Souvenirs d’un demi-siècle/Tome 2/14

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Hachette (Tome 2p. 296-318).
Troisième partie

APRÈS LA GUERRE


CHAPITRE III

LES MENÉES MONARCHISTES



LES COMPÉTITIONS. — ÉLECTION BARODET. — ILLUSIONS DE THIERS. — SA CHUTE. — AVÈNEMENT DU MARÉCHAL MAC-MAHON. — ON VEUT ENTERRER LA RÉPUBLIQUE. — OPINION DE L’EMPEREUR D’ALLEMAGNE SUR LA RESTAURATION. — LA VOITURE POUR L’ENTRÉE À PARIS. — LE COSTUME. — LE DRAPEAU BLANC SEUL DRAPEAU DE LA FRANCE. — PRÉTENTIONS INTOLÉRABLES. — TOUT EST ROMPU. — LA RÉPUBLIQUE VOTÉE À UNE VOIX DE MAJORITÉ. — LE SEPTENNAT. — LÉGENDE ET VÉRITÉ. — DÉCONVENUE DU COMTE DE CHAMBORD. — LE DUC DE MAGENTA PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE. — DROITURE ET CORRECTION. — LES INJURES DE SES ADVERSAIRES. — L’ATTITUDE DU MARÉCHAL MET FIN AUX VELLÉITÉS DE BISMARCK. — LA MARÉCHALE. — CONSEILS DIVERGENTS. — LE 16 MAI. — DISSOLUTION DE L’ASSEMBLÉE. — DÉROUTE DE LA COALITION MONARCHISTE. — LE MARÉCHAL DONNE SA DÉMISSION. — MORT DE THIERS. — GRÉVY ET GAMBETTA. — LE BOUT DE L’AN DE THIERS.



L’ANNÉE 1873 débutait mal pour les prétendants ; elle venait de voir disparaître le plus sérieux, le seul qui fût capable de risquer sa vie pour ressaisir le sceptre ; les républicains doctrinaires, ceux qui tiennent plus à la forme qu’au fond des choses, poussèrent un soupir de soulagement ; les légitimistes virent dans cet événement la main même de la Providence, qui posait la couronne de France sur la tête du comte de Chambord ; les orléanistes, d’autant plus patients qu’ils n’avaient point l’énergie d’agir, se persuadaient que la nation viendrait forcément à eux et s’empressaient à faire la fusion, c’est-à-dire un replâtrage qui n’enlève rien à l’acuité des haines, mais qui en émousse les angles extérieurs. Thiers guignait le palais de l’Élysée et s’attendait à être élu président à vie de la République, par l’Assemblée nationale reconnaissante. Ses études historiques lui avaient-elles donc laissé ignorer que les peuples sont plus ingrats encore que les souverains ? L’ironie du sort semble se plaire à déjouer les combinaisons humaines, et toutes les ambitions qui, à plus d’un titre, avaient raison de ne se point modérer aboutirent à des déceptions. Ma grand-mère avait coutume de dire : « Il n’y a de prévu que l’imprévu. » Elle était née en 1774 et avait eu la princesse de Lamballe pour marraine ; elle est morte en 1849, sous la présidence du prince Louis Bonaparte ; l’expérience de sa vie lui avait enseigné qu’en politique il est sage de ne jamais compter sur rien.

À l’Assemblée nationale, dont les débats, pour ne pas dire les querelles, avaient lieu à Versailles, Thiers, tatillon, prolixe, roué comme un procureur, malin comme un Normand, pivotant sur lui-même pour faire plusieurs volte-face à la fois, jetant ses vieilles opinions par la fenêtre du pouvoir sous prétexte de faire la part du feu, avait fort à faire pour tenir tête aux trois partis qui formaient trois groupes principaux, où les nuances ne manquaient pas. Les légitimistes réclamaient la royauté de droit divin, les orléanistes voulaient la monarchie constitutionnelle, les républicains exigeaient qu’un vote solennel déclarât que la république était le gouvernement de la France. Les discussions, de plus en plus passionnées, devenaient d’une inconcevable violence. Au cours d’une harangue de Thiers, qui n’était point du goût de la droite, un député royaliste apostropha l’orateur et le traita de « vieux chameau ». Les représentants de la nation, irascibles, gonflés de rancune, grossiers, donnaient un spectacle désespérant, qui bien souvent a été renouvelé et même dépassé depuis cette époque.

Deux factions se réunissaient dans une haine semblable contre Thiers, qu’elles accusaient de les avoir trompées ; c’étaient celles qui siégeaient à droite et au centre, c’est-à-dire les légitimistes et les orléanistes, dont le branle était mené par le duc de Broglie, Buffet et le duc d’Audiffret-Pasquier. Leur projet avoué était de renverser Thiers et de ramener le comte de Chambord, auquel succéderait le comte de Paris. Dans la bataille que l’on allait engager, les combattants sérieux étaient les orléanistes ; les légitimistes servaient de comparses attentifs et bienveillants, mais ne voulaient point se mêler à la lutte, car leur principe — le principe de la légitimité — ne peut être soumis à la discussion : « Je suis, parce que je suis. »

Thiers n’ignorait aucun de ces projets ; il en riait derrière ses lunettes, car il ne manquait point de superbe et il était persuadé qu’étant l’homme indispensable, sinon providentiel, l’Assemblée n’oserait jamais le prier de retourner dans son petit hôtel de la place Saint-Georges, démoli par la Commune et reconstruit aux frais des contribuables. Il se croyait inébranlable et marchait avec confiance sur un terrain qui lui semblait solide. Le sol se déroba sous lui, et lui-même était si peu d’aplomb qu’un grain de sable le précipita. Au mois d’avril 1873, on dut procéder au remplacement d’un certain Sauvage, député de Paris, décédé depuis peu. Thiers soutint avec énergie et avec affection la candidature de son vieil ami Charles de Rémusat, qui était son confrère à l’Académie française et son ministre des Affaires étrangères depuis le 24 août 1871.

Thiers était certain de la victoire, et cette victoire, remportée à Paris, dans la ville mal obéissante, comme Louis XIV disait de l’Angleterre, il comptait s’en servir pour écraser ses adversaires de l’Assemblée nationale et les réduire à merci. Rémusat était un homme relativement considérable ; il avait été député, sous-secrétaire d’État, ministre sous le gouvernement de Louis-Philippe, grand faiseur de chansons, écrivain ennuyeux, plein d’esprit dans la conversation, nuageux à la tribune, sceptique tout en essayant de le cacher et rompu aux affaires qu’il débrouillait avec aisance. Ses idées étaient à la fois sages et libérales ; pendant la monarchie de Juillet, il s’était rallié à la doctrine : « Le roi règne et ne gouverne pas. » C’est ce que Garibaldi, d’expressions toujours élégantes, appelait « la théorie du cochon à l’engrais ».

