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Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 1/Deuxième partie/XV

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XVI

AU « BIEN PUBLIC »


Il m’est impossible de me rappeler comment j’entrai au Bien Public d’Henri Vrignault, en juin 1871. Je crois bien que ce fut très simple et que, passant un jour rue Coq-Héron où, dans la maison de l’imprimeur Dubuisson, il y avait des bureaux de rédaction à chaque étage et même à chaque porte, je poussai celle-là par aventure pour placer de la copie.

Je n’en tenais que de la littéraire, qui est la moins prisée dans les organes politiques, mais cet Henri Vrignault était un charmant homme qui la voulait athénienne, sa république, et n’en excluait pas les poètes. Il comptait déjà dans sa rédaction des conteurs comme Alphonse Daudet, des chroniqueurs comme Édouard Drumont et il allouait au brave Henri de Lapommeraye un vaste rez-de-chaussée à douze colonnes pour ses lundis de critique dramatique. Il voulut bien me faire une petite place entre ces mandarins.

Le Bien Public était sous l’influence de M. Thiers et il avait combattu la Commune avec une remarquable intrépidité, mais sa rédaction littéraire était libre. Aussi devint-elle, à certain moment, fort brillante. Je remémore aux bibliographes qu’il eut la primeur du premier roman d’Alphonse Daudet, Fromont jeune et Risler aîné, de L’Assommoir d’Émile Zola, de la monographie de Gavarni par les Goncourt, et que Théophile Gautier y publia tout ce qu’il put écrire de l’Histoire du Romantisme. Il y commença même un Salon que, malade déjà, il ne put poursuivre.

Je fus assez heureux pour pouvoir négocier avec l’administrateur la publication de ces deux ouvrages. Edmond de Goncourt gardait depuis longtemps en cartons cette étude sur Gavarni, qu’il avait, d’ailleurs, écrite avec son frère. L’idée me vint d’en parler à Henri Vrignault qui me pria de la lui demander. Je courus à Auteuil, et je n’eus aucune peine à décider l’écrivain à l’affaire. Il me remercia si fort, sur le moment, de mon entremise spontanée et de sa réussite, que je m’en suis trouvé plus consolé de ne l’avoir pas vu mentionner dans ses mémoires, j’allais dire son agenda.

Quant à l’Histoire du Romantisme, elle ne commença au Bien Public que l’année suivante, c’est donc par anticipation que je vous en parle. Un souvenir s’accroche à l’autre et le rosaire empile ses grains dans sa boîte.

Un jour que, à sa requête même, nous mettions un peu d’ordre à Neuilly, dans les papiers accumulés de Théophile Gautier, je tombai sur une lettre très ancienne, signée Joseph Bouchardy, et dans laquelle l’auteur de Lazare le Pâtre remerciait amicalement le poète-critique d’un article sur son théâtre. Ce Joseph Bouchardy, habile comme un chat à embobiner et désembobiner un peloton de fil dramatique, m’avait toujours exalté par son mépris héroïque du style.

— L’avez-vous donc connu, dis-je au maître en lui remettant la lettre, il vous parle en camarade, et même en « Jeune-France » ?

— Oui, soupira Théo, du temps que j’étais peintre, il était graveur.

Et là-dessus, de sa voix veloutée, dont celle de Mounet-Sully me rend souvent l’écho, il nous entretint des choses et des gens de sa jeunesse.

— Pourquoi n’écrivez-vous pas tout cela, lui dis-je, c’est presque un crime de laisser se perdre de tels documents sur 1830, l’âge triomphal des lettres françaises.

— Oh ! 1830 après 1870, ce qu’on s’en f…oque aujourd’hui ! D’ailleurs, qui me prendrait cette copie-là ? Elle ne serait pas lue par dix personnes. Allons nous coucher.

Le lendemain, vers onze heures, l’excellent Patural, administrateur du Bien Public, sonnait à la porte de la maison de la rue de Longchamp. Conduit par une caravane de chats à la chambre du malade, il restait avec lui une demi-heure et s’en allait, reconduit, d’ailleurs, par la même garde de petits tigres.

