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Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 1/Troisième partie/IX

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IX

À SAINT-GRATIEN


Un soir, le maître me dit :

— Je t’emmène demain à Saint-Gratien dîner chez la princesse Mathilde. J’espère que ta tenue sera décente. Je l’ai assurée que tu avais reçu une excellente éducation, et que, malgré tes opinions partageuses, tu ne volais pas les couverts d’argent chez les personnes opulentes. Elle a bien voulu m’en croire sur parole. Le rendez-vous est à la gare, pour le train de quatre heures.

C’était une assez grave affaire. Il ne s’agissait de rien moins, en effet, que de ma présentation comme gendre, non seulement à la princesse elle-même, mais aux habitués fidèles de son impériale compagnie. Si je ne redoutais rien de ces hôtes, tous artistes et hommes de lettres, j’avais tout à craindre de ma garde-robe, où ne pendait aucun habit de soirée et moins encore de cravate blanche. J’avais bien eu, autrefois, une de ces queues-de-pie, dites aussi de morue, qui sont l’uniforme mondain de toute fête, chez les blancs, fils de Japhet, comme chez les nègres, fils de Cham, mais à force de la prêter aux camarades, je n’en gardais plus que le souvenir. Ce fut Armand Silvestre qui me tira du pas en m’offrant la sienne.

Comme j’étais à la veille de me marier, j’avais donné congé de mon pavillon et je demeurais, en attendant les noces chez le poète de Rimes neuves et vieilles. Il était alors à l’aurore de sa renommée. George Sand, ayant lu chez Dentu les épreuves de son premier recueil, s’en était emballée au point de vouloir en écrire la préface. Silvestre fut lancé du coup. Un jeune poète présenté au public par la Muse même d’Alfred de Musset, c’était, comme disait George, « une jolie nuit ». Nous en bavions tous sur le Parnasse en 1866.

Je ne sais pas pourquoi les vers d’Armand Silvestre me plaisaient moins qu’à « la femme à l’œil sombre ». Nous en avions fait, Zizi et moi, un abattage dans un canard, d’ailleurs sans ailes et sans vol, de Montmartre. Comment l’auteur l’avait-il lu, au ministère des Finances où il fonctionnait, c’est ce je ne saurais dire. Toujours est-il qu’il m’en gardait une dent de sanglier. Genus irritabile vatum. Lorsque pour la première fois un ami commun nous présenta l’un à l’autre, le contact avait été assez aigre :

— Ah ! c’est vous, monsieur, qui, en fait de poésie, me renvoyez au jeu de bouchon ?

Et puis, comme toujours entre jeunes gens, l’entente s’était faite et nous étions devenus les meilleurs amis du monde ; Armand Silvestre fut même le témoin à mon mariage.

En attendant ce mariage donc, il m’hospitalisait dans sa maisonnette de l’Enclos-des-Ternes, contiguë à celle qu’habitait depuis longtemps Théodore Barrière, et séparée d’elle par un jardinet. Ce fut là qu’eurent lieu l’essai et l’adaptation de la queue-de-pie, ou de morue, sous laquelle je devais enlever le consentement de la princesse. Comme Armand était beaucoup plus grand, et surtout beaucoup plus gros que moi, le travail de réduction ne laissait pas d’être difficile ; l’habit pouvait y rester. Silvestre proposait de faire venir un statuaire.

— Un bon statuaire, promulguait-il, contient toujours un tailleur. Qu’est-ce qu’un sculpteur ? un tailleur de pierre. Qui peut le plus peut le moins. Je ne vois que Falguière pour te draper en fiancé dans mes élytres de hanneton. Allons chercher Falguière !