Qui donc aurait pu lutter contre Rémusat, contre celui dont Thiers disait : « C’est mon compagnon d’armes » ? On lui opposa un inconnu nommé Barodet, qui avait été instituteur primaire autrefois et maire de Lyon après le 4 Septembre. Personne n’en avait jamais entendu parler à Paris ; il y tombait des nues ou, pour mieux dire, il y tombait des comités radicaux, socialistes, intransigeants, qui ne l’avaient point découvert, mais auxquels on l’avait indiqué. Le metteur en œuvre de cette campagne électorale, dans les groupes révolutionnaires et dans les journaux de l’opposition quand même, fut un journaliste, qui portait un nom célèbre dans la magistrature politique du Premier Empire et de la Restauration ; il s’appelait Portalis et était l’agent du prince Napoléon ; du moins celui-ci me l’a dit, en ajoutant : « C’était le seul moyen de faire tomber M. Thiers. » Le jour où il me fit cette confidence, je lui témoignai ma surprise de le voir chercher des alliés dans les classes violentes, ignorantes, prêtes à toute révolte ; il me répondit : « Vous ne comprenez rien à la politique ; c’est par ces gens que l’on arrive et c’est contre eux que l’on gouverne. »

Tout ceux qui ne voulaient plus de Thiers, qui croyaient avoir intérêt à son renversement, les bonapartistes, les légitimistes, les indifférents, mécontents du régime en vigueur, votèrent pour le candidat opposé au chef du gouvernement. Le dimanche 27 avril 1873, Charles de Rémusat obtint 135 028 voix contre 180 045 données à Barodet. Paris fut en liesse du bon tour qu’il venait de jouer au libérateur du territoire ; Thiers fut indigné, stupéfait et finalement se mit à pleurer. Le duc de Broglie, en apprenant le résultat du scrutin, dit : « Adieu paniers, vendanges sont faites. » En cette circonstance, comme en toutes celles qui furent analogues, les adversaires de la République ont agi de même. Dans chaque département où les partisans de l’Empire et de la Monarchie n’ont pu présenter un candidat offrant bonne chance à la fortune électorale, ils ont voté pour « les rouges ». Bien souvent, cette tactique m’a inspiré plus que de l’étonnement, et l’on m’a toujours répondu ce que le prince Napoléon m’avait dit : « Vous n’entendez rien à la politique. » Dieu en soit loué !

J’ai quelque peu insisté sur l’élection Barodet, parce qu’elle fut de conséquence grave ; elle entraîna la chute de Thiers, suivie de l’élévation du maréchal Mac-Mahon à la présidence de la République, de l’effondrement des menées légitimistes et de toutes les péripéties qui, par la pente naturelle où glissèrent les événements, nous ont conduits où nous sommes à cette heure (octobre 1888), à Floquet premier ministre et au général Boulanger prétendant, devenu le candidat universel, le candidat préféré de tous les opposants, qui vont renouveler en sa faveur la faute qu’ils ont commise, il y a quinze ans, sur le nom de Désiré Barodet. Il n’y a pas en France que les émigrés qui n’aient rien appris, ni rien oublié.

L’Assemblée, prorogée depuis le 5 avril, était en vacances ; on s’était concerté dans le huis clos des salons ; on s’était mis d’accord sur les noms ; on savait qui serait ministre, qui serait chef du pouvoir exécutif ; on avait désigné les ambassadeurs à remplacer ; on allait entrer de nouveau dans le provisoire, mais dans un provisoire limité, qui bientôt s’effacerait devant une œuvre définitive ; la chute de Thiers n’était qu’un prologue, une sorte de lever de rideau, qui précéderait de bien près la grande pièce intitulée : Le Roi légitime, ou la troisième Restauration.

On avait mis les fers au feu et l’on était résolu à ne les point laisser refroidir. Le 19 mai 1873, l’Assemblée se réunissait ; le 24, dans la soirée, Thiers avait donné sa démission. Il n’avait pas été sans inquiétude sur le résultat du complot — c’en était un — qui cherchait à le mettre dehors ; mais en établissant un calcul de probabilités, en faisant des pointages avec son vieil ami Barthélemy-Saint-Hilaire, il s’était frotté les mains, selon son habitude lorsqu’il était joyeux, car il avait découvert une majorité assurée de douze voix en sa faveur. Ces douze voix, il les connaissait, il les nommait, il les appréciait ; de toutes celles sur lesquelles il pouvait compter, c’étaient les plus fidèles ; à la minute décisive, elles résonneraient comme les trompettes de Josué, et la Jéricho de l’opposition s’écroulerait.

Dès le jour de la première séance, un projet d’interpellation fut déposé sur la nécessité de faire prévaloir dans le gouvernement une politique résolument conservatrice. La discussion fixée au 23 mai fut conduite avec hauteur et âpreté par le duc de Broglie ; le lendemain 24, Thiers répondit par un discours où il mit tout ce qu’il avait d’éloquence et d’adresse ; peine perdue ; il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre ; on s’en tint aux résolutions arrêtées en commun ; on était à un poste de combat et l’on resta dévoué à la consigne reçue. Lorsque les débats furent clos, chacun des deux partis triomphait mentalement, car chacun avait fait son pointage et y avait trouvé une promesse de victoire. Thiers fut battu. L’ordre du jour de ses adversaires fut voté par 360 voix contre 344. Seize voix de majorité lui signifiaient son congé. Les douze voix sur lesquelles, dans ses prévisions, il s’appuyait avec confiance, avaient passé à l’ennemi ; c’étaient celles dont disposait un député nommé Target. À neuf heures du soir, Thiers envoya sa démission à Buffet, président de l’Assemblée nationale, qui, dans ces deux séances décisives dont le « cérémonial » avait été réglé d’avance, avait été un metteur en scène implacable, mais d’une habileté consommée.

On s’attendait à cette démission ; néanmoins, un murmure de surprise, d’émotion — de regret peut-être — parcourut l’assemblée. Le général Changarnier, dont la modestie n’avait jamais eu rien d’excessif, souriait, saluait de la tête ses collègues et prenait l’attitude d’un homme à qui justice est enfin rendue. Il ne voyait personne autre que lui digne d’être chef de l’État et, dans toute la sincérité de son âme, il s’apprêtait à recueillir la succession de celui que, si souvent, en plaisantant, on avait nommé « Adolphe Ier ». Sans ménagement et d’une seule phrase, le député Baragnon le fit retomber dans la réalité : « On s’est arrangé avec le maréchal Mac-Mahon. » Changarnier fit la grimace et se trouva méconnu. On a dit que le maréchal s’était rendu chez M. Thiers et l’avait prié de renoncer à sa résolution, mais qu’il s’était heurté à un refus péremptoire, formulé avec une rudesse qui frisait l’impertinence. Il est possible, en effet, que Thiers, déçu, brutalement abandonné, congédié, ait témoigné quelque maussaderie à son successeur, pour l’intelligence duquel il professait une estime restreinte.

Le terrain était déblayé ; le petit homme qui l’encombrait avait été renvoyé à ce qu’il appelait si naïvement et si prétentieusement « ses chères études ». À la place devenue libre et qu’occupait le fauteuil présidentiel, on allait tenter d’installer un trône pour y faire asseoir le comte de Chambord, que déjà l’on n’appelait plus que : Henri V. Le maréchal, stylé par sa femme, ne demandait pas mieux que de se prêter à une restauration monarchique, mais sous la condition sine qua non qu’elle ne se produirait qu’en vertu d’un vote de l’Assemblée nationale. C’était correct. Depuis le 4 Septembre, la République existait de fait, mais nul décret n’avait légalement déterminé la forme du gouvernement. Il y avait vacance légale ; le droit des mandataires de la nation, resté intact, était d’y pourvoir.

