Souvenirs d’un demi-siècle/Tome 2/4

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première partie

LA CHUTE DU SECOND EMPIRE


CHAPITRE III

LE QUATRE SEPTEMBRE



LA NOUVELLE DE LA BATAILLE DE SEDAN PARVIENT À PARIS. — L’AMIRAL RIGAULT DE GENOUILLY. — HENRI CHEVREAU ET L’IMPÉRATRICE. — TROCHU EST APPELÉ AUX TUILERIES ET N’Y VIENT PAS. — CONSEIL DES MINISTRES. — LA VEILLÉE DES ARMES. — CONCILIABULE RUE DE LA SOURDIÈRE. — SÉANCE À MINUIT AU CORPS LÉGISLATIF. — KÉRATRY. — LE COUP DE JARNAC DE JULES FAVRE. — JULES BRAME CHEZ L’IMPÉRATRICE. — DÉCOURAGEMENT. — ENTREVUE DE L’IMPÉRATRICE ET DU GÉNÉRAL TROCHU. — LE DERNIER CONSEIL DES MINISTRES. — LE CORPS LÉGISLATIF MAL PROTÉGÉ. — LA SÉANCE. — LE GÉNÉRAL LEBRETON. — INTERVENTION DE LA GARDE NATIONALE. — INVASION DU CORPS LÉGISLATIF. — À L’HÔTEL DE VILLE. — LES DÉPUTÉS DE PARIS ET LE GOUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATIONALE. — LE SOIR, DEUX CENTS DÉPUTÉS SE RÉUNISSENT AU PALAIS-BOURBON. — JULES FAVRE LEUR INTERDIT DE SE RÉUNIR. — LA RESPONSABILITÉ DU GÉNÉRAL TROCHU.



CE fut le 3 septembre que la nouvelle de la catastrophe de Sedan pénétra dans Paris ; elle fut tenue secrète par l’Impératrice, qui l’avait reçue, et par les ministres, auxquels elle la communiqua. Je fus un des premiers à l’apprendre. Dans mon inquiétude, je ne tenais pas en place. Je sortais, je rentrais sans motifs, ne me trouvant bien nulle part, agité, oppressé, espérant toujours que le premier passant venu allait me dire quelque chose dont je pourrais me rassurer. Vers onze heures du matin, j’allai chez Piétri ; il était dans son cabinet et donnait des instructions à Baube, chef de la deuxième division, afin qu’il fît diriger sur Paris beaucoup de vaches laitières dont l’usage serait exclusivement réservé aux petits enfants. Tout en parlant, il ouvrit le tiroir à secret de son bureau et me tendit une sorte de boîte plate en maroquin vert, grande à peu près comme un volume in-12. En me la remettant, il me montra un bouton qui faisait agir le verrou de fermeture, et d’un clin d’œil il m’indiqua Baube ; je compris que je devais garder le silence. La boîte était celle du « chiffre », c’est-à-dire l’espèce de portefeuille qui servait, entre les ministères et la préfecture de Police, à la transmission des dépêches secrètes arrivées en langage de convention et traduites en clair. Je lus : « Bataille perdue sous Sedan ; Empereur prisonnier, armée prisonnière, pertes énormes. »

Baube se retira ; Piétri vint s’asseoir près de moi ; nous restions sans parler, anéantis. Piétri me dit : « Gardez le secret, il ne sera que trop tôt divulgué ; dès que Paris le saura, le gouvernement s’effondrera de lui-même. — Que va-t-on faire ? — Je ne sais, il n’y a qu’à traiter. — Croyez-vous à une révolution ? — On doit s’attendre à tout, mais tout dépend de Trochu. — Avez-vous confiance en lui ? — C’est un homme faible, que sa vanité peut entraîner. » Au bout d’un instant de silence, Piétri reprit : « Il y a deux ans, je fus mandé à Fontainebleau ; l’Empereur me remit une liste d’officiers généraux qu’il me chargeait de faire surveiller, parce que certaines dénonciations, qui lui paraissaient sérieuses, l’engageaient à s’en méfier ; le premier nom était celui de Trochu. » Au moment où j’allais prendre congé, car l’heure du rapport des chefs de service était sonnée, Piétri me dit : « Dieu sait ce qui va se passer ; nous ne nous reverrons peut-être jamais, embrassons-nous ! »

Je m’arrêtai sur le Pont-Neuf, debout contre le parapet ; longtemps j’ai contemplé Paris avec une indicible tristesse ; il me semblait que toutes les ruines de l’histoire s’accumulaient en moi ; je savais qu’une sorte de loi mystérieuse préside à la fin des capitales, que presque toutes disparaissent dans un cataclysme, et je me demandais si l’heure suprême n’était pas venue. Je vis des mitrailleuses, enveloppées de toile cirée, placées sur des chariots, que l’on conduisait au chemin de fer et que le peuple suivait, en courant et en discutant : « Les Prussiens n’en ont pas de pareilles. — Ils sont bien trop bêtes pour avoir inventé quelque chose. — C’est ça qu’on appelle : le moulin à café ! » J’entendais ces observations ; j’étais surpris de voir tout le monde si paisible et je me disais : « Quelle fureur, quel désespoir, quand ils sauront la vérité ! »

Je n’osais rentrer chez moi ; je ne voulais aller nulle part ; je baissais les yeux pour n’apercevoir personne, tant j’avais peur que l’on ne m’interrogeât et que le secret qui m’étouffait ne s’échappât de mes lèvres. Devant la place de l’École, je me souviens de m’être assis sur un banc sans trop savoir ce que je faisais et d’avoir regardé deux cochers de fiacre qui donnaient l’avoine à leurs chevaux. Ces braves gens parlaient de l’affaire de Beaumont ; l’un disait : « Ce n’est pas étonnant qu’ils nous roulent toujours ; ils nous surprennent ; ils se glissent dans les bois comme des couleuvres ; c’est pas malin d’être vainqueur avec de tels moyens, qui ne sont déjà pas si propres ; attends un peu qu’ils soient sortis de leurs bois et tu verras la trempée qu’on leur administrera ; le diable en prendra les armes. » L’autre répondit en secouant la tête : « J’ai fait un congé au 62e ; je connais la rubrique ; eh bien ! ce n’est pas bon signe d’être toujours battu : ce pauvre Badinguet n’y entend rien et tout ça finira mal. »

Poursuivant ma route, sans but déterminé, j’entrai dans le jardin des Tuileries, dont je traversai les quinconces par la diagonale. Un homme était assis au pied d’un marronnier, affaissé sur lui-même, la main inerte et le front penché. Au bruit de mes pas, il redressa la tête et je vis l’amiral Rigault de Genouilly, qui était alors ministre de la Marine. Il me reconnut, devina sans doute à l’expression de mon visage que je n’avais plus rien à apprendre ; il se leva, me saisit dans ses bras et, sans parler, éclata en sanglots. C’était un homme de fer que Rigault de Genouilly, dur aux autres, plus dur à lui-même, inflexible en toute chose, n’ayant jamais pâli devant le danger ; il avait le spasme déchirant de ceux qui ne savent pas pleurer ; le contraste de sa douleur et de son caractère me remua jusque dans les moelles. Je ne savais que dire, je le pressais contre moi et je suffoquais.

Il se dégagea et me dit : « Je n’ose rentrer au ministère ; que vais-je dire à mes chefs de service ? Je n’ai pas le courage de leur apprendre que nous venons de couler à pic… » Il récrimina : « Et que penser de ce Palikao qui nous disait il n’y a pas trois jours : les Allemands, depuis leur entrée en France, ont perdu plus de deux cent mille hommes ; ils ne peuvent plus supporter les frais de la guerre ; d’ici à deux ou trois semaines, nous les aurons reconduits chez eux ! Oui, voilà ce qu’il nous disait, à nous et au Corps législatif ; la pauvre Impératrice le croyait comme parole d’Évangile ; et vous voyez où nous en sommes ! » Nous fîmes ensemble quelques pas sous les quinconces déserts. Je lui demandai : « Quand avez-vous reçu la nouvelle ? » Il répondit : « Tout à l’heure, ce matin, au Conseil des ministres. C’est une dépêche privée, venue de Belgique par l’Agence Havas, qui l’a apportée. »

Lorsqu’on se noie, on se rattrape à tout ; je m’écriai : « Mais si la dépêche n’est pas officielle, rien ne prouve qu’elle ne soit pas fausse et qu’elle n’ait pour but une spéculation de bourse. » L’amiral secoua la tête : « La dépêche n’est pas officielle, la nouvelle n’en est pas moins certaine ; le désastre est complet : l’Empereur est prisonnier, l’armée de Mac-Mahon est prisonnière ; Bazaine fera battre la chamade, quand il aura mangé son dernier morceau de pain et son dernier cheval ; mes matelots qui sont dans les forts défendront Paris et ne le sauveront pas. Adieu. » Brusquement il s’éloigna.

