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Souvenirs d’un demi-siècle/Tome 1/5

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première partie

AU TEMPS DU ROI LOUIS-PHILIPPE


CHAPITRE III

LES RÉFORMATEURS



ATTAQUE DIRECTE CONTRE LA SOCIÉTÉ. — IMPORTANCE DU MOUVEMENT SAINT-SIMONIEN. — LES ARCHIVES SAINT-SIMONIENNES DÉPOSÉES À LA BIBLIOTHÈQUE DE L’ARSENAL. — AXIOMES. — TYRANNIE THÉOCRATIQUE. — POURQUOI LES NOVATEURS SE SONT TROMPÉS. — L’HOMME FACTICE DE J.-J. ROUSSEAU. — CONSÉQUENCE DU Contrat social. — CABET ET L’ICARIE. — RÊVE RÉALISÉ. — BANQUEROUTE ET CACOPHONIE. — LA MODE DES RELIGIONS NOUVELLES. — LE MAPAM. — CELUI QUI FUT GANNEAU. — LA PROCLAMATION D’EVADAM. — GALIMATIAS ET TYPOGRAPHIE. — LE PROCÈS DES SAINT-SIMONIENS. — LETTRE DE CONVOCATION. — INDIFFÉRENCE DU PUBLIC. — L’AFFAIRE FUALDÈS. — MYSTÈRE IMPÉNÉTRABLE. — MADELEINE BANCAL. — HUIT CENT MILLE FRANCS DE DOT. — UNE NOTE DU DOCTEUR MAXIMIN LEGRAND. — ASSASSINAT DE LA DUCHESSE DE PRASLIN. — UN MAUVAIS MÉNAGE. — L’ASSASSIN S’EMPOISONNE.



SOUS Louis-Philippe, ce n’était pas seulement la royauté et le roi qui étaient attaqués par les partis dissidents et par des prétendants plus ou moins réels, c’était l’ordre social qui datait de la révolution de 1789, c’était la constitution de la tribu française, c’était la religion qui, malgré l’indifférence générale, gardait encore des assises profondes appuyées sur la tradition historique et sur la coutume, c’étaient même les rapports des sexes entre eux, c’était le droit de disposer de son bien, c’était le mariage et c’était l’héritage. Fourier et Saint-Simon avaient fait des disciples. Un Olympe s’était créé où se pressaient les dieux nouveaux. Les publicistes bien pensants avaient beau s’écrier : « Vous sapez les bases ! » on rêvait, à haute voix, le renouvellement du vieux monde, la déification de l’humanité, la félicité universelle. Beaucoup de folie d’orgueil en tout cela : l’homme se substituait à Dieu et se croyait au Sinaï.

Les seuls de ces apôtres auxquels notre temps doit de la reconnaissance sont les saint-simoniens ; c’est leur impulsion, à la fois scientifique et industrielle, qui a donné le branle au mouvement d’amélioration dont j’ai été le contemporain et le spectateur platonique. Toute cette création de voies ferrées, de ports, de bateaux à vapeur, de canaux à travers les isthmes, qui met l’Occident en communication rapide avec l’Extrême-Orient, se trouve développée dans leurs journaux : L’Organisateur, Le Globe, de 1828 à 1830. Leur théocratie a été puérile, leur costume a été ridicule, mais le résultat de leur prédication et de leurs efforts est énorme et a perfectionné les conditions de la vie humaine. Ce qu’ils ont dit, ce qu’ils ont écrit, ce qu’ils ont fait est-il encore connu ; s’en souvient-on ?

Si quelque curieux de la propagande métaphysico-sociale, qui commence à la fin de la Restauration et se propage pendant le règne de Louis-Philippe, veut savoir à quoi s’en tenir sur la poussée que le saint-simonisme a opérée à travers nos vieilles institutions, qu’il aille à la bibliothèque de l’Arsenal, à la condition qu’une nouvelle Commune ne l’ait point incendiée comme contraire à l’égalité de l’ignorance et de la bêtise ; là, les archives saint-simoniennes ont été déposées, pour être livrées au public trente ans après la mort du Père Enfantin, c’est-à-dire le 21 août 1894 ; celui qui les lira découvrira de singulières révélations sur le percement de l’isthme de Suez :

Sic vos non vobis, mellificatis apes !