On s’était assuré d’une majorité qui rétablirait la monarchie légitime et lui confierait les destinées de la France, comme en août 1830 on les avait remises au duc d’Orléans, nommé par Charles X lieutenant général du royaume, pendant la minorité de Henri V. On était de bonne foi, je n’en ai jamais douté, et bien des gens honnêtes et désintéressés ont été persuadés, une fois de plus, qu’on allait « fermer l’ère des révolutions ». C’était chose faite ; on y comptait et on l’escomptait ; les fleurs de lis étaient à la mode ; on en faisait toute sorte de bijoux ; dans le Midi, des prêtres disaient aux paysans rétifs : « Le roi va revenir et il vous remettra dans le bon chemin. » Dans certaines administrations, des chefs de bureau se cherchaient des ancêtres ; on avait promesse pour être admis dans les gardes de la manche, ou pour être attaché aux capitaineries de chasse. Il a été débité bien des sornettes à cette époque et à cette occasion. Si l’on feuilletait l’œuvre de certains journalistes qui aujourd’hui sont archi-républicains, on serait surpris de découvrir des articles dans lesquels ils recommandaient la monarchie du comte de Chambord comme la seule solution raisonnable. À ce sujet, John Lemoinne[1] fit dans le Journal des Débats certaines culbutes dont le public fut émerveillé.

Des moralistes moroses — j’étais du nombre — que leur indifférence en cette matière avait rendus clairvoyants, étaient persuadés que la combinaison échouerait et ne se gênaient pas pour le dire, ce qui leur valait quelques sourires de compassion. Enfin tout était prêt ; les dernières dispositions pour les funérailles de la République étaient prises ; l’épitaphe était rédigée ; on eût dit que l’on n’attendait plus que le corbillard. Les monarchistes avaient appris leur rôle ; rien ne pouvait plus s’opposer au retour du Roi ; les pourparlers avaient abouti, selon les vœux des fidèles ; les objections avaient été levées, les difficultés aplanies, nul malentendu ne pouvait surgir et la fin du mois d’octobre, le commencement de novembre, au plus tard, verrait le dernier rejeton de nos rois légitimes monter sur le trône de ses pères. On me le disait, on me l’affirmait, on me le démontrait ; je n’y croyais pas. Je n’étais pas seul à n’y pas croire, et ce que je vais dire est tellement étrange que je ne le répéterais pas si je ne l’avais entendu de mes propres oreilles.

Le 13 octobre 1873, à Bade, vers quatre heures de l’après-midi, j’étais avec quelques amis assis à l’une de ces tables de marbre que les marchands placent devant leur boutique. À quelques pas plus loin, un groupe de personnes, composant ce que l’on appelait alors le club russe, était réuni autour de la table appartenant à un débitant de tabacs nommé Rheinbold. C’étaient des femmes pour la plupart, la princesse Menchikoff, la princesse Marie Dolgorouki, la baronne de Plessen, Mme Zographo et une demoiselle de Bock, chanoinesse, fille d’une danseuse épousée par un gentilhomme hanovrien. Blonde, très blanche, encore appétissante, malgré ses quarante ans sonnés et son visage un peu bouffi, elle affectait d’être ultra-légitimiste, parce qu’elle était en relation de parenté avec un hobereau de Normandie, et faisait montre de ses opinions en portant au corsage une broche exagérée, représentant une fleur de lis. Deux jours avant, elle m’avait accosté dans l’avenue de Lichtenthal, pour me parler de « Monseigneur » et me demander si je n’irais pas à Paris, afin d’assister à l’entrée triomphale que l’on méditait. Je l’avais un peu plaisantée et elle m’avait déclaré qu’il fallait être plus incrédule que saint Thomas pour fermer les yeux à l’évidence.

Les femmes jacassaient entre elles sans s’écouter, et elles se levèrent toutes à la fois, en voyant approcher l’empereur Guillaume, qui sortait de la maison Messmer, où était son logis, en compagnie du prince Antoine Radziwill. Il s’arrêta, car il était d’une politesse raffinée avec les femmes. On échangea quelques paroles insignifiantes et la princesse Menchikoff lui dit : « Nous sommes affligées du chagrin que la mort de… a dû faire à Votre Majesté. » (Je ne me rappelle plus quel membre de la famille Hohenzollern venait de mourir, je crois cependant que c’était le prince Albrecht[2].) L’Empereur répondit avec un accent de tristesse : « Oui, cela m’a fait grand-peine ; c’est encore une conséquence de cette malheureuse guerre, qui nous a déjà coûté tant de monde. » Il y eut un instant de silence, puis, comme s’il voulait donner un autre cours à la conversation, il s’adressa à Mlle de Bock et lui dit : « Eh ! bon Dieu, quelle fleur de lis vous avez là ; c’est comme une cuirasse… » La chanoinesse, rouge de plaisir d’avoir été interpellée par l’Empereur, répondit : « Oh ! Sire, que Votre Majesté ne se moque pas ; c’est la dernière que l’on ait pu m’envoyer de Paris ; il n’y en a plus dans les magasins ; tout a été enlevé, car chacun veut en avoir quand le Roi reviendra ; le jour de la rentrée, il passera la revue des troupes ; les musiques des régiments ont reçu l’ordre d’apprendre l’air de Vive Henri IV. » Elle battit des mains et ajouta : « Comme ça sera beau ! »

L’Empereur semblait pensif et répondit avec lenteur, comme s’il se faisait une confidence : « Je souhaite que vous ne vous trompiez pas et que le comte de Chambord reprenne possession d’un trône qui lui appartient, en vertu d’un droit supérieur à tout autre ; mais je doute qu’il y réussisse ; toutes les questions ont été abordées ; il en est qui n’ont point été résolues ; au dernier moment, telle difficulté peut surgir qui renversera ces projets, que je serais heureux de voir réalisés. Je ne crois pas que la France en ait fini avec ses expériences ; elle fait en ce moment celle de la République ; je n’en augure rien de bon et ce n’est pas cette fois encore qu’elle pourra s’y accoutumer. Avant qu’elle n’adopte définitivement ce mode de gouvernement qui l’attire lorsqu’elle ne l’a pas, et qu’elle repousse dès qu’elle en a fait l’essai, il passera beaucoup d’eau sous les ponts. Il faudra qu’une autre nation lui donne l’exemple, et cette nation, ce sera l’Allemagne. » On se récria ; la princesse Menchikoff, avec ses gros yeux et son teint naturellement animé, semblait furieuse. « Quoi ! Sire, l’Allemagne ? Votre Majesté veut plaisanter ! » L’Empereur, avec un sentiment qui rendait sa parole sourde et comme mystérieuse, répondit : « Non, je ne raille pas ; avant cinquante ans, pas un héritier royal ne pourra se vanter de porter la couronne de son père. »

Il s’éloigna ; il passa près de moi à me frôler, je m’étais levé et je le saluai ; il me reconnut et, tout en portant la main à son chapeau, il regarda le prince Radziwill et fit un mouvement de lèvres qui signifiait : « Que le diable soit de ce Français qui a dû m’entendre ! » Une heure après, pendant que j’étais chez moi, prenant la note d’où je viens d’extraire ce récit, un Russe nommé Enoch, qui avait été à Varsovie le conseiller intime du marquis Wielopolski[3], arriva tout effaré me répéter les propos de l’Empereur.

