100 percent.svg

Souvenirs d’un demi-siècle/Tome 2/15

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Hachette (Tome 2p. 319-347).
CONCLUSION  ►
Troisième partie

APRÈS LA GUERRE


CHAPITRE IV

LE PRINCE IMPÉRIAL



PAPA GRÉVY. — LES POLITICIENS. — DÉFENSE À MAC-MAHON D’ASSISTER AUX OBSÈQUES DU PRINCE IMPÉRIAL. — DÉROUTE DU PARTI IMPÉRIALISTE. — VISITE À CAMDEN-PLACE. — L’IMPÉRATRICE EUGÉNIE. — SES RÊVASSERIES. — SUPERSTITIEUSE. — POURQUOI ELLE EST IRRITÉE CONTRE SON FILS. — LE PRINCE IMPÉRIAL. — AFFECTION FILIALE. — INDULGENCE. — HAINE CONTRE LE PRINCE NAPOLÉON. — PROMENADE SUR LA BRUYÈRE. — PROJETS DU PRINCE IMPÉRIAL. — DÉCENTRALISATION. — L’ELDORADO. — CONSPIRATION PERMANENTE. — IL N’ÉTAIT PAS HEUREUX. — PLAIE TOUJOURS SAIGNANTE. — SITUATION MORALE. — LA TUTELLE. — DÉPART POUR LE ZOULOULAND. — MORT DU PRINCE IMPÉRIAL. — LE GRAND DUC DE BADE. — REGRETS. — LE JOURNALISME RADICAL. — AURAIT-IL TENTÉ UNE AVENTURE EN FRANCE ? — TRADITIONS FRANÇAISES. — LES DEUX PARTIS. — LA MORT DE GAMBETTA. — SES FUNÉRAILLES. — LA MORT DE CHANZY. — LE COUP DOUBLE DE LA DESTINÉE.



LE choix du nouveau chef du pouvoir exécutif n’était pas mauvais. Grévy avait été un avocat d’affaires assez terne, mais écouté, bénéficiant d’un extérieur qui avait de l’austérité. Très attaché depuis longtemps à la forme républicaine, il était d’opinions modérées. Sa bonne tenue faisait croire à une intégrité qui, dit-on, avait quelques complaisances de famille. On savait qu’il n’était pas fier et qu’il aimait à faire sa partie de billard avec le bedeau de Saint-Roch, qui avait le carambolage ineffable ; on en concluait qu’il ne rechercherait les hommes que selon leur mérite ; on ne soupçonnait pas alors que son gendre précipiterait une chute qui n’eut rien de glorieux et qui n’a rappelé que de loin celle de Phaéton.

L’homme par lui-même, à l’époque où il prit officiellement possession de l’Élysée, était acceptable et fut accepté. Il avait de l’habileté, c’est tout ce qu’on lui demandait ; si son habileté n’était que de l’adresse, on ne s’en souciait guère ; il n’avait point de génie, de cela on était certain et l’on s’en réjouissait, car un homme de génie à la tête d’un gouvernement est souvent un fléau. C’est un péril auquel on ne semble pas exposé aujourd’hui ; on doit s’en féliciter et se rappeler la parole de Gustave-Adolphe : « C’est un coup d’amour envers les peuples, lorsque Dieu ne donne aux rois que des âmes ordinaires. » À l’époque où le roi de Suède parlait ainsi, on prévoyait peu les présidents de la République ; c’est pourquoi sans doute il n’en a point parlé.

Cette élection eut cependant une influence néfaste sur les esprits médiocres, c’est-à-dire sur le plus grand nombre. Elle éveilla des ambitions désordonnées et développa cette race de politiciens qui pullule comme celle des cloportes et dont la France est envahie. Une telle fortune politique a tourné bien des têtes, et en voyant Grévy non pas décoré, mais paré du grand cordon de la Légion d’honneur, passer des revues, recevoir les ambassadeurs, échanger des notifications avec des souverains, présider le Conseil des ministres et donner force de loi aux décisions du Parlement, il n’est pas un clerc d’huissier qui ne se soit demandé pourquoi, lui aussi, il ne serait pas chef du pouvoir exécutif en France.

À voir la qualité des ministres qui se sont succédé depuis l’avènement de Grévy, quel est le vétérinaire sans bétail à soigner, quel est le cabaretier en menace de faillite qui ne se soit cru des droits à un portefeuille et ne l’ait demandé au scrutin de liste, ou au scrutin d’arrondissement ? L’élection de Grévy a été d’un exemple funeste ; elle a ouvert la porte des fonctions publiques aux déclassés, aux fruits secs, aux ratés de toutes les professions. Ils se sont précipités et on les rencontre, en masse compacte, besogneuse et peu morale, sur les escaliers qui mènent aux situations lucratives dont le budget fait les frais. Ce qui en résultera de dépenses, de dilapidation, d’amoindrissement intellectuel, la France le saura plus tard, en reconnaissant que l’éligibilité universelle et que l’absence d’éducation préalable en politique constituent la plus coûteuse et la plus décevante des folies.

Le nouveau Président que, dans la familiarité, on appelait Papa Grévy — et tout le monde en parlait familièrement, — ne fut point aimable pour son prédécesseur, lorsque celui-ci, mû par un sentiment de galant homme, habitué à respecter les convenances, demanda, au mois de juillet 1879, l’autorisation de se rendre à Chislehurst, pour assister aux funérailles du Prince impérial. La question fut agitée au Conseil des ministres et résolue négativement, sur l’observation faite par Grévy qu’un officier en activité de service ne pouvait paraître aux obsèques d’un prétendant, parce que sa présence ferait croire qu’il est le mandataire de l’armée française. Mac-Mahon ne put donc aller donner une dernière preuve de déférence et peut-être d’affection à l’enfant qu’il avait connu tout petit, qui l’avait accompagné au début de la campagne de 1870 et qui était le fils du souverain, fidèlement servi, auquel il devait son bâton de maréchal de France et son titre de duc de Magenta. Le vieux soldat fut attristé de ce refus et dit : « Je n’avais pas mérité cela. »

La mort du Prince impérial mit le parti bonapartiste en déroute, plus que le parti, car des hommes indifférents à la politique, par tempérament ou par lassitude, furent saisis d’émotion et, faisant un retour sur eux-mêmes, se demandèrent si, eux aussi, n’auraient pas un jour à souffrir de cette fin précoce et inopinée. Depuis l’effondrement de la candidature du comte de Chambord, et en présence de l’abstention systématique du comte de Paris, bien des gens qui n’étaient point impérialistes, mais qui étaient encore moins républicains, s’étaient tournés vers le jeune exilé, dont l’on disait du bien, et en faisaient le point de mire de leurs espérances.

On s’interrogeait sur son compte ; de qui tient-il ? de son père ou de sa mère ? Il était une sorte d’énigme dont l’on s’efforçait de deviner le mot. Quelques bruits couraient qui n’étaient point pour lui nuire : « Il cherche à se soustraire à la domination de l’impératrice Eugénie ; il est tenu trop étroitement, il a des envolées qui effraient son entourage ; il n’est pas le maître, il le devrait être ; s’il l’était, on s’en apercevrait promptement, car il est de caractère aventureux. » On s’en préoccupait, ce qui est déjà beaucoup pour un prétendant. On ne lui témoignait pas de fidélité, nul ne lui en devait ; mais on lui témoignait de la sympathie ; en un mot, on s’y intéressait et c’était justice, car il était intéressant. Je l’ai connu et j’en puis parler.

Au mois de février 1878, je reçus un billet de Franceschini Piétri par lequel j’étais avisé que le Prince impérial désirait causer avec moi et qu’il me priait, si je n’y voyais pas d’inconvénient, d’aller passer quelques jours chez lui à Chislehurst. Je n’avais aucun motif pour ne pas me rendre à l’invitation qui m’était adressée et, en l’acceptant, j’y trouvais tout profit pour ma curiosité. La maison de Camden-Place était une bonne maison de bourgeoisie riche, rien de plus ; pas de luxe ; dans les chambres à coucher, une sorte de simplicité qui m’a semblé ne point manquer d’affectation ; les salons étaient décorés de tableaux médiocres, achetés à la grosse au propriétaire primitif ; le jardin était petit, mais participait de la campagne mitoyenne, dont il n’était séparé que par un treillage à hauteur d’appui.

La Cour de Camden-Place, comme l’on disait trop respectueusement en Angleterre, était une bien petite Cour, d’apparence terne plutôt que triste et composée de personnes qui avaient l’air de s’ennuyer ensemble, parce qu’elles n’avaient plus rien à se dire, qu’elles étaient mal résignées à leur sort, qu’elles regrettaient le passé et n’avaient pas grande confiance dans l’avenir. C’était d’abord le duc de Bassano[1], très dévoué, resté près de l’Impératrice comme la sentinelle perdue de l’infortune ; il était à la fois chevalier d’honneur, majordome et grand maître des cérémonies ; malgré moi, en voyant son attitude aussi froide qu’empressée, je pensais au don Guritan de Ruy Blas. Tout autre se montrait le docteur Corvisart[2], alerte, ne détestant pas la gaudriole, s’occupant plus de graphologie que de médecine, secouant de son mieux la torpeur qui l’accablait sans trop y réussir et faisant boire de l’eau-de-vie à l’Impératrice atteinte d’une toux chronique.