Parallèlement aux saint-simoniens, dont l’axiome fondamental était : « À chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres », apparaissait le fouriérisme, qui disait : « À chacun selon ses besoins. » Les saint-simoniens rêvaient la reconstitution de la société sur les bases hiérarchiques du catholicisme ; à la place du pape on mettait Le Père, Le Père Suprême, d’où découlaient toute grâce, toute vertu et toute loi ; les fouriéristes créaient le Phalanstère, vaste communauté où chacun se développait selon sa « tendance passionnelle », où tout caprice, toute fantaisie trouvait des satisfactions immédiates. Je plaindrais le pays qui accepterait ces systèmes préconçus sans étude préalable des exigences de la diversité humaine et qui s’y soumettrait ; il entrerait dans la pire des tyrannies, dans la tyrannie théocratique, et serait contraint de faire abandon de toute liberté.

Dans ces utopies souvent ingénieuses, parfois grandioses ce qui disparaît d’abord, c’est l’exercice du libre arbitre, d’où résulteraient l’absence de volonté, la défaillance de l’énergie individuelle, la décadence cérébrale et l’affaiblissement de la race. Ces novateurs se sont tous trompés pour la même raison ; tous ils ont imaginé leur théorie en vue d’un être idéal qu’ils ont pris pour un homme et qui n’est pas l’homme. Ils ont inventé une abstraction, l’ont entourée d’axiomes, de principes, de déductions, et ont cru qu’ils avaient fait un dieu ; ils n’avaient modelé que la statue d’argile, à laquelle le souffle divin, c’est-à-dire la vie, a manqué. Appliquer leur système en bloc serait un crime ; le rejeter en bloc serait une sottise : dans ce fatras d’élucubrations, il y a des indications précieuses que le législateur peut utiliser ; dans cette gangue il y a des pierreries, les peuples sauront les découvrir et se les approprier.

C’est une maladie française de créer un être chimérique et de déterminer les institutions qui lui conviennent. J.-J. Rousseau en a été atteint et a écrit Le Contrat social, ce qui eût été sans inconvénient si ses disciples et ses admirateurs, devenus députés à la Constituante, à la Législative, à la Convention, ne s’étaient étayés de ses sophismes pour imposer à la France des constitutions pour lesquelles elle n’était point faite. On s’est souvent demandé pourquoi la Révolution française n’a pas produit tous les progrès que l’on était en droit d’en attendre ; parce qu’elle a cru à Rousseau, — qui était un aliéné, — parce qu’elle n’a pas reconnu que l’homme dont il veut faire le bonheur est une conception romanesque, une invention de l’esprit ; en un mot parce que, voulant travailler pour l’homme, elle n’a travaillé que pour un fantôme.

Fantôme aussi, l’homme de Saint-Simon, d’Enfantin, de Fourier, de Considérant et de bien d’autres. Parmi ces fous de bon vouloir, atteints de la monomanie des grandeurs et de sacerdotisme, il en est un qui a poussé son utopie jusqu’à l’application, jusqu’à la pratique, c’est Cabet, l’inventeur de la félicité icarienne, dont il a trouvé les principes et le développement dans le voyage simulé de Lord William Carisdall en Icarie ; voyage auquel Morus, Campanella, Fénelon auraient pu servir de guides, et qu’accomplit Candide lorsqu’il visita le pays d’Eldorado. Autoritaire et larmoyeur, Cabet eut des disciples et les emmena au-delà des marais du Texas, pour vivre en communauté. Ah ! l’harmonie ne dura pas longtemps : les Icariens criaient à la tyrannie de Cabet ; Cabet criait à l’indiscipline des Icariens. Les tribunaux français retentirent des plaintes en escroquerie que les uns et les autres se jetaient à la face. Cette colonisation modèle qui, par le seul exemple de son bonheur, devait convertir le monde au cabétisme, finit dans l’anarchie, dans la ruine et dans la misère. C’est le résultat inévitable de ces systèmes a priori, qui ne comprennent pas que les constitutions doivent être faites pour les hommes et non pas les hommes pour les constitutions. Faute d’avoir apprécié cette vérité élémentaire, des peuples se sont égarés dans les mauvais chemins, et des nations se sont affaissées sur elles-mêmes.