Le lendemain, Antoine Radziwill vint me voir et me parla d’une chasse qu’il serait urgent de faire à Offenbourg, parce qu’une inondation partielle de la Kinzig avait dû rejeter les lièvres dans de jeunes tailles situées à mi-côte. J’écoutai avec d’autant plus d’attention que je ne fus pas dupe du motif qui l’amenait chez moi ; il cherchait une transition, j’y mis quelque malice et ne la lui offris pas ; enfin il aborda le sujet, se plaignant de l’intempérance du langage des femmes, raillant leurs illusions : « Hier, elles ont assommé l’Empereur de leurs sornettes ; il s’est moqué de Mlle de Bock, dont la pétulance le fatiguait, et lui a fait des contes à dormir debout ; elle ne s’en est même pas aperçue. »

J’eus un éclat de rire et je répondis à Radziwill : « Rassurez-vous, mon prince ; je ne suis le correspondant d’aucun journal et je ne répète jamais ce que j’ai entendu par hasard ; vous pouvez le dire à l’Empereur. » Radziwill se mit à rire également et n’insista pas. Lorsque, reprenant mon sérieux, je lui demandai : « Quand irons-nous à Offenbourg ? » il rit plus fort et me dit : « Nous en recauserons. » Longtemps après, nous avons parlé de cet incident ; il m’a dit : « Je ne sais ce qui, ce jour-là, a pu passer par la tête de l’Empereur. » Qui sait ? peut-être une vision de l’avenir, comme en ont parfois les vieillards.

Pendant que l’empereur d’Allemagne émettait quelques doutes sur le résultat de la tentative de restauration, on n’en éprouvait aucun ni à Paris, parmi les groupes parlementaires, ni à Frohsdorf, dans les entours du comte de Chambord ; d’un côté, l’on estimait que les concessions demandées ne pouvaient être repoussées ; de l’autre, on était persuadé que les conditions imposées seraient acceptées sans résistance ; de part et d’autre on se trompait et, de part et d’autre, on jouait, sans le savoir, une comédie que l’on aurait pu intituler : « Faute de s’entendre ». La certitude du comte de Chambord était telle qu’il avait commandé pour sa femme la voiture d’apparat — cinquante-huit mille francs — chez le carrossier Clochez[4] et qu’il s’était fait faire le costume — le costume spécial — qu’il comptait revêtir, pour rentrer dans sa bonne ville de Paris. Ce costume, qui eût été légendaire et qui démontre que nulle idée moderne n’avait pénétré la cervelle du prétendant, a une histoire qu’il convient de raconter.

Le duc de Nemours, qui, toute sa vie, a penché vers la légitimité, avait, dans une visite à Frohsdorf, causé avec le comte de Chambord du cérémonial adopté pour le grand jour. Il lui avait dit qu’en qualité de chef de l’armée, le Roi devait se montrer sous l’uniforme de général de division. Le comte de Chambord avait répondu que cela était impossible ; que le costume devait, par lui-même, être une sorte de manifeste rendu compréhensible à tous les yeux et prouver que l’on renouait le fil des traditions monarchiques, rompu par des circonstances détestables ; le costume ne pouvait donc être que bleu de ciel et blanc. Comme le duc de Nemours s’étonnait et semblait ne point comprendre, le comte de Chambord donna des explications :

Louis XIII, le grand aïeul, n’avait-il pas voué la France à la Vierge, par l’acte solennel du 15 août 1637 ? En conséquence, le jour où l’on reprendrait possession du royaume, il n’était que correct de porter les couleurs de Marie ; c’est pourquoi le costume officiel du retour serait de velours azur galonné d’argent ; quant à la coiffure, elle ne pouvait être que le chapeau à la Henri IV surmonté du « panache blanc, que l’on a toujours vu sur le chemin de la gloire et de l’honneur ». Aux objections que le duc de Nemours, homme de bons sens, hasarda, le comte de Chambord riposta : « C’est ma volonté. »

Ce costume était si singulier, il ressemblait si bien à un travestissement que, lorsque l’on m’en parla, je crus à une mystification, ou à une de ces facéties familières aux désœuvrés de Paris. Le costume a existé ; du moins Ansart, qui était alors chef de la police municipale et très au courant des faits et gestes du parti légitimiste, m’a affirmé l’avoir vu. Ansart, qui avait loyalement servi l’Empire, penchait vers l’orléanisme ; il est donc probable qu’il voyait avec déplaisir une restauration se préparer, mais je le crois incapable d’avoir inventé une si forte bourde. D’après les renseignements qu’il m’a donnés, un mois ou deux après l’avortement de l’entreprise, le comte de Chambord devait monter à cheval sur la place de la Bastille, couvert de son fameux costume, et se rendre au palais de l’Élysée, en passant par les boulevards, la rue Royale et la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Je lui demandai : « Que serait-il arrivé ? » Il tourna vers moi ses petits yeux malins et, levant les épaules, il me répondit : « Je n’en sais rien ; mais il est probable que l’on eût crié : À la chienlit ! et qu’il n’aurait pas fait cent pas avant d’être décoiffé à coups de trognons de choux. » L’hypothèse est excessive, mais, avec le peuple parisien, ironique, gouailleur, saisissant le ridicule des choses avec une rapidité extraordinaire, tout était à redouter.

Ce fut le 30 octobre 1873 que les royalistes de diverses nuances, décidés à rappeler le chef de la maison de France par un vote solennel, tombèrent du haut de leur rêve. La chute fut cruelle, d’autant plus cruelle qu’elle était inattendue ; ils en sont restés meurtris et plus d’un en a gardé rancune. Le comte de Chambord, réfugié dans les régions inaccessibles du droit divin, ne reconnaissait, n’acceptait d’autre drapeau que le drapeau blanc et repoussait le drapeau tricolore, « qui l’eût sacré roi de la révolution ». Dans le camp monarchiste, on fut consterné. Le maréchal Mac-Mahon dit : « Si l’on impose le drapeau blanc à l’armée, les fusils partiront d’eux-mêmes. »

Thiers ne se tenait pas de joie ; il dit : « Ils sont incorrigibles ! » Puis, s’adressant à Barthélemy-Saint-Hilaire, — qui l’a répété, — il ajouta : « Dieu voulant affirmer sa puissance et prouver qu’il pouvait faire quelque chose de plus bête encore que les démocrates, a créé les aristocrates, puis il s’est reposé, comprenant qu’il ne saurait aller plus loin. » Le mot courut et ne satisfit personne. Des gens de bonne foi ont admiré le comte de Chambord, d’autres l’ont blâmé. Si, comme quelques personnes l’ont prétendu, le salut de la France valait bien un sacrifice, je pense, en outre, que les fleurs de lis de Bouvines n’auraient rien perdu à être rattachées au drapeau d’Austerlitz et que les emblèmes n’ont de valeur que par la main qui les tient.