Franceschini Piétri, secrétaire intime, bibliothécaire, archiviste, dépositaire de bien des secrets que sa loyauté n’a jamais laissé soupçonner, regardait avec désespoir les brumes anglaises et se souvenait avec enthousiasme du soleil d’Ajaccio ; son humeur s’en ressentait ; il lui arrivait d’être maussade et de relever avec une verdeur — dont je fus surpris — les observations fort bénignes que l’Impératrice lui adressait. Celle-ci n’avait qu’une seule dame auprès d’elle, Mme Lebreton, qui l’avait accompagnée le 4 septembre. La pauvre femme était fort affairée pour elle-même ; elle devenait aveugle, par suite d’une cataracte double qui depuis a été opérée ; elle ne soupçonnait pas alors la gravité de son mal, — elle passait son temps à se frotter les yeux avec toute sorte de collyres ; Corvisart s’en moquait sans générosité. C’est là tout ce qui restait des splendeurs d’autrefois ; en vérité, c’était trop, ou trop peu.

Moralement, l’impératrice Eugénie était toujours la même ; mais on avait quelque peine, en la regardant, à retrouver la souveraine qui, de son temps, fut la « dame de Beauté ». On voyait qu’elle avait été belle, mais elle s’enlaidissait, en voulant le paraître encore. Sa taille alourdie, l’ampleur de sa gorge, tellement énorme que l’on en détournait les yeux, pour ne point paraître la remarquer, la maigreur excessive de sa main, sa voix plutôt éraillée que voilée en faisaient une femme plus vieille que ses cinquante-deux ans ; la teinture jaune de ses cheveux, dont, par coquetterie, elle laissait une mèche blanche flotter sur son front, la poudre de riz dont elle se couvrait le visage et qui rendait les rides trop apparentes, le trait noir bordant ses yeux qu’il agrandissait, tout cet éclat emprunté, comme disait Racine, la fanait encore et lui donnait l’aspect d’une actrice surannée, qui s’obstine à jouer les jeunes premières, quoiqu’elle soit passée duègne depuis longtemps.

Elle était dévote par conviction ; mais, à ce moment et depuis l’écroulement des espérances légitimistes, elle exagérait volontiers les pratiques religieuses, par un motif qui prouve la frivolité de son esprit et l’extravagance de ses conceptions. Elle s’était chaussé la cervelle d’une idée vraiment extraordinaire. À force de rêvasser et de bâtir des châteaux en terre d’Espagne, qu’autrefois habita Don Quichotte, elle en était arrivée à se persuader que le comte de Chambord, en haine des Orléans, adopterait le Prince impérial, le déclarerait son héritier et lui léguerait les royaumes de France et de Navarre. Elle parlait de cela avec un aplomb que l’on eût pu prendre pour de la certitude, et afin de donner, en quelque sorte, des gages à ce roi légitime, qui allait légitimer les descendants de « l’Ogre de Corse », elle imprimait un mouvement très accentué à sa politique, car elle avait une politique, une politique à elle. Dès que cet événement se serait produit, — et il se produirait, — on rétablissait le pouvoir temporel de la papauté et l’on rappelait le Bourbon de Naples sur le trône des Deux-Siciles. Elle l’affirmait, elle expliquait que rien ne serait plus facile ; il suffisait de vouloir, et elle voudrait.

Sa dévotion, qui était sincère, ne l’empêchait pas d’être superstitieuse, de croire à l’influence néfaste du treize, du vendredi, du sel répandu et à l’heureux présage des bas mis à l’envers. Elle m’en fournit une preuve directe dont je me serais volontiers passé. Le lendemain de mon arrivée à Camden-Place, à déjeuner, j’étais assis à sa gauche. Un des valets de pied de service renversa sur la table un verre d’eau rougie entre elle et moi. Je me reculai instinctivement avec un geste de déplaisir dont je ne fus pas maître, car une nappe tachée de vin me cause un dégoût que je n’ai jamais réussi à surmonter. Elle me regarda avec étonnement et me dit : « Mais ça porte bonheur », et, ayant trempé sa main dans ce liquide violâtre, elle m’en frappa le plastron, le col et les manchettes de ma chemise, puis elle s’en frotta le cou. Je la crus folle. Ma figure exprimait une telle stupéfaction que l’on éclata de rire. Elle me répétait : « Mais ça porte bonheur ; comment ne le saviez-vous pas ? tout le monde sait ça. » Je m’excusai de mon ignorance et je me hâtai d’aller changer de linge, dès que le repas fut terminé. D’après ce que j’ai vu, d’après ce que j’ai entendu raconter, je comprends que le Prince impérial ait dit un jour au général Fleury : « Vous qui avez été l’ami et le confident de mon père, expliquez-moi donc pourquoi il a épousé l’Impératrice. »

Elle en voulait à son fils ; de quoi ? De lui tenir tête dans la discussion, de l’aimer moins qu’il n’avait aimé l’Empereur, pour la mémoire duquel il avait conservé un culte qui ressemblait à de l’idolâtrie ; d’avoir des idées opposées aux siennes, de se cacher d’elle et d’avoir des secrets qu’il ne se laissait pas arracher ? Nullement ; elle lui en voulait d’être petit ; elle tâchait, du reste, d’y mettre bon ordre, en surveillant la hauteur des talons et l’épaisseur des semelles de ses chaussures. Elle avait rêvé pour lui une taille haute que surmonterait agréablement la couronne et qui ne serait point écrasée par les draperies du manteau doublé d’hermine. Lorsqu’il était enfant, elle le mesurait sans cesse et se dépitait. Elle voulut l’allonger, en dépit de la nature, et lui fit boire un philtre — je dis bien un philtre — que je ne sais quelle sorcière, quelle nécromancienne avait expressément composé. Le pauvre prince eut la colique, accompagnée de vomissements. Sa bonne anglaise voulut avertir l’Empereur, et l’Impératrice eut fort à faire pour l’en empêcher. Ce fait est incroyable, et j’y resterais incrédule s’il ne m’avait été affirmé par M. Maynard, qui fut précepteur du Prince impérial pour la langue anglaise et auquel sa compatriote l’a raconté en pleurant.

Il était petit, en effet, comme son père, auquel il ressemblait prodigieusement, avec des traits plus affinés et de jolis yeux bleus qu’il avait empruntés à sa mère. Il se tenait très droit et, par un geste qui lui était devenu familier, tirait sa redingote, d’un coup sec, pour en rectifier les plis. Lorsqu’il était attentif ou absorbé, il avait aux lèvres un mouvement dont il n’avait pas conscience et qui rappelait celui d’un enfant qui tète. Sa mère n’entendait pas raillerie à cet égard et lui disait : « Fais donc attention à toi ; tu n’es plus en nourrice. » Il modérait un froncement de sourcil, cessait et, deux minutes plus tard, recommençait, sans s’en apercevoir.

Il était à la fois très sérieux et très enfant ; je l’ai vu discuter une question d’économie politique avec des arguments au-dessus de son âge et, cinq minutes après, faire la roue sur le gazon, marcher sur les mains et déployer une agilité d’acrobate. Il était, du reste, rompu à tous les exercices de la gymnastique, de l’escrime, de la boxe, de l’équitation, de la voltige, profitant de l’excellente éducation physique par laquelle les Anglais donnent au corps son maximum de force et d’adresse. Cela ne l’empêchait pas d’avoir une bibliothèque bien choisie, de lire beaucoup, d’interroger — chose rare — les spécialistes sur leur spécialité et de les écouter. Il y avait en lui des côtés tendres qu’il essayait de dissimuler, mais qui n’en perçaient pas moins et qui faisaient croire qu’il aurait pu parfois ne pas se soustraire à certaines influences.

Il ne parlait de son père qu’avec une émotion dont il était difficile de n’être pas touché. Un jour, il me fit entrer dans la chambre où l’Empereur était mort. Meubles plus que modestes : une armoire vitrée contenant des uniformes militaires ; à la muraille, une carte de l’Europe ; sur la cheminée, une pendule de voyage ; un tapis de couleur sombre ; le lit, — un simple lit de fer, — qui montrait la toile rayée du sommier, était couvert de violettes éparpillées. Au moment où nous sortions de cette chambrette, qui devait rappeler celle de la citadelle de Ham, le Prince impérial s’inclina devant le lit, fit le signe de la croix et essuya ses yeux qui étaient mouillés de larmes, puis il dit, levant les épaules avec un geste de découragement : « Il était si bon ! »

Il se croyait destiné à un rôle — un grand rôle — dans l’avenir et s’y préparait. Je crois qu’il avait des sentiments belliqueux ; à son âge, et sous le nom qu’il portait, cela était naturel, mais il voyait dans la guerre autre chose qu’un instrument de conquête et qu’une satisfaction d’amour-propre ; pour lui, elle semblait être non seulement un moyen de gouvernement, mais une sorte d’exercice propre à entretenir la force morale de l’homme ; il me dit textuellement : « La guerre empêche les nations de devenir médiocres. » Il me parla avec admiration des campagnes de Crimée et d’Italie. Ce que j’aurais pu répondre, je le sais bien : ne considérer dans une guerre que le résultat immédiat et non les résultats lointains, c’est faire acte de soldat et non pas acte d’homme politique ; la conséquence jusqu’à présent la plus claire de nos victoires à Sébastopol, au Tessin et au Mincio a été l’agrandissement de la Prusse, suivi de la constitution de l’Empire d’Allemagne. Je fus sur le point de le dire, mais je me souvins que je parlais au fils du prisonnier de Wilhelmshœhe et je gardai le silence.