Lorsque j’arrivai pour déjeuner, les sœurs du maître m’avisèrent, dès le seuil, qu’il était fort en colère et qu’il m’attendait pour me laver la tête.

— Il a demandé son yatagan, me dit l’une d’elles, et, depuis le départ de ce monsieur, ajouta l’autre, il jure contre vous comme un diable.

Sans me douter de mon crime, je montai résolument l’escalier où je trouvai la porte ouverte. Elle l’était toujours, du reste, car il aimait à aller de chambre en chambre chez tous les siens et à vagabonder, un chat sur le dos, dans sa famille.

— Ah ! te voilà, toi ! Assieds-toi et prends l’attitude requise. Du reste, je te tiens sous la pointe de mon cimeterre. À présent, réponds, de quel droit te permets-tu de me déshonorer sans mon consentement ?

Et d’un geste à la Frédérick il me montra, sur le pupitre en prie-Dieu qui lui servait de lutrin, une feuille de papier déployée.

— Regarde et lis.

— Eh bien, fis-je, c’est votre traité avec Patural pour l’Histoire du Romantisme. Nous l’avons fait, hier, ensemble dans son cabinet. Il est signé, bravo.

— Deux mots rayés nuls, monsieur !

— Lesquels ?

— Voici. Il y avait ici « …au prix de trois cents francs l’article ».

— Oui, je sais.

— Tu sais, toi ; mais moi, je ne veux pas.

Et il reprit, en faisant le moulinet de long en large avec le sabre turc :

— Du temps que j’étais jeune et beau, Girardin, dans La Presse, nous donnait, à Gérard et à moi, cinquante francs par feuilleton. Et c’était très bien payé, pour ta gouverne. Le jour où Buloz me versa cent bonnes livres sonnantes et trébuchantes pour l’insertion, dans la Revue, de mes Émaux et Camées qui n’est pas un mauvais recueil de vers, j’atteignis aux plus hauts prix dont puisse s’honorer un poète dans une société bien faite. Plus tard, au Moniteur, je décrochai le billet de mille mensuel parce que, d’abord, l’Empire gâchait l’argent, ensuite, parce que j’y faisais non seulement les théâtres, mais la musique et les beaux-arts, et enfin parce que j’étais officier de la Légion d’honneur !… Mais à présent je suis vieux, cacochyme et démodé, nous avons à verser cinq milliards à la Prusse, et ce n’est ni le lieu ni le temps de ruiner les braves gens qui s’intéressent encore à notre déplorable commerce d’écriture.

— Et alors ?

— Deux mots rayés nuls, monsieur, te dis-je.

Et je lus : « …au prix de deux cents francs l’article ».

— Je n’en voulais que cent. C’est cet homme d’affaires qui a refusé : nous nous sommes disputés comme des chiffonniers. J’ai cédé à deux cents à cause de toi, pour sauver ta réputation, mais ne recommence pas, et viens déjeuner.

Mais revenons en arrière. En 1871, je ne connaissais pas encore Théophile Gautier, ne l’ayant vu qu’aux premières, dans les couloirs de théâtres. Il avait écrit sur ma première pièce, puis sur mes poèmes récités à la Comédie-Française, des lignes élogieuses dont je n’avais jamais osé aller le remercier, tant le respect qu’il m’inspirait se mêlait de crainte pour sa placidité orientale.


Le matin du 14 juillet 1871, je flânais assez tardivement au lit, ayant célébré dès la veille la commémoration de la prise de la Bastille, lorsque, dans le demi-sommeil, il me sembla que, du jardin, on ouvrait ma fenêtre avec une certaine violence. Si c’était un voleur, il tombait mal. Si c’était un camarade, il était chez lui. Inutile de me déranger dans ce cas ou dans l’autre. D’ailleurs, le bruit avait cessé presque aussitôt. Quand je descendis, une heure après, je trouvai sur la table un morceau de journal déchiré, sur lequel je lus les mots suivants :

« Mon pauvre daron est mort cette nuit. Je l’aimais bien. »

Le « daron » c’était le père Charpentier.