Par cela même que le drapeau tricolore était le drapeau non d’une famille, mais de la nation, qu’il avait été glorifié par bien des victoires et humilié dans des défaites, on y tenait ; il était cher à la France, dont il symbolisait la bonne et la mauvaise fortune. Le repousser, c’était jeter au néant la Première République, le Premier Empire, le règne de Louis-Philippe et ce qui s’en était suivi. La condition imposée par le comte de Chambord, par le Prince au bois dormant, qui semblait se réveiller sans savoir ce qui s’était passé pendant son sommeil, était intolérable ; tout accord fut brisé. Le faisceau des forces monarchiques se trouva brusquement rompu. Chacun retourna à son opinion entière et répudia toute concession.

Les légitimistes, désespérés, s’inclinèrent devant la volonté royale et n’échangèrent leurs façons de voir que dans le secret des conciliabules de famille ; les orléanistes, outrés du mépris qu’on leur avait témoigné en n’appréciant pas le sacrifice qu’ils avaient fait de leurs affections personnelles, ne se gênèrent point pour dégorger leur mauvaise humeur et pour déclarer que nulle entente n’était possible avec des gens entichés de préjugés gothiques et qui prétendaient contraindre la France à marcher à reculons. La conciliation éphémère des deux partis monarchiques, basée sur des espérances mutuelles, mais différentes, s’évanouit. De cette fraternité d’occasion, cimentée par l’intérêt, il ne resta rien qu’un rêve ébauché, dissipé par la réalité. Les frères ennemis, les Étéocle de la branche aînée, les Polynice de la branche cadette se retrouvèrent ce qu’au fond, et malgré leur baiser Lamourette, ils avaient toujours été : irréconciliables. Plus d’un s’en réjouit qui n’osa l’avouer et préféra la République au droit divin. On eût, je crois, accepté le comte de Chambord modernisé et adoptant l’emblème de la patrie, telle que les événements l’ont faite ; on s’éloigna du prince féodal, dont le premier acte indiquait la ferme volonté de revenir en arrière ; en cette circonstance, c’est la royauté qui a manqué à la France et non point la France qui a manqué à la royauté.

La monarchie, quelle qu’elle fût, ne pouvait sortir que d’un vote de coalition ; aucun des deux partis qui formaient celle-ci n’était assez nombreux pour disposer de la majorité ; les deux fractions se séparèrent et entre elles passa la République. On la décréta en rechignant, car l’Assemblée, malgré qu’elle en eût, restait ce qu’elle était à Bordeaux, royaliste ; une voix, une seule, qui, je crois même, fut contestée, décida du sort de la France et lui donna le gouvernement républicain[5]. Ceux qui avaient essayé une restauration de la légitimité comptaient bien n’avoir la République que de nom et exercer le pouvoir sous une étiquette qu’ils étaient forcés de subir, mais qu’ils étaient résolus à ne point respecter : l’événement devait démentir leurs espérances et déjouer leurs combinaisons.

Cependant la France ne pouvait rester indéfiniment dans l’état indécis, sinon provisoire, où elle flottait depuis le 4 septembre 1870. Le maréchal Mac-Mahon le comprit et lorsque, le 6 novembre 1873, l’Assemblée se réunit, après ses déceptions monarchiques, il lui adressa un message pour lui demander de déterminer la durée des pouvoirs qu’il avait mission d’exercer en qualité de président de la République. Une loi votée le 19 novembre lui conféra le pouvoir exécutif pour sept ans ; c’est ce que l’on a nommé le septennat.

On a prétendu et raconté avec force détails qu’en refusant d’accepter le drapeau tricolore le comte de Chambord n’avait fait qu’user de subterfuge ; qu’en réalité il ne voulait de la couronne à aucun prix et qu’il avait saisi ce prétexte pour se soustraire à une tâche, à des honneurs qu’il répudiait avec énergie. Poussé par sa femme, à laquelle la seule pensée de monter sur le trône de France causait une insurmontable épouvante, qui, dans l’histoire moderne de la maison de Bourbon, ne se rappelait que les infortunes et les supplices, qui, si elle fût entrée à Paris, aurait cru pénétrer dans une caverne d’assassins, sans cesse endoctriné par cette compagne médiocre, stérile et fidèle, il était, dit-on, quoi que l’on fît et quoi qu’on lui proposât, résolu à repousser toutes les offres où il pourrait trouver la fin de l’existence abondante et tranquille dont il avait pris l’habitude. On ajoutait que les massacres et les incendies de la Commune avaient fortifié en lui la volonté de renoncer à l’exercice des droits qui, selon ses partisans, remontaient à Hugues Capet. Ceci ne faisait doute pour personne, et il n’est commère politique qui n’en fût certaine. Je crois qu’il convient d’en rabattre et que la déception fut intense pour le comte de Chambord.

Il semble avoir été persuadé que l’Assemblée passerait outre à la question du drapeau et qu’au moment d’émettre un vote qui devait, en principe, consacrer la forme républicaine, elle reculerait, éclairée par une sorte d’illumination subite, et se lèverait tout entière, pour acclamer le descendant des rois, l’enfant du miracle, en qui seul résidaient la gloire du passé et les promesses de l’avenir. Il avait cru que ses partisans s’étaient exagéré la résistance des orléanistes et qu’au dernier moment les deux fractions monarchistes, réconciliées par la violence même du péril, tomberaient à ses pieds, repentantes, abjurant toute velléité de contrat, et s’en fieraient à lui, à son droit, pour sauver la France qui glissait vers l’abîme. Il était si bien convaincu que le dénouement ne pouvait se produire qu’en sa faveur qu’il était à Versailles, prêt à recevoir la couronne qu’on allait lui offrir. Il avait voulu avoir un entretien avec le maréchal Mac-Mahon, qui trouva correct de s’y soustraire.

Ce fut le 20 novembre 1873 que la question du septennat fut résolue affirmativement à l’Assemblée nationale par 378 voix contre 310. Le vote eut lieu assez tard dans la soirée. Le comte de Chambord, enveloppé d’un manteau, était accoté contre le socle d’une des statues qui décorent la cour d’honneur du palais de Versailles et que j’ai vues autrefois dressées sur le pont de la Concorde. Un des rares confidents initiés à sa présence — de la Rochette[6], si je ne me trompe — vint lui faire connaître le résultat du scrutin. Le comte de Chambord ne put modérer un geste de surprise et, levant les bras vers le ciel, il s’écria : « Pauvre France ! que va-t-elle devenir ? » Le lendemain, caché dans une voiture, il regarda défiler un régiment sur l’esplanade des Invalides, pendant les obsèques de l’amiral Tréhouard[7], puis il repartit pour l’exil volontaire qu’il s’était imposé[8].