Le soir, à quatre heures et demie, le vicomte de Vougy, directeur de l’Administration télégraphique, alla remettre à Henri Chevreau, ministre de l’Intérieur, la dépêche — officielle cette fois — par laquelle l’Empereur annonçait à l’Impératrice les conséquences de la bataille de Sedan.

Chevreau porta lui-même la dépêche à l’Impératrice ; ce n’était rien lui apprendre, mais c’était lui donner confirmation de la nouvelle qu’elle avait reçue. Sa douleur fut poignante, d’autant plus que la pauvre femme ne savait pas encore ce que son fils était devenu. Henri Chevreau, qui avait été mon camarade au collège Charlemagne et que j’ai souvent revu depuis 1870, m’a dit qu’il était resté debout, ne parlant pas et regardant l’Impératrice, assise, le coude appuyé sur une table, le visage soutenu par sa main, immobile, les yeux secs, le regard fixe, comme hors de ce monde et sans pensée. Chevreau, qui était fort intelligent, quoique de conception timide, et très avisé à ses propres intérêts, comprit que, toute autorité matérielle tombant en défaillance, l’autorité morale venait de passer subitement au général Trochu ; que rien ne pouvait se faire sans lui et que par lui. Malgré le ministre de la Guerre, qui était Palikao, malgré le général commandant la place, qui était Soumain, c’était le gouverneur de Paris, c’est-à-dire Trochu, qui, par la seule force des choses, par l’intensité même de la catastrophe, devenait le maître de la situation et l’arbitre des destinées. Il était donc nécessaire de s’assurer de son concours ou tout au moins de sa protection. Sur une interpellation que, trois jours auparavant, en Conseil des ministres, Chevreau lui avait adressée, n’avait-il pas répondu qu’il jurait de défendre l’Empire et, s’il le fallait, de mourir au pied du trône ! Chevreau proposa donc à l’Impératrice d’aller chez le général Trochu, de lui communiquer officiellement la dépêche de l’Empereur et de le presser de prendre des mesures qui paraissaient urgentes. L’Impératrice répondit : « Allez ; dites-lui que je désire le voir et que je l’attends. » Cinq minutes après, Chevreau était chez Trochu.

Le général rentrait d’une inspection au camp de Saint-Maur, où il avait réuni, à leur retour de Châlons, les bataillons des gardes mobiles de Paris, qu’il semblait choyer avec quelque préférence. Il descendit de cheval, prit le bras de Chevreau et pénétra avec lui dans son cabinet. À l’annonce de cet écroulement, de cette bataille perdue, de cet empereur prisonnier, de cette armée captive, il s’écria : « Eh bien ! qu’est-ce que j’avais dit ? Est-ce que l’on confie une opération aussi grave à Mac-Mahon, qui est un brave homme, mais qui n’entend rien aux choses de la guerre ? » Il continua sur ce ton, déblatérant, revenant sur d’anciens griefs, ne tarissant pas, ivre de paroles où nulle résolution n’apparaissait. Il est des gens qui parlent pour se donner le temps de réfléchir et de prendre une détermination ; le général Trochu n’était pas ainsi. Chevreau l’interrompit sans ménagement. « Il ne s’agit pas de cela, mais de savoir ce que nous allons faire. L’Impératrice vous attend ; venez. » Trochu répondit : « Je suis harassé de fatigue et je meurs de faim ; je dîne et, aussitôt après mon dîner, je vais aux Tuileries. » Il n’y alla pas. Deux fois, il y envoya le général Schmitz, son chef d’état-major, que l’Impératrice refusa de recevoir. Toute la soirée, toute la nuit on attendit Trochu, qui ne vint pas.

Les considérations qui ont dicté sa conduite ont dû être d’une gravité exceptionnelle, je le suppose, car je ne les connais ni ne les devine. Eut-il, comme on l’a dit, des entrevues mystérieuses avec quelques chefs d’opposition, avec Jules Favre, avec Emmanuel Arago[1], avec Kératry[2] ? Eut-il des entretiens secrets avec des officiers de la garde nationale ? Reçut-il une députation envoyée par les bataillons de mobiles du camp de Saint-Maur ? Se trouva-t-il blessé par des mesures que le comte de Palikao avait prescrites sans le consulter ? Crut-il que c’était chez lui et sous sa présidence que désormais le Conseil des ministres devait se réunir ? Je ne sais. J’ai consulté à cet égard Piétri, préfet de Police, Chevreau, ministre de l’Intérieur, Brame, ministre de l’Instruction publique, Maurice Richard, député, l’amiral Jurien de La Gravière, aide de camp de l’Empereur, faisant service près de l’Impératrice, personne n’a pu me donner un motif qui pût justifier, qui pût excuser son manque de parole et son absence des Tuileries en telles circonstances. Paul Courier, capitaine d’état-major, fils de Paul-Louis Courier, qui avait servi auprès de Trochu et le connaissait bien, m’a dit : « C’est beaucoup plus simple que l’on n’imagine ; il n’a pas été chez l’Impératrice parce qu’il a été blessé qu’elle n’eût point reçu son aide de camp. » C’est possible, mais alors c’est le fait d’un bien pauvre esprit. Quoi qu’il en soit, s’il était loyal, il est incompréhensible ; s’il jouait double jeu, tout s’explique.

L’Impératrice s’était hâtée de convoquer le Conseil des ministres, qui se réunit à six heures du soir ; Piétri y avait été appelé. Cette femme futile, dont la frivolité avait porté un coup redoutable aux mœurs extérieures de son temps, pour qui elle fut un mauvais exemple, sembla tout à coup transfigurée par la fortune adverse. Nul, parmi ceux qui l’ont approchée en ces dernières heures, n’a varié dans son témoignage ; elle fut très ferme, un peu théâtrale, selon sa nature, mais irréprochable et d’une dignité souveraine. À aucun prix elle ne voulut consentir à laisser tenter en sa faveur un effort qui eût pu produire l’effusion du sang ; à toute proposition, elle ne cessa de répéter : « C’est assez de la guerre étrangère, de la défaite, de l’invasion ; je ne veux point de guerre civile. Si ma présence à Paris est un danger, je suis prête à partir, je suis prête à m’exiler. » Comme l’on parlait de la colère que tant de désastres soulevaient contre le régime impérial, elle s’écria : « Que ne le disiez-vous ! Je vais abdiquer. » Les légistes du Conseil lui firent remarquer qu’elle n’en avait pas le droit ; le pouvoir qu’elle exerçait était le fait d’une délégation ; or celui qui avait qualité pour faire cesser cette délégation était aux mains de l’ennemi, par conséquent sans puissance.

Ce conseil, cette réunion des hommes auxquels la chose publique était confiée, qui aurait dû adopter je ne sais quelle résolution d’où le salut, par la paix ou par la guerre, par l’intervention des neutres, ou par un effort désespéré, pouvait surgir encore, ce conseil fut morne, sans initiative, sans intelligence. Sur le radeau de l’Empire, les naufragés n’avaient même plus l’énergie de ramer pour sauver leur existence. On échangea des exclamations ; on dit : « Quel malheur ! qui aurait pu le croire ? » On se confondit en doléances, et quand on interrogeait le ministre de la Guerre, le ministre de la Guerre se mettait à pleurer, parce qu’il venait d’apprendre que son fils, le colonel de Montauban, avait été tué à Bazeilles. En résumé, la responsabilité faisait peur et chacun tentait de s’y soustraire. Comment négocier une paix que les circonstances rendaient onéreuse ? Comment imposer l’Empire à une population qui n’en voulait plus ? Où chercher, où trouver un point d’appui qui permît de résister et aux exigences du vainqueur, et aux revendications révolutionnaires ? Le problème était terrible ; nul n’eût été de taille à le résoudre, mais personne ne s’y essaya.

Morny n’était plus là pour dire, comme au 2 décembre : « Messieurs, nous y allons pour notre peau. » Y eût-il été, il n’eût rien changé à l’événement ; quand certaines heures sonnent à l’horloge de l’histoire, la destinée s’accomplit. Tous les ministres, l’Impératrice elle-même devinaient cela, mais on n’osait pas l’avouer et l’on comptait encore sur je ne sais quelle intervention surnaturelle qui subitement fermerait l’abîme. La nuit porte conseil ; on s’ajourna au lendemain dimanche, 4 septembre, après avoir cependant décidé que les Chambres seraient convoquées pour le même jour, à neuf heures du matin. Retard inutile ; le temps n’est plus où les songes révélaient aux mortels la volonté des dieux.