Mais la maîtresse du logis, qui avait eu l’honneur d’être chemisière, déclara qu’elle se chargeait de tout, si on la laissait faire, et le travail eut lieu dans le jardin même, d’après nature, au clair de lune, par une nuit de mai magnifique. Penché à sa fenêtre, Théodore Barrière, en robe de chambre et la pipe au bec, contemplait la scène sans la comprendre. Il ne put y tenir et s’en vint à la haie limitrophe s’enquérir de ce que l’on faisait chez le voisin. Dès qu’il le sut, il voulut en être, et, après être rentré chez lui, il en revint avec une cravate blanche dont il me fit le don « pour aller dans le monde », comme il est écrit dans Mürger.

Et ce fut sous cette confection que je fis mon entrée à Saint-Gratien, derrière Théophile Gautier et sa fille.

Tout le monde était en redingote, ai-je besoin de vous le dire ?

La princesse Mathilde, qui ne recevait que des artistes et des savants, ne détestait rien tant que les conventions de l’étiquette. Elle voulait que l’on se sentît chez elle comme dans un atelier et qu’on y parlât librement de toutes choses sans rien redouter du demi-sceptre où s’emmanchait son pinceau d’aquarelliste. Le vieux peintre Eugène Giraud, qui était son maître, donnait tout de suite le ton aux nouveau-venus par des charges débridées, où se hérissaient les papillotes de la dame d’honneur, Mme de Galbois, vénérable personne de l’ancien temps, aux manières de cour. La joie de scandaliser Mme de Galbois était l’un des plaisirs de Saint-Gratien, et l’on s’y préparait dans les petits coins. Les complots étaient menés à l’envi par le père Giraud et Claudius Popelin, l’émailleur poète, qui y rivalisaient de malice rapinesque. Celle à laquelle la pauvre dame ne pouvait jamais résister était celle qui se reproduisait de semaine en semaine et toujours à la même place, sous les palmiers de la serre.

— Eh bien ! Giraud, disait Popelin en allant à lui, où en est-elle ?

— Ça va, Claudius, elle se culotte !

Et il tirait de la poche de sa veste l’étui de sa chère « Joséphine ».

— Voulez-vous la voir, comtesse ?

Mme de Galbois se levait et s’en allait en battant de l’éventail.

— Mais non, voyons, faisait l’émailleur, c’est un lapsus. Giraud a voulu dire qu’elle se pantalonne !

L’accueil que, sous l’égide du maître, je reçus de la princesse Mathilde m’a laissé le plus heureux souvenir. Elle me regarda profondément de ses yeux « napoléoniens », et, sans mot dire, comme l’Oncle sondant la valeur d’un courrier de confiance sur un champ de bataille, puis elle me tendit sa main à baiser :

— Vous aurez une charmante femme, fit-elle, soyez-en digne et vous irez loin. En attendant, allons voir les ânes.

La visite aux ânes de Saint-Gratien était le « geste » qui signait patte blanche aux invités de la bonne princesse.

— C’est fait, me jeta le père Giraud, vous êtes agréé. À présent, vous pouvez compter sur elle, et, vous savez, à la vie et à la mort. Vous aurez vu ses ânes.

— Sois très poli avec eux, me dit Gautier, dans ton intérêt.

— Oui, ajouta Popelin, traitez-les en confrères.

Les ânes de la princesse étaient logés, au bout du jardin, dans une ânerie charmante qui était comme le Trianon du château. Elle les aimait entre toutes, ses bêtes et prenait un soin permanent de leur bien-être. Ils m’honorèrent à leur tour d’une réception infiniment flatteuse, surtout le plus petit, un élégant « confrère » gris argenté, qui daigna me battre de la queue le rythme de La Marseillaise.

Au retour au château, les hôtes se dispersèrent selon leurs affinités électives, et je me trouvai seul avec un nouvel arrivant dont je ne connaissais ni le nom ni le visage. C’était un homme de soixante-cinq ans, de taille élevée et d’allure diplomatique. Comme nous ne trouvions rien à nous dire, ne sachant rien l’un de l’autre, il me proposa une partie de billard, que j’acceptai, et que je lui gagnai sans effort, car il y était fort mazette.