En toutes choses humaines, le comique excelle à se faufiler. Trois mois après qu’Henri V avait refusé de faire ce qu’il appelait le « sacrifice de son honneur », et qu’en sa personne il reconduisait hors des frontières le dernier rejeton de la branche aînée des Bourbons, un compétiteur s’élevait contre lui et demandait aux tribunaux de reconnaître les droits au nom et au trône que la mauvaise foi lui contestait. Naudorf, le descendant du prétendu Louis XVII, lequel, comme je l’ai dit plus haut, n’était qu’un juif colporteur, réclamait par la voix de Jules Favre la reconstitution de son état civil, qui, selon lui, établissait sa descendance directe et sans interruption de Louis XVI et de Marie-Antoinette. La Cour d’appel ne fut pas suffisamment éclairée par les arguments de l’ancien vice-président du Gouvernement de la Défense nationale ; elle débouta Naudorf et rejeta sa demande d’enquête.

Cela ressemble à un drame anglais où, à travers les plus émouvantes péripéties, on voit le clown faire des pantalonnades pour divertir les spectateurs. J’imagine que le comte de Chambord ne s’émut pas beaucoup de cette revendication, mais il prit moins facilement son parti du vote de l’Assemblée ; ses manifestes s’en ressentirent et affectèrent un ton maussade. Il ne s’offrait plus au pays, il semblait le menacer de son retour ; dans une proclamation publiée par je ne sais plus quel journal légitimiste et datée du 2 juillet 1874, il disait : « La France a besoin de la royauté ; ma naissance m’a fait votre Roi. » Les couronnes sont comme les mouches ; on ne les attrape pas avec du vinaigre.

Le maréchal Mac-Mahon, duc de Magenta, celui que le comte de Chambord appelait volontiers « le Bayard des temps modernes », était légalement chef du pouvoir exécutif, en vertu d’un vote émis par les représentants de la France. On l’avait choisi, après le 24 mai, avec la ferme intention de s’en débarrasser le plus promptement possible ; il était, dans la pensée de la majorité, destiné à ne faire qu’un intérim, juste le temps nécessaire pour rembourrer le trône et y faire asseoir Henri V. Or, Henri V ne s’étant pas assis, parce que la couleur des draperies du baldaquin royal ne lui plaisait pas, on garda le maréchal, faute de mieux. Plus d’une fois, au milieu des conflits qui bruissaient autour de lui et le poussaient vers des chemins où il refusait de mettre le pied, il a dû regretter la journée du 8 septembre 1855, alors qu’à la tête de ses troupes il gravissait les talus de la tour Malakoff. Manœuvrer au milieu d’un ouragan de mitraille, n’échappant à la mort que par miracle, lui paraissait plus facile que de se reconnaître dans le tissu d’intrigues dont il était enveloppé. Je n’ai jamais pensé à cette période de la vie de ce vieux brave sans être ému de compassion ; car si jamais homme ne fut pas fait pour le métier qu’on lui avait imposé et que son patriotisme accepta, c’était lui.

Le duc Decazes, qui fut le ministre, le très habile ministre des Affaires étrangères du maréchal Mac-Mahon, disait : « Son imbécillité passe notre espérance. » C’est un mot facétieux, mais c’est un mot injuste, à moins que par « imbécillité » on n’entende une probité qui repousse les compromis, dédaigne les médiocres dessous des politiciens, ne comprend d’autres finesses que celles de la discipline et qui reste à un poste politique comme on reste à un poste de combat, c’est-à-dire jusqu’à ce que la position ne soit plus tenable pour un homme d’honneur. Pauvre maréchal ! Lorsqu’il criait : « En avant ! » comme à l’heure des batailles, chacun lui montrait une direction différente ; il s’arrêtait découragé et disait : « Où faut-il aller ? » Jamais saint Antoine, dessiné par Callot, ne fut tiré par plus de diables en sens contraire. Il sut ne pas quitter le chemin qu’il s’était tracé, et ce n’est pas un mince mérite ; c’est du moins au milieu des hommes de ce temps-là une originalité dont on aurait dû lui savoir gré. Il avait l’intelligence courte et lente ; il s’effarouchait de toutes les difficultés qu’il faut tourner, qu’il faut vaincre, non pas à force déployée, mais par la patience et par l’astuce ; il s’en irritait, les trouvait déloyales, et cependant elles sont la monnaie courante du gouvernement parlementaire, qui ne vit que de compromis ; et le gouvernement dont il était le chef, qu’il ne dirigeait pas et auquel même il était tenu d’obéir, était parlementaire jusqu’à l’excès, pour ne pas dire jusqu’à l’absurde.

Il se perdait dans ces conflits d’influences, d’ambitions personnelles, de lâchetés, de sous-entendus plus ou moins avouables, qui sont l’essence même des factions aspirant au pouvoir et dont l’effort tend toujours à renverser pour remplacer ; laide besogne que celle-là et qui a dû souvent l’écœurer. Il ne comprenait rien aux attaques passionnées dont il était l’objet et s’en montrait plus surpris qu’irrité. Rochefort, après son évasion de Nouméa[9], réfugié à Genève, y publiait une Lanterne analogue à celle qui lui avait valu sa notoriété vers la fin du Second Empire. Il ne savait quelle ordure ramasser dans son cerveau pour en salir le maréchal Mac-Mahon, qu’il appelait « Mâche-la-Honte » ; ce qui est peu spirituel. Dans une livraison de ce recueil de saletés, il offrit de parier trente mille francs qu’au matin de la journée de Sedan le maréchal, feignant d’être atteint par un éclat d’obus, afin d’avoir un prétexte pour quitter le champ de bataille, n’avait pas été blessé. On fit lire cela au maréchal, qui leva les épaules et se contenta de dire : « Comment ose-t-on imprimer des bêtises pareilles ? »

Cet honnête homme fourvoyé en politique par de prétendues gens habiles qui ne firent que des maladresses et ne tirèrent aucun parti du pouvoir qu’ils lui avaient infligé pour l’exercer sous son couvert, cet honnête homme dont on riait volontiers et auquel on attribuait des bourdes invraisemblables, se retrouvait tout entier lorsque le sort de la France était en jeu et, avec une lucidité extraordinaire, il sut parer les coups dont nous étions menacés. Au printemps de 1875, l’Assemblée, qui avait, par je ne sais plus quelle loi, mis trop d’officiers en disponibilité, voulut les replacer sous l’épaulette et décréta la création d’un quatrième bataillon effectif pour tous les régiments. Le prince de Bismarck prit la mouche et fit semblant d’être inquiété par ce qu’il nommait les armements de la France. En réalité, il s’était aperçu que la saignée de 1870-1871 ne nous avait pas trop affaiblis, que le paiement à heures fixes de l’indemnité de guerre n’avait point vidé notre escarcelle ; il était surtout scandalisé de reconnaître que nous n’acceptions pas d’un cœur résigné la perte de l’Alsace et de la Lorraine. Il fit sa grosse voix et parla de venir encore punir la superbe du Gaulois.

