Souvenirs d’un demi-siècle/Tome 1/6

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première partie

AU TEMPS DU ROI LOUIS-PHILIPPE


CHAPITRE IV

LA RÉVOLUTION DE FÉVRIER



SCANDALES. — CAMPAGNE RÉFORMISTE. — DÉFAILLANCE DU POUVOIR. — LE COUP DE FEU SUR LE BOULEVARD DES CAPUCINES. — RÉUNION CHEZ ODILON BARROT. — D’OÙ VIENT LA LÉGENDE DU COUP DE PISTOLET DE LAGRANGE. — LE MINISTÈRE DE LA JUSTICE MENACÉ. — LE SERGENT-MAJOR GIACOMONI. — LE COUP DE FEU. — SAUVE QUI PEUT. — PROMENADE DES CADAVRES. — RÉCIT DE GIACOMONI. — L’ACTION DES BONAPARTISTES. — LE SOIR DU 24 FÉVRIER. — UN VAINQUEUR. — FIALIN ET LE PRINCE NAPOLÉON. — MADAME GORDON. — « ARROSEZ LE PEUPLIER. » — LE PRINCE NAPOLÉON COMBATTANT AU 24 FÉVRIER. — LA FUITE DU ROI ET DE LA FAMILLE ROYALE. — RÉPUBLICAINS ET SOCIALISTES. — ENCORE LE MAPAH. — LES ARBRES DE LA LIBERTÉ. — LE CLUB DES FEMMES. — L’INSURRECTION DE JUIN. — LE GÉNÉRAL CAVAIGNAC. — LE SCRUTIN DU 10 DÉCEMBRE 1848. — ENTREVUE DU PRINCE NAPOLÉON ET DU PRÉFET DE POLICE. — PROJET DE COUP D’ÉTAT. — REFUS DE CAVAIGNAC. — ÉLECTION. — DIVISION DES PARTIS. — IMPUISSANCE PARLEMENTAIRE. — LE PRÉSIDENT SEUL CONTRE TOUS. — LE PRINCE SILENCIEUX.



LE meurtre de la duchesse de Praslin fut une cause de grave émoi pour le gouvernement de Louis-Philippe ; on était à peine remis du procès scandaleux qui avait démontré qu’un banquier comme Pélaprat, qu’un général de division, Despans-Cubières, qu’un ancien ministre, Teste, s’étaient rendus coupables de concussion ; bientôt un officier d’ordonnance du duc de Nemours allait être surpris trichant au jeu. La société française semblait entrer en dissolution, et les gens qui avaient l’oreille fine prétendaient entendre le craquement du trône. Quoique les dernières élections (1846) eussent donné la majorité à ce que l’on appelait alors le « système », l’opposition avait déployé une énergie extrême pour mettre le pouvoir en échec.

À Paris, dans je ne sais plus quelle circonscription, trois électeurs républicains allèrent chercher un de leurs amis malade, presque mourant. On lui parla du devoir, de l’intérêt du « parti », on évoqua le patriotisme et on fit si bien que le pauvre homme se laissa mettre en fiacre pour être conduit à la salle du scrutin. Au vingtième tour de roue, il avait rendu son âme à Dieu. Ses compagnons, épouvantés, se sauvèrent, et le cocher ramena le cadavre à domicile. Le dénouement fut comique, car le promoteur de cette équipée, qui, je crois, se nommait Berlioz, fut nommé commissaire de police peu de temps après.

Battue aux élections, l’opposition voulut faire une sorte d’appel au pays ; elle inventa l’« agitation légale » et imagina de réclamer la réforme électorale, c’est-à-dire l’abaissement du cens et l’adjonction de ce que l’on nommait les « capacités ». Le branle fut donné par quelques députés enragés de n’être pas ministres ; on mit en mouvement la machine qui devait renverser le gouvernement de Louis-Philippe et envoyer la dynastie d’Orléans rejoindre la dynastie des Bourbons. La campagne commença en 1847 pendant l’été : promenades à travers la France, banquets, discours, veau rôti, toasts et salade. Les journaux libéraux disaient : « C’est une croisade libérale » ; les journaux conservateurs ripostaient : « Vous déchaînez l’hydre de l’anarchie ! » On n’était pas en reste de lieux communs, et la rhétorique frelatée coulait à pleins bords. Les deux meneurs étaient Odilon Barrot et Duvergier de Hauranne ; l’un, enflé, gonflé, boursouflé, se croyant homme d’État parce qu’il crevait de vanité et profond parce qu’il était creux ; l’autre, trempé de vinaigre, spirituel, médisant, révolutionnaire instinctif et faisant le mal avec une inconscience intrépide. Dans la coulisse, ricanant derrière ses besicles, ne se montrant pas, prêt à récolter les foins que les nigauds fauchaient pour lui, Adolphe Thiers, que le maréchal Soult appelait un méchant foutriquet, que Gambetta devait nommer un petit serpent à lunettes, se tenait aux aguets et tirait Guizot par les jambes, afin de le faire tomber et de prendre sa place. L’histoire de cette période est écœurante ; elle remit en question les destinées de la France, qui n’a pas eu à s’en louer.

J’ai entendu raconter à Édouard Bertin, qui fut directeur du Journal des Débats et très initié aux choses politiques du règne de Louis-Philippe, que Guizot, loin d’être opposé à la réforme électorale, était au contraire décidé à l’accorder. C’est Duchâtel, alors ministre de l’Intérieur, homme autoritaire et de visée courte, qui ne voulut jamais consentir aux modifications réclamées par l’opposition, sous prétexte que de telles concessions déplaceraient la majorité. Le refus obstiné de Duchâtel laissa la majorité en place, mais déplaça la royauté. C’est un résultat qu’il n’avait pas prévu. Édouard Bertin le considérait comme l’auteur responsable de la révolution de Février.

Elle fut bête et violente, cette révolution, et son dénouement fut ridicule. Faite au nom du droit de réunion, de la liberté de la presse, de tous les droits et de toutes les libertés, elle aboutit à l’Empire, qui fit ce que l’on sait des libertés et des droits. Je l’ai vue passer, je l’ai regardée de près, et j’ai raconté ce que j’en savais[1]. Je ne répéterai pas ce que j’en ai dit ; je ne reviendrai que sur un seul fait, qu’il importe de bien spécifier, car il absout un innocent injustement accusé et il fixe une responsabilité. Le roi, dans la journée du 23, avait consenti à se séparer de Guizot et avait chargé le comte Molé de constituer un ministère. À cette nouvelle, Paris avait été en joie, et de tous côtés on avait illuminé. Le soir, un incident se produisit au boulevard des Capucines ; une bande de gens du peuple, portant des lanternes, avait voulu forcer les lignes d’un régiment qui barrait la voie publique. Un coup de feu fut tiré ; la troupe, se croyant attaquée, riposta ; il y eut des morts, des blessés ; l’émotion calmée se ranima, et, le lendemain, Louis-Philippe était obligé de quitter Paris.

Ce coup de feu, qui détermina l’explosion des colères populaires, fut considéré comme le résultat d’un guet-apens ; on ne crut pas à un accident fortuit, on crut à un crime prémédité et on accusa un révolutionnaire de ces temps-là, nommé Lagrange. Cela est devenu une légende, et l’on dit : le coup de pistolet de Lagrange, comme on dit : le coup de couteau de Ravaillac. Cette légende, je voudrais l’arrêter avant qu’elle n’entre dans l’histoire, et je vais transcrire un chapitre que j’ai publié en 1876 et qui, certainement, est ignoré de ceux qui lisent ces pages.

« LE COUP DE FEU DU BOULEVARD DES CAPUCINES.