De 1830 à 1840, l’innovation sociale, philosophique et religieuse devint une manie, j’allais dire une mode. À l’estaminet, le soir, entre deux pots de bière, on balayait les cieux et on y introduisait des dieux nouveaux, avec le cortège obligé d’une religion nouvelle, d’une nouvelle morale et surtout d’une distribution nouvelle de la fortune publique. Il ne fut pas un rapin, un littéraillon, un avocat sans cause, un étudiant sans diplôme qui n’ait revêtu la robe blanche des pontifes pour annoncer au monde la venue d’un messie ; les femmes s’en mêlèrent et l’on prêcha bien des absurdités. Au milieu de tous ceux que j’ai aperçus, dont j’ai ouï parler, dont j’ai lu les genèses, les prophéties et les évangiles, il est une figure qu’il faut peindre : ô Mapah ! c’est la tienne ! C’est la tienne, ô toi qui fus Ganneau !

S’il est une vie future où les âmes bienveillantes sont récompensées, la tienne jouit d’une immortalité de délices ; car elle fut tendre, stupide et douce. Tu avais les ongles noirs, ô Mapah ! Tes longs cheveux, que le peigne ne fréquenta guère, flottaient sur le collet de ta redingote, dont les poches bourrées de brochures te mamelonnaient les hanches ; les bords de ton chapeau pelé ombrageaient ton front plissé par la méditation, ta barbe était hérissée, mais sale. Tu étais bon, ô Mapah ! tu étais saugrenu, tu bégayais en parlant ; tu poussais l’humilité jusqu’à te moucher dans tes doigts et la modestie jusqu’à te vanter de ne point porter de chaussettes ; lorsqu’on te parlait de Jésus-Christ, tu répondais : « Je m’en soucie comme d’une crotte de serin sur la corne d’un bœuf » ; mais avec quel art du culottais les pipes, et avec quelle conviction, lorsque tu te versais une rasade de rhum, tu te lamentais en disant : « Comme ce grog est faible ! » Dans le savon tu n’appréciais que la blanchisseuse et, quand on te proposait de jouer ton « bon Dieu » en trente-deux points au billard, tu hésitais, quoique tu fusses passé maître en carambolage, et tu préférais jouer « la consommation ». Tu as rêvé le bonheur de l’humanité, ô Mapah ! et l’humanité ne t’a pas compris ; tu n’as pas été un des heureux de ce monde ; souvent tu n’as pas eu autant d’eau-de-vie que tu en aurais souhaité, mais l’abus du veau avait lénifié tes humeurs et jamais on ne t’a entendu maudire tes frères en Evadam. J’ai bien des paperasses qui viennent de toi, fruit de l’intensité de tes rêves, expansion de ton cœur infini ; j’en citerai une, ô Mapah ! et je la reproduirai avec tes facéties typographiques, afin de faire comprendre l’énormité de ton cerveau.

« BAPTÊME — MARIAGE.
« LA DOULEUR EN L’INITIATION.
« L’AMOUR, LA RÉVÉLATION.

« Il n’était que poussière et néant ; une larme d’amour, tombée du sein de la mère, l’a fait vie et lumière.

« Aujourd’hui, quinze août mil huit cent trente-huit, jour de l’Assomption de la Vierge Marie, et le premier jour de l’Ère Evadam.

« Marie n’est plus la Mère : Elle est l’Épouse ;

« Jésus-Christ n’est plus le Fils : Il est l’Époux.

« L’ancien monde (compression) finit ;

« Le nouveau monde (expansion) commence.

« Les temps sont accomplis ; le sacrifice d’amour est consommé, la femme a enfanté, dans la douleur, son fils bien-aimé.


« Ô MA MÈRE !

« Toi qui m’es apparue en me disant :

« Je n’étais que ta mère ; j’ai voulu être ta mère et ta fiancée ; voilà pourquoi je suis morte et ressuscitée !

« Toi qui m’as apporté la révélation du grand Lingam ;

« Toi qui m’as dit : Marie veut dire Mariage, Évangile, Ève en Germe.


« GRANDE MÈRE POUR L’HUMANITÉ,

« Mon cœur, océan de vie, de douleur et d’amour, est la grande coupe de la nouvelle alliance où sont tombées tes larmes sacrées ; elles sont l’eau sainte du nouveau baptême, par qui toutes les souillures sont effacées, et l’humanité sauvée !

« Ô Marie, ils blasphèment, ceux qui disent :

« Que tu intercèdes auprès du Père et du Fils dans le paradis.

« Ils blasphèment, ceux qui disent que tu n’es que Sainte dans le ciel, impure sur la terre ; oui, impure : eux qui ont consacré le Dogme monstrueux du célibat et appelé règne de Satan, œuvre de Satan, les passions humaines qu’ils avaient frappées d’anathème.

« les passions : ce sont les grandes manifestations d’evadam, les douze grandes tables de la loi des lois (amour) dont la tête divine, divine épouse, est l’arche sainte.