Le maréchal savait qu’en cas de guerre nous aurions à peine un semblant d’armée à opposer à nos adversaires, dont l’enivrement du triomphe récent doublait l’effectif moral ; il comprit qu’une rencontre, ne coûtât-elle qu’un fantassin à l’ennemi, donnerait à celui qui nous cherchait une « querelle d’Allemand » le droit de nous accabler sous des conditions intolérables. Il agit en conséquence et, sans même mettre la main à la garde de l’épée, il força le prince de Bismarck à reculer. Il expédia à tous les généraux, à tous les chefs d’administrations civiles relevant de l’État et des communes, l’ordre d’avoir à se retirer dès que les approches de l’ennemi seraient signalées et de ne tolérer aucun contact avec lui. On devait lui laisser faire les réquisitions, le laisser s’emparer du bétail, vider les caisses, à sa guise, sans même essayer de lui résister.

Il le dit crûment à l’ambassadeur d’Allemagne : « Nous irons, s’il le faut, jusqu’aux Pyrénées, jusqu’aux Alpes, mais vous n’entendrez pas le bruit de nos fusils. Vous entrerez chez nous comme des brigands dans une maison inhabitée. Vous nous volerez, vous nous pillerez à votre aise. J’ai signalé vos projets et j’ai fait connaître les miens à la Russie et à l’Angleterre ; l’Europe vous jugera. Je vous donne ma parole d’honneur que je le ferai comme je le dis. Venez maintenant, si vous l’osez. » L’Angleterre et la Russie, par Lord Odo Russell[10] et par le chancelier Gortschakoff, intervinrent à Berlin et firent comprendre au prince de Bismarck que l’on ne tolérerait pas cet acte de piraterie. Quelques jours après, l’empereur Guillaume dit à Gontaut-Biron, notre ambassadeur : « Il paraît que l’on a voulu nous brouiller dernièrement, mais tout est arrangé ; écrivez-le au maréchal. » C’est le prince Gortschakoff qui, au mois de septembre 1875, m’a raconté les détails de cet incident qui aurait pu être désastreux pour la France, si le maréchal Mac-Mahon, avec autant de hardiesse que d’à-propos, n’avait, sous sa propre responsabilité, adopté une mesure extrême, qui dut coûter à son cœur de soldat.

Si les partis politiques lui laissaient peu de repos, son intérieur même — son home — ne lui en accordait guère. Sa femme, qui était Castries en son nom, ultra-légitimiste, rêvant la reconstitution d’une cour où elle aurait joui d’une situation privilégiée, volontiers intrigante, large de sa personne plus que de son esprit, plus semblable à une bourgeoise engraissée derrière son comptoir qu’à une duchesse, lui cherchait bien des chicanes ; elle tournait le dos aux personnages républicains qu’il lui présentait et ne lui parlait que du Roi, du petit-fils de saint Louis, du descendant d’Henri IV, de l’héritier de Louis XIV.

La République lui faisait horreur et, à parler franchement, elle n’y comprenait rien. Volontiers elle eût comparé Ernest Picard à Marat et Dufaure à Robespierre. Elle ne vivait que de préjugés et s’en gorgeait. S’il n’eût tenu qu’à elle, le maréchal serait parti à la tête de ses troupes, pour une nouvelle croisade, — Dieu le veut ! Dieu le veut ! — aurait été chercher le comte de Chambord, afin de le conduire à Reims et de l’y faire sacrer. Aux objurgations de sa femme, le pauvre homme répondait : « Laisse-moi tranquille. » Elle insistait, il s’irritait, devenait grossier et lui criait un mot que l’histoire a enregistré, depuis que Cambronne l’a prononcé. Elle se mettait à pleurer, jurait qu’on ne l’y prendrait plus et recommençait le lendemain.

Avec sa femme, le maréchal se débattait contre la légitimité agressive et maladroite ; avec son secrétaire intime, son conseiller favori, qui était son cousin Emmanuel d’Harcourt, il avait à lutter contre l’orléaniste ardent, mais rusé, espérant conduire à bon port la barque du comte de Paris, sans que personne s’en aperçût. Lorsque, après avoir entendu les phrases pathétiques de sa femme et les avis susurrés par Emmanuel d’Harcourt, le maréchal disait : « Ces b…-là me font perdre la tête », il n’exprimait que la vérité ; pour se calmer, il consultait le duc d’Audiffret-Pasquier, qui l’engageait à jeter, sans plus tarder, les républicains par la fenêtre. Cela lui semblait excessif ; alors il faisait appeler Édouard Bocher, lui demandait : « Que faut-il faire ? » et entendait cette réponse : « Être très prudent, très patient et savoir attendre. » Un jour qu’il avait eu plusieurs entretiens particuliers avec diverses « sommités » politiques, il dit : « Je commence à croire que tous ces gens-là se f… de moi. » Quant à lui, je ne serais pas surpris qu’il eût secrètement penché vers l’Empire, mais nul n’en sut rien, car il était condamné par son honneur même et par son sentiment du devoir à être défenseur de la République.

Il n’aimait pas sa pupille, mais il fut un tuteur d’une irréprochable droiture et il ne permit à personne de porter la main sur le dépôt qui lui avait été confié. Tout ce qu’un honnête homme peut endurer, sans faillir à sa conscience, il l’endura. Malgré tout ce que l’on a pu dire des voiles qui entouraient son esprit, il avait une vision générale des choses très nette ; il comprenait qu’il n’était pas de force à jouter contre un compère aussi madré que Gambetta ; mais il s’était juré à lui-même de ne pas se laisser mener aussi loin que l’on aurait voulu. Une forme républicaine, soit ; mais le radicalisme, non. De ceci il ne démordait pas. Il l’avait dit un jour, en son Conseil des ministres : « J’irai, s’il le faut, jusqu’à M. Jules Simon, mais pas au-delà. » Il resta donc en sentinelle, comme un bon soldat qu’il était, maugréant, mécontent de ce que l’on faisait, mais ne demandant pas à être relevé de sa faction, parce qu’il ne la trouvait pas encore intolérable pour sa dignité, incompatible avec ses principes.

Ce fut précisément Jules Simon, « ondoyant et divers », allant plus loin que lui-même, prêt à aller jusqu’aux extrémités, afin de conserver le pouvoir qu’il aimait avec passion, ce fut le doux et patelin Simon qui exaspéra le maréchal. Celui-ci écrivit à son ministre une lettre telle qu’on n’y pouvait répondre que par une démission. Ce fut une sorte de coup d’État parlementaire, celui que l’on a nommé le Seize-Mai (1877). Un ministère de combat, choisi parmi les membres les plus influents des opinions conservatrices, fut formé par le maréchal, ministère de coalition, où chacun travaillait pour une faction au détriment du parti tout entier, ministère sans existence assurée, qui allait périr devant l’Assemblée, ou faire condamner l’Assemblée devant le pays.

La naïveté du maréchal fut excessive, s’il crut avoir organisé un pouvoir viable, avec des éléments orléanistes, bonapartistes, légitimistes qui se contredisaient et peut-être même se contrecarraient en sous-main. Le résultat le plus clair du 16 Mai fut l’ajournement à terme indéfini des espérances réactionnaires et l’avènement moral de Gambetta. L’Assemblée fut dissoute ; on fit appel à la France, qui répondit, le 14 octobre, en donnant à l’opposition un renfort de 120 voix. C’était un verdict de blâme infligé au maréchal. De ce jour, sa résolution fut prise ; il ne voulut plus d’un pouvoir qui lui imposait des obligations que ses convictions répudiaient. Il put accepter encore quelques mesures qui ne lui étaient que déplaisantes ; mais le jour où l’on toucha à l’organisation militaire, où l’on porta préjudice à ses vieux compagnons d’armes, il se retira (30 janvier 1879).