« Pendant que les événements s’accéléraient, on discutait chez Odilon Barrot ; des députés de l’opposition, des journalistes agitaient la question de savoir si l’on devait se contenter d’un ministère dont le comte Molé serait le chef et qui ne contenait aucun des meneurs du parti réformiste. Quelques individus étaient venus faire une manifestation sous les fenêtres d’Odilon Barrot ; il y avait un échange de clameurs et de discours ; Garnier-Pagès, jouant, comme toujours et partout, son rôle de mouche du coche révolutionnaire, n’avait point négligé cette occasion de débiter quelques lieux communs. On s’était remis à discuter, lorsque M. Chambaron, secrétaire d’Odilon Barrot, qui avait été aux informations sur les boulevards, entra dans l’appartement et, fort ému, raconta qu’il venait de voir une bande considérable d’émeutiers se diriger vers le ministère des Affaires étrangères[2], et que la troupe de ligne semblait disposée à lui interdire le passage ; il ajouta que ce groupe, fort désordonné, était conduit par un individu de haute stature et barbu, dans lequel il avait cru reconnaître Lagrange. À ce moment, on entendit le bruit de la fusillade[3].

« Ce fut ce mot, légèrement jeté au milieu d’hommes effarés, qui donna naissance à la légende du coup de pistolet. Cette appréciation, qui n’était qu’une erreur involontaire dans la bouche de M. Chambaron, étonne sous la plume de Lucien de La Hodde[4], qui ne devait pas ignorer où était Lagrange à cet instant. Charles Lagrange était un grand garçon, maigre, le visage ravagé, porteur de longs cheveux et qui jadis avait obtenu une sorte de notoriété pour la part qu’il avait prise, en avril 1834, à l’insurrection de Lyon. C’était une fort pauvre cervelle et simplement un médiocre énergumène qui perdait, à faire de la politique de tabagie, un temps qu’il eût mieux fait d’employer à apprendre quelque chose. Élu plus tard député à la Constituante, il y prononça un mot qui peint l’homme. Il s’agissait de décider si l’on maintiendrait à Mme la duchesse d’Orléans le douaire stipulé par le contrat de mariage ; nul légiste n’hésitait, car la qualité d’une personne ne peut créer une exception pour une loi de droit commun ; mais Lagrange ne l’entendait pas ainsi ; son argumentation porta sur la fortune des Orléans : « Le citoyen beau-père est très riche », disait-il ; « le citoyen beau-père », c’était le roi Louis-Philippe. Après le coup d’État du 2 décembre 1851, Lagrange fut expulsé de France, où l’on aurait pu le laisser sans danger. Il se réfugia en Hollande ; il y fut commissionnaire en vins et mourut à La Haye, le 22 décembre 1857.

« À l’heure où on l’accusait de décharger un pistolet sur les troupes, afin d’amener une collision dont le parti révolutionnaire, représenté par la Société des Saisons et la Société Dissidente, pourrait profiter pour chasser la royauté au profit de la république, il était au Gros-Caillou, cherchant à soulever les ouvriers de la manufacture des tabacs, qui ne répondaient guère à son appel. Le fait qui produisit la catastrophe fut inopiné et la responsabilité en incombe à un sous-officier du quatorzième de ligne. Le régiment était caserné à Courbevoie. À la fin du jour, il reçut l’ordre de venir prendre dans Paris des positions désignées. Il était sous le commandement du lieutenant-colonel Courant, car son colonel, M. Ortoli, était malade à l’infirmerie du Val-de-Grâce. Le régiment se composait de trois bataillons ; l’un fut envoyé sur le quai aux Fleurs, près du Palais de Justice ; l’autre sur la place du Palais-Royal ; le dernier enfin, celui qui nous occupe, conduit par le lieutenant-colonel et commandé par le chef de bataillon de Bretonne, vint s’établir à sept heures du soir devant le ministère des Affaires étrangères. Il était composé de huit compagnies précédées de la musique du régiment.

« Les ordres transmis au colonel Courant lui prescrivaient de protéger la demeure de Guizot et d’intercepter la circulation sur le boulevard. À huit heures et demie, un bataillon de la deuxième légion de la garde nationale était venu, sous la direction du colonel Talabot, se placer devant le détachement du quatorzième de ligne, qu’il couvrait, faisant face vers la Bastille. Si ce bataillon avait reçu le premier choc de la bande qui parcourait les boulevards pour faire illuminer les maisons, il est probable que tout se serait passé en pourparlers et qu’un accident de si grave conséquence eût été évité. Malheureusement, un autre groupe insurrectionnel s’était porté, place Vendôme, devant la Chancellerie, criant : « À bas Hébert ! » — qui était alors ministre de la Justice et peu populaire, — exigeant que l’on illuminât à l’hôtel et menaçant d’y mettre le feu, si l’on n’obéissait pas. Il y eut un moment de trouble parmi les soldats du poste de l’état-major, voisin de la Chancellerie, et l’on fit demander du secours au colonel Talabot. Celui-ci, au lieu d’envoyer deux ou trois compagnies pour maintenir la foule, que la vue de quelques lampions placés en hâte sur le balcon du ministère avait déjà calmée, mit tout son bataillon en marche, se rendit place Vendôme par la rue des Capucines et découvrit le quatorzième de ligne qui, dès lors, formait tête de colonne et semblait protéger les dragons, massés derrière lui.

« Les compagnies étaient disposées en une sorte de bataillon carré, au centre duquel s’ouvrait un vide, où la plupart des officiers étaient réunis autour d’un lieutenant-colonel, qui était à cheval ; les soldats avaient l’arme au pied ; quelques vedettes indiquaient aux curieux et aux promeneurs les passages libres de la rue Saint-Augustin, de la rue Basse-du-Rempart, de la rue Caumartin, de la rue de Sèze ; on obéissait à la consigne et nul n’y faisait résistance.

« À neuf heures et demie, la colonne qui parcourait les boulevards en portant des lanternes et en criant d’illuminer se trouva face à face avec les soldats ; ceux-ci avaient serré les rangs et portaient l’arme au bras. Au cri : « On ne passe pas ! » la bande fit halte ; la queue, marchant toujours, poussa la tête, et il y eut quelque confusion. Les sentinelles s’étaient repliées devant la foule. Le lieutenant-colonel fit ouvrir la première division de son détachement et, seul, s’avança : « Que voulez-vous ? — Nous voulons que le ministre des Affaires étrangères illumine ! — Ça ne me regarde pas ! — Laissez-nous passer ! » Le lieutenant-colonel répliqua avec beaucoup de douceur : « Mes enfants, je suis soldat et je dois obéir ; j’ai reçu la consigne de ne laisser passer personne, et vous ne passerez pas. Si vous voulez aller plus loin, prenez la rue Basse-du-Rempart. » La foule cria : « Vive la ligne ! » M. Courant reprit : « Je suis très touché de votre sympathie ; mais je dois faire exécuter les ordres supérieurs ; je ne puis vous laisser passer. »

« À ce moment, un homme barbu, qui tenait une torche et semblait guider la colonne, fit un pas vers le colonel et lui cria : « Vous n’êtes tous que de la canaille ; je vous dis que nous passerons ; c’est notre droit ! » Il y eut des murmures parmi les soldats ; le lieutenant-colonel étendit la main, comme pour les calmer, et répondit : « J’ignore quel est votre droit, mais je sais quel est notre devoir et je n’y faillirai pas. » L’homme dit alors : « Toi, tu n’es qu’un blanc-bec ; je vais te griller la moustache », et, d’un geste rapide, il porta sa torche au visage du lieutenant-colonel, qui rejeta la tête en arrière. Un sergent de grenadiers placé en serre-file fit un bond en avant et coucha en joue l’homme qui tenait la torche.