« CONSÉCRATION.

« Grande Mère d’Amour, tu m’as, moi, ton fils bien-aimé, investi de ton pouvoir céleste, et par toi, Marie-Dieu, tout ce que je baptiserai et marierai sur la terre sera baptisé et marié dans les cieux.

« Tu es Marie, et par toi, Marie, je marierai.

« Tu fus la Grande Mère ; tu es aujourd’hui la Grande Épouse du Dieu-Homme de la terre, du Dieu infini de l’éternité infinie.

« De tes mamelles sacrées découlera le lait de la régénération !

« De ton beau sein, Abeille-Reine, découlera le miel que l’humanité attend dans l’angoisse et les larmes.

« À toi, Marie-Dieu, la grande investiture, le trône des trônes de la terre et des cieux !

« Par toi, ô douce Mère, du mal est né le bien ; de la mort, la vie ; du péché, le salut !

« Tous les sceaux théogoniques sont levés. Le grand mystère de l’identité, de l’unité dans la dualité, est consommé !

« C’est la foi dans laquelle je mourrai et que je suis prêt à sceller de mon sang. Cette foi, je la proclame au monde !


« BAPTÊME.

« Marie, Marie, Mère : Marie Magdeleine la prostituée. Marie, Sainte Vierge du Paradis ;

« Grande trilogie de douleur, de protestation et d’amour, le mapah vous salue, et, au nom du Grand evadam, vous constitue et vous proclame au monde, la grande personnification de l’unité femelle du verbe.

« Et vous baptise du nom de Marie-Ève la Génésiaque !

« Par ce grand Baptême, vous toutes, mères, sœurs et fiancées, grands Parias innommés, relevez-vous.

« Par Marie-Ève, vous êtes constituées.


« HOSANNAH !

« Jésus, fils de l’homme : Jésus, le crucifié du Golgotha ; Jésus, le glorifié à la droite du Père.

« Le mapah vous salue, et en face du soleil, de la terre et des eaux, du temps et de l’éternité, du fini et de l’infini.


« AU NOM DU GRAND EVADAM

« Vous constitue et Vous proclame au monde, le grand symbole, la grande personnification de l’unité dans la dualité.

« Et vous, Marie, vous, Marie-Ève, unité génésiaque femelle, vous, Christ-Adam, unité génésiaque mâle, sous le nom androgyne evadam !

« Par le grand mariage, nous, mapah, voulons, hommes, que vos mères, vos sœurs et vos fiancées grands Parias, jusqu’alors innommés, apportent dans le mariage le premier terme de leur nom, et vous, fiancés, le premier terme du vôtre, afin que de ces deux génériques soit constituée l’unité dans la dualité ; ainsi Evadam de Ève — Adam.

« Le mariage catholique romain n’est que le symbole de la consécration de l’absorption de l’élément femelle par l’élément mâle.

« Consacrons, en outre, la préséance de la femme dans le nom androgyne et sacré du nouveau mariage, quia parit in dolore (parce qu’elle accouche dans la douleur).

« Par les grandes fiançailles, l’humanité est constituée, l’heure de la virilité humaine a sonné ! L’Ère Evadam Est.


« HOSANNAH !

« Evadam est Grand

« Il est un dans la matière de l’esprit.

« Il est l’unité-dualité.

« Et dans tous ses termes il est l’intelligence infinie, se constituant unité, amour !


« AUX DEUX PÔLES, EXPANSION, AMOUR !

« De notre grabat, en notre ville de Paris, la grande Edda de la terre, ce premier jour de l’an premier de l’Ère Evadam.

« De notre âge, la trente-troisième année.

« LE MAPAH ».

(Imprimerie de Pollet, Soupe et Guillois, rue Saint-Denis, 380, passage Lemoine.)

Le pauvre Mapah était persuadé qu’il avait fondé une religion, qu’il était le Christ moderne et que l’humanité allait rejeter tous les dogmes, toutes les morales, pour venir s’abreuver aux sources de sa parole et se convertir au grand Evadam. Innocentes rêveries d’un cerveau mal équilibré, qui faisaient sourire les indulgents et indignaient les fanatiques. Bien d’autres ont lâché des professions de foi aussi amphigouriques et ont cru qu’il suffisait de quelques phrases incompréhensibles pour changer les conditions de l’âme et de l’entendement. Parfois, le ministre de la Justice prenait une humeur maussade, et ces pauvres diables d’apôtres en chambre étaient envoyés devant la police correctionnelle. Les journaux en parlaient et ça leur faisait une notoriété qui durait, comme les roses, « l’espace d’un matin ».