Son indulgence était-elle sincère ? Elle m’a paru bien générale pour n’être pas un peu voulue ; l’indulgence est le plus souvent faite de la série d’expériences que comporte la vie, et ce n’est pas à vingt-deux ans que l’on peut encore l’avoir acquise ; c’est pourquoi la jeunesse est intolérante ; elle n’admet ni les compromis, ni l’indécision ; elle est absolue, tout d’une pièce dans ses jugements, parce qu’elle ne sait rien des choses de ce bas monde, de ce très bas monde, où tout est relatif. Il parlait des hommes avec une sorte de détachement philosophique dont j’ai été surpris. Il avait l’air de dire : « Que voulez-vous y faire ; ils sont ainsi et non pas autrement ; il faut les utiliser tels qu’ils sont et ne point s’épuiser à les vouloir réformer ; et puis savons-nous si nous sommes meilleurs qu’eux ? » Ensemble, nous avons causé de bien des gens dont l’Empire n’avait pas eu à se louer, de Jules Favre, du général Trochu, du maréchal Bazaine, d’Émile Ollivier et de bien d’autres ; pas une parole d’amertume n’est tombée de ses lèvres, pas un accent de colère, rien qui indiquait l’irritation et la rancune. À propos de Trochu, il se mit à rire et me dit : « Je me le rappelle très bien ; lorsque j’étais enfant, il était un des plus empressés à me baiser la main. »

Je l’ai trouvé sévère et vraiment dur pour un seul homme, pour le prince Napoléon ; celui-là, il le haïssait, on n’en pouvait douter. Cela se comprend, car la conduite du prince Napoléon à son égard avait été absolument coupable, sans atténuation. Dès que l’Empereur fut mort, le prince Napoléon sentit s’agiter dans son âme florentine le désir de régner. « Salut, Macbeth, tu seras Roi ! » Au lieu de refouler ces pensées mauvaises, il s’y livra, poussé par quelques personnages secondaires, dont le plus naïf était Maurice Richard. Il répudia son devoir, qui était tout tracé. Suivre ou précéder le Prince impérial, mais ne pas le quitter, respecter l’ordre de succession prescrit par la Constitution de l’Empire à laquelle il devait tout, veiller sur l’orphelin, en défendre la cause et ne point commettre des actes d’indépendance qui ressemblaient à des actes d’usurpation.

Déposséder l’héritier légitime de ses droits et se substituer à lui n’était point chose facile ; mais il paraît que la casuistique de l’ambition autorise certaines interprétations morales que j’appelle tout bêtement des infamies. Il avait bâti de toutes pièces une théorie qui pouvait se réduire en deux articles : 1° la dignité impériale est héréditaire dans la famille des Bonaparte ; 2° l’Empereur est désigné par le choix de la nation consultée et répondant par un plébiscite. Il disait : « Entre le collégien de Woolwich et moi, le peuple français prononcera. » Un jour qu’il était venu me voir, qu’il m’expliquait cette belle invention et me demandait ce que j’en pensais, je lui répondis : « C’est une opinion de cadet ; si vous étiez l’aîné et l’héritier légal de Napoléon III, vous ne parleriez pas ainsi. » Il insista, je ne démordis pas et j’ajoutai avec quelque animation : « Prenez garde, il se pourrait faire qu’un jour on retournât cette hérésie contre vous. » Je ne croyais pas être si bon prophète ; quelques années plus tard, le prince Victor levait un drapeau de prétendant qui n’était pas celui de son père.

De tous ces démêlés de famille, de ces compétitions malpropres, le Prince impérial ne me souffla mot, mais, parlant du prince Napoléon, il me disait avec une colère qu’il n’essayait pas d’atténuer : « C’est un viveur, et rien n’est plus laid, plus dangereux qu’un prince viveur. » En plaisantant, je ripostai : « Mais, Monseigneur, il n’est pas donné à tout le monde d’être vertueux. » Brusquement, il répliqua : « Alors, il ne faut être ni prince ni prétendant. » Ce mot fut la seule allusion que l’on pût appliquer aux tentatives que le prince Napoléon faisait pour se créer un parti, en dehors de ce que l’on pourrait nommer la légitimité impériale. En revanche, la conduite beaucoup trop libre du mari de la princesse Clotilde était blâmée avec une énergie extraordinaire ; le Prince impérial ne tarissait pas à ce sujet. Cette réserve sur un point qui devait lui tenir singulièrement au cœur me fit douter de sa franchise et je me souvins de la parole du Psalmiste : Nolite confidere in principibus.

Pendant que j’étais à Camden-Place, nous sommes sortis ensemble tous les matins. Ma chambre était située au-dessus de la sienne ; il m’entendait me lever ; quand il jugeait que j’avais fini ma toilette et que j’avais pris mon thé, il arrivait et me disait : « Allons bavarder… » Jamais il n’a causé sérieusement avec moi que dehors, sur la bruyère de Chislehurst, en plein air, loin de toute oreille indiscrète appliquée contre une cloison, loin de tout œil curieux regardant par le trou d’une serrure ; c’était d’une prudence rare à son âge et que j’avais déjà constatée chez quelques vieux conspirateurs. C’est là, dans ces tête-à-tête qui parfois se prolongeaient pendant plusieurs heures, qu’il m’a développé les plans qu’il formait pour donner à la France une assiette et une vigueur nouvelles. Il émettait ses idées nettement et d’abondance, non pas comme s’il eût récité une leçon, mais comme s’il avait mûrement réfléchi à ce qu’il disait. Ces idées lui appartenaient-elles en propre, étaient-elles empruntées à des notes laissées par Napoléon III, les avait-il reçues de quelques hommes compétents qu’il avait consultés ? Je n’en sais rien, mais je n’aurais aucune objection à croire qu’elles étaient nées en lui ; qu’il les avait alimentées par la méditation et qu’il comptait en faire le programme du règne futur auquel il se croyait appelé.

La centralisation inaugurée par les Jacobins, fortifiée par Napoléon Ier, acceptée par tous les gouvernements qui se sont succédé depuis la chute du Premier Empire, lui semblait la cause principale de l’affaiblissement de la France ; et cette cause, il voulait la détruire. La division administrative en départements lui paraissait vicieuse, car l’étendue très restreinte de chaque circonscription y paralysait la vie locale. Il comprenait que la Première République, siégeant de fait à Paris, avait eu un intérêt de premier ordre à dissoudre les agglomérations provinciales, afin de briser plus facilement les résistances qu’elle y pouvait rencontrer. Mais, aujourd’hui, l’unification morale de la France était faite et le morcellement du territoire, utile jadis, n’avait plus de raison d’être et n’offrait guère que des inconvénients sans compensation. Tenant compte des intérêts, des habitudes qui constituaient dans les mœurs des différences appréciables, il partageait la France en dix-huit régions.

Chacune de ces régions avait un parlement particulier, toujours en rapport avec les conseils municipaux et participant de la sorte à la vibration spéciale de chaque commune. Ce parlement, qui me semblait devoir être une espèce de conseil général plus étendu et permanent, s’occupait de tout ce qui pouvait intéresser la région dont il était l’émanation représentative. Il adoptait des résolutions qui n’avaient force de loi qu’après avoir été examinées au Conseil d’État, discutées et votées par le Corps législatif, lequel avait pour mission de veiller à ce que nul préjudice ne fût porté à l’intérêt général de la France par les intérêts locaux que le parlement régional serait toujours tenté de faire prévaloir. Le parlement régional votait le budget régional ; le Corps législatif votait le budget de l’Empire ; le Sénat examinait les lois proposées au seul point de vue de la Constitution, semblable à la Cour de Cassation, qui ne s’appuie que sur le droit abstrait pour consacrer ou réformer les arrêts de la Justice.

Le Prince impérial était persuadé que, de cette façon, il appelait la France à se gouverner elle-même et à développer une existence provinciale propre, pleine d’émulation et qui produirait d’heureux résultats. À la tête de son ministère, qui jamais ne serait responsable que devant lui, comme lui-même était responsable devant la nation, il se réservait d’exercer la tutelle sur toutes ces assemblées locales. Il leur imprimait une impulsion qui lui revenait, intacte ou modifiée, sous forme de motions qu’il acceptait ou rejetait, selon l’avis motivé qui serait donné par le Corps législatif. Il croyait à sa conception, il en tirait toute sorte de conséquences plus fécondes les unes que les autres et voyait s’ouvrir une ère de prospérité sans pareille. Certes, son bon vouloir était irréprochable et, s’il n’eût dépendu que de lui, la France serait devenue cet Eldorado qui n’a été visité, en conte, que par Candide.