« Ce sergent était un Corse et s’appelait Giacomoni ; c’était un excellent soldat, ponctuel, dévoué, soumis à la discipline et ayant pour M. Courant un de ces attachements passionnés qui ne sont pas rares chez les hommes de son pays, quoique le lieutenant-colonel fût « un continental », comme on eût dit du côté d’Ajaccio. Le fusil était à peine abaissé qu’il fut relevé par le capitaine de Ventiny, qui s’écria : « Êtes-vous fou ? Qu’est-ce que vous faites ? » Giacomoni, tout en conservant son arme dans une position menaçante, répondit : « Puisque l’on veut faire du mal au colonel, je dois le défendre, n’est-il pas vrai ? » Le capitaine répliqua : « Restez tranquille ! » Trois ou quatre fois de suite, la même scène se renouvela, et M. de Ventiny écarta le fusil du sergent, qui continuait à dire : « Mais puisqu’on fait du mal au colonel. » Cependant les curieux, massés sur les trottoirs, criaient : « Ils passeront ! Ils ne passeront pas ! » Le tumulte était excessif ; les cris se mêlaient : « À bas Guizot ! Vive la Réforme ! Allons-nous-en ! Vive la ligne ! Laissez-nous passer ! Illuminez ! Illuminez ! » Ces clameurs confondues bruissaient comme un ouragan. L’homme barbu, s’adressant au lieutenant-colonel, lui cria : « Une dernière fois, veux-tu nous laisser passer ? — Non ! » L’homme fit un nouvel effort pour frapper M. Courant au visage avec sa torche. Le lieutenant-colonel se retira derrière sa première division, formée sur trois rangs, et commanda : « Croisez la baïonnette ! » Giacomoni ajusta l’homme et fit feu ; l’homme s’effondra sur lui-même. Comme disent les chasseurs, il avait été brûlé à bout portant. Voilà quelle est la détonation que l’on a entendue avant les autres et qui fit croire à un coup de pistolet intéressé, tiré par les émeutiers.

« Le coup de fusil du sergent Giacomoni fut une sorte de commandement pour ces malheureux soldats, pressés par la foule et se croyant en péril ; deux compagnies firent machinalement feu ; cinquante-deux personnes tombèrent, mortes ou blessées. Les groupes étaient compacts et touchaient presque le premier rang du quatorzième de ligne. L’ahurissement des soldats était tel qu’ils tiraient les uns sur les autres. Ce fut un effarement sans nom ; tout le monde se sauva, les plus lestes sautant par-dessus les balustrades de la rue Basse-du-Rempart, qui était alors en contrebas de deux mètres avec le boulevard, les plus avisés se jetant à plat ventre ; les autres, affolés, courant devant eux, sans savoir où ils allaient.

« L’imitation sympathique est la maladie nerveuse des foules : une terreur justifiée avait emporté tous les individus qui composaient la colonne de la manifestation ; mais que penser de la panique qui saisit les soldats ? Ils se mirent à fuir par la rue de Sèze, par la rue de Luxembourg (actuellement — 1882, — Cambon), par la rue Neuve-des-Capucines ; le lieutenant-colonel Courant, dressé sur ses étriers, avait beau crier : « Quatorzième de ligne ! vous vous déshonorez ! » rien ne pouvait arrêter l’élan de ses hommes ; les dragons les imitèrent et partirent à fond de train vers la place de la Concorde. Chacun sait ce qui se passa, après cette fusillade meurtrière. Seize cadavres ramassés, placés sur un chariot rencontré par hasard et qui transportait une famille d’émigrants à la gare de l’Ouest, furent promenés dans Paris, à la clarté des torches, aux cris de : « Vengeance : on égorge nos frères ! » La joie qui avait soulevé la ville entière vers six heures du soir, lorsque l’on avait appris la démission acceptée du ministère Guizot, faisait place, chez les défenseurs du pouvoir, à une stupeur profonde et, chez ses adversaires, à une inexprimable irritation. Les hommes des sociétés secrètes, — qui n’avaient jamais cessé de fonctionner, malgré Doullens et le Mont-Saint-Michel[5], — se cherchèrent, se trouvèrent, se réunirent et se résolurent à profiter de ce que l’un d’eux eut le courage d’appeler « cette bonne aubaine ». On sonna le tocsin dans la plupart des églises, on dépava les rues, on pilla les boutiques d’armuriers et, avant la fin de la nuit, la ville était, comme l’on dit, hérissée de barricades.

« Les émeutiers ne furent point inquiétés pendant leurs préparatifs de combat ; toutes les troupes se retiraient, semblant faire un mouvement concerté vers le Palais-Royal, les Tuileries, la place de la Concorde et les Champs-Élysées ; on paraissait abandonner le centre de la ville à l’insurrection et réserver les derniers efforts de la défense pour la résidence du roi et la Chambre des députés. Était-ce un plan stratégique destiné à grouper sur un seul point toutes les forces disséminées et qui permît de reprendre l’offensive, pour éviter une révolution dont l’immense majorité de la population ne voulait pas ? Nullement ; c’était une retraite[6]. »

C’est de Giacomoni lui-même que je tiens ces détails, et j’ai pu en contrôler l’exactitude. En 1859, j’étais à Gênes, au moment où Napoléon III venait de gagner la bataille de Solférino. Les blessés des combats précédents avaient été distribués dans les principales villes du Piémont ; Gênes en avait reçu un nombre considérable. J’allais souvent à l’hôpital della Lanterna voir un de mes camarades de collège, le lieutenant-colonel de Ferrussac, qui, à Montebello, avait été frappé d’une balle au pied. Un jour que j’étais près de lui, il me parla d’un capitaine grièvement blessé que l’on soignait dans une chambre voisine, et qui semblait abandonné, car il était réduit à la compagnie de son « planton ».

Je m’empressai d’aller offrir mes services à ce pauvre délaissé, qui parut me recevoir avec quelque défiance. J’aperçus un homme de haute taille, de visage énergique, d’humeur sombre, poli avec une nuance de froideur peu dissimulée. C’était le capitaine Giacomoni. Il avait eu le dos traversé par une balle au-dessous des épaules et était persuadé que sa blessure était mortelle. Je multipliais mes visites, j’apportais des fruits, je refaisais le pansement, je prêtais des livres, je racontais les nouvelles de la guerre ; le capitaine s’habitua à moi, finit par me prendre à gré, et de son humeur revêche il ne resta plus vestige. Entraîné dans une causerie sur les incidents de sa vie de soldat, il me fit le récit que l’on vient de lire et reconnaissait que son coup de feu avait eu des conséquences qu’il ne prévoyait guère, lorsqu’il le lâcha imprudemment. Il me dit : « J’avais à côté de moi un de mes « pays », un homme de Sartène, qui était sergent et s’appelait Pietro Paulo Pietri ; quand j’eus tiré, il me dit : « Ah ! malheureux, qu’est-ce que tu as fait ! » Je résumai, le jour même, les faits que Giacomoni m’avait racontés, et cette note fut jetée dans les cartons où s’empilaient mes paperasses.

