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Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 1/Première partie/XVII

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XVII

LAROCHELLE


Henri-Julien Boulanger, plus connu sous son nom de théâtre de Larochelle, a été cet homme fabuleux et mythologique : un directeur à la fois probe et intelligent. Et cependant il est mort riche.

Je pense que du haut du ciel, où il met en scène, depuis 1884, les ballets d’anges de la féerie céleste, il ne sera pas fâché d’ouïr l’hommage que je rends ainsi à son aimable mémoire. Sous ma plume il prend son prix de compétence. Experto crede Roberto.

Larochelle avait été comédien, et pas bon du tout, assure la légende. On l’avait vu, entre 1855 et 1860, clamer l’amour et proférer les Clitandres dans les solitudes odéoniennes. Il trouva son chemin de Damas entre Montparnasse et Grenelle, sur l’omnibus qui reliait ces faubourgs populeux, et se mit à en gérer simultanément les deux théâtres. Son truc, alors nouveau, consistait à exploiter, par seconde mouture, les succès de la rive droite, avant la province, et d’être le premier à les décentraliser.

Lancé par la réussite même, il vint à Cluny, près des Thermes de Julien, en acquit le boui-boui, temple de Momus, et il y donna des nouveautés (oh ! le fou !) littéraires. Il comptait sur les étudiants du Boul’Mich’. C’était en 1866. À cette époque, les traditions scolastiques du mont Sainte-Geneviève perduraient encore parmi les clercs de nos Facultés. Il bourdonnait un bruit d’abeilles autour de la Sorbonne, grande ruche d’humanités.

Larochelle donc s’ingéra d’offrir à la jeunesse des Écoles un petit Odéon de poche, moins solennel, plus libéral, où il y aurait des batailles intellectuelles et des « chahuts ». Pour commencer, il alla droit à Félicien Mallefille, vieux quarante-huitard impénitent, sorte de Félix Pyat plus romantique, qui lui confia Les Sceptiques, fort bel ours de sa ménagerie dramatique. Je n’ai pas besoin de vous dire que Les Sceptiques avaient été refusés, sur le seul nom de l’auteur, par toutes les directions de notre Athènes moderne, et que, par conséquent, le succès en fut énorme.

Le truc est infaillible. Antoine lui doit sa fortune. Mais il ne l’a pas inventé, il l’a tout uniment repris de Larochelle. À qui le tour ? Qui veut le million en cinq ans ?

La chasse à l’ours est, a toujours été et elle restera jusqu’à l’extinction des trente-six chandelles de la rampe, le seul recours sûr des montreurs de spectacles. Mais le fabuliste a tort dans sa fable : ici, on peut en vendre ou acheter la peau d’avance, c’est de la fourrure de première qualité.

Lorsque l’ours de Félicien Mallefille, un peu las de danser tous les soirs sur le mont Sainte-Geneviève, commença, à la centième, à demander grâce, Larochelle s’enquit dans les ménageries. On lui signala, chez Édouard Cadol, un plantigrade à longs poils, aussi chenu que l’autre, et nommé mélancoliquement Les Inutiles. Il y courut et l’emporta sans même le regarder.

— Un mot, un seul, avait-il dit à Cadol, combien a-t-il de carton ?

— Douze ans.

— Il suffit. Douze chances de réussite.

Les Inutiles, en effet, décrochèrent à leur tour la timbale. C’est comme le pape, vous dis-je. Et Larochelle, tranquille, fit construire.

Il fit construire à Meudon une jolie villa, entourée d’un jardin délicieux, où des jets d’eaux qui ne se taisaient ni jour ni nuit, répandaient leur bruine argentée sur des corbeilles de fleurs enchanteresses.