Le seul procès de ce genre qui, pendant le règne de Louis-Philippe, ait eu du retentissement, est celui des saint-simoniens (1832). La Cour d’assises entendit « la parole » de Charles Lambert, d’Henri Duveyrien, de Michel Chevalier et du Père. Le jury en fut tellement ennuyé qu’il rendit un verdict qui entraîna, pour Enfantin et Michel Chevalier, une condamnation à une année d’emprisonnement. Quelques jours avant d’entrer à Sainte-Pélagie, le Père fit imprimer la lettre suivante, qui fut envoyée à tous les disciples ; là aussi nous retrouvons ces différences de caractères typographiques qui semblent avoir été chères aux dieux nouveaux.

« Ménilmontant, 12 décembre 1832.

« Au nom de Dieu, qui veut aujourd’hui l’Égalité de l’Homme et de la Femme ;

« Je demande à tous ceux qui m’aiment ou qui m’ont aimé comme Père, pour la constance avec laquelle j’ai fait et je fais sa volonté, de s’unir à moi et à mes enfants, le vendredi 14 décembre ;

« Veille du jour où mes enfants iront chercher le baptême du salaire, et où Moi et Michel, nous recevrons le baptême de la Prison ;

« Je leur demande de s’unir à nous, au Cimetière du Père-Lachaise, à 8 heures du matin, sur les tombes de Saint-Simon, d’Eugène Rodrigues, de Robinet et de Talabot,

« Sur la tombe de Ma Mère ;

« en mémoire de Bazard,

« et de Buchez, mort près de Bazard.

« Au nom du Père, et par son ordre,

« À 8 heures précises. »

Michel.

Toutes les œuvres, toutes les correspondances saint-simoniennes sont imprimées de la sorte, et ces diversités de caractères, qui ont une valeur symbolique, finissent par tellement dérouter le lecteur qu’il ne comprend plus rien à ce qu’il lit.

Les procès intentés aux réformateurs socialistes, les procès politiques, les procès de presse, qui furent nombreux à cette époque, surtout après la promulgation des lois de septembre 1835, n’agitaient pas l’opinion ; si l’on excepte le procès des ministres, que le parti révolutionnaire voulut exploiter pour jeter bas la nouvelle dynastie, et le procès de Fieschi, d’où l’on espérait toujours voir jaillir des révélations, nul procès de ce genre ne surexcita le public. Il n’en fut pas de même du procès de La Roncière et du procès de Mme Lafarge, pour lesquels on se passionna. Et encore, qu’est-ce que l’émotion soulevée par l’intérêt qu’inspiraient les deux accusés, si on la compare à celle dont fut saisie la France entière lors du procès Fualdès, émotion telle qu’elle se prolongea de mon temps et qu’elle n’est point encore éteinte. Le crime est antérieur à ma naissance, et si j’en parle, c’est que j’ai connu un singulier incident qui s’y rattache et qu’il est important de dévoiler. Je rappellerai l’affaire en peu de mots, car il est probable qu’elle sera en partie oubliée, à l’heure où ces lignes seront mises au jour.

À Rodez, le 19 mars 1817, un ancien magistrat, riche et faisant des opérations de banque, nommé Fualdès, fut attiré dans un guet-apens. Entraîné dans une maison plus que douteuse, tenue par les époux Bancal et sise rue des Hebdomadiers, il fut contraint de signer des lettres de change, puis bâillonné, étendu sur une table et saigné « comme un cochon ». Les deux principaux assassins étaient des parents de la victime, gens considérables et considérés dans le pays, Bastide et Jaussion, qui s’étaient fait aider par des manœuvres et des contrebandiers. Une femme vêtue en homme, venue là pour un rendez-vous d’amour, Mme Manson, cachée dans un cabinet, assista à cette scène d’égorgement. On la découvrit ; Bastide voulut la tuer ; Jaussion la sauva, après lui avoir fait jurer, la main placée sur le cadavre, qu’elle garderait le silence.