En 1874, j’eus à étudier l’organisation de l’état civil[7] et j’allais souvent, aux annexes du palais du Luxembourg, interroger les chefs de service pour recueillir les éléments de mon travail. J’eus besoin de quelques documents qui furent réunis et expédiés chez moi. L’employé qui me les apporta me fit passer sa carte. P. P. Pietri ; ce nom réveilla mes souvenirs ; je fis asseoir le messager, je causai avec lui, et, l’interrogeant brusquement, je lui dis : « N’avez-vous pas été sergent au quatorzième de ligne ? — Oui. — N’étiez-vous pas sur le boulevard des Capucines, dans la soirée du 23 février 1848 ? — Oui. — Est-ce que Lagrange a tiré le coup de pistolet qu’on lui a attribué ? » Mon interlocuteur hésita, puis il me répondit brusquement : « Non ; celui qui a fait ce mauvais coup n’est plus de ce monde, et je puis le nommer sans le compromettre. Il a pris sa retraite en qualité de capitaine, il s’est retiré en Corse et y est mort d’un anthrax en 1860 ; il s’appelait Giacomoni » ; et il me donna des détails qui étaient en concordance absolue avec ceux que je devais au blessé della Lanterna. Dès lors, je n’ai point hésité à accorder à ce récit le crédit dont il est digne, car les faits m’ont été racontés par l’auteur de l’acte même et par un témoin oculaire. Du reste, Lagrange a toujours nié énergiquement, même devant les tribunaux (Cour d’assises de la Seine, 10 ou 11 mars 1850), le forfait dont l’esprit de parti l’avait accusé.

Par une étrange coïncidence, ce fut l’action irréfléchie d’un soldat corse qui ouvrit la voie au retour des Bonaparte. Leur parti était bien faible en 1848, au moment où éclata la révolution, et, sauf quelques obstinés, ne comptait plus guère d’adhérents. Ceux-ci, cependant, s’agitèrent dans la journée et prononcèrent le nom du prétendant qui avait mené si piteuse aventure à Strasbourg et à Boulogne-sur-Mer. Dans la soirée même du 24 février, j’en eus une preuve que je n’ai point oubliée. Louis de Cormenin, Gustave Flaubert et moi, nous étions devant le perron de l’Hôtel de Ville, vers dix heures et demie du soir, lorsque l’on proclama la République et la formation du nouveau ministère[8].

Pour revenir vers la place de la Madeleine, où j’habitais, nous prîmes route par les quais, qui étaient tristes et sombres, car presque tous les candélabres avaient été renversés. Quelques rares passants frôlaient silencieusement les parapets ; au-delà du fleuve noir, on apercevait à peine les toits pointus de la Conciergerie, confondus avec le ciel obscur. Les boutiques étaient fermées, de loin on entendait une voix avinée qui chantait un refrain patriotique. À cette époque, existait encore, au point de jonction du quai Le Peletier et du quai de Gesvres, une ruelle sordide que l’on appelait la rue de la Planche-Mibray. Elle consacrait le souvenir d’un pont volant en bois, jeté au milieu des marécages de la Seine et qui fut remplacé par le pont Notre-Dame, dont le premier pieu fut planté, le 31 mai 1413, par le roi Charles VI, escorté des ducs de Guyenne, de Berry et de Bourgogne.

C’était, en 1848, une ruelle tellement étroite que nulle voiture n’y pouvait circuler ; des réverbères se balançaient à seize pieds au-dessus du sol, car il avait été impossible d’y trouver l’espace nécessaire à l’établissement des candélabres ; c’était une sentine ; on y vidait toutes sortes de choses par les fenêtres ; le pavé disparaissait sous une couche de fumier ; elle était bien nommée Mi-Bray, car on y marchait en pleine fange. Cela ressemblait à un égout croupissant à ciel ouvert. En passant devant ce cloaque, je vis que l’entrée en était oblitérée par un cheval mort, déjà météorisé. Sur cette charogne un homme était assis ; blouse bleue, pantalons effilochés, casquette ravalée ; il dormait, tenant un fusil entre ses genoux. Je ne sais quelle pitié me prit ; la nuit était froide et il pleuvait par intervalles.

Je réveillai ce vainqueur, en lui disant : « Allez donc vous coucher ! » Il leva la tête, se frotta les yeux et me regarda d’un air hébété. C’était un jeune homme de vingt ans environ, un de ces vieux voyous comme il en grouille par milliers sur le pavé de Paris. D’une voix éraillée, il me répondit : « Non, il faut que je garde ma barricade ! » J’insistai : « Laissez là votre barricade ; il n’y a aucun danger à redouter, si ce n’est une fluxion de poitrine. — Non ! on m’a dit de garder ma barricade ; c’est la consigne ; je la garde ; parce que le duc de Montpensier est à Vincennes et qu’il va bombarder le peuple. » Je repris : « S’il n’y a que cela qui vous inquiète, vous pouvez aller dormir sur les deux oreilles ; du reste, tout est fini et vous devez être content : on vient de proclamer la République. »

À ce mot, il se leva, se pencha vers moi confidentiellement, et, me poussant au visage son haleine chaude d’alcool, il me répondit : « La République ! je m’en moque ; ce qu’il nous faut, c’est le prince Louis-Napoléon ! » Je fis un geste d’étonnement, il ajouta : « Oui, le prince Louis-Napoléon ; ce matin, il nous a fait distribuer des couteaux ! » Et, enlevant sa casquette, il en tira un couteau-poignard qu’il me montra. Je restai fort surpris, car le nom de Louis-Napoléon n’avait pas seulement effleuré ma pensée, pendant les événements dont j’étais le témoin depuis trois jours. L’homme se rassit sur le cheval, en me disant : « Voilà ! quant à la barricade, je la garde, à cause du duc de Montpensier. Bonne nuit, citoyen ! »

Longtemps après, lorsque l’empire de Napoléon III eut succédé à la présidence du prince Louis, j’eus l’explication de ce fait, qui était resté présent à mon souvenir. En février 1848, le prince Napoléon-Jérôme, sous le nom de comte de Montfort, habitait un entresol du boulevard de la Madeleine, au coin de la rue de la Ferme-des-Mathurins. Dans la matinée du 24, il vit entrer chez lui Fialin au nom duquel on a, depuis, accroché le titre de duc de Persigny. Celui-ci, qui avait été condamné en 1840 par la Cour des pairs pour participation au coup de main de Boulogne, était interné à Versailles, où il avait obtenu de résider. C’était, on le sait, un apôtre de l’impérialisme, et depuis longtemps il était persuadé que les noms de Napoléon et de Bonaparte suffiraient seuls à placer ceux qui le portaient à la tête du gouvernement de la France.

Son premier mot, en entrant chez le prince Napoléon, fut : « Monseigneur, les circonstances sont propices, il faut en profiter ; la monarchie s’écroule, l’empire va lui succéder ; je vais courir à Paris, faire de la propagande ; mais, pour cela, il me faut de l’argent, et je n’en ai pas ! — Ni moi non plus », répondit le prince, qui vivait alors d’une pension annuelle de six mille francs que lui servait son oncle, le roi de Wurtemberg. Persigny reprit alors : « Je ne puis cependant pas faire proclamer l’empire, avec un pantalon comme celui-ci », et, se retournant, relevant les pans de sa redingote, il prouva, par un geste à la fois héroïque et familier, que tous les œils-de-bœuf n’étaient pas au palais de Versailles. Le prince Napoléon se mit à rire, lui donna quarante francs et lui dit : « Allez vous acheter une culotte, et bonne chance ! »

Persigny s’éloigna au plus vite, entra chez le premier fripier venu, s’abrita dans un pantalon décent et se rendit à un café où il était attendu par le général Piat et par un romancier médiocre, intrigant, qui avait joué un rôle secondaire à l’Hôtel de Ville, lors de la révolution de 1830, et que l’on nommait Hippolyte Bonnélier. Les trois acolytes, après quelques instants d’entretien, se partagèrent les rôles. Bonnélier fut chargé de placarder sur les murailles, et particulièrement sur les piliers des arcades de la rue de Rivoli, de petites affiches manuscrites que Persigny avait préparées en grand nombre ; on y lisait : « Le prince Louis-Napoléon, l’héritier du vainqueur de Marengo et d’Austerlitz, peut seul sauver la France, qu’une monarchie coupable a précipitée aux abîmes. Peuple, souviens-toi des gloires de l’Empire ! »