— Allez, marchez, avait-il dit à son architecte, rien à craindre. Je sors de chez Erckmann-Chatrian, où il y avait, le croiriez-vous, comme une odeur de fauve !… J’ai le nez à ça, et mon flair devient mohicanesque. Figurez-vous que je passais dans la rue, en songeant à fêter la deux centième des Inutiles, qui me paie mon deuxième étage. Erckmann fumait, à la fenêtre, une grande pipe alsacienne qui, seule, le fait distinguer de son siamois de collaborateur. Tout à coup, un grognement sourd… Alors je monte. « Donnez-le-moi, leur dis-je, pour mon troisième étage. » Ils me regardent, un peu effrayés. Ils ne me connaissaient pas. « Je suis Larochelle. — Ah ! bon ! prenez-le. » Et je l’ai. Il s’appelle Le Juif Polonais. Je ne l’ai pas déroulé. Il ne faut jamais lire. Un directeur qui lit une pièce perd toutes ses chances de réussite. Il peut la trouver bonne. Combien d’années de carton ? Tout est là. Le Juif Polonais en a quinze. Ses poils sont immenses, ils traînent à terre comme ceux des yaks. Allez, vous dis-je, mon architecte. Dans trois cents jours je vous solde, jusqu’à la girouette.

Il en fut ainsi. Le chasseur d’ours, à la trois centième du Juif Polonais, pendait la crémaillère de sa villa de Meudon, et cela parce que Larochelle n’était rien moins que le directeur idéal.

Il avait d’ailleurs dans sa troupe un acteur extraordinaire, nommé Tallien, mélange de Rouvière et de Taillade, dévoré d’une flamme d’art scénique que ne dirigeait aucune éducation professionnelle et que trahissait une voix, pleine de trous, de pulmonique. Comme on dit en argot de coulisses, Tallien se flanquait à l’eau tout le temps, dès la première scène. Il était parfois sublime, et à la fin de la pièce, il râlait. Personne n’a joué, et ne jouera peut-être le rôle du Juif polonais avec la puissance d’évocation qu’il y déployait, et l’incarnation était admirable. Il mourut en deux coups, d’abord à l’Odéon, et puis à l’hôpital.

Un matin, où je me demandais, sans oser me répondre, si le métier des Lettres en est bien un et s’il ne relève pas plus de la mendicité que de toute autre profession classée au Bottin des cent mille adresses, un homme entra chez moi sans sonner, par le jardin, en poussant la porte.

Le visiteur pouvait avoir la quarantaine. C’était un grand maigre, étayé d’un jonc, et marchant à l’enjambée dans l’herbe haute du parc le plus inculte qu’un lapin ait rêvé. Il avait une joue balafrée comme par un coup de sabre et son regard, sous le binocle, s’adoucissait d’un sourire plutôt mélancolique.

— À qui ai-je l’honneur…

— Voici. Coquelin m’a dit hier que vous en aviez une.

— Une quoi ?

— Une refusée, ou plutôt rendue par le Vaudeville. Ce sont celles que je préfère. La pièce qui, ayant bêtement plu d’abord, a cessé de plaire, se rachète par cette consécration, et je lui octroie immédiatement un tour de faveur.

— Mais…

— Ne récalcitrez pas, et aboulez l’ours de choix. Le théâtre Cluny est un peu loin des Ternes, mais je ferai les répétitions sans vous, l’auteur étant toujours nuisible. Il retouche !

Ah ! qu’ils lèvent la main ceux qui se fussent refusés à pareille aubaine.

— Vous êtes Larochelle lui-même ! exclamai-je, et c’est mon boulanger qui vous envoie !

— C’est entendu, nous répétons demain. Je n’y mets qu’une condition, pas la moindre retouche, fût-ce d’un mot ! L’ours mal léché, tel qu’il est, avec toute sa fourrure. Je les veux à l’état sauvage et pleins de poux, si elle en a !

Père et Mari fut ainsi monté conformément au manuscrit. Larochelle lui-même y veillait, le crayon à la main, car, selon sa doctrine, toute la chance résidait dans le respect scrupuleux des textes, et il y attachait un fétichisme. C’était le directeur intelligent et probe.