— À qui ai-je eu l’honneur, saluai-je, de flanquer une tatouille auprès de laquelle celle de Sedan elle-même… ?

— Au comte Vincent Benedetti, sourit-il, quoique un peu jaune, car c’était, proprement, l’adversaire malheureux de Bismarck.

Oh ! les gaffes !

Selon le rite traditionnel de la vieille urbanité française, qui fait toujours au nouveau-venu les honneurs de la maison où il est reçu pour la première fois, le privilège m’était dévolu d’occuper à table la droite de la princesse, et je ne laissais pas d’en être fort intimidé.

Certes, le succès de ma présentation aux ânes m’armait de quelque assurance. Mais les hôtes de la tablée, qui arrivaient successivement au château par les trains échelonnés, étaient de telle qualité, et partant de telle importance, que leurs noms seuls, annoncés par l’huissier de porte, m’en donnaient des crampes dans les mollets. C’était Alfred Maury, archéologue, historien, psychologue, et même mage, savant universel, dont je n’avais pas lu une ligne, et qui ne m’en imposait que davantage. Et c’était encore Ernest Renan, que je vis là pour la première fois, et qu’auréolait le succès de la Vie de Jésus. Il n’était pas encore, à cette époque, revêtu du sacerdoce philosophique qui devait faire de ce sceptique le guide de la jeunesse et comme le Socrate de la libre pensée, mais c’était déjà le poète de la Prière à l’Acropole, que nous savions tous par cœur, comme nos pères avaient su les Paroles d’un Croyant, de Lamennais.

Du comte Benedetti, je ne redoutais plus rien, ayant sur lui la préséance dans l’art du carambolage. Un homme qu’on laisse à quarante-trois points de cinquante est un homme muselé, écrasé et réduit au silence diplomatique.

L’un des derniers arrivants fut le président Charles Desmaze. C’était un petit homme jovial, aux manières rondes, à tête faunesque, et réalisant à miracle l’idée qu’on a des magistrats épicuriens de l’ancien régime. Il avait été directeur de la Sûreté aux débuts du Second Empire, et il avait gardé de ce poste un goût irrésistible pour l’investigation des choses du crime, et, fait singulier, une pitié profonde et militante pour les prostituées. Il leur a consacré plusieurs ouvrages, qui alternent d’ailleurs dans son œuvre avec des études de critique d’art fort averties. Aux quelques mots avec lesquels il m’aborda, je compris tout de suite qu’il connaissait à fond ma vie complète et qu’elle avait eu l’heur de le conquérir, en le déridant. C’était, si j’en avais eu besoin, un appui dans la place.

Du côté de la toute puissance, soit du beau sexe, outre Mme de Galbois, dame d’atours et de compagnie, une envolée de jeunes filles rieuses et charmantes, qui semblaient comme autant d’Eucharis autour de la Calypso impériale.

Enfin, colonnes inébranlables du Temple de l’Amitié et soutiens des bons et des mauvais jours, le père Eugène Giraud et Claudius Popelin. C’était à eux que la princesse Mathilde devait d’avoir pu échapper, après la guerre, au déchaînement de haines d’un malheureux peuple vaincu, rançonné, démembré, qui englobait tous ceux de sa famille dans la même malédiction. Ils avaient été, du reste, aidés à cette besogne par Alexandre Dumas fils, qui joua, en cette circonstance, le même rôle que Victorien Sardou auprès de l’impératrice dans sa fuite des Tuileries.

Ne trouvez-vous pas qu’elle est amusante, l’intervention de l’art dramatique dans cette tragédie de Sedan dont, là-bas, sur son roc, Victor Hugo avait été dix-huit ans le Jérémie ? Comme son frère, le prince Napoléon, fut l’enfant terrible du régime, Mathilde-Lœtitia en fut le charme et la muse. Elle inspira des dévouements absolus et elle mena jusqu’au tombeau un chœur d’amitiés infaillibles. Elle est la figure la plus intéressante du Second Empire, et celui qui écrira sa vie écrira le roman de cette singulière aventure.