La fille des époux Bancal, la petite Madeleine, âgée de cinq ou six ans, blottie dans son berceau, éveillée par le bruit, avait tout vu, en regardant à travers un trou du rideau d’indienne qui enveloppait son lit. Bastide s’aperçut de la présence de l’enfant, qui fit semblant de dormir ; il dit à la femme Bancal : « Il faut tuer ta fille ; je te donnerai quatre cents francs. » La Bancal consentit. Le cadavre de Fualdès, entouré d’une toile d’emballage, lié comme un ballot, fut porté jusqu’à un coude de l’Aveyron et jeté à la rivière ; un remous le ramena à la surface et le poussa entre des saules, où il fut trouvé, dès le lendemain matin. La rumeur fut énorme. Bancal, qui s’était chargé de tuer sa fille Madeleine, recula devant le crime. Dans la matinée qui suivit l’assassinat, l’enfant avait déjà raconté à une de ses camarades que, pendant la nuit, chez son père, on avait « saigné un monsieur bien méchant ». Mme Manson n’avait pas gardé le secret qui l’étouffait ; elle l’avait confié à son amant, le capitaine Clémandot ; celui-ci, comprenant la gravité de la révélation, n’avait point hésité à la transmettre à la justice.

On arrêta Bastide, Jaussion, les époux Bancal et les complices en sous-ordre. Deux jours après son entrée en prison, Bancal était mort ; une veuve Ginestat, témoin important, mourut subitement et sans maladie apparente. Pendant la soirée de l’assassinat, deux petits Savoyards avaient joué continuellement de la vielle autour de la maison Bancal ; on les rechercha, sans les pouvoir découvrir. Dix-neuf ans plus tard, en 1836, on retrouva leurs corps et leurs instruments enfouis dans un coin du jardin de Bastide. Mme Manson, le témoin principal, faisait des demi-aveux, les rétractait, se démentait et agissait sous une impression de terreur qu’elle ne parvenait pas à dissimuler. Le procès, jugé à Rodez, cassé pour vices de forme, renvoyé devant la Cour d’Albi, occupa trente-quatre séances, fit comparaître plus de quatre cents témoins et se termina par la condamnation à mort de cinq des accusés.

La justice était satisfaite, mais la curiosité publique ne l’était pas. À Rodez, on disait couramment que les principaux coupables n’avaient point été inquiétés, que le gouvernement avait reculé devant l’excès du scandale et que la moitié de la ville était complice — complice moral — de l’assassinat. Malgré l’enquête, malgré la déposition des témoins, malgré le débat public, le motif du crime restait douteux, sinon ignoré. Les habitants de Rodez ne croyaient guère à une extorsion d’argent ; Bastide et Jaussion étaient plus riches que Fualdès. Celui-ci avait été magistrat sévère et dur ; quelque vieille vengeance avait-elle été exercée contre lui ?

À cette époque, les passions politiques étaient très surexcitées en France, surtout dans le Midi, où le soleil chauffe les têtes. Fualdès avait été juré au tribunal révolutionnaire que présida Fouquier-Tinville ; il siégeait le jour où fut jugée Charlotte Corday et signa au procès-verbal. Toutes ces causes et d’autres encore furent commentées, développées, combattues, admises, rejetées, et déroutèrent si bien l’opinion qu’elle n’a jamais pu se fixer, et qu’à l’heure où j’écris elle hésite encore et n’a point dégagé le vrai mobile du crime. On a dit que les meilleures familles de Rouergue étaient compromises dans ce meurtre, où elles avaient été entraînées par des considérations politiques et religieuses ; on ajoutait, comme preuve à l’appui, que Madeleine Bancal, placée dans un couvent de religieuses, recevait une éducation qui n’était point en rapport avec sa naissance et sa position sociale. Ceci était répété comme un on-dit auquel il ne fallait point donner créance et comme une preuve de la malignité des propos de petite ville. Or c’est précisément sur Madeleine Bancal que je puis fournir un étrange renseignement.

J’ai pour ami et pour médecin le docteur Maxime Legrand, homme doux, savant, véridique, point charlatan et plus âgé que moi de quelques années. Un soir, après dîner, au mois d’avril 1876, nous causions du procès Fualdès, nous en reprenions les incidents et nous y cherchions la vérité qui nous échappait, comme à tant d’autres. Legrand se mit à rire, et, de son fort accent bourguignon, il me dit : « J’imagine que Madeleine Bancal a fait un beau mariage. — Et pourquoi ? » Il me raconta alors une histoire tellement singulière que je le priai de vouloir bien m’en faire une note. Cette note, il me l’envoya le lendemain et je la reproduis ici textuellement :

« En 1840, je demeurais rue Mazarine, n° 57, à l’hôtel du Grand Balcon, tenu par M. et Mme Servais.