Ne se faisait-il pas illusion ? Les assemblées eussent été platoniques, sans pouvoir effectif ; elles eussent été propices aux bavards et, en somme, auraient eu simplement le droit — guère plus — de formuler des vœux sur lesquels le Corps législatif, siégeant à Paris, capitale de la France, qui est hydrocéphale, aurait prononcé en dernier ressort. Sous ces combinaisons spécieuses se cachait peut-être la volonté de fonder une sorte de puissance provinciale qui, à un moment donné, eût pu servir de point d’appui et de résistance contre les mouvements révolutionnaires de Paris, que les départements ont toujours subis, quoiqu’ils les aient souvent détestés.

Il ne m’a point fait de confidences ; on n’en fait qu’à ses amis et je n’étais qu’un étranger traité avec affabilité, écoutant et ne discutant que dans la limite qui prouvait l’intérêt et la déférence. Il n’eût pas été le fils de son père s’il n’eût conspiré ; il conspirait. Il ne me l’a pas dit, mais je l’ai su d’une façon positive. Il entretenait une correspondance plus ou moins mystérieuse avec quelques généraux restés fidèles au souvenir de Napoléon III ; c’était de sa part, en quelque sorte, un acte de courtoisie envers d’anciens serviteurs qu’il estimait, sans avoir une confiance sérieuse dans leur énergie, au cas où il aurait tenté un coup de main. Il avait meilleur espoir dans les nombreux jeunes officiers avec lesquels il était en relations secrètes, à l’insu de sa mère, vis-à-vis de laquelle il observait une réserve qui était bien près d’être de la défiance.

Jamais les lettres qu’il échangeait avec des capitaines, des lieutenants et même des élèves de l’École de Saint-Cyr ne passaient par la poste. On avait organisé un système de messages, et de messages fort ingénieux, très simple, qui m’a été expliqué et que je ne révélerai pas, afin de ne pas nuire aux conspirateurs de l’avenir. Il croyait, s’il voulait courir une aventure analogue à celles de Strasbourg et de Boulogne, être certain de rencontrer dans le corps d’officiers de bien des régiments une sympathie qui se changerait promptement en concours actif. Le personnage qui m’a raconté cela et qui fut un de ses rares confidents m’a dit avoir eu entre les mains les preuves de ce qu’il avançait. La sympathie, j’y crois, de même que je crois au concours empressé, si l’expédition eût réussi.

Il n’était pas heureux ; il n’avait pas à le dire, cela se voyait. Parfois, dans ses yeux bleus, interrogateurs et doux, passait une expression si triste qu’elle en était navrante ; comme si elle eût reflété un souvenir des grandes défaites, ou une vision de l’avenir sous le ciel africain. À quoi pensait-il alors ? à sa vie manquée, à son ambition, qui était d’autant plus ardente qu’il craignait qu’elle ne fût stérile, à certains projets qu’il avait formés avec entraînement et dont tout à coup il sondait l’inanité ? Qui le sait ? Qui pourra dire quelles ont été les pensées secrètes de cette jeune tête ? Il est un point cependant dont il ne parlait jamais, qui lui était resté douloureux entre tous et qui le lancinait, comme un incurable ulcère.

Les foules sont injustes, les peuples sont ingrats ; après la catastrophe de Sedan, la nation française se dressa contre Napoléon III, lui reprocha de n’avoir pas su mourir, d’avoir été vaincu, d’avoir capitulé et, sans plus regarder, ni mieux comprendre, le traita de lâche. Cette insulte, la plus imméritée qui fût au monde, à l’égard d’un homme dont l’impassibilité au feu étonnait les plus vieux soldats, avait été insupportable au Prince impérial. Il ignorait que Chamfort a dit : « Il faut que l’homme public s’habitue à déjeuner tous les matins avec un crapaud. » Or il était plus qu’un homme public ; il était un prétendant, fils d’un souverain tombé, plus que tombé, effondré, mais il était trop jeune encore, trop naïf, pour n’être pas désespéré de l’injure, qui rejaillissait sur lui.

Il en souffrait ; c’était comme une flèche toujours renouvelée, qui le frappait à travers ce père qu’il avait tant aimé et qu’il regrettait si profondément. Volontiers, comme Lady Macbeth au médecin, il eût dit : « N’as-tu pas des remèdes qui puissent soulager les peines de l’âme, arracher de la mémoire un chagrin enraciné, effacer du cerveau l’empreinte des douleurs qui l’assiègent et, avec l’aide bienfaisante d’un élixir d’oubli, débarrasser le cœur du poids qui l’oppresse ? » Il savait aussi que les journaux du radicalisme l’avaient accusé d’avoir eu, de terreur, une attaque de nerfs pendant l’escarmouche de Sarrebruck à laquelle il assistait ; de cela aussi il était attristé, et il s’était juré de se jeter, tête baissée, dans la première aventure qui s’ouvrirait devant lui, afin de prouver que l’on n’avait point peur lorsque l’on était de sa race et de son nom. Il s’est tenu parole et n’a point désarmé la calomnie.

Sa situation morale était indécise ; on la lui disputait et il lui répugnait de la défendre. Il était légalement majeur depuis sa dix-huitième année, c’est-à-dire depuis le 16 mars 1874, majorité extérieure et platonique qui n’avait pas mis fin à la tutelle jalouse que l’Impératrice exerçait au point de vue de la direction politique, qu’elle ne pouvait se résoudre à abandonner. C’était bien peu de chose que ces conciliabules où l’on appelait quelques amis restés dévoués à l’exil, mais ça servait à alimenter l’ambition d’une femme qui, cherchant à quelle héroïne se comparer, hésitait entre Marie-Thérèse et Sémiramis. S’abstraire, comme ce n’eût été que son devoir, lui eût semblé une abdication et elle ne s’y pouvait résigner.

À toute velléité d’indépendance, le Prince impérial était certain de s’entendre dire : « Tu es le maître, cela est certain, puisque tu es majeur, mais je n’en suis pas moins ta mère et je manquerais à mes devoirs, si… » Il écoutait, avec le flegme que son père lui avait légué, bouillonnant d’impatience, n’en laissant rien paraître et subissant jusqu’à épuisement ce qu’il appelait « les sermons de l’Impératrice ». Parfois celle-ci criait à l’aide et faisait venir Rouher à la rescousse. C’était une autre antienne : « Permettez, Monseigneur, au plus fidèle de vos serviteurs d’invoquer sa vieille expérience pour vous faire observer que… » Et de nouveau on le chapitrait et on lui démontrait ainsi qu’on ne lui laisserait d’autre initiative que celle qu’il enlèverait de force. Dans cette maison de Camden-Place, il était comme un oiseau en cage et chacun lui serinait la chanson qu’on voulait lui entendre chanter. Parfois il en fut énervé jusqu’aux larmes.

Toute indépendance lui était ravie, car sa situation matérielle n’était pas seulement médiocre ; elle était nulle. Il n’avait aucune fortune personnelle et, comme disent les bourgeois, « sa mère le tenait par l’argent ». Il était, il est vrai, défrayé de tout, avec deux chevaux de selle à l’écurie ; mais sa liste civile se composait d’une pension de six mille francs que l’Impératrice lui servait. Prétendre au trône de France, se créer des partisans, entretenir des relations et solder certaines complaisances avec cinq cents francs par mois, c’était dérisoire ; il le sentait, il en était offusqué dans son amour-propre et dans l’intérêt de sa cause.

Pourquoi l’Impératrice, qui, du reste, était plus dépensière que généreuse, le condamnait-elle à une portion si congrue qu’elle en était insuffisante ? Était-ce pour refréner les entraînements de la jeunesse, éviter les fredaines et écarter toute tentative de plaisirs trop accentués ? Obéissait-elle à cette jalousie féminine qui est instinctive chez presque toutes les mères ? Je ne le crois pas ; elle regardait plus haut, ou plus bas ; elle voulait l’empêcher d’agir politiquement par lui-même, parce qu’elle se réservait la haute main sur toute action qui eût visé la reconstitution de l’Empire. Si, par impossible, le Prince impérial avait ressaisi le sceptre de France, elle eût voulu imposer son influence et être réellement l’Impératrice mère. Elle eût été déçue. Un jour que, dans une conversation intime, on demandait au Prince impérial quel palais il réserverait à sa mère, en cas de retour à Paris, il répondit : « Une maison de campagne à Biarritz. »

Ulcéré du reproche de lâcheté adressé à celui dont il portait le nom, dont il était l’héritier, dont il voulait relever le prestige, harassé par les observations de sa mère, qui ne perdait pas une occasion de lui rappeler qu’il n’était encore qu’un enfant, humilié de sa pauvreté, qui ne lui permettait même pas d’obliger un ami, ou de récompenser un serviteur, il se sentait mal à l’aise dans la vie qui lui était faite et s’en échappa. L’acte ne fut point spontané, comme on l’a dit, ni le résultat d’un coup de tête ; il avait médité son projet et, l’heure venue, il le mit à exécution avec ténacité. Il ne consulta point l’Impératrice sur sa résolution ; il la lui signifia. Il voulut être émancipé de fait, comme il l’était de droit ; et puis il comptait bien ramasser un peu de gloire, forcer les mauvaises langues à se taire et rapporter le bon renom qui s’attache à la jeunesse et à la bravoure[3].