À l’époque où je lui fus présenté par Théophile Gautier, elle venait à peine, grâce à M. Thiers, de réintégrer son cher Saint-Gratien où d’ailleurs elle put terminer ses jours, malgré l’édit d’expulsion contre les princes de familles ayant régné, et par une faveur tacite qui était un plébiscite de la raison française. Elle revenait de Bruxelles, entre ses deux terre-neuve, Popelin et Giraud, et elle avait retrouvé, dès l’arrivée, sa cour d’artistes et de poètes reformée d’elle-même et sous les armes. Il n’y manquait que ceux que la mort lui avait pris.

Un bruit courait alors, dont, comme eût dit Sainte-Beuve, il ne m’appartenait pas de faire état, selon lequel elle avait, pendant son exil, épousé morganatiquement Claudius Popelin, qui avait ainsi trouvé le moyen de tourner l’édit d’expulsion et de lui rouvrir, sous un nom légal, l’accès d’une patrie dont elle se mourait chez les Belges. Que le fait fût vrai ou controuvé, elle n’en restait pas moins la Princesse. Vera incessu patuit dea. Nul être au monde ne laissait autant qu’elle l’impression de grandeur naturelle et de haute race. Démarche, geste, port de tête, voix, regards, tout signait sa lignée. La princesse Mathilde avait toujours l’air de descendre d’un trône.

Si sa ressemblance avec l’Oncle n’était pas aussi saisissante que celle du prince Napoléon, qui la poussait jusqu’au décalque, elle n’en était pas moins évidente, quelque tempérée qu’elle fût par le sourire de la femme. Elle avait, en outre, le génie de la toilette. Les robes où elle se drapait étaient l’admiration constante et la surprise sans cesse renouvelée de son cercle d’artistes. Pas une qui ne fît valoir la splendeur minervale de ses épaules et de ses bras, dont elle était coquette à juste titre, car ils étaient les plus beaux du monde, à cinquante-deux ans encore.

Je tiens de Théophile Gautier que, les soirs de fêtes officielles, aux Tuileries, sous les lustres et les girandoles de feu, elle effaçait le rayonnement même de sa cousine impériale, la splendide Andalouse couronnée, et que les ambassadeurs s’y trompaient. Ces grandes soirées politiques étaient d’ailleurs ses batailles de beauté, car elle détestait l’impératrice, franchement et à voix haute, « bonapartement », disait Eugène Giraud, et elle n’avait plus douce joie que de la vaincre sur le terrain de la représentation.

La fille du roi Jérôme avait dû, en effet, épouser le prince Louis-Napoléon au temps où il battait l’Europe en quête d’une position… royale. Ils s’étaient connus à Florence et il n’avait tenu qu’à un fil, un fil à la patte peut-être, que la souveraine du peuple français s’appelât, au lieu d’Eugénie, Mathilde-Lœtitia.

— Si cela était arrivé, disait-elle souvent, et non sans amertume, nous aurions encore l’Alsace et la Lorraine.

L’affection que « la bonne princesse » — et ce qualificatif homérique lui restera, transmis par les artistes — cette affection, dis-je, qu’ils lui vouaient et qui la nimbait d’une gloire, elle l’inspirait à ses serviteurs et domestiques des deux sexes, et elle ne fut jamais, je ne dis pas volée, mais trahie par l’un d’eux.

— Maintenant que tu es admis par les ânes, m’avait dit le maître, tâche de te mettre bien avec Eugène.

— Qui, Eugène ?

— Eugène, c’est le valet de pied qui t’a pris ton pardessus à l’entrée et qui annonce les visiteurs. C’est l’homme influent, l’Éminence grise. Si tu veux non seulement bien dîner, mais dîner, mets-toi dans les petits papiers d’Eugène.