Quelque chose d’obscur plane encore et planera peut-être toujours sur cette nuit qui, pour bien des gens, fut la veillée des morts et pour d’autres la veillée des armes. On se rencontra, cela n’est point douteux, on se prépara à l’action non pas contre l’ennemi, mais contre l’Empire ; plus d’un se sentit le cœur soulagé et respira largement en apprenant que l’homme de Décembre était prisonnier ; les courages s’exaltèrent à cette idée que l’on n’avait plus qu’une femme à combattre. Des députés, des journalistes irréconciliables se cherchèrent, se consultèrent et, sans s’arrêter à un plan déterminé, connaissant bien l’usage des révolutions, se donnèrent rendez-vous là où le dénouement devait se produire, au Corps législatif d’abord, à l’Hôtel de Ville ensuite. Il n’était pas besoin de surexciter la population, mais il fallait la contenir jusqu’à ce que l’on pût l’utiliser sur un point donné, sans lui permettre de disperser ses forces.

Vers six heures du soir, la nouvelle commença à être connue dans Paris ; elle s’y répandit, elle y éclata avec la rapidité d’une traînée de poudre qui prend feu. La première impression — l’impression générale — fut de la stupeur ; on avait des langueurs comme après une abstinence prolongée ; un de mes amis traduisit cette sensation en me disant : « C’est à peine si j’ai la force de porter ma canne. » Sur le boulevard, des groupes se formaient, on y parlait à voix basse, ainsi que dans la chambre d’un malade. J’ai vu là de vieux hommes pleurer comme des enfants et j’ai entendu des jeunes gens dire, en se serrant la main : « On saura mourir. » Sur la partie du boulevard où je vaguais, c’est-à-dire de la rue de la Chaussée-d’Antin à la rue Drouot, le sentiment qui dominait, à travers l’affaissement des esprits, était celui de la paix. « Quand on se sera fait tuer jusqu’au dernier, la belle avance ! Il faut donner de l’argent à Guillaume et traiter avec lui. » C’était un orateur de plein vent qui disait cela auprès du passage de l’Opéra ; nul ne regimbait ; un farceur, il s’en trouve même aux bords du Styx, cria tout à coup : « À Berlin ! à Berlin ! » On se mit à rire ; je ne riais guère et je me disais : « Quel singulier animal que la foule ! »

Une bande d’individus composée de gamins, d’oisifs, recrutée dans les cabarets au cours de sa marche, bruyante, malfaisante, mais n’ayant aucune allure résolument révolutionnaire, apparut tout à coup sur la chaussée des boulevards, allant très vite, comme si elle eût craint d’avoir la garde municipale à ses trousses. Elle vociférait : « La déchéance ! la déchéance ! » On distinguait au milieu de la rumeur quelques rares cris de : « Vive Trochu ! » On la regarda passer avec indifférence, sans curiosité ; on avait d’autres émotions au cœur. La manifestation continua sa route, faisant œuvre isolée et n’attirant personne, à peine disait-on : « Que veulent-ils encore, ces imbéciles-là ? » Elle ne poursuivit pas longtemps son chemin ; sur le boulevard Bonne-Nouvelle, à la hauteur du théâtre du Gymnase, elle se heurta à une compagnie de sergents de ville des brigades centrales, de ceux que l’on a surnommés les vaisseaux, commandée par un officier de paix. Les vieux soldats, presque tous anciens sous-officiers, indignés que l’on prétextât d’une défaite militaire pour essayer une émeute, n’y allèrent pas de mainmorte, comme l’on dit ; ils tombèrent à coups de poing et même à coups de casse-tête sur les braillards ; il y eut des mâchoires brisées, des yeux pochés, des épaules démises, et toute la bande se dispersa pour ne plus se reformer. Ce tumulte ne fut qu’une perturbation accidentelle, produite par des vauriens habiles à profiter de toute occasion pour faire du tapage, sans mot d’ordre et sans but défini.

Bien plus sérieux et de conséquences autrement pratiques fut le conciliabule qui se tint rue de la Sourdière, vers dix heures du soir. La réunion ne fut point tumultueuse, on sentait que les moments étaient précieux, que l’heure était propice, que le drame touchait à sa fin et qu’il ne s’agissait que de masser les comparses pour précipiter le dénouement. Les principaux personnages du groupe parlementaire de l’opposition étaient là, plus disposés à recevoir la consigne qu’à la donner, attentifs, ouvrant l’oreille, cherchant la popularité et distribuant la monnaie peu coûteuse des poignées de main. Presque tous les hommes qui, vingt-quatre heures plus tard, allaient se trouver investis du pouvoir dont ils devaient être écrasés, étaient présents et faisaient bon visage à quelques revenants de la révolution de 1848.

Deux révolutionnaires passionnés étaient venus : Blanqui, décrété d’accusation, mais introuvable depuis l’affaire des pompiers de la Villette, et Delescluze, le dernier des Jacobins, cervelle étroite et de bon vouloir, qui rêvait le bonheur de l’humanité par la guillotine sans intermittence, singulier illuminé, qui pleurait d’attendrissement en voyant un chien écrasé par une voiture et qui eût sans sourciller fait tuer la moitié du genre humain pour saisir des chimères qu’il n’est jamais parvenu à clairement définir. Si l’un, Blanqui, était fou et si l’autre, Delescluze, était frappé d’une inconcevable obtusité d’esprit, ils n’en possédaient pas moins tous deux la science des émotions populaires ; ils savaient que les foules sont des agrégations nerveuses, des sortes d’êtres inconscients dont la responsabilité, si elle existe, s’évanouit dans la diffusion du nombre, que l’on peut enlever d’un mot, diriger d’un geste et ruer à l’accomplissement d’une œuvre dont la portée lui échappe. Tous deux aussi avaient eu, avaient encore le même rêve : renouveler et réussir l’acte du 1er prairial an III, dût-on porter au bout des piques la tête de quelques Féraud[3].

Blanqui était un ravagé, plus de la moitié de son existence s’était écoulée en prison ; l’envie qui le rongeait avait dévoré sa substance ; il avait l’aspect décharné, presque transparent de ces statues de moines que le moyen âge, à l’heure de la faim universelle, sculptait au flanc des cathédrales.

Les mains couvertes de gants noirs, selon son invariable habitude, le regard inquiet comme celui des fauves traqués par les chiens, de sa voix sans modulation, lentement, approuvé du geste par Delescluze, il exposa le plan de conduite qu’il conseillait et qui fut adopté : « Les gens des Tuileries et des ministères ne sont plus que des fantômes ; au jour, ils auront disparu. Un seul pouvoir peut subsister, le Corps législatif, pourri jusqu’aux os, vendu à l’Empire. Demain, toute la garde nationale, avec ou sans armes, doit se réunir place de la Concorde, sur le pont, sur les quais, dans la rue de Bourgogne, forcer l’entrée de la salle des délibérations, jeter les représentants à la Seine et proclamer le gouvernement du peuple, qui seul peut sauver la patrie en danger. Donc, le mot d’ordre doit être transmis de toutes parts, afin que la nation armée se fasse justice elle-même. »

Jules Favre — car il était là — dit : « Le Corps législatif est convoqué aujourd’hui même à minuit, pour une séance extraordinaire. Nous avons lieu de croire que l’on médite un coup d’État. » Quelques rumeurs s’apaisèrent lorsque Delescluze prit la parole : « On ne fait point de coup d’État avec une assemblée. La séance de cette nuit n’aura aucun résultat, surtout si l’opposition récuse toute discussion et reste silencieuse. Personne, ni dans le gouvernement, ni dans les Chambres, n’a le tempérament qui serait nécessaire dans les circonstances actuelles. On parlera, mais on n’agira pas. La journée de demain trouvera les choses en l’état où elles sont à cette heure. Il n’y a pas lieu de s’inquiéter. Si par hasard un acte criminel était entrepris, si l’on parvenait même à embastiller les patriotes, ce ne serait pour nos ennemis qu’un triomphe éphémère. La police est peu nombreuse, les assassins des Tuileries n’ont, en réalité, que peu de troupes à leur disposition ; nous aurions promptement délivré les prisonniers, si l’on osait en faire ; car demain, la garde nationale étant convoquée, nous aurons 200 000 baïonnettes derrière nous et nous serons les maîtres. Il faut seulement surveiller Trochu et l’enlever, s’il fait mine de trahir. Quant à nous, notre devoir est tout tracé : débarrassons-nous d’abord des Prussiens de l’intérieur ; quant à ceux de l’extérieur, ils s’arrêteront d’eux-mêmes, devant la majesté du peuple en armes, proclamant la République une et indivisible. » Je ne certifie pas la lettre même du texte, mais j’en affirme l’esprit, d’après le résumé que j’en eus entre les mains.