« La maison était pleine de jeunes étudiants ; deux locataires seulement faisaient exception : Vigroux, né à Silvanès (Aveyron), et Demoll, originaire de la Franche-Comté. Ils avaient environ trente-cinq ans, nous paraissaient très vieux et travaillaient tous deux à l’Encyclopédie du Droit, sous la direction de M. Carteret.

« Demoll, qui s’est, peu de temps après, brûlé la cervelle dans l’île Louviers, détestait Vigroux, qu’il affirmait être affilié à la Société de Jésus.

« Quant à Vigroux, maigre, petit, très noir, très laid, en butte aux railleries incessantes de la table d’hôte, il m’avait pris en affection, parce que j’étais le seul qui ne se moquât pas trop haut de ses croyances religieuses et de ses opinions légitimistes ; de plus, je ne le saluais jamais du sobriquet compliqué qu’on lui avait forgé en commun : « Vigroux-Cougous-Kihuiscouillebobotte ».

« Pour me distraire d’un assez violent chagrin et pour me faire reprendre goût au travail, il me proposa de devenir le médecin des eaux de Silvanès (thermales-ferrugineuses), alors abandonnées et que l’on songeait à remettre en vogue. Je ne faisais que commencer mes études, et le but était trop éloigné. Je partis et fis à peu près la moitié du tour de la France à pied et le sac sur le dos.

« À mon retour, il m’accueillit plus amicalement que par le passé. Il me dit un jour, en grande confidence, que, si je voulais me marier, il connaissait une demoiselle, un peu plus âgée que moi, point désagréable de sa personne, douée de toutes les qualités désirables, parfaitement élevée dans un grand pensionnat religieux (où elle était encore), orpheline et devant recevoir en dot une somme de huit cent mille francs. Il désirait me la montrer, avant de m’en dire le nom. Sur mon refus de commencer aucune démarche, avant de savoir de qui il s’agissait, il se décida enfin — au bout de plusieurs semaines — à m’avouer qu’il s’agissait de la fille de la Bancal.

« L’affaire en est restée là.

« 22 avril 1876.

« Max. Legrand. »

Le docteur Legrand, que je connais depuis trente ans, est incapable de mentir ; sa note doit être considérée comme l’expression absolue de la vérité. On peut en conclure que de hautes influences ont veillé sur la fille de l’homme dans la maison duquel le crime a été commis, et que la discrétion avait son prix, puisqu’on la payait huit cent mille francs, à une époque où de pareilles dots étaient rares. Mais quels étaient les personnages qui avaient intérêt à enfouir ce meurtre sous un silence prolongé ? On ne le sait pas encore et il est probable qu’on ne le saura jamais[1].

Le seul procès criminel qui, du temps de Louis-Philippe, aurait pu avoir un retentissement analogue au procès Fualdès, est celui du duc de Praslin. La mort interrompit l’instruction : le duc, se voyant non seulement soupçonné, mais découvert, s’empoisonna. On a dit qu’il mourut en chrétien : grand bien lui fasse ! On a prétendu que, pour éviter des débats publics qui eussent déshonoré une des bonnes familles de France, on avait fait passer le duc en Angleterre et que l’on avait faussement répandu le bruit de sa mort. C’est là une légende comme il s’en crée toujours dans le peuple, lorsque quelque grand événement social se produit. Le duc de Choiseul-Praslin n’a pas survécu à la dose d’arsenic et de laudanum qu’il a absorbée dans la nuit du 24 août 1847 ; son cadavre a été porté au cimetière du Sud. Sous un fouillis d’arbres, j’ai vu une pierre tombale muette ; pas un nom, pas une date ; elle recouvre les restes de l’assassin.

Jamais crime ne fut plus bête, plus maladroit, plus odieux que celui-là. On reste confondu, lorsque l’on en examine les circonstances. Je me rappelle la duchesse ; c’était une femme grasse, très blanche, qui avait été et qui était encore belle. Sans habileté dans sa conduite à l’égard de son mari, le poursuivant de ses désirs, lui écrivant vingt lettres par jour, le harassant de reproches et de souvenirs ; passionnée, violente et jalouse, elle représente un type assez rare, celui de la nymphomane vertueuse qui ne peut pardonner à l’époux légitime de ne point partager sa surexcitation. La présence dans sa maison, à sa table, d’une institutrice avec laquelle elle était en contact perpétuel et que le duc protégeait trop ouvertement l’exaspérait. En outre, c’est à elle que la fortune appartenait ; mariée sous le régime dotal, elle ne déliait pas volontiers les cordons de sa bourse, et le duc se sentait humilié lorsqu’elle opposait des refus aux demandes d’argent qu’il adressait. Le duc de Praslin était propriétaire du château de Vaux, ancienne résidence du surintendant Fouquet, domaine immense, de coûteux entretien et qui était une lourde charge. Les réparations indispensables étaient ajournées ; la duchesse refusait les sommes nécessaires aux travaux. Il y eut à ce sujet des discussions âpres, des menaces et, dit-on, des voies de fait.