Cet Eugène m’avait souri. Lui aussi, il m’agréait… Mais je ne comprenais pas ce qu’il fallait entendre par : bien dîner, et même dîner ? Est-ce qu’il retirait les assiettes sous le nez à ceux dont ledit nez ne lui plaisait point ? Et je regardais celui d’Ernest Renan avec inquiétude, car il ressemblait à l’organe bulbeux de ce moine du Ghirlandajo qu’on voit au Louvre. Si ce nez-là dîne, pensai-je, le mien trouvera grâce devant Eugène.

Et, comme je tombais de faim, je résolus de me défendre.

— Son Altesse est servie.

C’était la voix d’Eugène.


J’ignore si chez tous les grands de la terre l’étiquette a les mêmes règles, mais ce que je sais et puis dire, c’est que, à Saint-Gratien, celle qui présidait aux repas exposait les convives de l’hôtesse impériale à s’en retourner chez eux l’estomac vide. Ce n’était pas, je me hâte de le dire, qu’on y fît maigre chère, et loin de là ; nulle table ne fut jamais mieux servie, de toutes manières, et les agapes eussent été des « fêtes de gueule » si on avait eu le temps d’en savourer les merveilles culinaires. Or, on ne l’avait pas, voilà tout.

— Il y a dix ans, disait Edmond de Goncourt, qu’une fois par semaine, je dîne chez la princesse, et pas encore une fois je n’ai mangé chez elle.

Le rite officiel, en effet, voulait que tous les plats lui fussent présentés d’abord, servis de même, et enlevés enfin de devant elle dès qu’elle les délaissait visiblement. C’était aussi le signal de la desserte circulaire pour tout le monde. Les valets raflaient les assiettes, quelque nez qu’ils fissent d’ailleurs, aux invités. Comme on porte ou dépose les armes tous ensemble, ainsi faisait-on des fourchettes, militairement, et c’était Eugène qui commandait l’exercice.

— Si tu veux dîner, m’avait prescrit Théophile Gautier, mets-toi dans les petits papiers d’Eugène.

Le conseil était d’un sage et d’un père.

Placé à la droite de la princesse, il ne me fut pas difficile de constater qu’elle ne mangeait pour ainsi dire pas. À peine trempa-t-elle la cuiller dans le potage, comme le martin-pêcheur effleure l’onde de l’aile, et, prit ! avec la sienne, toutes les assiettes s’envolèrent. J’avais compris. Il s’agissait de prendre le ton des cours, d’abord, et, ensuite, de donner aux jeunes filles qui m’épiaient sous cape, la mesure de mon abstinence comme poète et amoureux abstème. Vainqueur des ânes, allais-je l’être aussi du terrible Eugène ?

Vint le premier service, ou entrée, auquel l’Altesse ne fit pas plus d’honneur qu’à la bisque. À la deuxième bouchée, elle s’arrêta et je m’arrêtai avec elle. Mais, cette fois, Eugène défaillit au cérémonial. Il feignit de ne pas voir le dépli d’éventail qui était le signe de la desserte, et il me sourit à l’oreille :

— Est-ce que monsieur n’aime pas la bécasse ?

J’étais dans les petits papiers, et, ce soir-là, on mangea chez la Princesse.

La situation prépondérante d’Eugène dans la domesticité lui venait, non seulement de son dévouement à toute épreuve pour son excellente maîtresse, mais de son intelligence exceptionnelle et surtout d’un goût inné pour les arts auquel, artiste elle-même, elle était plus sensible qu’à toute autre qualité. Il dessinait remarquablement et ses aquarelles étonnaient souvent Eugène Giraud et Claudius Popelin eux-mêmes. J’en tenais le renseignement précieux du président Charles Desmaze, et, plus diplomate que le comte Benedetti peut-être, je lui avais lancé, entre deux portes, un anch’io son pittore qui me l’avait acquis au temps et à l’éternité.

— À la bonne heure, avait-il déclaré, cette fois M. Gautier donne sa fille à un peintre !

Je dus à cette méprise si flatteuse d’avoir pu finir ma bécasse.