On se donna rendez-vous sur la place de la Concorde et aux abords du Corps législatif, chacun se réservant de tirer parti de la journée qui serait décisive, au plus grand bénéfice de son ambition ou de son intérêt. On a dit et répété que, dans cette même soirée, une délégation de la garde nationale avait été demander des instructions au général Trochu, qui lui aurait conseillé de se rendre, le lendemain, sans armes, au lieu même indiqué par le comité de la rue de la Sourdière. Malgré la qualité des hommes qui ont déposé de ce fait devant une commission d’enquête parlementaire, il me répugne d’ajouter foi à leur témoignage.

Jules Favre n’avait point menti lorsqu’il avait annoncé que le Corps législatif était convoqué à minuit, en séance extraordinaire. Cette convocation eut cela d’étrange que l’on ne sait point d’une manière précise à qui en appartient l’initiative. Elle ne fut demandée ni par l’Impératrice, ni par le ministère ; elle émana directement du président de la Chambre, qui était Schneider, un gros industriel, propriétaire ou administrateur des usines du Creusot. On a dit qu’il y fut presque contraint par le comte de Kératry, qui, accompagné de quelques députés ahuris, obéissant à toute suggestion, insista avec une telle énergie qu’il fallut lui céder. Kératry croyait à un coup d’État pour la nuit même et voulait y soustraire le Corps législatif en le réunissant. Kératry était un irréconciliable ennemi de l’Empire, qui n’avait point voulu de lui, ou ne l’avait point récompensé selon les mérites qu’il s’attribuait ; officier de cavalerie, il avait commandé au Mexique la contre-guérilla ; rentré en France, mécontent, il acheta à Charles Dollfus la Revue germanique, dont il fit la Revue moderne, sans succès ; il se jeta dans la politique d’opposition, avec tendance vers l’orléanisme, et fut élu député du Finistère en 1869. Il était intelligent, mais, dans les situations très variées qu’il dut à la révolution, il n’a laissé que de médiocres souvenirs. Ce fut lui, selon toute probabilité, qui provoqua cette séance dont le résultat eût été nul, si elle n’avait fait rejeter à une heure de l’après-midi une séance — la séance d’agonie — que l’on était convenu, en Conseil des ministres, de tenir le lendemain, dimanche, à neuf heures du matin.

Cette séance de nuit fut misérable ; Brame, qui m’en a parlé, m’a dit textuellement : « Tout le monde était abruti, la majorité, l’opposition et moi-même. » Le mot n’est pas excessif. Comme nul n’avait imaginé que le malheur de la France pût jamais atteindre à ce degré d’acuité, personne ne pouvait proposer l’adoption de mesures secourables. On regardait le naufrage avec des yeux hébétés, mais nul sauveteur ne savait comment s’y prendre pour apaiser la tourmente, ou pour arracher le navire au péril. Chacun était tellement écrasé sous le poids de sa propre impuissance et de l’impuissance collective, que nul ne demandait la parole. À peine causait-on à voix basse. Le comte de Palikao, ministre de la Guerre, président du Conseil, annonça officiellement aux députés ce qu’ils n’ignoraient pas : que notre armée, y compris l’Empereur, était prisonnière de guerre. Quoique connue, cette nouvelle tomba sur le Corps législatif comme la pelletée de terre sur un cercueil ; toutes les têtes s’abaissèrent ; on eût dit que l’on saluait un sépulcre qui jamais plus ne devait s’ouvrir. Ceux qui ont assisté à cette séance funèbre en ont gardé un souvenir que le temps n’a point effacé.

Palikao proposa à la Chambre de s’ajourner à la matinée, pour délibérer sur les propositions que le salut du pays pourrait suggérer. La majorité, soulagée de n’avoir aucune résolution à prendre, approuva ; on se levait déjà pour s’en aller, lorsque Jules Favre demanda la parole ; est-ce le député qui parla ? non, ce fut l’homme de la rue de la Sourdière. Il fallait donner aux gardes nationaux le temps de recevoir le mot d’ordre, de se réunir et d’arriver des lointains quartiers de Paris — peut-être même du camp de Saint-Maur où étaient les mobiles — jusqu’à la place de la Concorde. Il demanda que la séance n’eût pas lieu avant une heure de l’après-midi.

La majorité accepta la proposition, sans même se douter du péril qu’elle cachait, et satisfaite de voir reculer le moment où elle aurait à faire acte d’initiative et de responsabilité. Jules Favre ajouta que trente députés avaient signé une motion déclarant que : « Louis-Napoléon Bonaparte et sa dynastie sont déchus du pouvoir que leur a conféré la Constitution ; que le Corps législatif nomme une commission investie de tous les pouvoirs du gouvernement ; que le général Trochu est maintenu dans les fonctions de gouverneur général de Paris. » Un seul député, Pinard[4], qui, pendant quelques mois, avait été ministre de l’Intérieur, protesta ; les autres, sans laisser préjuger leur opinion, crièrent : « À tantôt, à une heure ! » et la séance fut levée.

Malgré l’heure avancée de la nuit — plus de deux heures du matin, — Jules Brame courut aux Tuileries, vit le chambellan de service qui, je crois sans le certifier, était le comte de Brissac, le mit au courant de ce qui venait de se passer et l’adjura d’en avertir l’Impératrice le plus promptement possible. Brame avait senti la conséquence. Il ne s’agissait plus alors, pour les hommes de cœur — et Brame en était un au premier chef — d’imposer l’Empire, l’Empereur et l’Impératrice à la France ; il s’agissait de sauver le Corps législatif, c’est-à-dire un pouvoir régulier, officiellement issu de la nation, au nom de laquelle il pourrait légalement traiter de la paix ou continuer la guerre ; or réunir les députés à une heure seulement de l’après-midi, c’était les livrer aux brutalités de la population. Brame, en arrivant au Corps législatif, n’ignorait rien de ce qui avait été résolu rue de la Sourdière ; il n’avait donc aucun doute sur les projets dont la réalisation était prochaine. Si, au contraire, la séance avait lieu à neuf heures, par surprise pour ainsi dire, on avait le temps d’adopter des mesures qui mettraient la députation nationale à l’abri de toute atteinte, lui conserveraient son rôle gouvernemental et seraient un fait accompli que la population accepterait sans doute ; car elle arriverait trop tard pour chasser les représentants et s’emparer elle-même du pouvoir. C’est pourquoi Jules Brame faisait dire à l’Impératrice qu’il la suppliait de donner des ordres à Palikao et à Schneider afin que le Corps législatif fût convoqué d’urgence pour neuf heures du matin, sous peine d’irréparables malheurs.

On entra chez l’Impératrice ; elle était assise, assoupie dans un fauteuil, la tête appuyée sur un oreiller. Elle écouta le chambellan et leva les épaules avec un geste découragé. La porte était restée entrouverte, Brame se présenta. Avec la vivacité de langage, avec le geste abondant qui lui étaient familiers, avec l’émotion qui le débordait, en présence de cette femme si malheureuse, de cette souveraine frappée à la fois dans toutes ses gloires, dans toutes ses affections, non seulement abandonnée, mais reniée, il fut éloquent, ne lui cacha rien des périls dont elle était menacée et la conjura de faire acte d’autorité, une dernière fois, pour aider à maintenir un pouvoir autour duquel les forces morales et les forces matérielles du pays pouvaient se grouper, afin de travailler au salut de la France. De ses yeux languissants qui avaient troublé tant de cœurs, elle regarda Brame. « Il m’est impossible, lui dit-elle, d’entrer en conflit avec le Corps législatif ; que puis-je faire ? Ne savez-vous pas que je suis désarmée et que nul ne m’obéit plus ? Il en sera ce qu’il en sera, à la grâce de Dieu. Je vous dirai, comme notre proverbe espagnol : la créature humaine ne peut porter plus que son faix. » Brame s’inclina ; au moment où il se retirait, elle le rappela : « Monsieur Brame, je vous remercie », et lui tendit la main, qu’il baisa.

Brame m’a raconté qu’après cette entrevue il s’était senti tellement troublé, tellement agité de sentiments contradictoires, qu’il avait marché droit devant lui, sans trop savoir ce qu’il faisait, concevant mille projets qui se détruisaient d’eux-mêmes, se désespérant des impossibilités au milieu desquelles il se débattait, frappant les arbres à coups de canne, parlant tout haut dans la nuit, jurant et se demandant si le plus sage ne serait pas de se jeter à l’eau. Il alla ainsi jusqu’à l’Arc de Triomphe, où il revint à lui en entendant le qui-vive des gardes nationaux qui se fatiguaient inutilement à jouer à la sentinelle perdue. Lorsqu’il rentra à son ministère, il était quatre heures du matin. Il y était attendu par Arthur Kratz, son chef de cabinet, qui lui remit un projet de décret que les ministres avaient chargé Brame de préparer. On se trouvait en présence de deux propositions qui devaient être déposées à la prochaine séance de la Chambre, en admettant que celle-ci pût se réunir. L’une, soutenue et sans doute inspirée par Thiers, transférait simplement et sans conditions tous les pouvoirs au Corps législatif ; l’autre, libellée par Jules Favre, prononçait la déchéance et réservait la nomination d’un comité dont la mission eût été de continuer la guerre à outrance.

