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Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 1/Deuxième partie/XIV

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XIV

LA DÉPÊCHE DE DOMBROWSKI


— Comment, c’est toi ?

— Oui, et ce n’est pas drôle.

— Quoi ?

— Ce qui m’arrive. J’ai failli être fusillé. Je ne m’en tire que grâce à Robert Houdin, un bien grand homme !

— Le prestidi…

— …gitateur, oui.

— Mais il est mort ?

— Lui, peut-être ; son art, non. Je lui dois la vie.

Et voici comment Alexandre Grand me narra son aventure :

— Lorsque je t’ai quitté, après le siège, je n’ai pas voulu te dire où je m’en allais, d’abord parce que, au fond, tous les poètes sont des bourgeois. Tu ne m’aurais pas compris. Quand on se fait le Tyrtée d’un Mac-Mahon !… Bref, je me vouai à la Commune. Là était la vie, tu m’entends ! Et elle y est encore. Tu verras ça dans vingt-cinq ans, mais n’importe. Le jour où ce polichinelle de Foutriquet emmena à Versailles l’administration entière de la capitale, il fallut pourvoir d’urgence les postes délaissés. Au comité central, on m’offrit la direction d’un bureau télégraphique, celui de l’avenue de la Grande-Armée. J’avais quelques notions du « morse » et j’eus tôt fait de les compléter par l’usage. L’appareil est un peu plus compliqué que le cornet à pistons, mais c’est le même jeu. En vingt-quatre heures, je pouvais y rendre La Marseillaise, d’un doigt !

— Sur le « morse » ? Explique.

— Le bureau télégraphique de l’avenue de la Grande-Armée était d’une importance capitale pour le gouvernement fédéral, attendu que les opérations stratégiques conduites par Dombrowski avaient lieu sur la grande route de Neuilly, du pont à la porte Maillot. Il fallait donc que le général se tînt en communication constante avec l’Hôtel de Ville et le mît au courant des mouvements. Tu sais que cet excellent Polonais n’était pas du tout un imbécile ?

— Comment, n’était ? Est-ce qu’il ne l’est plus ?

— Il vient de se faire tuer à Montmartre, sur une barricade. Donc j’étais, avec mon « morse », comme au centre du champ de bataille. Il m’envoyait d’heure en heure des dépêches pour la place, et j’en gardais les minutes autographes, pour te les donner d’abord, et ensuite parce que c’est le règlement…

— Et Robert Houdin ?

— J’y arrive. Le 21 mai, je venais de déjeuner paisiblement à mon « Duval » et avant de reprendre mon service, j’étais remonté prendre l’air sur l’avenue jusqu’à l’Étoile. J’étais bien étonné de ne pas entendre, devers Courbevoie, les pétarades habituelles, mais pas plus que Dombrowski, ni l’Hôtel de Ville, ni personne, je ne me doutais qu’un autre Perrinet Le Clerc eût livré, le matin même, les clefs de la Ville aux bourguignons de M. Thiers. Je l’appris à l’Arc de Triomphe, en voyant sur la place les bourguignons eux-mêmes, et, au milieu d’eux, un groupe d’armagnacs, c’est-à-dire de fédérés désarmés et rangés en file prisonnière sous le bas-relief de Rude. Ce jour-là, on ne fusillait pas encore sans jugement aux coins des bornes. Néanmoins, il était déjà sensible que la répression allait être violente. Les officiers de l’armée de l’ordre avaient des gestes inquiétants de chasseurs de fauves dans la brousse. Tous les philosophes te diront que le nationalisme développe, entre compatriotes, une fureur guerrière beaucoup plus féroce que l’autre, la fureur internationale, entre peuples étrangers.

— Et Robert Houdin ?

— Au moment où je débouchais sous l’Arc, quatre lignards y amenaient un vieillard de soixante-dix ans, vêtu de l’uniforme de la garde nationale, et portant à la main une boîte au lait. Il protestait d’une voix faible contre son arrestation et il expliquait que resté, par la mort de sa fille, seul soutien de deux petits-enfants, il avait dû s’enrôler, pour les quarante sous de la solde, dans le bataillon insurrectionnel du quartier. « Laissez-moi au moins porter le lait aux bambins », gémissait-il. Mais le capitaine, ramollot congestionné de caricature, ne l’écoutait pas. « Au tas », fit-il, et il poussa brutalement ce pauvre grand-père sous le Rude, dans le groupe des prisonniers.

