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Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 1/Première partie/XVIII

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XVIII

MON « ANCH’IO SON PITTORE » !


Il y a une huitaine, mon courrier m’a apporté l’amusante lettre suivante :

« Paris, 22 mai 1909.
« Monsieur et cher confrère,

« Voudriez-vous être assez aimable pour me dire — je désirerais en parler dans un article sur la peinture des gens de lettres — s’il est bien exact que vous ayiez, au Luxembourg, un tableau intitulé : Sous la lampe ?

« Pourriez-vous y ajouter les renseignements suivants : — Que représente ce tableau ? — À quelle époque a-t-il été mis au Luxembourg ? — Vous a-t-il été acheté par le Musée ? Et combien, en ce cas ? Ou donné par vous ? — Avez-vous eu d’autres œuvres vendues, et combien ?

« En vous remerciant d’avance, je vous prie de croire, Monsieur et cher confrère, à l’assurance de mes meilleurs sentiments.

« P. Gruyer,
22, rue Truffault »

J’ai reçu quelques lettres flatteuses en ma vie, mais aucune, autant que celle-là, ne m’atteignit jamais à plus sensible endroit de l’âme. Un tableau de ma palette au musée du Luxembourg ! Ah ! monsieur Paul Gruyer, vous voulez donc que j’en meure ? Hélas ! non, à moins qu’il ne s’y soit accroché tout seul, au nez stupéfait des gardiens et pendant le sommeil du conservateur. Et je le saurais.

Le lapin de la farce est joyeux, mais la farce du lapin est amère. Au Luxembourg, une aquarelle du pauvre Caliban ! C’est une vengeance de peintre, n’en doutez pas, mon critique, mais qu’est-ce que nous lui avons fait, vous ou moi ? Quand je pense que vous me demandez si « on » me l’a acheté ! « On », c’est-à-dire M. Dujardin-Beaumetz, l’État, la France, quoi ! Miséricorde !…

Tous mes amis vous diront que j’ai la peinture gratuite autant que libérale. C’est mon excuse. Qui en veut en prend et en emporte, et me fait ainsi trop d’honneur. Plus de crédit d’art encore, car mes pièces n’ont d’autre valeur que celles qu’ils y mettent eux-mêmes en les fixant aux murs de leurs chambres par quatre pointes. On m’encadre encore moins, mon cher confrère, qu’on ne me relie, et je serais désolé que le gouvernement de mon pays se fût mis en frais de bordure pour ce Sous la lampe certainement rembrandtesque, qu’un farceur m’attribue pour me faire endêver, et dont je n’ai pas le moindre souvenir.

Si M. Benedite veut conserver à nos neveux un spécimen ou deux des jeux et divertissements graphiques des poètes du dix-neuvième siècle, c’est à Victor Hugo et à Théophile Gautier d’abord qu’il convient de recourir. Puis mon vieil ami Léon Dierx, prince des poètes, est, à leur suite, le plus « peintre » et le « luxembourgeoisifiable », si j’ose risquer ce qualificatif effrayant. Léon Dierx, prince des poètes, est, en outre, un paysagiste très fort et très doux, et il fume sa pipe dans la bouffarde même du père Corot. Il est le mieux désigné pour inaugurer cette salle de curiosité dans l’Odéon de nos musées d’État et l’ouvrir aux poètes peintres. Mais les toiles de Léon Dierx sont rares et le deviennent de plus en plus, car, lui, il vend, il est coté, il a des amateurs qui l’encadrent… On se l’arrache… Oh ! que je l’envie ! Ut pictura, poesis.

La première fois qu’il me fut donné de manier une brosse et de tartiner de la pâte de couleurs, ce fut en 1869, à La Ferté-sous-Jouarre, dans un petit bois dévoré par les hannetons.

Presque tous les samedis, la bonne maman Glaize recevait sa colonie vaugirardienne dans un délicieux petit domaine qu’elle y avait et qui s’appelait Rosebois. Nous partions en bande, peintres, sculpteurs, musiciens et rimeurs, et nous lui faisions des tablées de seize couverts, que présidait le vieux maître du Pilori, notre hôte, et le plus jeune de cette volée de fous. Nous couchions sur des matelas, dans son atelier transformé en dortoir, au milieu des grandes esquisses décoratives qui le tapissaient, et le matin venu, dès l’aube, Ferdinand Glaize, le plus jeune fils de la famille, architecte austère, nous réveillait pour la soupe, impitoyablement, avec une clochette de vache suisse affectée à cet emploi.