Hippolyte Bonnélier partit pour remplir la mission qui lui avait été confiée, le général Piat et Persigny restèrent en conférence ; ils auraient voulu faire quelque chose de « grand », par exemple acheter toute une boutique d’arquebusier et en distribuer les armes au peuple, de la part de Louis-Napoléon. Mais l’argent manquait ; la culotte neuve avait ébréché les quarante francs de Persigny, et Piat, toujours besogneux, ne possédait pas un petit écu. Persigny eut une idée : « Allons chez Mme Gordon ; elle a aimé le prince ; elle comprendra qu’il faut saisir l’occasion aux cheveux et elle fera un sacrifice. »

Cette Mme Gordon avait été fort belle ; ancienne maîtresse du prince Louis-Napoléon, elle lui avait donné, lors de l’équipée de Strasbourg, des preuves de dévouement qui annonçaient une profondeur d’affection et une virilité peu communes. Les deux bonapartistes se rendirent chez elle et lui expliquèrent le genre de service qu’ils en attendaient. Elle avait trois mille francs ; elle les donna. C’était peu pour acheter des fusils, et, avec cette maigre somme, il ne fallait pas songer à payer comptant un magasin d’armurier. On se contenta d’une opération moins éclatante et l’on se rabattit sur une boutique de coutelier. On en découvrit une, dans le faubourg Saint-Antoine, et le marché fut promptement conclu. Le général Piat, Persigny et un troisième personnage dont j’ai oublié le nom, qu’ils avaient rencontré chez Mme Gordon et qui s’était spontanément joint à eux, distribuaient aux insurgés de bonne volonté des couteaux, des serpettes, des rasoirs et des sécateurs : « Au nom du prince Louis-Napoléon, disait Persigny, le neveu du grand Empereur ! » Puis, comme il est toujours bon de mettre un peu de mystère dans les œuvres de révolte, il ajoutait à voix basse et dans l’oreille : « Le mot d’ordre est : Arrosez le peuplier ! »

L’homme que j’avais vu, dans la soirée du 24 février, « gardant sa barricade », rue de la Planche-Mibray, avait eu sa part dans cette distribution, et son haleine prouvait qu’il n’avait pas arrosé que le peuplier ! Ces faits, peu importants par eux-mêmes, mais qui démontrent que les partisans de la restauration de l’Empire ne négligeaient aucune occasion de tenter la réalisation de leur rêve, sont restés inconnus jusqu’à ce jour ; ils m’ont été racontés, en détail, par le prince Napoléon-Jérôme et je les crois exacts. J’ai toujours ignoré la signification précise qu’il fallait attribuer aux mots : « Arrosez le peuplier ». A-t-on voulu jouer sur le mot latin populus, qui signifie à la fois, selon qu’il est masculin ou féminin, peuple et peuplier ? J’en doute ; c’eût été bien subtil et bien savantasse pour des émeutiers. J’ai interrogé le prince Napoléon à cet égard, il m’a répondu : « Persigny a dit cela comme il aurait dit autre chose. » C’est fort possible.

Le prince non plus n’était pas resté oisif, pendant la journée du 24 février. Voyant, dès le matin, les troupes défiler, la crosse en l’air, il avait compris que la monarchie de Juillet s’effondrait, entre l’abandon de l’armée et l’hostilité de la garde nationale. Il avait pris son parti et s’était dit que, puisqu’il y avait bataille, il devait combattre. Vêtu d’une blouse, coiffé d’un chapeau mou, armé d’un fusil de chasse, il avait couru jusqu’à la place du Palais-Royal et y avait fait le coup de feu contre les soldats abandonnés, sacrifiés dans le poste dit du Château-d’Eau, qui alors faisait face au palais et qui a été détruit, lors de la construction du nouveau Louvre.

Pour cette expédition — où j’aurais voulu ne le point voir paraître — il était accompagné de Pierre-Marie Piétri[9], le même qui fut sénateur, préfet de Police, et que Boittelle[10] remplaça en 1858, après l’attentat d’Orsini. Piétri était un homme d’énergie, conspirateur habile et qui avait passé une partie de son existence dans les Ventes des sociétés secrètes de l’Italie. Tous deux, le futur prince du sang, le futur grand fonctionnaire de l’Empire, se battirent comme de simples émeutiers et surent, plus d’une fois, donner l’exemple du courage. Ils se mêlèrent à la bande qui se rua sur le château des Tuileries, après l’incendie de la caserne, où une poignée de braves gens avait lutté contre l’insurrection dont elle était entourée de toutes parts. Le prince se promena avec curiosité dans les appartements royaux envahis par la foule et où, cinq ans plus tard, il devait être, après le souverain, le plus haut personnage. Le lendemain, 25 février, Pierre Piétri était nommé commissaire général de la République pour la Corse, autrement dit préfet à Ajaccio, et le prince Napoléon-Jérôme — Plon-Plon — se préparait au rôle politique que nous lui avons vu jouer.

Ceux qui pensaient alors au rétablissement de l’Empire n’étaient point nombreux et, quoique le prince Louis eût noué des relations avec quelques républicains convaincus — Louis Blanc, Peauger, Armand Marrast et bien d’autres, — pendant qu’il était à ce qu’il se plaisait à nommer « l’université de Ham », nul ne se doutait que le 24 février 1848 aurait pour conséquence le 2 décembre 1851. On eût ri si telle prédiction eût été faite, et cependant, si l’on eût pu voir les insanités dont on allait se repaître, les sottises et les violences que l’on allait commettre, les niaiseries à la fois prétentieuses et brutales que La Tribune et La Presse allaient échanger, on n’eût point été surpris d’un dénouement qui faisait succéder, à la logomachie et à l’inquiétude, le silence et le repos dont la nation avait besoin.

Que de fois, depuis ces événements, je me suis souvenu de l’émeutier de la rue de la Planche-Mibray qui, le soir même d’une révolution républicaine, appuyée par les légitimistes du Parlement, prononça du haut d’un cheval crevé, entre deux hoquets, le nom du prétendant impérial que l’avenir devait appeler à recueillir l’héritage ouvert par l’imprudence, l’ambition et l’envie.

La partie de Louis-Philippe n’était même pas compromise, le 23 février ; il la perdit avec une imbécillité sénile dont on reste stupéfait ; malgré la fusillade du boulevard des Capucines, malgré l’émotion qui en résulta, il suffisait de quelque vigueur pour tenir tête à l’émeute et empêcher le roi d’abandonner aux hasards de la violence les institutions qu’il avait juré de défendre. Ce n’était pas seulement sa couronne qui était en jeu, c’était la prospérité, c’était l’état social de la France. La nation s’était confiée à lui, en 1830 ; il ne fit rien pour la protéger et l’arracher à une révolution qu’elle ne désirait pas, dont elle resta longtemps atterrée. Un souverain n’a pas que sa personne et son trône à sauver ; il est pasteur de peuple et il doit avant tout veiller sur le troupeau. En ne faisant rien, dans la nuit du 23 au 24 février, en ne prenant aucune disposition sérieuse dans la matinée du 24, Louis-Philippe a été coupable et ceux qui le servaient ont été criminels.