L’Angleterre était en chicane, au Sud de l’Afrique, avec quelques négrillons qui n’appréciaient que médiocrement les bienfaits de la civilisation britannique. Les procédés étaient devenus désagréables, de part et d’autre ; on en était aux coups de fusil et aux coups de sagaie. Le gouvernement du Cap demanda du renfort ; on lui envoya quelques régiments ; le Prince impérial obtint l’autorisation de se joindre à l’expédition, en qualité d’officier à la suite, dans l’état-major du Royal Artillery. Il partit au mois de février 1879. À peine fut-il arrivé dans le Zoulouland, où l’armée anglaise opérait, que les journaux ultra-républicains de France annoncèrent que la faiblesse de sa constitution l’empêchait de faire campagne et que la dysenterie le retenait à l’ambulance. Il n’en était rien ; il faisait son service avec excès, recherchait le péril, guettait les occasions de se signaler et avait souvent témoigné d’une témérité que ses chefs avaient blâmée.

Le 1er juin 1879, il provoqua une reconnaissance sur le ravin de Warsin-Kraal ; six cavaliers commandés par le lieutenant Carrey l’accompagnèrent. Le détachement mit imprudemment pied à terre dans un bas-fond, au milieu d’un champ de cannes à sucre ; il y fut surpris par un parti de Zoulous qui, après avoir rampé à travers les herbes touffues, surgit à l’improviste ; on n’était pas en nombre ; les Anglais sautèrent en selle et disparurent. Le Prince impérial était de petite taille, et son cheval, très haut sur jambes, avait l’encolure élevée ; il ne put l’empoigner à la crinière ni à l’arçon ; il ne saisit que la fonte du côté montoir ; la courroie se rompit ; il tomba à la renverse, se remit debout. Son cheval était parti au galop. Il était seul, abandonné de ses compagnons ; il marcha aux nègres, déchargea sur eux les six coups de son revolver et tira son épée, qui avait appartenu à Napoléon Ier et qu’il considérait comme un gage de bonheur.

Le lendemain seulement on se mit à sa recherche ; on le retrouva couché sur le dos, face à l’ennemi, la poitrine percée de dix-huit coups de sagaie, l’œil droit arraché. Selon leur usage, les nègres du Zoulouland lui avaient ouvert le ventre. On le roula dans des couvertures militaires et on l’emporta. Les nègres ne se doutaient guère de la victime de choix qu’ils avaient immolée ; lorsqu’on le leur apprit, ils en furent désespérés. Le chef de la tribu à laquelle appartenaient les coureurs qui l’avaient mis à mort ne se consolait pas ; dans une de ses entrevues avec les officiers anglais, après qu’un traité eut terminé cette guerre, qui n’avait été qu’une dispute, il disait : « C’est un grand malheur pour moi qu’on ait tué ce fils d’empereur ; si nous avions connu sa qualité, nous l’aurions pris vivant ; j’en aurais eu soin, je l’aurais bien nourri et vous me l’auriez racheté très cher. »

Le Prince impérial est tombé bravement, sans reculer d’un pas, comme s’il se fût agi de sauver la France ; et cependant il ne combattait que pour la plus misérable des querelles. En réalité, il est mort parce qu’il voulait réhabiliter, à tout prix, un nom calomnié. C’est vers le 20 juin que la nouvelle parvint en Europe ; l’impression fut profonde, bien plus qu’on ne pourra se le figurer, lorsqu’on lira ce récit. Le grand-duc de Bade, un des hommes les meilleurs, les plus pacifiques, les plus intelligents que j’aie connus, me fit appeler à Carlsruhe. Il avait souvent vu le Prince impérial, soit à Arenenberg, soit à la résidence de l’île de Mainau ; il avait causé avec lui et l’avait apprécié. Il m’en parla longuement, avec une émotion qui n’était point simulée. Ce n’était pas seulement ce brusque dénouement de tant de jeunesse et de tant d’espérance qui l’attristait, c’était la disparition d’un élément de force et d’énergie sur lequel avait compté la diplomatie européenne.

Je copie textuellement une partie de la note que j’ai prise à la suite de cet entretien, qui dura deux heures ; c’en est le résumé : « Le grand-duc considéra la mort du Prince impérial comme un événement de hautes conséquences, non seulement pour la France, mais pour l’état général de l’Europe ; dans les chancelleries et dans les conciliabules souverains, on le suivait des yeux, avec un intérêt dont l’empereur de Russie, lors de son dernier voyage en Angleterre, lui avait porté le témoignage, en quelque sorte, officiel ; on voyait en lui une réserve assurée pour l’avenir, pour un avenir prochain ; on le savait sage, réfléchi, respectueux, intelligent ; on avait confiance en lui et tous les Cabinets l’eussent accepté avec joie. » Au cours de la conversation, le grand-duc me montra un télégramme du prince de la Couronne, de celui qui fut l’empereur Frédéric III : « Cher ami, c’est cependant trop tragique ! »

Ernest Lavisse, qui avait été son professeur d’histoire et qui avait pour lui une affection de nourrice, m’écrivait : « Le noble enfant est une victime expiatoire de Sedan ; victime volontaire ; mais à qui profitera le sacrifice ? Tout le monde est profondément ému. J’ai vu pleurer quantité de gens et, après trois jours, les larmes coulent encore. Les députés de l’Appel au Peuple et tous ceux pour qui le bonapartisme est une carrière s’agitent dans le vide. Ils demandent une solution immédiate, pour avoir le droit de s’en plaindre et de chercher à se pourvoir. César — celui que vous appelez Tibère — n’ouvre les lèvres que pour dire qu’il ne sera pas prétendant. Au vrai, il nous reste la grâce de Dieu, ce qui est fort peu de chose. Quelle place tenait dans le monde ce pauvre prince ! »

Roger de Cormenin, qui alors avait vingt-quatre ans, ne s’occupait guère de politique et n’avait point d’opinion assise, m’écrivait de son côté : « Au milieu de mes tracas personnels, est arrivée la sinistre nouvelle de la mort du Prince impérial. Nous en avons été bouleversés. Je ne vois plus qu’amis en larmes. Je doute que jamais aucun prince ait été autant et si justement pleuré des jeunes gens de son pays. On sent mieux ce que l’on a perdu, depuis que s’est faite l’irréparable perte. Tout le monde ici est dans le désarroi, à l’exception de quelques républicains, qui se font un devoir et un plaisir de baver sur ce cercueil où est enfermé l’homme qu’ils redoutaient le plus. »

Ces deux lettres donnent exactement l’état de l’opinion ; on fut désolé, on fut troublé ; il semblait que l’on voyait disparaître la dernière planche de salut à laquelle on comptait s’accrocher en cas de naufrage. Roger de Cormenin avait raison : sous prétexte de célébrer la mort d’un prétendant, quelques pauvres sires du radicalisme ne purent s’en tenir de joie, dansèrent autour de ce cadavre et l’insultèrent. J’ai sous les yeux, et l’on retrouvera dans les papiers annexés au manuscrit original de mes Souvenirs, une ordure qui semblera extraordinaire, même à ceux que n’étonne plus aucune infamie politique. Cela s’est crié et vendu dans Paris : dix centimes. C’est le supplément du n° 3 de L’Avant-garde démocratique ; rédacteur en chef : Léo Taxil. Je n’en transcrirai que le titre ; cela suffira ; le texte est de ceux qu’on ne lit pas : Il a claqué, le pauvre chéri ! Détails inédits sur la mort lamentable du jeune oreillard.

Trois ans plus tard, le 20 avril 1882, le Weekly Chronicle de San Francisco publia un récit à sensation par lequel la mort du Prince impérial était attribuée à des contumax de la Commune, qui l’auraient suivi d’Angleterre au Zoulouland et l’auraient assassiné. Cette assertion fut ramassée par un ancien Communard, nommé Lissagaray, reproduite et commentée par lui dans le journal La Bataille, dont il était rédacteur en chef, sous le titre Comment nous le tuâmes. Avec un courage que l’on va pouvoir apprécier, ce Lissagaray terminait son article en disant : « Aujourd’hui que l’amnistie a rendu la France à tous les proscrits, aujourd’hui que le parti bonapartiste est quasi éteint, ou du moins incapable d’exercer aucune vengeance, nous pouvons dire la vérité tout entière, au risque de faire bondir les âmes sensibles ; et cette vérité la voici : oui, c’est nous qui l’avons tué ! »

Ai-je besoin de dire qu’il n’y avait là qu’imposture et vantardise. Albert Duruy[4] envoya des témoins à Lissagaray, qui répudia toute responsabilité et refusa de se battre. Je n’ai jamais compris qu’Albert Duruy, galant homme, écrivain de talent, ancien combattant de la guerre franco-allemande, ait cru devoir relever de telles turlutaines et faire à un condamné de la Commune l’honneur de se mesurer avec lui[5].