« Mon sang n’avait fait qu’un tour. « C’est ignoble ! » m’écriai-je, et, m’avançant vers le soudard galonné : « Oui, ignoble, je ne vous l’envoie pas dire ! »

« Il ne répondit rien, mais mon sort fut réglé d’un revers de main, et j’allai prendre place auprès du vieillard, à qui je serrai ostensiblement la main. Et le compte étant rond pour l’abattoir, on nous dirigea sur Satory, à pied, deux à deux, les chapeaux à la main.

« Or, j’avais dans ma poche la dernière dépêche de Dombrowski. C’est assez te dire si j’allais à la noce. L’autographe me signait le poteau télégraphique avéré de la révolte, en pleine usurpation de fonction publique, impossible de nier, si on fouillait, et on fouillait jusque dans les chaussettes.

« De la main gauche, seule libre, puisque la droite tenait le couvre-chef, je parvins à rouler d’abord la dépêche en boulette dans ma poche. Mais le caporal d’escorte nous observait. « La main à l’air, ordonna-t-il, et marchez. »

« Il fallait à tout prix supprimer le papier d’une manière ou d’une autre, sous l’œil méfiant du sous-off. Je prétextai d’un besoin pressant pour lui demander de m’écarter un instant. « On p… à Versailles, fut sa réponse, ou dans sa culotte. » Laisser choir la dépêche à terre pour qu’elle fût laminée, impossible, j’étais le dernier de la file, et le caporal fermait derrière moi la marche. L’avaler d’un coup rapide ? La boulette était trop grosse et j’étais sans salive, je sentis que je l’aurais recrachée. La jeter de l’arc du pouce dans une bouche d’égout ? Outre que je craignais de manquer l’orifice, nous défilions au milieu de la chaussée, dans une grande voie, entre un piquet de soldats. Enfin, tu vois la situation.

« L’idée me vint alors d’utiliser mes talents de société, entre lesquels celui de l’escamotage m’est assez usuel. À Menton, il me servait à amuser mes élèves anglaises et à masquer mon ignorance de la langue de feu Shakespeare. Mais diviser, et de la main gauche encore, un papier roulé en boulette dans une paume, en morceaux assez petits pour tomber inaperçus dans la poussière, le tour d’adresse en laissait à Robert Houdin, dont j’invoquai les mânes au fond du paradis. Comme tu vois, puisque tu me vois, elles me furent secourables.

« Comment je m’y pris, je l’ignore et n’arriverais certainement pas à le refaire. Avec les ongles repliés comme des griffes, j’écorchais petit à petit ou plutôt j’écaillais la boulette dont les squames glissaient de mes doigts en pellicules. Ce que je redoutais le plus, c’était la crampe. Si elle me paralysait les métacarpes avant que je n’eusse réduit la boulette d’une bonne moitié au moins de son volume et de manière à ce que le reste fût indéchiffrable, tout mon travail chinois était perdu. À de certains moments où le décortiquement devenait plus fébrile, la boulette filait dans ma manche et il me fallait une souplesse de singe pour la rattraper au vol sans la laisser choir aux pieds du terrible caporal. Puis c’était le tour de l’engourdissement des phalanges, et je ne sentais plus la boulette. Mes articulations se nouaient, mon avant-bras se figeait jusqu’au coude. Enfin, en arrivant à Versailles, il ne restait rien de l’autographe. J’en avais semé les miettes comme le Petit Poucet son pain dans la forêt, et de la main gauche, mon vieux, de la senestre, celle qui chez les civilisés est à demi ankylosée. De telle sorte qu’à Satory, ils ont été forcés de me relâcher. Il n’y avait aucune preuve contre moi. Les lignards eux-mêmes se refusèrent à tout témoignage. Ils avaient été indignés de la dureté du capitaine envers le pauvre vieux au pot au lait et ils me savaient bon gré d’avoir exprimé ce qu’ils en pensaient. « Ah ben, vous, fit le caporal, si vous croyez que je n’ai pas vu votre manège ! Vous devez être saltimbanque ! »