Nul homme ne se rencontra qui fit acte d’énergie ; le maréchal Bugeaud pérora, au lieu d’aller, dès le point du jour, chercher la révolte dans ses repaires ; le duc de Nemours, commandant nominal en chef de l’armée, plus plein de morgue que jamais, méprisait trop la populace pour daigner s’en occuper et resta près du palais, au milieu de son état-major ; le duc de Montpensier estimait que son père était bien lent à abdiquer. Les deux hommes d’action de la famille d’Orléans, le prince de Joinville et le duc d’Aumale, étaient à Alger ; au reçu d’une lettre de François Arago, ils déguerpirent. La reine, se retrouvant hautaine dans ces circonstances, prononça un mot cruel et immérité ; lorsque le roi eut signé son abdication, elle se tourna vers la duchesse d’Orléans et lui dit : « Eh bien ! Hélène, vous devez être contente ! » La duchesse d’Orléans était si peu « contente » qu’elle égara un de ses enfants au milieu de la Chambre des députés.

La fuite fut honteuse. Le roi Charles X, voyageant à petites journées, dans ses voitures attelées de huit chevaux, avait quitté la France, entouré de sa maison militaire ; il ne se pressait guère, car il ne s’embarqua à Cherbourg que le 16 août 1830. Louis-Philippe se sauva et se cacha si bien que, pendant plusieurs jours, on ne sut ce qu’il était devenu. Déguisé, dépouillé de la perruque légendaire qui donnait à son visage l’apparence d’une poire, errant à Deauville, à Trouville, à Honfleur, il finit par prendre place à bord d’un paquebot anglais. Mettant le pied sur le sol de l’Angleterre, il disait aux douaniers : « Ils voulaient ma tête ! » N’était-ce pas plus simple de se faire tuer, à cheval, comme un soldat et comme un roi ? Cet homme était brave, cependant, d’une bravoure de race, naturelle et sans rien de théâtral ; le choc répété des événements avait désagrégé sa résolution et il ne put vaincre la défaillance dont il fut saisi. Le duc de Nemours ensevelit son uniforme sous le linceul d’une livrée de domestique et décampa. Le duc de Montpensier perdit sa femme, qui perdit ses souliers dans les boues de la plaine Saint-Denis.

Paris était une fois de plus délivré du « tyran » ; il en profita sans délai pour vider le sac aux sornettes. Les gens du National — les vainqueurs réels — voulaient que la révolution ne fût que politique, c’est-à-dire qu’elle leur donnât les hautes positions dont ils avaient envie ; les gens de La Démocratie pacifique — les vainqueurs en sous-ordre — exigeaient que la révolution fût sociale, c’est-à-dire qu’elle les mît en possession des biens qu’ils n’avaient pas et qu’ils guignaient à travers leur théorie humanitaire. Derrière ce groupe, qui réclamait l’organisation du travail, le droit au travail, une répartition plus équitable de la propriété, une loi nouvelle sur l’héritage, l’abolition du salaire, la coopération, etc., on vit surgir et pulluler les apôtres des « religions de l’avenir ». Tous parlèrent à la fois, vantant leur système, préconisant leurs doctrines, prêchant leurs dogmes. Ce fut un charivari ; le Mapah y joue son petit air, que je retrouve :

« Au nom et par les gloires, au nom et par les sueurs, au nom et par les larmes, au nom et par le sang du Peuple français, le Christ-Peuple aux Peuples :

« Liberté, Égalité, Fraternité,
« Solidarité,
« Unité,
« Souveraineté ! »

On riait, quand le service de la garde nationale laissait le temps de rire. Tous ces braves gens demandaient vingt-quatre heures, pas plus, pour résoudre « le problème social » ; ils étaient de méchante humeur, lorsqu’on leur chantait :

Peut-être un jour, le bourgeois éclairé
Donn’ra sa fille au forçat libéré !


et ils rendaient la bourgeoisie responsable des malheurs que son entêtement ne manquerait point d’attirer sur l’humanité.

Dans les clubs, debout sur les bancs du boulevard, devant le comptoir des cabarets, ils dégorgeaient leur rhétorique démocratico-socialiste, à laquelle personne ne comprenait rien. Dès qu’on plantait un arbre de la liberté, ils accouraient ; ils attendaient avec impatience que le prêtre, venu de l’église voisine, eût terminé les prières, et, aussitôt, ils entamaient la harangue d’où devait s’épanouir « le renouvellement de la face du monde ». Du reste, ils se rendaient justice : les saint-simoniens se moquaient des fouriéristes, les fouriéristes se moquaient des cabétistes, les cabétistes se moquaient des proudhoniens et Proudhon se moquait de tout le monde. On s’injuriait dans les journaux, et parfois on se gourmait sur la voie publique. Lorsque l’on planta l’arbre de la liberté sur la place de la Madeleine, où j’habitais, un disciple de Victor Considérant se prit aux cheveux avec un admirateur de Cabet ; dans la lutte, on renversa l’arbre encore peu affermi ; mal leur en advint ; on les roua de coups, en leur criant : « Respectez l’arbre du Peuple. »

En a-t-on planté de ces arbres de la liberté ! Sur toutes les places, devant tous les monuments, à chaque coin de rue, à tous les carrefours. Je ne sais vraiment où l’on trouva tant de peupliers ; ah ! on les arrosait, ceux-là, et le canon des marchands de vins célébrait leur avènement. On se fatigua de cette prodigalité d’arbres, de cette forêt démocratique, qui gênait la circulation et que les voitures accrochaient en passant. Sur le fameux air des Girondins — un air à porter le diable en terre — on chanta :

Il eût fallu prendre le chêne
Pour arbre de la liberté,
Ses fruits auraient nourri sans peine
Tous les cochons qui l’ont planté.
Nourris par la patrie (bis),
C’est le sort le plus beau, le plus digne d’envie (bis).

La France était alors divisée en deux tribus de Peaux Rouges, qui ne fumaient pas ensemble le calumet de paix et qui aspiraient au moment de s’entre-dévorer : les Réacs et les Démocs-Socs ; cela se disait ainsi. J’avais vingt-six ans ; je me souciais de politique autant que de noisettes vides, exactement comme aujourd’hui ; j’écoutais les orateurs des deux tribus, et je ne savais lesquels étaient les plus extravagants ; cependant, je dois avouer qu’après avoir entendu M. Réac je trouvais que le citoyen Démoc-Soc avait du bon, et que, lorsque j’avais causé avec le citoyen Démoc-Soc, j’estimais que M. Réac avait dit de bonnes choses. Esprit d’équité, esprit d’opposition ? je n’ai jamais pu le définir, et je flottais platoniquement entre les deux opinions, me transportant, de bonne foi, de l’une à l’autre, selon celle que l’on faisait valoir. J’en ai conclu, et depuis longtemps, que ce n’est pas l’étiquette qui fait la liqueur et que, pourvu que la liqueur soit bonne, l’étiquette importe peu. Monarchie, république, empire : qu’est-ce que cela, si vous avez la liberté, la justice et la sécurité ?

Il n’y avait pas seulement des apôtres et des prophètes, il y avait aussi des sibylles et des pythonisses qui, juchées sur le trépied des Droits de la Femme, glapissaient comme des paons avant la pluie. L’émancipation des femmes était prêchée dans le Club des femmes, qui, pour organe de revendication, avait La Voix des Femmes, d’où les rédacteurs à barbe étaient exclus. Comme le chœur des femmes, dans les Thesmophories d’Aristophane, ces vestales de l’égalité des sexes auraient pu invoquer les Génétyllides, car la plupart avaient assez d’expérience pour être reçues sages-femmes, sans examen préalable. On ne peut se figurer les insanités qui furent débitées, colportées, commentées par les couturières sans ouvrage, les bas-bleus sans talent, les cuisinières sans fourneau et les portières sans loge. Non seulement on demandait des droits politiques, mais l’on réclamait le droit aux armes et l’on parlait de former des bataillons féminins ; je crois me rappeler qu’il y eut un essai d’enrôlement pour une troupe que l’on devait nommer les Vésuviennes. Vésuviennes ? Vénusiennes eût été mieux.