Oh ! cette soupe, dans cette bassine gigantesque, brouet ambroisiaque de dieux et de maçons, dont nous nous disputions la dernière pomme de terre, et sur laquelle on allumait la première pipe du dimanche, là-bas, à Rosebois, dans la rosée, qui m’en rendra les délices ? Mais qui me rendra ma jeunesse et les amis perdus ? Où est la clochette de vache suisse au poing de l’architecte austère ? Où s’en va ce que l’on aime ?

Et puis, la boîte au dos et la pique à la main, on partait en quête du motif, du côté de la rivière.

Une fois, à la descente de la petite ruelle qui y menait, entre les deux haies d’épines, nous vîmes que buissons, arbustes et plants étaient sans feuilles, et comme calcinés par un incendie. Ce n’était partout que bois mort, fagots et désolation. Toute la campagne était ravagée par les hannetons. L’air en bourdonnait. Le sol en était mordoré, comme à l’automne, de feuilles sèches.

— Rien à faire, ce matin, avec la nature, fit Georges Becker, peintre philosophique et économe des tubes de couleurs.

— Il y a toujours à faire avec la nature, observa Léon Glaize, péremptoire.

— Quoi ? sonna Kæmmerer.

Et Baudouin disait :

— Où est le motif ? Qu’est-ce que ça rend, les hannetons, en art ?

— Une plaie d’Égypte, par exemple.

Et, en effet, il n’y avait plus qu’à camper, à droite ou à gauche, le Pharaon biblique sur le fond estompé de La Ferté-sous-Jouarre, pour avoir le « fléau des sauterelles » et décrocher une première médaille, peut-être. Mais c’était bien littéraire ! Si littéraire, qu’il ne restait plus qu’à rentrer à Rosebois faire une partie de bouchon ou aider la maman Glaize à cueillir des fraises et des framboises pour le déjeuner.

J’intervins, et pourquoi, je me le demande. C’était mon anch’io son pittore, l’heure de la fatalité qui me marquait pour la luxembourgeoisification future, car je n’avais touché un pinceau de ma vie.

— Si tu te charges du Pharaon, jetai-je à Léon, je fais la plaie d’Égypte, d’après nature, et j’estompe La Ferté-sous-Jouarre dans l’atmosphère mordorée, avec, au premier plan, les taillis sans feuilles et déchiquetés par la colère de Sabaoth. Te charges-tu du Pharaon ?

— Je le lui poserai, dit Georges Becker, dont la ressemblance avec Napoléon, d’ailleurs extraordinaire, promettait une chance de plus pour la première médaille.

— Prête-moi ta boîte, allez-vous-en, et sonnez-moi pour le déjeuner. J’aurai fini quand j’entendrai la clochette suisse.

Et je restai seul devant la palette, pour la première fois, et la nature, minute solennelle et séculaire, d’où je date tant de joies.

Le ton « hanneton » est un très beau ton, et je l’obtins par des mélanges à la fois raisonnés et hasardeux, qui me rassurèrent sur la justesse de mon œil de coloriste. J’en couvris la toile, comme un vitrier peint une porte. Puis, avec le couteau flexible, j’y ciselai le fond brumeux de La Ferté-sous-Jouarre, avec un coin de la Marne qui passait. J’avais réservé la place du Pharaon, par une délimitation de sa forme probable. J’obtins les taillis par des raclures qui en rendaient la nervure arachnéenne, et je fis, au premier plan, traîner des bouts de verdure désolée, dont la rareté disait l’Égypte et le désert. Quant au ciel, eh bien, une nuée immense et compacte de hannetons.

Le tableau eut un succès prodigieux, et il le méritait. Il a longtemps enrichi la collection de l’un de nos camarades, le peintre Lenoir. Et puis, il a disparu, cher monsieur Paul Gruyer, comme tant d’autres chefs-d’œuvre.