Une nuit, à Vaux, la duchesse vit entrer dans sa chambre un homme qui avait le visage couvert d’une étoffe noire et qui tenait un fusil en main. Elle jeta un cri d’effroi ; l’homme disparut. Le lendemain, elle en parla ; son mari lui dit qu’elle avait rêvé. L’animosité entre les deux époux était parvenue au dernier terme ; il fut question d’une séparation judiciaire, et des avoués furent même constitués. La princesse Adélaïde, sœur de Louis-Philippe, intervint ; elle pria le duc et la duchesse de Praslin d’éviter le scandale d’un procès public ; le duc était pair de France, la duchesse était fille du maréchal Sébastiani ; position oblige ; le roi « sera reconnaissant si une réconciliation sincère met fin à des dissentiments qui ne sont que des malentendus et qu’il ne faut pas révéler au public ». Malheureusement, on obéit à la princesse Adélaïde, et les deux forçats du mariage, rivés à la même chaîne, promirent de vivre en bonne intelligence. L’accalmie ne fut pas de longue durée et les querelles recommencèrent.

Le duc tua sa femme ; elle se défendit ; il s’acharna ; sa main était mal assurée ; il la frappa de vingt-six coups de couteau et, comme elle luttait encore, il l’assomma à l’aide d’un pistolet d’arçon à crosse garnie de cuivre. Le meurtre était à peine commis que les gens de l’hôtel en avaient connaissance. Il était six heures du matin. Le premier représentant de l’autorité qui arriva fut le préfet de Police, Gabriel Delessert. Il aimait beaucoup la duchesse de Praslin, qui était de ses relations intimes. Il vit le cadavre et, s’éloignant avec horreur, il se laissa tomber sur un canapé, dans le salon voisin de la chambre du crime, et pleura, la tête dans les mains. Pendant qu’il était là, il comprit que quelqu’un se tenait devant lui ; il regarda et vit Allard, le chef du service de sûreté. Gabriel Delessert, sanglotant, ne put que lui dire : « Eh Bien ? » Allard répondit : « Ça, monsieur le Préfet, c’est un coup d’amateur ! » Puis, après quelques secondes de silence, il ajouta : « Il faut arrêter le duc ! »

Gabriel Delessert s’enferma seul avec l’assassin ; de ce qui se passa entre eux je ne sais rien d’une façon positive ; j’ai interrogé Gabriel Delessert, il m’a répondu : « J’ai fait une sorte d’enquête sommaire, et je me suis retiré. » Je n’en crois rien ; Mme Delessert, qui était une amie d’enfance de la duchesse de Praslin, était plus explicite et disait : « Grâce à Gabriel, ce malheureux n’a pas eu à comparaître devant la Cour des pairs. » J’imagine, en effet, que le préfet de Police, n’ayant pas encore livré le misérable à la justice, l’a engagé à se débarrasser d’une existence réservée à l’échafaud, car la qualité seule du coupable devait empêcher la grâce royale de descendre sur lui. Cette opinion m’est personnelle, et, quoiqu’elle soit appuyée sur un propos sérieux de Mme Gabriel Delessert, on fera bien de ne l’accepter qu’avec réserve.

  1. Malgré la confiance que m’inspire le docteur Legrand et qu’une intimité de plus de trente ans n’a jamais ébranlée, je dois mettre en regard de son récit la note suivante, prise dans Les Causes célèbres : « Des étrangers arrivèrent en foule à Rodez ; l’un d’eux, M. Jacquinot, avocat, secrétaire général de la préfecture de la Moselle, a laissé un Journal de mon voyage à Rodez, en octobre 1817 ; ce témoin impartial, respectable, y certifie l’intelligence et la candeur de cette charmante enfant (Magdeleine Bancal), que la misère jeta plus tard dans les fanges de la prostitution. » (Causes célèbres de tous les peuples, par A. Fouquies, t. V, Paris, 1862 ; Le Brun, éditeur, in-4°, p. 62.)