Le ministère savait, à n’en pouvoir douter, que la continuation de la lutte serait une héroïque folie qui n’apporterait que des aggravations au traité de paix que l’on serait forcé de subir. Mû par un sentiment de patriotisme, voulant sauver l’intégrité du territoire français, ne pas laisser épuiser des forces qu’il était de tout intérêt de reconstituer le plus tôt possible, mais faisant la part du feu, se pliant aux nécessités du moment et donnant une satisfaction aux passions populaires, il exigeait que l’on ouvrît immédiatement des négociations et sacrifiait la dynastie. Ce projet de décret qui, en somme, eût émané du ministère et dont j’ai le texte sous les yeux était ainsi conçu :

« Attendu que l’Empereur et le Prince impérial sont entre les mains de l’ennemi et n’ont plus leur liberté d’action, les pouvoirs de l’Impératrice cessent de plein droit. Un conseil exécutif est chargé de tous les pouvoirs, il est composé de cinq membres sous la présidence de M. Thiers. Il nomme les ministres et reçoit la mission de traiter sans délai avec le roi de Prusse, auquel une députation spéciale sera envoyée. »

On croyait encore que le Prince impérial avait été fait prisonnier avec son père. Dans la pensée du rédacteur de ce projet de décret, que l’on n’eut même pas à discuter, les membres du conseil exécutif — qui ressemblait singulièrement à la commission exécutive de 1848 — eussent été représentés par l’élément militaire, Trochu, et par les différentes opinions de la Chambre : Schneider, Jules Favre, Gambetta. Il est certain que le Corps législatif n’eût pas fait d’opposition à des hommes qui étaient comme un échantillon de toutes les nuances dont il était composé ; quant au Sénat, il se fût rallié, sans contestations sérieuses, car sa sagesse — ou son grand âge — lui faisait comprendre que la paix serait d’autant moins dure qu’elle serait plus rapide. Que serait-il sorti de cette combinaison in extremis, où quatre bavards intarissables, Thiers, Gambetta, Favre et Trochu, eussent été constamment en présence et se fussent volontiers pris aux cheveux ? Il est bien difficile de le deviner. Au point de vue intérieur, rien de bon, j’imagine, rien de pratique, de conciliant, ni de durable ; au point de vue de l’extérieur, c’était la paix menée par Thiers, appuyée par notre diplomatie encore à son poste ; c’était notre armée moins décimée, c’était un sacrifice d’argent considérable, la démolition de quelques forteresses, mais c’était le territoire intact et l’avortement de la Commune. Les dieux ne l’ont pas voulu et nulle douleur ne nous a été épargnée.

C’est cette motion que le ministère espérait discuter dans la séance qui, selon la résolution du Conseil, devait s’ouvrir le 4 septembre, à neuf heures du matin, dans des conditions supportables de sécurité que l’on ne devait pas retrouver plus tard. L’Impératrice n’avait point oublié ce que Brame lui avait dit, mais elle tenait à faire acte de soumission, comptant sans doute, malgré les leçons de l’histoire, que ses concessions désarmeraient les mauvais vouloirs et les intentions perverses ; aussi, dès les premières heures de la matinée, elle fit dire à Schneider que le Corps législatif ne devait être réuni qu’à une heure. Lorsque cette nouvelle fut transmise à Gambetta, il éclata de son rire épais et dit : « Ça lui donnera le loisir de faire ses malles. » Les malles étaient faites, et depuis trois jours déjà.

Les ministres étaient convoqués pour neuf heures et demie aux Tuileries ; ils allaient discuter les propositions que l’on se figurait pouvoir présenter à l’acceptation du Corps législatif. Au moment où l’Impératrice, causant avec Henri Chevreau, se levait pour passer dans la salle du Conseil, on lui annonça que le général Trochu, qu’elle avait attendu vainement depuis la veille, sollicitait l’honneur d’être reçu par elle. Les ministres étaient là et, sa dignité blessée aidant, elle hésita à donner l’ordre de le faire entrer. Chevreau insista : « Les conjonctures sont trop graves ; le Conseil attendra ; recevez le général. La situation est désespérée, mais si un homme en est le maître, c’est lui. » L’entrevue fut un tête-à-tête. Lorsque l’Impératrice pénétra dans la salle du Conseil, Chevreau l’interrogea du regard ; elle leva les yeux au ciel avec un léger haussement d’épaules, comme pour dire : « Je n’en sais pas plus qu’avant de l’avoir vu. »

En 1876, à Arenenberg, elle m’a parlé de son entretien avec Trochu. Elle lui avait demandé, me dit-elle, de concentrer tous ses efforts sur un seul point, qui était le salut du Corps législatif ; quant à elle, son sacrifice était fait et elle ne réclamait rien que le droit d’user de l’influence qu’elle pouvait conserver encore, pour intéresser les souverains étrangers à la cause de la France. Trochu récrimina, parla de nouveau de l’incapacité du maréchal Mac-Mahon, se plaignit du peu de confiance que l’Impératrice lui avait témoigné, à lui, gouverneur de Paris, ne dissimula pas que la journée serait périlleuse et affirma cependant que rien n’était désespéré. À la question posée nettement par l’Impératrice : « Si l’on tente d’envahir le Corps législatif, que ferez-vous ? » il répondit en accusant Palikao d’avoir donné des ordres, sans même le consulter. La question fut répétée avec quelque signe d’impatience ; cette fois il répondit : « Je ferai de mon mieux. »

C’est dans ce dernier Conseil que fut discutée et rejetée la proposition de Jules Brame qui, tout en faisant des concessions très importantes à l’opinion publique, maintenait l’existence du Corps législatif. L’ambition de Palikao s’était éveillée ; sans doute, il s’était dit que, puisque ses fonctions de ministre de la Guerre lui donnaient la haute main sur les opérations militaires, il était juste qu’il fût mis en situation d’exercer le pouvoir ; il crut peut-être à sa popularité ; il s’imagina que la Chambre, reculant devant sa propre responsabilité, acclamerait l’homme qui l’en débarrasserait. Cet homme ne pouvait être que lui. Il était prêt à se sacrifier, disait-il, et à exercer l’autorité sous le titre de : lieutenant général du comité de défense.

On était si particulièrement las, tellement indécis, tellement harassé d’avoir été ballotté de projets en projets, sans pouvoir en adopter un seul qui offrît la moindre chance de sortir du cauchemar où l’on agonisait, que Palikao fut autorisé, tacitement du moins, à présenter cette proposition au Corps législatif. C’était insensé, c’était s’aliéner les partisans que l’on pouvait avoir encore, c’était soulever les hostilités de l’Assemblée et se faire rejeter par elle : une heure après, on s’en aperçut. L’Impératrice et les ministres auraient pu, auraient dû, en se quittant, se dire un éternel adieu.

Le palais du Corps législatif n’était point protégé et ne pouvait pas l’être. Tout ce que l’on avait de troupes valides était aux environs des champs de bataille ; à Paris, sauf un régiment des voltigeurs de la garde, laissé à la garde des Tuileries, on n’avait que des régiments de marche, ramassés à la hâte, armés à la diable et se souciant peu de jouer leur vie pour une cause qui leur était indifférente, sinon antipathique. Un de ces régiments occupait la cour intérieure et une partie du quai ; les abords par le pont de la Concorde étaient défendus par cinq cents ou six cents sergents de ville, sous le commandement de leurs officiers de paix, hommes énergiques et résolus à faire leur devoir. Ils n’en étaient pas moins réduits à l’impuissance, car la seule poussée de la multitude les eût étouffés. Il eût fallu la garde impériale pour entourer le palais législatif et la cavalerie massée dans les Champs-Élysées, prête à charger, et l’artillerie sur les terrasses du jardin des Tuileries ; il eût fallu tout ce que l’on n’avait pas, tout ce que l’ennemi emmenait en Allemagne et bloquait devant Metz.