Il y aurait bien d’autres turpitudes à signaler dans certains journaux de l’époque ; mais passons, passons ; si l’on remuait les immondices de l’esprit de parti, l’histoire en serait asphyxiée.

Si celui qui croyait devoir être Napoléon IV était rentré en Angleterre indemne, ou seulement blessé, aurait-il essayé un coup de main pour se remettre en possession du trône de France ? Sans hésiter, je réponds : oui. Revenant avec la petite auréole acquise au cours de la guerre noire, il eût certainement cru que l’heure était propice d’affirmer ses prétentions ou ses droits. Il était dans l’âge des aventures et il les aimait. Un jour, sur la bruyère de Chislehurst, il m’avait dit : « La politique, c’est un steeple-chase ; si l’on n’est pas décidé à franchir les obstacles, quitte à se casser le cou, il est inutile de partir, car on n’arrivera pas. »

Une autre fois que nous causions dans son cabinet, parce que la pluie nous avait empêchés de sortir, il me parla de Christine de Suède et me dit : « Elle a formulé un axiome qui doit être celui des ambitieux, je l’ai copié » ; et il me montra un papier sur lequel je lus : « La vie est un trafic ; on ne saurait y faire de grands gains sans s’exposer à de grandes pertes. » Ces propos dans sa bouche avaient une signification à laquelle je n’ai pu me méprendre ; mais je conviens que l’on n’en peut tirer que des inductions. Voici qui est plus positif et qui équivaut presque à une certitude : parmi les personnes qui allaient le voir parfois à Camden-Place et qui, comme le dit Lavisse, se faisaient une carrière du bonapartisme, il y avait un Corse nommé Pugliesi-Conti, que j’ai connu plus tard, alors qu’il servait de mentor, de chambellan et, au besoin, de secrétaire au prince Victor, résidant à Heidelberg, afin d’y étudier la langue allemande.

Ce Pugliesi-Conti était assez chétif, maigrelet et petit. Il me raconta qu’étant à Chislehurst le Prince impérial l’avait plaisanté sur sa taille exiguë et lui avait fait endosser un de ses costumes, en lui disant : « Je parie qu’il est trop grand pour vous. » Pugliesi-Conti, en bon courtisan, s’était prêté au travestissement et avait été très fier de démontrer que le vêtement lui allait, comme s’il avait été fait pour lui. Le lendemain le Prince impérial le prit à part et lui dit : « Dès que vous serez rentré à Paris, vous ferez faire un uniforme de général de division à votre mesure et vous me l’apporterez ici, vous-même. Je n’ai pas besoin de vous recommander la discrétion. » Pugliesi-Conti obéit. L’uniforme était, il est peut-être encore à Camden-Place, comme celui de Napoléon III est toujours à Prangins ; l’occasion d’endosser l’un et l’autre ne s’est jamais présentée.

Le Prince impérial, par les journées claires, lorsque le vent d’Est a chassé les brumes, s’en allait seul à Douvres ; il montait sur la falaise, peut-être à l’endroit où le roi Lear expira en baisant les lèvres mortes de sa fille Cordélie, et là, il regardait vers Boulogne que l’on aperçoit dans le lointain, avec les souvenirs de ce camp fameux que l’on quitta en hâte pour marcher vers Austerlitz. Le soir de ces jours-là, à Camden-Place, il était triste, ou plutôt songeur ; on ne lui demandait pas pourquoi, on le devinait. Oui, certes, il eût traversé le détroit, il eût confié à une barque César et sa fortune. Et après ? qui sait si la sagaie des Zoulous ne l’a pas empêché d’être tué par la balle d’un douanier, au moment où il aurait posé le pied sur la terre de France ?

Après la mort du Prince impérial, le parti bonapartiste, qui avait encore, par les souvenirs et par les espérances, de fortes racines dans le pays, s’affaiblit rapidement et se décomposa. Ce qui en subsistait ne tarda pas à se diviser et donna un lamentable spectacle. Sur le radeau de l’Empire, les naufragés s’entre-dévorèrent. Le prince Napoléon et le prince Victor, le père et le fils, se dressèrent l’un contre l’autre, chacun d’eux prétendant être le seul vrai fabricant de gloire et de prospérité. Ils ne se ménageaient pas et se dirent leurs vérités ; la litanie fut longue ; parfois je l’ai entendue et j’en ai été écœuré. Chacun tirait à soi le manteau impérial ; ils l’ont si bien tiré qu’ils l’ont déchiré et qu’à l’heure où j’écris ce n’est plus qu’une loque. Le raccommodera-t-on ; y fera-t-on une reprise perdue, qui permettra de le porter encore ? Quoique rien ne me paraisse impossible en France, j’en doute.

Une nation n’a pas vécu pendant quinze siècles sous le pouvoir monarchique sans être pénétrée, par tradition, par le seul fait des lois de l’atavisme, d’un certain nombre d’idées qui résultent de ses mœurs. Or on penche toujours du côté de ses mœurs et, dans quelque forme politique que vive un peuple, ce sont les habitudes qui l’emportent et le ramènent à ses anciens usages. Sous le gouvernement républicain le plus accentué, le mieux accepté, ce que la France cherche, ce qu’elle demande, c’est un homme ; que ce soit Mirabeau, Robespierre, Lafayette, Lamartine ou d’autres plus récents, il lui faut un fétiche qu’elle charge de toutes ses espérances et qu’elle renverse parce qu’il ne les a pas réalisées.

Si les idoles acclamées — Napoléon Ier, Louis-Philippe, Napoléon III — modifient le pacte social et l’absorbent dans le pouvoir qu’ils usurpent, la France applaudit, quitte à siffler un peu plus tard. Depuis que je suis au monde, et ce n’est pas d’hier, j’ai toujours vu le pays frappé d’engouement pour un personnage quelconque, qui a rarement fait belle figure dans l’histoire. Si je citais les noms qui faisaient battre les cœurs, depuis celui d’Audry de Puyravault[6] jusqu’à celui du général Boulanger, on me rirait au nez et l’on ne me croirait pas.

On peut dire avec certitude que, vers 1880, la France était partagée en deux partis de forces inégales, d’aspirations profondes, qui tous deux cherchaient la victoire et se croyaient sûrs de vaincre. Ces deux partis étaient, il est vrai, subdivisés en fractions nombreuses, où l’intérêt personnel avait plus d’énergie que de convictions, mais néanmoins ils représentaient les deux camps hostiles qui se disputaient la direction de la politique générale. Le groupe des conservateurs voulait la monarchie, ou quelque chose d’approchant, avec ses conséquences ; le groupe des républicains voulait la république, avec les réformes qu’elle peut comporter. Entre les deux, somnolait la masse indécise et molle des indifférents prêts à se rallier à celui qui deviendrait le maître. Chacun de ces groupes avait adopté un homme, auquel il réservait le pouvoir, sinon la dictature, et il faut reconnaître, cette fois, que ces hommes avaient une valeur propre et un passé qui paraissait un gage d’avenir.

Jules Grévy ayant été élu président de la République pour sept ans, le 30 janvier 1879, on devait pourvoir à son remplacement le 30 janvier 1886. Les deux candidats réservés par le parti conservateur et par le parti républicain étaient le général Chanzy et Gambetta. L’un et l’autre symbolisaient nettement les idées que chacune des fractions de l’opinion voulait faire prévaloir. Ce n’était un mystère pour personne qu’à l’heure de l’élection présidentielle la lutte aurait lieu entre le dictateur qui avait organisé la résistance en province et le général dont l’habile ténacité avait sauvé l’honneur de nos armes. Tous deux avaient des partisans convaincus, très ardents pour Chanzy, fanatiques pour Gambetta, et décidés à triompher au jour du scrutin. Cette victoire, on l’escomptait d’avance, et, quoique l’héritage de Jules Grévy ne dût être ouvert que dans quelques années, on en parlait déjà, ainsi que d’un fait accompli. Cette fois encore, comme toujours, on avait oublié que le dramaturge par excellence, la mort, intervient au moment où l’on y pense le moins et renverse toute combinaison par un dénouement dont le monde reste effaré.

Gambetta avait acheté à Ville-d’Avray « les Jardies », petite propriété où Balzac avait jadis fait tant de rêves de fortune et tant de beaux romans. C’était fort modeste, presque pauvret, quelque chose comme la maison d’un maraîcher enrichi. Gambetta s’y réfugiait volontiers et, au courant du mois de décembre 1882, pendant les vacances du Corps législatif, il y était installé avec une dame Léonie Léon, qui était sa maîtresse.