Le Club des femmes tenait séance dans le sous-sol des galeries Bonne-Nouvelle ; on y allait en partie de plaisir et l’on s’y divertissait à entendre les motions des oratrices. Un soir, quelques gardes nationaux facétieux fessèrent ces dames, et le club eut vécu. La présidente était une vieille matrone, outrageusement maigre, défigurée par un nez crochu surmonté de lunettes en fer, et qui s’appelait Eugénie Niboyet. C’était une prétentieuse personne qui, sous prétexte de discours et sans broncher, débitait des phrases empruntées aux œuvres de Fourier, de Saint-Simon, d’Enfantin et des autres sensualistes qui ont voulu émanciper la femme à leur profit. Si la présidente était disgracieuse, la vice-présidente, en revanche, était une des plus charmantes femmes que j’aie vues. Elle a fait parler d’elle, depuis cette époque, et il est convenable d’en dire quelques mots.

Elle était connue sous le nom de Noémie Constant ; elle publiait de mauvais vers, dans La Voix des Femmes, dont elle était une rédactrice assidue ; elle émettait des opinions exaltées ; mais on lui pardonnait en faveur de sa jeunesse et surtout de sa beauté, qui était exceptionnellement séduisante. Elle avait été sous-maîtresse dans un pensionnat de jeunes filles, à Vanves ou à Issy ; elle se nommait Noémie-Alexandrine-Victorine Cadiot et était née à Paris, le 12 décembre 1828. Le 13 juillet 1846, elle avait épousé, à la mairie du Xe arrondissement, Alphonse-Louis Constant, qui avait été sous-diacre. Le mariage ne fut point heureux, l’argent était rare ; Noémie rêvait d’émancipation ; elle tâtait de la poésie et de la sculpture ; Victor Hugo et Pradier, vers 1848 et 1849, lui donnèrent des leçons particulières. On se sépara à l’amiable. Le mari, que l’on continuait à appeler l’abbé Constant, se fit professeur de magie, sous le nom d’Éliphas Lévy, et publia quelques livres baroques, où la clavicule de Salomon est souvent citée.

Noémie faisait de la sculpture, revue et corrigée par un praticien nommé Bourdon ; du reste, elle ne manquait point de commandes ; l’État fournissait le marbre et payait bien, grâce à la protection d’Hector Lefuel, architecte du Louvre.

Le 26 janvier 1865, sur la requête de Louis Constant, le mariage fut annulé par les tribunaux de la Seine, appliquant la loi organique de germinal an X, sur le Concordat. Le 26 août de la même année, Noémie obtint l’autorisation de porter le nom de Cadiot-Claude Vignon ; elle signait de ce pseudonyme, pêché dans l’œuvre de Balzac, les articles qu’elle écrivait dans le journal Le Temps. La Guéronnière[11] avait fait accorder à Nefftzer l’autorisation de créer Le Temps et lui avait imposé la collaboration de la Noémie, qui collaborait avec lui et quelques autres. Le 3 septembre 1872, elle a épousé un homme beaucoup plus jeune qu’elle, Pierre-Maurice Rouvier, que les élections de 1871 ont envoyé à l’Assemblée nationale, afin de représenter le radicalisme de Marseille[12].

Cependant, les prédicateurs des deux sexes ne restèrent pas toujours dans la théorie ; ils jugèrent qu’il était temps de passer à la pratique et cela nous valut l’insurrection de Juin, qui nous parut formidable alors, et que nous avons trouvée enfantine, après avoir subi la Commune de 1871. Cette fois je n’hésitai pas entre les réacs et les démocs-socs ; je me jetai résolument au premier rang des premiers, et les seconds me mirent au lit pour deux mois avec une jambe fracassée par une balle. On put croire alors que, débarrassée de ses adversaires les plus énergiques et de ses serviteurs ignorants, la République réussirait à se fonder en France. Le général Cavaignac, après avoir renoncé à la dictature que les événements lui avaient imposée, était chef du pouvoir exécutif. Il rassurait à la fois tous les intérêts et semblait destiné à dissiper la méfiance que les nouvelles institutions inspiraient au pays. J’ai tracé jadis un portrait de lui que je reproduis, car le temps n’a pas modifié l’opinion que j’exprimais en 1876 :

« Dans nos jours indécis et troublés, où tant de médiocres personnages ont posé devant nous, la figure de Cavaignac se détache, isolée, sereine, impeccable, sur le piédestal de l’histoire, comme une statue de marbre antique au milieu de moulages informes. Je l’ai connu, longtemps après son passage au pouvoir, et j’avais conçu pour lui un sentiment d’affectueuse vénération que rien n’a jamais démenti. Son intelligence, plus élevée qu’étendue, dédaignait les petits compromis de la politique des ambitieux et regardait vers un objectif très haut placé. Il répétait souvent un adage qui le peint : « Pour savoir commander, il faut apprendre à obéir. » En effet, il eut pour la légalité un respect religieux ; cela seul lui crée une situation exceptionnelle dans les annales de la France moderne. Le 26 juin 1848, après la défaite de l’insurrection qu’il avait vaincue, il était le maître ; la nation, qui proclamait en lui son sauveur, l’aurait suivi sans hésiter. Il exerça le pouvoir, dans des temps difficiles, avec une intégrité et une douceur incomparables. Nul déboire, cependant, ne lui fut épargné, nulle insulte, nulle injure, nulle injustice ; un jour, il fut condamné à entendre Garnier-Pagès lui dire, avec reproche : « C’est moi qui vous ai nommé général de division. » Il but tous les fiels et resta ce qu’il était : le type même de l’honnête homme, le vir probus que l’antiquité eût offert en exemple. La boussole de sa vie était bien réglée ; l’aiguille s’en dirigeait naturellement vers le pôle du devoir. Si la République eût alors été possible en France, il l’eût fondée ; mais l’heure n’était pas venue et il descendit du pouvoir avec autant de dignité et d’abnégation qu’il y était monté. Il eut à un haut degré ce qui fait la véritable grandeur de l’homme et ce qui manque souvent aux plus subtils, aux plus intelligents : le caractère. »

Rien ne prouve mieux la défiance que la France éprouvait pour la République et son ressentiment contre la révolution de Février que la chute d’un pareil homme. Il était général de division et très respecté par l’armée ; il avait en main le gouvernement du pays ; ses préfets, ses sous-préfets, ses maires se rattachaient tous à l’opinion républicaine et, cependant, l’on vit sortir de l’urne des élections présidentielles le nom qui signifiait et promettait le renversement de la République. Certes, la légende napoléonienne fut pour beaucoup dans l’acclamation qui porta le prince Louis au pouvoir ; est-ce seulement à l’homme d’Austerlitz que l’on a pensé, en nommant son neveu ? Je ne le crois pas et bien des électeurs se sont souvenus de l’homme de Brumaire. Cela ne fera point de doute pour l’historien impartial ; je l’étais de mon vivant ; je ne le suis pas moins en parlant d’outre-tombe.