Et encore ! Eût-il été possible de résister ? Ce n’était pas seulement les émeutiers de profession et les révolutionnaires qui étaient là, comme l’ont plus tard prétendu les partisans de l’Empire quand même ; c’était la population folle de colère, mue par une passion aveugle, qui ne savait rien prévoir, mais qui ne voulait plus du régime qui mettait la France aux mains de l’étranger. Elle rendait l’Empereur et l’Empire responsables des désastres où elle avait sa bonne part et, n’importe à quel prix, elle voulait s’en débarrasser. À la fois naïve, niaise, violente, injuste, outrée et près d’être criminelle, elle voyait dans l’Empire la cause de tous les maux, croyait que les maux disparaîtraient si l’Empire disparaissait, et courait pour en précipiter la chute. Il est facile d’être sage après coup, mais à l’heure dont je parle, les plus sages étaient affolés. Oui, le 4 septembre fut un crime ; non point parce qu’il a balayé l’Empire déjà tombé, mais parce qu’il a dispersé le Corps législatif ; crime impie, dont la France a reçu une effroyable blessure et dont la responsabilité remonte au général Trochu, qui pouvait l’empêcher et n’a rien fait pour s’y opposer, pas même pour le retarder.

La séance fut ouverte à une heure un quart ; le premier député qui parut à la tribune fut le comte de Kératry. D’un mot, il va dévoiler les espérances de ceux qui, dans les circonstances actuelles, ne voient que l’occasion, si longtemps rêvée, de bouleverser les institutions existantes. Il demande pourquoi la protection du Corps législatif a été confiée par le ministre de la Guerre à la gendarmerie et à la troupe de ligne, tandis que, si l’on s’était conformé aux ordres du général Trochu, elle aurait dû appartenir à la garde nationale. Palikao, qui savait à quoi s’en tenir sur les projets du comité de la Sourdière, répondit en plaisantant : « Vous vous plaignez que la mariée est trop belle ! » C’était perdre du temps que de s’arrêter à de telles observations ; on passa outre, et tout de suite on écouta la lecture des projets de loi proposés pour réparer les fautes commises et conjurer les périls.

Le président du Conseil, entendu le premier, selon son droit, propose d’instituer un Conseil de gouvernement et de défense nationale composé de cinq membres, élus à la majorité absolue par le Corps législatif ; le général comte de Palikao est nommé lieutenant général de ce Conseil, qui choisit les ministres. Jules Favre réclame l’urgence pour le projet qu’il a fait connaître au cours de la séance de nuit et qui peut se résumer en deux paroles : « Déchéance, guerre sans merci. » La plupart des députés ne reculaient point devant la déchéance, mais le mot leur déplaisait ; comme dans toute discussion parlementaire, la logomachie, le byzantinisme intervenaient et s’évertuaient à déguiser le fait sous un faux nom. Thiers excellait à dénouer ce genre de difficultés. Bien souvent il avait dit : « La science de gouverner consiste dans l’art de dorer les pilules. » On le prit pour confident de ce que l’on appelait un cas de conscience ; il promit de calmer ces cœurs généreux doublés d’une âme timorée et il y réussit.

Dans le désordre moral où l’on sombrait, le projet présenté par Thiers était le meilleur ; il évinçait l’Empire, il conservait le pouvoir au Corps législatif, il ne préjugeait pas l’avenir et laissait la France maîtresse de ses destinées intérieures : « Vu les circonstances, la Chambre nomme une Commission de gouvernement et de défense nationale. Une Constituante sera nommée dès que les circonstances le permettront. » L’urgence sur les trois propositions ayant été prononcée, les députés se retirèrent dans leurs bureaux pour délibérer, élire une commission et désigner un rapporteur. Que de temps perdu ! La manifestation de la foule et de la garde nationale tourne déjà à l’émeute ; tout à l’heure, ce sera une révolution.

Il n’était douteux pour personne au Corps législatif, ni pour les députés, ni pour les curieux — bien choisis — qui encombraient les tribunes, que la proposition Thiers serait votée à une énorme majorité. Dès lors, c’était le maintien du Corps législatif, d’un pouvoir régulier, et c’était la ruine des ambitions révolutionnaires. Pour certains énergumènes sans patriotisme ou enivrés d’illusions, il ne pouvait en aller ainsi. Le Corps législatif était coupable, aussi coupable que l’Empereur ; il transmettrait ses pouvoirs à une Constituante qui voterait peut-être — qui sait ? — le rétablissement de la monarchie ou de toute autre forme de gouvernement personnel. La République seule pouvait réaliser les rêves si longtemps caressés, si longtemps refoulés, de bonheur universel ou d’infaillible victoire. Le Corps législatif est l’obstacle qui seul, à cette heure, empêche de proclamer la République, donc il faut l’envahir, le disperser et lui interdire de s’assembler désormais. Il ne s’agissait que d’exécuter un coup de force et l’on y procéda. On y procéda même avec une certaine méthode qui prouve que le plan avait été bien conçu.

À l’intérieur, parmi les députés qui s’employèrent activement à faire retirer les troupes régulières et les sergents de ville, on peut citer avec certitude Steenackers et le comte de Kératry. Ils agirent sur un questeur, le général Lebreton, vieil homme loyal, affaibli, sans initiative, qui toute sa vie avait été un médiocre militaire, au côté duquel j’avais été blessé, pendant l’insurrection de juin 1848, en attaquant la barricade du faubourg Poissonnière, et qui avait la manie d’envisager toute chose « au point de vue stratégique ». C’était son mot. Or le point de vue stratégique n’était point brillant ; accompagné des deux députés que j’ai nommés, il examina la « position », la trouva fort compromise, en conféra avec le général Caussade, qui commandait devant le Corps législatif. Le résultat de la pression exercée par Kératry et Steenackers fut conforme à leurs désirs. Le questeur conseilla au général de se retirer, pour éviter une inutile effusion de sang. Le général Caussade ne se le fit pas dire deux fois ; il prescrivit la retraite des sergents de ville, celle des gendarmes, celle des compagnies de marche. Le Corps législatif était dégarni, sans défense, sans protection ; qui allait l’occuper ?

Par une manœuvre dont le général Lebreton — il avait alors soixante-dix-neuf ans — fut la dupe, Kératry demanda que la sécurité et la liberté de l’Assemblée fussent assurées, car on avait tout à y craindre d’un mouvement populaire. Le seul moyen de sauvegarder la salle des délibérations contre un envahissement probable était de faire occuper l’intérieur même du palais par la garde nationale armée. De cette façon, l’on n’avait plus rien à craindre. L’idée parut bonne à ce pauvre Lebreton, qui l’adopta. L’ordre de s’introduire dans le sanctuaire inviolable où délibèrent les représentants de la nation, comme l’on dit en charabia révolutionnaire, fut porté par Arthur Picard, frère d’Ernest Picard[5], à Edmond Adam[6], chef de bataillon récemment élu dans la garde nationale de formation nouvelle, républicain de vieille date, ancien rédacteur du National, au temps d’Armand Marrast, et secrétaire général de la mairie de Paris, après la révolution de 1848. Le choix indiquait de la perspicacité.

Edmond Adam, suivi de ses deux bataillons, au pas accéléré, tambours battants, gravit le grand escalier du Corps législatif, en criant : « Vive la République ! » Cela fit réfléchir le général Lebreton ; il comprit sa sottise qu’il était trop tard pour réparer. Il courut chez Trochu et l’adjura de venir, par sa seule présence, sauver le Corps législatif. Trochu donna l’ordre d’amener ses chevaux, se mit en selle avec les officiers de son état-major et dit à Lebreton : « Allez ; je vous suis. » Il ne parut cependant pas là où l’appelait son devoir. Il a dit que la foule lui avait fermé le passage. En somme, dans cette journée, on ne le vit en nulle place où il aurait dû être… Par un singulier hasard, Kératry, qui exigea l’entrée en scène de la garde nationale, Edmond Adam, qui la guida, furent les deux premiers préfets de Police du gouvernement qu’on allait improviser.

Steenackers revint dans les bureaux et dit aux députés qu’ils pouvaient se considérer comme en sûreté, sous la protection immédiate de la brave garde nationale. On savait ce que cela signifiait ; Guyot-Montpayroux[7] dit : « Alors, nous n’avons plus qu’à nous en aller ; la farce est jouée. » Pas encore ; on n’avait joué que le prologue.

Dans les bureaux, on s’était mis d’accord ; la proposition Thiers était adoptée sans opposition, on venait de désigner les rapporteurs, lorsque tout à coup on fut assourdi par un tumulte qui ne laissa aucun doute aux anciens députés de février 1848. C’était un ouragan de cris : « À bas les traîtres ! Mort aux Prussiens ! Mort à Badinguet ! Mort à l’Espagnole ! Vive Trochu ! Vive la République ! Vive la Sociale ! » L’Assemblée était envahie ; « notre brave garde nationale » avait fait son devoir, comme toujours, en aidant à renverser ce qu’elle avait mission de défendre ; elle avait ouvert ses rangs, elle avait même ouvert les grilles du palais et laissé passer le peuple — « le peuple souverain dans sa force et dans sa majesté ». Le bureau où présidait M. Thiers fut bientôt encombré par la foule ; la populace dominait en nombre, cela n’est pas douteux, mais l’ancien ministre de Louis-Philippe, le futur chef de la République française, put, sans trop d’étonnement, reconnaître, au milieu de la cohue, des orléanistes et des légitimistes de ses amis, car dans cette journée les haines, les rancunes, les ambitions ne restèrent point inactives.