On a dit — je ne suis que l’écho d’un bruit qui a couru avec persistance — que le maréchal avait préparé un coup d’État, que des lettres de service avaient été adressées aux généraux sur lesquels il croyait pouvoir compter et qu’il était résolu à jeter hors de la politique, et même hors du territoire français, les principaux meneurs du radicalisme. Ce dernier mot est vague et je crois qu’il eût été trop élastique, si l’on s’en était servi pour délimiter les opinions. Du reste, les républicains étaient sur le qui-vive et, dès le lendemain du 16 Mai, plus d’un — Gambetta entre autres — avait fait ses malles. Après les élections du 14 octobre, une action directe du Maréchal-Président eût été une tentative de révolte contre la volonté que la France venait d’exprimer. Je crois que Mac-Mahon était, par les habitudes de toute sa vie, trop respectueux de la discipline pour s’insurger contre le jugement que le pays avait rendu, à son instigation même.

Le maréchal s’était retiré, le 30 janvier 1879, heureux de rentrer dans la vie privée et de ne plus être ballotté de Decazes à Simon, de Broglie à Dufaure. Le même jour, Jules Grévy, son successeur, fut proclamé président de la République par le Congrès, et Léon Gambetta fut élu président de la Chambre des députés. Ni l’un ni l’autre ne durent être étonnés, car depuis longtemps tous deux savaient à quoi s’en tenir. Entre le 16 mai 1877 et le 30 janvier 1879, un fait considérable s’était produit. Le 3 septembre 1877, Thiers était mort à l’âge de quatre-vingts ans, frappé par une attaque d’apoplexie, en pleine activité, en plein travail, en pleine ambition.

Le lendemain, dès sept heures du matin, Gambetta était chez Grévy et lui disait : « C’est vous qui êtes maintenant le chef du parti républicain ; le poste que nous réservions à Thiers vous revient de droit ; ce qui se passe déterminera la chute de Mac-Mahon à brève échéance ; il n’est pas assez fort nageur pour remonter le courant qui l’entraîne ; sa succession vous appartient. » Jules Grévy ne fit point d’objection, mais il demanda à qui l’on destinait la présidence de la Chambre. Gambetta répondit : « À moi. » Les deux compères se frappèrent dans la main et le pacte fut conclu. Les funérailles de Thiers mirent en mouvement toute la population de Paris et bien des délégations départementales. Ce fut éclatant, tumultueux et magnifique ; une année après, le 3 septembre 1878, au service de bout de l’an, les assistants se comptèrent : ils étaient douze.

  1. Lemoinne (John), 1815-1892. Publiciste et homme politique. Rédacteur en chef du Journal des Débats, il soutint d’abord la restauration monarchique, puis se rallia en 1873 à la République parlementaire. Membre de l’Académie française en 1875. Sénateur en 1888. (N. d. É.)
  2. Si la scène s’est effectivement passée en octobre 1873, il ne peut s’agir du prince Albrecht, quatrième fils de Frédéric-Guillaume III et de la reine Louise, né le 4 octobre 1809, et mort le 14 octobre 1872. (N. d. É.)
  3. Wielopolski (1803-1877). Homme politique polonais, favorable à la Russie, émigra en Allemagne et mourut à Dresde. (N. d. É.)
  4. Les carrosses sont comme les livres : habent sua fata. La voiture que le comte de Chambord avait commandée pour faire son entrée dans sa bonne ville de Paris vient de servir au duc de Sparte, fils du roi de Grèce, et à sa femme, la princesse Sophie, sœur de l’empereur d’Allemagne, pour les cérémonies de leur mariage à Athènes (octobre 1889).
  5. Un sénateur inamovible est mort hier : c’est le général Chabrou, dont le nom avait été cité à l’ordre de l’armée à la bataille de l’Alma et à Palestro. Il était général de brigade dans le cadre de réserve depuis deux ans, quand la guerre de 1870 éclata : il fut promu alors divisionnaire, prit un commandement dans l’armée de la Loire et enleva un faubourg de Blois aux armées allemandes. Son département, la Haute-Loire, l’envoya siéger à l’Assemblée nationale. On dit que son vote sur l’amendement Wallon décida du sort de la République. Il avait, en effet, décidé de s’abstenir ; mais, lorsqu’il apprit qu’un pointage était devenu nécessaire, il n’hésita plus, vota « pour », et l’amendement fut adopté à « une » voix de majorité. Il se fit inscrire ensuite au groupe Lavergne. La gauche, reconnaissante, l’inscrivit sur sa liste des candidats aux sièges inamovibles, et il fut élu le quarante-troisième. (Le Figaro, 25 octobre 1889.)
  6. La Rochette (Antoine Poictevin de), 1837-1879. Député légitimiste à l’Assemblée nationale. (N. d. É.)
  7. Tréhouart (1798-1873). Sénateur en 1859, amiral de France en 1869. (N. d. É.)
  8. On a inventé bien des histoires pour expliquer l’attitude du comte de Chambord ; on en invente toujours. Voici l’extrait d’une lettre qui m’a été adressée en date du 22 juillet 1889 : « Un charmant homme, honnête et distingué, M. Siméon Luce, officier d’artillerie, qui avait pris charge d’élever le fils de la duchesse de Parme, s’est trouvé ensuite attaché au comte de Chambord, en 1872. C’est lui qui a rapporté à Henri V l’adhésion d’une grande partie des généraux français, au moment où on allait ramener le prince en France. Lorsqu’il passa par Vienne pour transmettre à Frohsdorf cette adhésion énorme, l’empereur d’Autriche voulut le voir et lui dit : « Aussitôt après la restauration d’Henri V, M. de Bismarck cherchera querelle à la France sur la question romaine de façon à la contraindre à la guerre : prévenez-en votre maître. » C’est sur cette affirmation qu’Henri V écrivit la lettre du drapeau blanc qui a déterminé l’établissement de la République. Ceci est un fait. » Je suis certain que M. Siméon Luce a tenu le propos qu’on lui prête, mais l’anecdote n’en est pas moins plus que douteuse ; c’est par scrupule que je la reproduis, car il m’est impossible d’y ajouter foi. À propos du comte de Chambord, je rappellerai la parole prononcée par Michelet à son lit de mort. En délire, presque en agonie, il s’écria : « Il eût fallu nourrir Henri V avec des cœurs de lion. »
  9. Déporté en Nouvelle-Calédonie en 1873, à cause de sa participation à la Commune, Rochefort s’était évadé quatre mois après son arrivée à Nouméa. (N. d. É.)
  10. Russell (Odo-William) Lord Amphtill, 1829-1884. Ambassadeur à Berlin depuis 1871, il fut un des représentants de la Grande-Bretagne au Congrès de Berlin, en 1878. (N. d. É.)