Il est toujours bon de rappeler le scrutin du 10 décembre 1848 ; c’est un des plus instructifs que l’on puisse évoquer. Les candidats étaient : le général Cavaignac, qui avait sauvé l’Assemblée nationale, Paris, la Société française, lors de l’insurrection de Juin ; Lamartine, qui, après la révolution de Février, avait tenu tête aux ancêtres de la Commune, avait repoussé le drapeau rouge qu’ils voulaient lui imposer et penchait vers les Girondins ; Ledru-Rollin, membre du Gouvernement provisoire, ministre de l’Intérieur, membre de la Commission exécutive, appelant à lui l’élément jacobin ; Raspail, représentant les idées socialistes ; le général Changarnier, symbolisant le retour vers la monarchie ; et enfin le prince Napoléon Bonaparte, ridiculisé par ses coups de main avortés à Strasbourg et à Boulogne.

Sur les 7 327 663 suffrages exprimés, les votes se répartirent ainsi : Napoléon Bonaparte, 5 434 226 ; Cavaignac, 1 448 107 ; Ledru-Rollin, 370 110 ; Raspail, 36 920 ; Lamartine, 17 910 ; Changarnier, 4 790 ; voix perdues, 12 600.

À propos de cette élection, je puis faire connaître une anecdote qui m’a été racontée par le prince Napoléon (Jérôme). Dès la fin de novembre 1848, les murs de Paris étaient tapissés d’affiches, qui recommandaient les divers candidats. Celles qui portaient le nom du prince Louis-Napoléon Bonaparte étaient systématiquement lacérées par les partisans de Cavaignac, de Lamartine, de Ledru-Rollin. Le prince Napoléon (Jérôme) alla s’en plaindre au préfet de Police, qui alors était Gervais (de Caen), médecin sans clientèle, ancien détenu politique, ex-affilié de la Société des Droits de l’Homme, bellâtre médiocre, et attendant toute fortune de la République, qu’il servait avec empressement. L’entrevue fut assez maussade ; on se traita de citoyen préfet et de citoyen représentant du peuple. Tout en déclarant qu’il lui était difficile d’empêcher les républicains de déchirer les proclamations d’un homme qui s’était toujours posé en prétendant au trône de France, Gervais promit de donner des ordres pour que la liberté des candidatures fût sauvegardée. La visite terminée, le prince Napoléon se retira, et Gervais (de Caen) le reconduisit jusqu’à la porte de son cabinet ; arrivé là, il lui dit : « Ne vous préoccupez pas de quelques affiches de plus ou de moins ; votre cousin sera élu à une majorité écrasante. »

Après l’élection du 10 décembre, Gervais (de Caen) donna sa démission de préfet de Police ; il alla voir le prince Napoléon, qui inclinait ou affectait d’incliner vers la démocratie, se lia avec lui, devint presque un de ses familiers, et, faisant un jour allusion à la visite qu’il en avait reçue, lui dit : « J’étais tellement certain de l’élection du prince Louis-Napoléon que j’ai voulu entraîner Cavaignac à s’y opposer par la force. Vers le 1er décembre, je provoquai une réunion entre lui, le général Lamoricière, ministre de la Guerre, et moi. La conférence eut lieu, à minuit, dans l’hôtel que le général Cavaignac habitait, rue de Varenne, et se prolongea jusqu’à cinq heures du matin. Je voulais un coup d’État, l’arrestation du prince Louis et de ses principaux partisans, la dissolution de l’Assemblée, la nomination d’un conseil consultatif dont les membres eussent été choisis parmi les républicains avérés, la dictature déférée pour six ans au général Cavaignac. Lamoricière, qui comptait devenir, par cette combinaison, maréchal de France et chef suprême de l’armée, m’appuya très énergiquement et affirma qu’il répondait du succès. Cavaignac fut inébranlable et voulut courir, constitutionnellement, les chances de l’élection. Peut-être son caractère, plus timoré qu’on ne l’a cru, répugnait-il à l’emploi des moyens illégaux ; peut-être croyait-il que la France, reconnaissante des services rendus, le choisirait pour président. Je ne sais au juste quel sentiment domina en lui et fortifia sa détermination. En tout cas, mon projet fut repoussé et la République mourut. » En effet, elle en mourut ; l’agonie commença après l’élection du 10 décembre. Aurait-elle vécu, si les votes de la population se fussent portés sur un autre candidat ? J’en doute. Tous les partis qui divisaient l’Assemblée nationale et la nation guettaient la République, semblaient faire effort pour la pousser de faute en faute, afin de la renverser plus facilement, de s’emparer de ses dépouilles et de la remplacer. Nul n’avait abdiqué ses prétentions : ni les légitimistes, qui allaient en procession à Wiesbaden saluer, dans le comte de Chambord, le futur roi, le roi prochain ; ni les orléanistes, qui assiégeaient Claremont et voyaient dans le prince de Joinville le lieutenant général du royaume, pendant la minorité du comte de Paris ; ni les fusionnistes, qui rêvaient la réconciliation de la maison de France et l’adoption du fils du duc d’Orléans par le fils du duc de Berry ; ni les jacobins, qui tentaient de se soulever, le 13 juin 1849, à la voix de Ledru-Rollin ; ni les socialistes, dont on remplissait les prisons sous prétexte que, dans leurs écrits, ils attaquaient la famille, la religion et la propriété.

On préparait la voie au président ; il ne l’eût pas mieux préparée lui-même. La division était telle que nul parti n’était assez puissant pour tenir en échec cet homme taciturne, d’apparence apathique, qui était soutenu par une idée fixe et qui en poursuivait la réalisation avec la ténacité d’un maniaque. Il laissait les orateurs parler, les journalistes écrire, les représentants du peuple se disputer, les généraux destitués l’injurier, les meneurs de groupes parlementaires le menacer ; il restait seul, muet, impénétrable. Ses adversaires le traitaient d’idiot et se rassuraient. Enfermé à l’Élysée, tortillant sa longue moustache, fumant ses cigarettes et marchant le front baissé, à l’ombre des grands arbres, il écoutait toutes ces rumeurs et mûrissait son projet. Quand il crut que l’heure était favorable, il mit l’Assemblée à la porte et prit le pouvoir.

Le 2 décembre 1851, il exécuta contre la représentation nationale le coup d’État que, trois ans auparavant, Gervais (de Caen) avait voulu faire contre lui.


  1. Souvenirs de l’année 1848 : La Révolution de février. Le 15 mai. L’Insurrection de juin. Un vol. in-16, Hachette, 1876.
  2. Le ministère des Affaires étrangères était alors situé à l’angle du boulevard et de la rue des Capucines.
  3. En février 1848, Odilon Barrot demeurait rue de la Ferme-des-Mathurins, actuellement (1882) rue Vignon, c’est-à-dire à proximité du boulevard des Capucines.
  4. Histoire des Sociétés secrètes et du Parti républicain, p. 457. De La Hodde était chargé de la surveillance des sociétés secrètes. (N. d. É.)
  5. Lieux de détention habituels des prisonniers politiques. (N. d. É.)
  6. Souvenirs de l’année 1848, chap. III, p. 59 et suiv.
  7. Paris, ses organes, etc…, t. VI, chap. XXXII : L’état civil.
  8. Souvenirs de l’année 1848, chap. VI : La proclamation de la République.
  9. Piétri (Pierre-Marie), 1809-1864. Député à la Constituante de 1848, préfet de Police de 1852 à l’attentat d’Orsini (14 janvier 1858), frère aîné de Joseph-Marie Piétri (1820-1902), qui fut aussi préfet de Police de 1866 à 1870. (N. d. É.)
  10. Boittelle (Symphorien), préfet de Police de 1858 à 1866, puis sénateur de l’Empire.
  11. La Guéronnière (L.-Ét. Arthur, vicomte de), 1816-1875. Conseiller d’État (1853) et sénateur (1861). (N. d. É.)
  12. Rouvier est actuellement (août 1887) président du Conseil des ministres.