Les collègues de Thiers s’étaient groupés autour de lui pour le protéger. Sa petite taille et sa faiblesse ne lui eussent pas permis une lutte corps à corps et son visage bien connu le désignait aux violents de la bande. Malgré le rempart dont on l’entourait, un grand diable de vétérinaire, haletant, en sueur, échevelé, nommé Régère, qui devait bientôt être membre de la Commune, parvint à mettre la main sur Thiers, qu’il secouait de belle sorte, en lui criant, avec un terrible accent bordelais : « Monsieur Thiers, vous êtes un homme de talent, vous avez écrit des livres, vous êtes un esprit de lumière, mais vous êtes une canaille, parce que vous êtes un bourgeois et que vous n’aimez pas le peuple ; aimez le peuple, mon bon monsieur Thiers, ou je vais vous f… devant le Comité de Salut public ! » Albert Tachard, qui m’a raconté l’historiette et qui était d’une vigueur peu commune, prit Régère à bras-le-corps et l’envoya rouler dans le couloir.

On se précipita dans la salle des séances dont les factieux étaient déjà les maîtres, mêlés aux gardes nationaux qui semblaient leur servir de guides ou d’escorte. Tous les hommes sensés, envisageant d’un coup d’œil le péril du lendemain, étaient désespérés : je n’en excepte ni Jules Grévy, qui se lamentait, ni Gambetta, qui enflait vainement ses poumons, sans parvenir à faire retirer les envahisseurs. C’est au milieu d’une tempête de vociférations que la séance fut levée. Le bruit se répandit tout à coup que le peuple se portait à l’Hôtel de Ville pour y proclamer un gouvernement ; c’était aller bien vite, plus vite que les députés de l’opposition irréconciliable. On courut, car la victoire paraissait devoir rester au plus rapide.

À l’instant où la cohue, au milieu de laquelle se perdirent les députés, allait déboucher sur la place de Grève, après avoir suivi les quais, un fiacre y pénétrait par la rue de Rivoli ; c’était le char de l’État, car il portait le général Trochu, modestement vêtu d’un costume civil et accompagné d’un personnage dont je n’ai jamais su le nom. Sur le marchepied du berlingot, debout, saluant le peuple, criant : « Vive la République ! » se tenait Daniel Wilson[8], qui, à l’heure où je relis ces lignes (24 novembre 1887), fait parler de lui plus qu’il ne convient à un gendre du chef de l’État. C’est la première fois dans cette journée que le gouverneur de Paris apparaît : à quoi a-t-il obéi ? À sa conscience de soldat, de catholique et de Breton, ou aux suggestions que la veille, dans la soirée, un fabricant de doublé d’or, nommé Tirard, futur ministre des Finances de la République, et Ernest Picard, bientôt membre du Gouvernement de la Défense nationale, lui avaient discrètement glissées à l’oreille ? Question difficile à résoudre et qui jette quelque louche sur sa conduite.

Ce ne fut pas sans peine que l’on parvint à entrer dans l’Hôtel de Ville, déjà occupé par les meneurs d’insurrections : le Jacobinisme, l’Hébertisme et la Revendication sociale s’en étaient déjà emparés et libellaient des listes du gouvernement provisoire, ou, pour dire vrai, du Comité de Salut public que l’on voulait infliger à la France. Les noms étaient écrits déjà : Blanqui, Delescluze, Assi, Cluseret, Gustave Flourens, Gambon, Félix Pyat, Jules Vallès, Vermorel, tristes personnages que l’on devait, sept mois plus tard, retrouver au premier rang de la Commune et qui, au 31 octobre, tenteraient cette insurrection où se brisèrent les préliminaires de l’armistice. On réussit à les annihiler et à les écarter provisoirement du pouvoir qu’ils auraient rendu meurtrier.

L’argument dont on se servit fut habile et de nature à émouvoir la population : en présence des circonstances redoutables que l’on traverse, devant la menace d’un siège et de combats à soutenir, c’est aux députés élus de Paris qu’il appartient de représenter la France ; donc ils sont de droit membres du Gouvernement de la Défense nationale, sous la présidence du général Trochu, à qui reste confiée la direction des opérations militaires. Ce fut approuvé par acclamation et le « Comité de Salut public » put dire : « Partie remise ». Il prit sa revanche au 18 mars 1871. Ernest Picard rédigea la proclamation qui signifia à la nation à quelle destinée on la conviait sans la consulter.

« Paris, le 4 septembre 1870. Français ! Le peuple a devancé la Chambre qui hésitait. Pour sauver la Patrie en danger, il a demandé la République. Il a mis ses représentants, non au pouvoir, mais au péril. — La République a vaincu l’invasion en 1792. La République est proclamée ! — La Révolution est faite au nom du droit, du salut public. — Citoyens, veillez sur la cité qui vous est confiée ; demain vous serez avec l’armée les vengeurs de la patrie. » Signé : « Emmanuel Arago, Crémieux, Dorian, Jules Favre, Jules Ferry, Guyot-Montpayroux, Léon Gambetta, Garnier-Pagès, Magnin, Ordinaire, Pelletan, Ernest Picard, Jules Simon. »

Balzac a eu raison d’écrire dans Les Parents pauvres : « Dans les révolutions, comme dans les tempêtes maritimes, les valeurs solides vont à fond, le flot met les choses légères à fleur d’eau. »

Ce gouvernement, qui se constituait au milieu de nos ruines, qui se ramassait à travers l’émeute et qui rendit, au moins à Paris, l’inappréciable service d’ajourner la Commune, s’occupa tout de suite d’une opération d’où l’on peut conclure que le souci de la légalité ne l’agitait guère. Son premier soin fut de faire apposer les scellés sur les portes des salles du Corps législatif, afin qu’il fût impossible aux députés de s’y réunir. Cette mission, qui n’exigeait que peu de délicatesse, fut confiée à Glais-Bizoin, sorte de fantoche qui semblait échappé d’une fabrique de joujoux de Nuremberg et qui était si naturellement ridicule qu’il était un objet de risée même pour ses amis les plus intimes. La salle des séances n’était point vide, tant s’en faut ; le peuple, il est vrai, en avait chassé les représentants, mais il avait pris leur place et s’y gobergeait. On avait mis la buvette à contribution ; on lampait, on mangeait, on fumait, on chantait. Les huissiers — gens d’importance — étaient consternés de ce manque de respect. Glais-Bizoin harangua le peuple et s’en tira avec esprit. « Libre à vous de rester, mais vous serez sous les scellés, car mon devoir est de les apposer aux portes ; vous serez certains de n’être pas dérangés. » On se mit à rire, on applaudit, on but un dernier coup et l’on s’en alla. On n’en était pas quitte cependant avec la représentation nationale, il ne fallut rien de moins que l’éloquence hautaine de Jules Favre et les bons conseils de Thiers pour qu’elle se reconnût vaincue et dissoute.

Deux cents députés environ, ne croyant pas qu’une émeute eût le droit de briser leur mandat, s’étaient réunis, le soir, à l’Hôtel de la Présidence, c’est-à-dire au Palais-Bourbon. Ils avaient eu la pensée d’aller siéger dans la salle ordinaire de leurs séances, mais ils avaient appris qu’elle était sous scellés et s’étaient groupés dans la salle à manger de Schneider. Thiers semblait l’homme du jour, dans lequel on espérait et qui se dérobait par toute sorte de subterfuges, qui, aux prières, aux sommations qu’on lui adressait, répondait invariablement : « Je ne puis vous être qu’inutile actuellement ; ne m’usez donc pas dans un labeur stérile ; plus tard vous aurez besoin de moi et vous me trouverez tout entier. » Sa perspicacité avait-elle déjà entrevu la présidence de la République ? Il se peut bien. On le nomma président de cette séance funèbre, au cours de laquelle on espérait peut-être pouvoir ressaisir un peu de cette légalité qui allait, si cruellement pour la France, faire défaut au nouveau gouvernement. On envoya sept délégués à l’Hôtel de Ville, afin d’apprendre aux maîtres improvisés que la réunion, modifiant le projet présenté dans la journée par Thiers, substituait aux mots : « Vu les circonstances », les termes de : « Vu la vacance du pouvoir », ce qui impliquait la déchéance de l’Empire. Concessions de dernière heure, concessions nulles. Il était dit que, jusqu’à la minute suprême, jusque sous le suaire, on ergoterait sur des paroles.