Sur les causes qui ont amené la mort de Gambetta, une légende est faite, qu’il sera impossible de détruire, quoiqu’elle soit fausse. On dit que, pendant une discussion, Léonie Léon s’arma d’un revolver et tira sur Gambetta, qui eut la main traversée en voulant détourner le coup dont il était menacé. Selon une autre version, Gambetta se serait involontairement blessé lui-même, en essayant de désarmer sa maîtresse, qui, dans un accès de désespoir et de jalousie, voulait se tuer. La vérité est tout autre. Gambetta, lourd, épais, déjà envahi par les matières adipeuses, était fort maladroit ; en voulant enlever le barillet d’un revolver chargé, il le fit partir ; la balle, de très petit calibre, lui perça le métacarpe de part en part. Ceci est beaucoup trop simple pour obtenir créance dans l’esprit des foules, qui, à défaut du merveilleux dont elles sont éprises, n’admettent jamais que l’extraordinaire.

La blessure était plus douloureuse que grave, mais elle frappait un homme que plus d’une maladie avait visité. Sans rappeler une affection qui était un souvenir de la vie de bohème menée aux jours de la jeunesse, il était diabétique et souffrait d’étouffements, indice d’un cœur en mauvais état. Il n’est pas mort de sa blessure, comme on l’a dit : il est mort d’une inflammation localisée de l’intestin, que des soins intelligents eussent probablement évitée[7].

Je savais Gambetta malade, mais on le traitait déjà un peu comme un souverain, et les journaux, obéissant à un mot d’ordre, ne publiaient que des bulletins plus rassurants que la vérité ne l’eût exigé. Je fus donc surpris, en ouvrant mon journal, au matin du 1er janvier 1883, de lire que Gambetta était mort la veille, à minuit moins cinq minutes. J’ai noté immédiatement mon impression et je la transcris telle quelle :

« Gambetta vient de mourir ; j’en suis tout troublé, car l’événement est considérable. Son départ inopiné, en pleine force, âgé de quarante-quatre ans à peine, va lui assurer dans l’histoire une place que l’exercice du pouvoir ne lui eût pas conquise. Les échecs parlementaires de l’homme n’avaient rien enlevé d’essentiel à sa popularité. Les journaux intransigeants de Paris l’avaient combattu à outrance et vilipendé sans vergogne ; cela avait produit quelque effet sur les électeurs de Belleville, de la Villette, de Ménilmontant, mais n’avait affaibli en rien son prestige dans la province, pour laquelle il symbolisait l’idée républicaine. Malgré l’opposition qui lui eût été faite et les brigues dont il eût été enveloppé, il eût très probablement succédé à Grévy et aurait fait, autant que possible, du gouvernement personnel. Il était de tempérament autoritaire, plus retentissant que profond ; sa turbulence se serait atténuée et, à l’instar de M. Thiers, il eût accaparé le pouvoir et se fût défendu contre les revendications parlementaires.

« Sa mort ouvre une succession, la succession d’Alexandre : au plus digne ! Tout le monde y prétendra, et les partis qui divisent notre pays se fractionneront encore. Les jacobins ambitieux qui vont tenter de prendre sa place et jouer son personnage, Brisson, Clemenceau, Floquet, sont incapables, presque inconnus en France et sans action sérieuse sur l’opinion publique. Gambetta n’eût peut-être rien fondé, — ce n’était pas un créateur, car il n’avait point d’idées propres et allait toujours chercher ses inspirations dans l’histoire ou dans la légende de la Révolution française, — mais c’était un obstacle redoutable, aussi bien contre les conservateurs qui rêvent une restauration monarchique que contre les énergumènes qui aspirent au retour de la Commune. À ce double point de vue, sa mort constitue un danger de plus dans une situation déjà pleine de périls. S’il fût devenu le chef de l’État, ce qui était son rêve, eût-il relevé la France de l’affaissement auquel, plus que nul autre, il a contribué ? On en peut douter, il était trop incomplet ; il avait des instincts, plutôt que des facultés, et, comme il ne doutait pas de lui, il n’imaginait pas qu’il pût jamais se tromper ; nature de tribun, apte à renverser, incapable de construire, chef habile de coalition, chef médiocre de gouvernement, un peu gobe-mouches, malgré sa finesse, ne s’entourant que d’inférieurs, redoutant la contradiction, il se fût, je crois, rapidement usé au pouvoir ; il avait des haines et y obéissait, ce qui prouve qu’il n’était point un homme d’État. On lui a prêté un mot qui le peindrait ; il aurait dit : « Je ne pense que lorsque je parle. »

« Sous la présidence du maréchal Mac-Mahon, sous celle de Jules Grévy, Gambetta gouverna positivement la France ; son action fut d’autant plus prépondérante qu’elle était occulte et s’exerçait par des fonctionnaires qui lui étaient inféodés. C’est ce que Grévy comprit et déjoua avec son esprit de paysan matois ; il le contraignit à devenir président du Conseil des ministres. De ce jour, Gambetta fut compromis, il mécontenta le Corps législatif, qu’il menait trop vertement, et inquiéta l’opinion publique, qui, à tort ou à raison, lui prêtait des intentions belliqueuses. Il donna sa démission et sortit diminué du pouvoir qu’il avait exercé avec maladresse. Sa mort ne résout aucun problème et en crée de nouveaux. Il ne m’inspirait aucune confiance, et cependant je crains que nous n’ayons à regretter qu’il ait si tôt disparu. » On transporta le corps de Ville-d’Avray au Palais-Bourbon et, le 6 janvier 1883, au jour des Rois, on lui fit de magnifiques funérailles. Appuyé contre un des candélabres de la place de la Concorde, j’ai vu passer le char funèbre et les longues théories officielles qui l’accompagnaient. Voici la note que j’ai prise en rentrant chez moi :

« Je viens d’assister aux obsèques de Gambetta, j’ai regardé défiler le cortège, énorme fantaisie de carnaval macabre, qui a laissé la population froide et parfois même l’a rendue gouailleuse. On admirait les piqueurs à cheval de l’administration des pompes funèbres, les immenses couronnes enrubannées, les bannières des corporations ; on applaudissait les sauveteurs, l’École polytechnique ; quand une fanfare jouait des airs lugubres, on criait : bis ! Du défunt, pas un mot ; on était là à un spectacle et l’on tâchait de s’y amuser. L’effort accompli pour donner quelque chose de grandiose à ces funérailles, d’où toute manifestation religieuse avait été exclue, n’a pas été heureux. Derrière l’énorme catafalque, qui était théâtralement beau, on avait réuni tous les corps d’État, toutes les députations, et la magistrature, et l’Institut, et l’armée, et les écoles, et tout ce que l’on avait pu grouper sous une dénomination distincte ; on a enterré ce vaincu comme s’il eût été victorieux, comme Berlin n’enterrera ni Moltke ni Bismarck. On a dépassé le but, et bien des gens ont ri de cette marche triomphale, sans dignité. C’est Gambetta que l’on emportait à sa demeure dernière ; c’eût été le bœuf gras faisant sa promenade traditionnelle, il n’y aurait ni plus de monde, ni moins de recueillement. C’était bien le convoi d’une idole, mais rien que d’une idole qui avait de l’argile aux pieds et peut-être à la tête. La chapelle est vide ; qui va-t-on hisser sur le piédestal des adorations ? Le vers d’Alfred de Musset ne me sort point de l’esprit ; je le répète : c’est comme une obsession :

Qui ne nous, qui de nous va devenir un Dieu ?

Je n’ai rien changé à ce que j’ai écrit alors, sous le coup même de l’événement. Ceux qui ont tenté de remplacer Gambetta et d’exercer l’autorité que la mort lui a ravie rappellent ces huit maréchaux de France, créés après le coup de canon de Salzbach, que l’on avait surnommés la monnaie de M. de Turenne et qui partout étaient battus.

À l’heure même où Gambetta s’en alla vers les destinées d’outre-tombe, les fractions qui composaient le parti conservateur s’émurent, car la politique est implacable, la mort n’en suspend pas les combinaisons ; au contraire, elle les accroît, avive l’ambition et surexcite les espérances. Bien vite, on supputa les chances et on conclut que seul le général Chanzy pouvait dorénavant succéder à Jules Grévy. N’aurait-il pas pour lui les hommes d’ordre, plus nombreux que l’on ne croit, — c’est la phrase consacrée, — et les impérialistes qui ne savaient plus à qui porter leurs hommages, et les légitimistes déçus dans leurs efforts, et les orléanistes fatigués d’attendre une manifestation qui jamais ne se produisait, et les républicains modérés qui voulaient quelque stabilité dans le gouvernement, et les patriotes qui se souviendraient de l’armée de la Loire ? Donc l’élection est assurée, ce n’était qu’une affaire de patience ; on n’avait plus qu’à attendre le terme fixé par la loi, à moins que l’on ne fît naître une occasion de le devancer. Le candidat favori ayant disparu, rien ne pouvait faire obstacle à ce jeune général que la France attendait pour se donner à lui.

