était un bohème et un dépenaillé ; un de ses camarades disait : « Faut-il qu’il ait du linge sale, pour n’en jamais manquer. » Buveur intrépide, insatiable mangeur, il travaillait jour et nuit, entre une chope de bière et une salade de cervelas. Dormait-il ? on en pourrait douter, car sans cesse il était debout, étudiant les dossiers, préparant les rapports, expédiant les dépêches, recevant les solliciteurs et triturant si bien la besogne qu’elle était faite lorsque son ministre avait à s’en occuper. Éminence grise, éminence débraillée, toujours derrière le paravent, gardant le labeur pour lui, laissant la gloire à d’autres, discret comme un confesseur, jouissant des succès qu’il avait assurés par son travail et se plaisant à son rôle anonyme. Il n’est point excessif de dire que le marquis de Chasseloup-Laubat et Arthur Kratz ont gouverné la France depuis le mois de juillet 1869 jusqu’au mois de janvier 1870. J’ajouterai que ce fut le gouvernement le plus libéral sous lequel il m’ait été donné de vivre.

Ce gouvernement, je le reconnais, était un expédient qui servit de trait d’union entre l’Empire autoritaire et l’Empire parlementaire. À des institutions nouvelles, il faut des hommes nouveaux. On changea de pilote, parce que l’on modifiait la direction du navire, et celui-ci devint une épave. On crut partir pour le pays des Hespérides, et l’on sombra au cap des Tempêtes. J’ai vu le naufrage ; à l’heure où j’écris, la France est sur un radeau et regarde l’horizon avec angoisse ; lorsque le cachet qui scelle ces pages aura été brisé, à quelle plage, sur quel écueil, dans quel port le radeau sacré qui porte mon pays aura-t-il abordé ?

Dès que l’on connut le ministère du 2 janvier 1870, à la formation duquel le prince Napoléon avait contribué plus que tout autre, il y eut une exclamation de joie et un applaudissement universel. Ceux qui aimaient l’Empire, ceux qui aimaient la liberté, s’embrassaient et disaient : « Tout est sauvé ! » Les trois principaux ministres — Justice, Affaires étrangères, Intérieur — étaient Émile Ollivier, le duc de Gramont, Chevandier de Valdrôme. Quand ils étalèrent leur plumage dans la volière de l’État, on fut ravi de leur chant, qui sembla un hymne d’espoir et de promesses ; hélas ! c’était le prélude d’un De Profundis[15].

Baden-Baden, 17 août 1882.
  1. Guillaume (Eugène), 1822-1905. Sculpteur, élève de Pradier, membre de l’Académie des Beaux-Arts (1862), directeur des Beaux-Arts (1878-1879) ; directeur de l’Académie de France à Rome à partir de 1890. (N. d. É.)
  2. C’est-à-dire Pierre-Marie Piétri. (Voir page 89, n. 1.)
  3. Poniatowski (Joseph-Michel, prince), 1816-1873. Ayant servi la France en Afrique, il fut naturalisé Français et fait sénateur en 1854. (N. d. É.)
  4. Le prince Napoléon m’a raconté qu’à la suite de ce discours et dès son retour de Corse, il avait été mandé aux Tuileries par l’Impératrice, qui, alors, exerçait la régence pendant l’absence de l’Empereur. En entrant chez elle, il lui dit avec un éclat de rire : « J’espère que Votre Majesté ne va pas me faire fusiller. » Très sérieuse, l’Impératrice répondit : « Vous savez bien, Napoléon, que ces choses-là ne se font plus. » Puis elle ajouta, en le regardant fixement : « Et je le regrette. » Le prince riposta : « Ça prouve que nos montres ne marchent pas d’accord ; la mienne avance peut-être, mais, à coup sûr, la vôtre retarde ; je crois même qu’elle est arrêtée. »
  5. Pourtalès (Louis-Auguste de), 1796-1870. De la vieille famille huguenote des Pourtalès réfugiée à Neuchâtel, il était lieutenant-colonel d’artillerie au service du roi de Prusse. (N. d. É.)
  6. Bunsen (Christian, baron de), historien et diplomate prussien (1791-1860). (N. d. É.)
  7. Manteuffel (Charles, baron de), 1809-1885, feld-maréchal prussien, alors aide de camp du roi de Prusse. (N. d. É.)
  8. L’empereur Alexandre resta fidèle à ce traité secret, jusqu’au jour où, par un discours intempestif sur la Pologne, le prince Napoléon le brisa lui-même. En 1860, un an après la campagne d’Italie, l’empereur d’Autriche et le prince régent de Prusse (depuis empereur d’Allemagne) se rendirent à Varsovie pour entraîner le souverain de la Russie dans une action commune contre la France. Un mot de l’empereur Alexandre mit ce projet à néant. Aux premières ouvertures qui lui furent faites, il répondit : « Je suis venu ici faire de la conciliation et non point de la coalition. »
  9. Bixio (Girolamo, dit Nino), officier italien, né à Gênes en 1821, mort en 1873 ; frère de Jacques-Alexandre Bixio (1808-1865), homme politique français, qui fut ministre sous le Second Empire. (N. d. É.)
  10. Titre porté par les princes du Monténégro. (N. d. É.)
  11. Je dis Castel et non pas Cassel, comme nos journaux l’ont toujours écrit par erreur.
  12. Taschereau (Jules-Antoine), 1801-1874. Littérateur, journaliste et homme politique ; nommé directeur de la Bibliothèque nationale après le coup d’État de 1851. Taschereau a été le fondateur de la Revue rétrospective. (N. d. É.)
  13. Duvernois (Clément), 1836-1879. Publiciste et homme politique, député au Corps législatif en 1869, ministre dans le Cabinet Palikao (août 1870). (N. d. É.)
  14. Chaix d’Est-Ange (Gustave), 1800-1876. Avocat célèbre par sa plaidoirie dans l’affaire des Quatre Sergents de La Rochelle, député sous Louis-Philippe, sénateur sous l’Empire. (N. d. É.)
  15. Rigoureusement, je ne devrais pas nommer le duc de Gramont, qui n’entra que plus tard aux Affaires étrangères, succédant à Napoléon Daru ; mais j’appelle ministère du 2 janvier celui qui déclara la guerre à la Prusse, à propos de l’incident Hohenzollern ; Gramont en faisait partie et y eut une voix prépondérante.