Jules Favre fut chargé d’aller remercier de cette communication puérile ce qui subsistait du Corps législatif et, en même temps, de lui signifier la volonté du Gouvernement de la Défense nationale. Échange de politesses dont il est difficile de ne point sourire à distance, car ce ne fut qu’une formalité vaine jusqu’au burlesque. Après avoir fait son compliment avec une déférence dont nul ne fut la dupe, Jules Favre expliqua que « le gouvernement s’était vu dans la nécessité de se constituer, contraint par un mouvement supérieur qui, je l’avoue, a répondu au sentiment intime de notre âme ». Il engage les députés à ratifier ce qui a été fait, ce qui est le vœu du peuple. C’est le parti le plus sage, celui qu’il convient d’adopter ; « si les députés s’y refusaient, le gouvernement de la République passerait outre et saurait accomplir sa mission ». C’était fort clair et on comprit : Sic volo, sic jubeo.

Quelques hommes intègres et fiers, Daru, Buffet, Pinard, humiliés d’être mis dehors avec ce sans-façon, voulurent protester et déclarèrent qu’ils cédaient non pas à la force, mais à un sentiment de patriotisme qui leur interdisait toute résistance, en présence de l’invasion du territoire et d’une guerre civile possible. Thiers intervint : « Il ne convient pas, il est dangereux d’ébranler par une protestation vaine la seule autorité qui soit debout pour lutter contre les adversaires de la patrie et de la société. » Au comte Daru qui s’écriait : « C’est une infamie d’avoir apposé les scellés sur les portes du Corps législatif ! », Thiers fit une réponse qu’il eût mieux fait de retenir : « Qu’est-ce que des scellés appliqués à des portes, lorsqu’on les compare aux scellés mis sur les personnes ! N’ai-je point été incarcéré, messieurs, n’ai-je point été à Mazas, moi ! Les récriminations sont inutiles. L’ennemi sera bientôt sous Paris ; notre devoir est de nous retirer avec dignité. » On l’écouta ; je ne sais si c’est avec dignité que l’on se retira, mais on se retira. Jules Favre retourna à l’Hôtel de Ville, en riant dans sa barbe blanche, et Thiers alla se coucher.

C’en était fait, l’Empire était mis hors la loi, dans la personne de l’Empereur prisonnier de guerre, dans la personne de l’Impératrice régente en fuite ; le Corps législatif, dispersé par l’émeute, était congédié par le nouveau gouvernement : « Allez, mon brave homme, on n’a que faire de vos services. » L’Empire était-il sauvable ? Je ne le crois pas ; mais le Corps législatif ! Comment les ambitieux mal avisés qui l’ont sacrifié n’ont-ils pas compris que la formule homéopathique similia similibus n’est pas applicable en politique, et que c’est faire acte de folie de vouloir guérir la peste par le choléra !

Le plus coupable en ce jour, qui ne réparait aucun désastre et en préparait d’autres, fut le général Trochu. Ou sa clairvoyance a été singulièrement en défaut, ou son ambition et sa vanité l’ont aveuglé. Seul il avait pouvoir et qualité pour protéger la représentation nationale et en faire respecter les délibérations, qui, sans doute possible, eussent été à son avantage. Il était gouverneur de Paris, commandant en chef de l’armée, troupes régulières et gardes nationales. En un mot, toutes les formes et toutes les forces du pouvoir étaient concentrées en lui. Qu’en a-t-il fait au cours de cette journée pendant laquelle il a si bien disparu que l’on ne savait où le trouver ? Sa place eût été à la tête de son état-major, devant le Corps législatif, où sa présence eût été une sauvegarde, où il aurait pu saisir la seule et fertile occasion de faire preuve de cette force morale qu’il aimait à invoquer, sans jamais y avoir recours. Nul — et j’entends parmi les plus exaltés — n’eût osé faire acte de violence malgré lui. On le savait si bien dans la faction révolutionnaire que l’on ne négligea rien pour l’empêcher d’être là où son devoir le conviait. Il s’abstint à l’heure où tout lui commandait l’action, sa dignité aussi bien que l’intérêt de la France, son honneur aussi bien que son propre intérêt. Il en reste terni dans l’histoire et son caractère y a succombé.

Grâce à son abstention à l’heure décisive, à cette heure qui ne sonne qu’une fois dans la vie d’un homme et dont la vibration se prolonge jusque dans la postérité, il a porté seul le poids de la catastrophe, car il en a, le 4 septembre, assumé toute la responsabilité. En laissant envahir et chasser le Corps législatif, il a brisé ce qui restait de légalité en France et, n’ayant plus ni point d’appui, ni soutien, il s’est agité dans le vide, cherchant partout où se raccrocher et ne trouvant rien sous sa main, parce qu’il avait laissé tout détruire. Ce qui est indispensable en ces crises désespérées, l’autorité, lui fit défaut ; il en avait tari la source et ce n’est pas avec les gens dont il était entouré et peu estimé qu’il a pu en ouvrir une autre. Il en est résulté qu’au lieu de commander il a obéi, et qu’avant de prendre une décision il écoutait le bruit des foules.

Il a été le premier puni, je le reconnais, de sa duplicité ou de son inconséquence ; mais sa punition est retombée sur le pays, qui n’en est pas encore rédimé. Il n’a été entendu ni en France, ni même à Paris, faute d’être le porte-voix de la force qui réside dans les assemblées légales issues du choix des nations. Il ne parlait, il ne pouvait parler qu’en son propre nom, et c’est pourquoi il ne fut jamais écouté ; à peine daignait-on lui prêter l’oreille, lorsqu’il se faisait l’écho de la voix publique. Avec le Corps législatif groupé derrière lui et reconnaissant du salut que la représentation nationale lui aurait dû, tout lui devenait facile ; avec les scellés apposés sur les portes de la salle des séances, tout lui fut impossible : la paix qu’il n’osa pas faire, pour ne pas déplaire à la multitude ; la guerre qu’il ne put pousser à fond, parce que la multitude rechignait à se battre. Un double malheur nous frappa et rendit notre infortune digne de pitié : la médiocrité du commandement aux armées en campagne ; l’absence de caractère dans le chef auquel le salut de Paris fut confié. Depuis cette époque, j’ai souvent entendu dire : le général Trochu est le plus honnête homme qui soit au monde. Il m’importe peu : j’eusse baisé les pieds du forçat qui nous aurait sauvés.

  1. Arago (Emmanuel), 1812-1896, fils de l’illustre savant François Arago. Député à l’Assemblée nationale de 1848, exilé de 1849 à 1859, député républicain au Corps législatif en 1869, membre du Gouvernement de la Défense nationale, député à l’Assemblée nationale de 1871, sénateur de 1876 à 1896. (N. d. É.)
  2. Kératry (Émile, comte de), 1832-1904. Ancien officier, publiciste, directeur de la Revue moderne, député au Corps législatif (1869), préfet de Police au 4 septembre 1870, général de division sous le Gouvernement de la Défense nationale. (N. d. É.)
  3. Le 1er prairial an III (20 mai 1795), une insurrection populaire éclata à Paris ; la salle de la Convention fut envahie ; le député Féraud fut blessé, puis décapité dans les couloirs ; sa tête, placée au bout d’une pique, fut présentée au président de l’Assemblée et promenée au-dehors. (N. d. É.)
  4. Pinard (Pierre-Ernest), 1822-1909. Magistrat, conseiller d’État, ministre de l’Intérieur en 1867. (N. d. É.)
  5. Picard (Ernest), 1821-1877. Avocat, député au Corps législatif de 1858 à 1870, membre du Gouvernement de la Défense nationale, sénateur de 1875 à 1877. — Picard (Arthur), 1825-1882. Sous-préfet de Lapalisse, il donna sa démission en 1859. Aux élections partielles de novembre 1869, il se présenta sans succès à Paris comme candidat de l’opposition. (N. d. É.)
  6. Adam (Edmond), 1816-1877. Homme politique et administrateur. Préfet de Police du 11 au 31 octobre 1870, député de 1871 à 1875, sénateur de 1875 à 1877. (N. d. É.)
  7. Guyot-Montpayroux (1832-1884), député de l’opposition au Corps législatif depuis 1869. (N. d. É.)
  8. Wilson (Daniel), 1840-1902, homme politique, député de 1869 à 1870 et de 1871 à 1885, fut impliqué dans l’« affaire des décorations », qui amena le 1er décembre 1887 la démission du président Grévy, son beau-père. (N. d. É.)