La veille des funérailles de Gambetta, c’est-à-dire le 5 janvier 1883, le général Chanzy fut trouvé mort dans son lit, déjà froid, la bouche souriante, comme s’il eût été frappé au cours d’un rêve heureux. Une gouttelette de sang aux narines indiquait une hémorragie cérébrale, qui résultait probablement de la rupture de l’artère basilaire. À cinq jours de distance, les deux rivaux de l’avenir se suivaient sur la route qui mène au pays d’où l’on ne revient jamais, emportant avec eux toutes les espérances qu’ils avaient suscitées. Jamais coup double de la destinée ne fut plus brutal.

Ici encore, je copierai la note que j’ai écrite, sous la première impression de la stupeur et du chagrin :

« Décidément, Dieu ne protège plus la France. La nuit dernière, le général Chanzy est mort subitement, à Châlons-sur-Marne, où il commandait le sixième corps d’armée. C’était quelqu’un. Le Prince royal de Prusse m’a dit : « Vous n’avez eu qu’un homme de guerre : Chanzy. » En effet, il avait tenu tête aux Allemands et, malgré l’infériorité du nombre, il avait souvent dérouté le prince Frédéric-Charles. Ancien gouverneur de l’Algérie, ancien ambassadeur à Pétersbourg, il avait tout ce qu’il faut pour « être », et il eût été. Il était ambitieux et rêvait la présidence de la République, sinon plus. Il était très fin, habile à débrouiller la pensée d’autrui et à cacher la sienne ; sa loyauté, qui était irréprochable, ne l’empêchait pas d’étudier avec soin la route sur laquelle il devait mettre le pied et de n’y marcher qu’avec prudence. C’était un homme d’action et il ne tenait les hommes de parole qu’en médiocre estime. Il méprisait Gambetta, Grévy, Ferry, Clemenceau et tous les avocats du byzantinisme politique ; il se croyait appelé à les faire taire, à consolider la France, à maintenir la paix, tout en se préparant aux éventualités qu’il prévoyait ; il était persuadé que l’avenir lui réservait un grand rôle, et il n’avait pas tort.

« Gouverneur de l’Algérie, luttant d’astuce avec les hommes de grande tente, matant le parti démocratique, qui n’est là que le rebut du parti démagogique français, triturant la grande diplomatie à Pétersbourg, il avait acquis une souplesse, une rapidité d’évolutions, une habileté de conduite qui, plus tard, eussent été d’un grand secours au pays. Il aimait l’armée, s’en occupait, la défendait contre les innovations périlleuses et lui inspirait une confiance qui eût peut-être été mise à l’épreuve, car, en cas de guerre, c’est à lui que l’on devait remettre la direction des opérations militaires.

« J’ai connu Chanzy, j’avais une vive affection et un respect sincère pour lui. Il avait la passion de la France et n’eût rien négligé pour lui rendre un rang convenable en Europe. Il y avait tâché en Russie, où il avait été apprécié et où il avait laissé d’excellents souvenirs. Bien souvent, le vieux prince Gortschakoff m’en a parlé avec éloges. Les conservateurs, c’est-à-dire les ennemis de la République, et les libéraux modérés ont, plus d’une fois, pensé à lui, avec la secrète espérance de le voir dessiner son personnage. Il restait volontairement dans l’ombre et attendait que le péril fût imminent pour se présenter et dire : « Me voilà ! » Je le crois, du moins, car jamais il ne m’a fait de confidence à cet égard. Un jour cependant que nous causions avec intimité, il m’a dit : « Dans l’état actuel des choses, nulle ambition ne peut m’être interdite. »

« Au-dedans et au-dehors, il eût été utile. Au milieu des cartes biseautées avec lesquelles on joue le sort de la France, il était un atout sincère, qui pouvait gagner la partie. Les dieux ne l’ont pas voulu. Il n’avait pas soixante ans ; il était solide, actif, blond, de visage agréable, avec l’accent un peu traînant et une certaine lenteur d’élocution. Les Allemands le respectaient, je le sais ; ils désiraient le voir président de la République ; ils disaient : « Avec lui, nous sommes certains d’avoir la paix, car il connaît bien les questions militaires » ; parole cruelle, mais justifiée par la différence d’organisation, d’esprit et de discipline des deux peuples. La mort de Gambetta est un malheur, celle de Chanzy est un désastre. »

Que de fois, depuis que ces lignes ont été écrites, ai-je entendu des hommes considérables dans la politique, dans les lettres, dans l’administration, dans l’armée, dire : « Ah ! si ce pauvre Chanzy était encore là ! » Il n’y est plus, bonnes gens, et jusqu’à présent personne ne l’a remplacé. On lui a dressé une statue en son pays natal, à Buzancy, dans le département des Ardennes, non loin de la frontière où les armées ont combattu. Il avait l’âme bien pondérée ; même victorieux, il n’eût point été conquérant. Un jour que nous allions ensemble de Châlons à Nancy, seuls dans le coupé d’un wagon, et que nous parlions d’une guerre de revanche possible, je lui dis : « En admettant que vous soyez vainqueur, reprendriez-vous les frontières du Rhin ? » Très rapidement, comme un homme qui a étudié un problème et qui l’a résolu, il me répondit : « Jamais ; nous ne reprendrons que ce que la France a perdu en 1870 ; sans cela, ce serait toujours à recommencer. Si nous écrasons l’ennemi, s’il est à notre merci, comme nous avons été à la sienne, nous lui enlèverons la Prusse rhénane et le Palatinat bavarois, pour en faire deux principautés indépendantes et neutralisées, qui serviront de tampon entre l’Allemagne et nous. » Puis, il ajouta avec une certaine mélancolie : « Voyez-vous, quand on fait la guerre, on sait que c’est ce qu’il y a de plus abominable au monde et on efface d’un traité tout ce qui pourrait la faire naître encore. »

Récemment (14 juillet 1888) on a inauguré en grande pompe, et avec toute sorte de discours, le trophée que l’on a élevé à la mémoire, à la glorification de Gambetta ; en bonne justice, on aurait dû se contenter de la statue dressée à Cahors, sa ville natale, là même où son père tenait boutique d’épicerie, ce qui n’a rien de déshonorant et prouve que l’ère des castes est à jamais close en notre pays ; mais on a fait mieux, et c’est à Paris, au centre même de la capitale de la France, en face de l’emplacement où s’étendait le palais des Tuileries, brûlé par la Commune, que s’étale le monument qui fait revivre le tribun avec sa forte carrure, sa puissante expression et son geste vulgaire.

Méritait-il cette apothéose ? Je ne me sens pas le courage de discuter cette question. A-t-il cru à son génie ; a-t-il cru à la France ; a-t-il voulu sauver son pays ; a-t-il voulu sauver la forme de gouvernement qui lui était chère ? Je ne sais ; le savait-il lui-même ? Quel a été son vrai mobile : patriotisme, ambition ? Tous les deux sans doute ; une victoire lui assurait la puissance ; une victoire délivrait la patrie. Pour lui peut-être, pour elle à coup sûr, il en eût exigé un sacrifice poussé jusqu’à l’holocauste. N’a-t-il été, comme on l’a dit, qu’un imitateur de Danton et a-t-il imposé l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace, pour se modeler sur les ancêtres de 1792 ? Qu’importe ? il n’a pas désespéré de la France ; cela seul l’absout de ses fautes et mérite le renom qui lui survit. Vercingétorix n’a pas contraint César à reculer, il n’en reste pas moins immortel.

  1. Bassano (Hugues, duc de), 1803-1898. Fils de Maret, duc de Bassano, ministre de Napoléon Ier. Sénateur depuis 1852, grand chambellan de 1852 à 1870. (N. d. É.)
  2. Corvisart (Docteur Lucien), 1824-1882. Neveu du docteur Corvisart-Desmarets, membre de l’Institut et professeur au Collège de France, qui fut médecin de Napoléon Ier. (N. d. É.)
  3. Déjà, lors de l’expédition contre l’Herzégovine, il avait directement sollicité la faveur de se joindre à l’état-major des troupes autrichiennes. L’empereur d’Autriche lui avait répondu avec bonté qu’il ne pouvait lui accorder une autorisation qu’il avait refusée à son propre fils.
  4. Duruy (Albert), 1844-1887. Publiciste et historien, fils de Victor Duruy. (N. d. É.)
  5. Pour les articles du Weekly Chronicle et de La Bataille, voir Le Figaro des 13, 14 et 15 mai 1882.
  6. Audry de Puyravault (1783-1852). Industriel et homme politique, prit une part importante à la révolution de 1830. (N. d. É.)
  7. Extrait du procès-verbal dressé par le commissaire de police assistant à l’autopsie faite le 1er janvier 1883, à onze heures du soir :

    « L’autopsie a fait reconnaître : 1° Une inflammation ancienne de l’intestin, ayant produit un rétrécissement de la terminaison de l’intestin grêle et de la valvule iléo-cœcale (appendice vermiforme) ; 2° Une large et profonde infiltration purulente, siégeant en arrière du colon et dans la paroi abdominale ; 3° Un léger degré de péritonite généralisée, qui s’est produite dans les derniers moments de la vie. La blessure était complètement cicatrisée. »