Eugène avait deux rêves : il voulait être reçu au Salon et il désirait être décoré de la Légion d’honneur. Pour le premier de ses vœux, tous ceux qui le pouvaient s’employèrent à le satisfaire, mais je ne me rappelle plus s’ils y parvinrent. Il est probable, toutefois. Quant à l’autre, c’était plus difficile, quoi que l’on fût en démocratie.

— Mais enfin, lui disait la Princesse déconcertée par cette ambition, à quel titre, voyons, voulez-vous que je demande la croix pour vous, Eugène, et à qui ?

— À qui ? Mais à M. Thiers. Il ne peut pas me la refuser.

— Pourquoi ?

— Parce que nous sommes, lui et moi, dans la même situation.

— Comment ?

— Sans doute. Orléanistes tous les deux, ne servons-nous pas l’un et l’autre sous des drapeaux qui ne sont pas les nôtres ; lui, la République, moi, les Bonaparte ? Le sacrifice est le même, s’il n’y a qu’une conscience. Du reste, s’il faut un titre, je suis étonné que Votre Altesse le cherche… et ce n’est pas à Eugène à le lui indiquer… Un bon serviteur, par le temps de démagogie qui court… ça ne se trouve pas encore sous les pieds d’un cheval d’omnibus !

Elle ne put, d’ailleurs, lui faire entendre raison, et, à son vif regret, elle dut laisser partir l’orléaniste, qui se perdit dans le parti des ducs.

Dans une réunion de maîtres ès arts, à Paris, lorsque Théophile Gautier en était, on lui laissait toujours le dé de la parole. Mais, chez la bonne Princesse, on n’écoutait que lui parce qu’à l’admiration qu’il inspirait partout ailleurs, là, se mêlait une affection générale. Il s’y sentait réellement aimé et le causeur sans pair se donnait tout entier dans cette atmosphère intellectuelle et sympathique, comme certaines fleurs ne donnent qu’en serre l’essence de leurs arômes.

Ce soir-là, il jeta les derniers parfums d’une âme élyséenne qui allait bientôt regagner le jardin des dieux. La conversation s’était engagée, entre Ernest Renan et lui, sur ces dieux même du panthéisme hellénique ; et, au choc de ces deux grands esprits, il avait jailli d’éblouissantes étincelles. Sur une citation des « Dieux en exil », d’Henri Heine, on en vint à parler de ce poète, et, comme il avait été l’un des plus chers amis de Théo, on lui demanda d’en conter ses souvenirs.

— Ce qu’il faut le plus admirer en Heine, commença-t-il d’une voix lente, c’est…

— C’est son génie lyrique, fit Renan.

— Non.

— Son esprit diabolique ? demanda Alfred Maury.

— Non plus, quoiqu’ils aient été l’un et l’autre surnaturels. Je vais bien vous étonner, ce fut sa sensibilité… d’écorché vivant.

— Oh ! oh ! Théo s’était écrié Eugène Giraud, votre Henri Heine, la plus méchante gale !… Il éreintait tous les peintres…

— Tous les magistrats, dit Charles Desmaze.

— Tous les poètes, fit Popelin.

— Et Victor Hugo lui-même, lança la Princesse, en argument ad hominem.

« Eh bien ! écoutez, reprit le maître. Un jour, je reçus de lui un billet me priant de passer le voir à Passy, pour un service à lui rendre. Il s’y mourait depuis sept ou huit ans, dans une maison de santé, étendu sur un matelas posé à terre, paralysé de la moitié du corps, et ne vivant encore que grâce à la morphine. Ce n’était plus, vraiment, qu’un cadavre, mais un cadavre tordu, calciné, jouet de la fourche de Satan. Il avait reconnu ma voix, dès le seuil, et, pour me voir, il soulevait du doigt sa paupière retombante et molle sur le seul œil dont il eut conservé l’usage. Je parvins à dompter mon émotion. Personne, hélas ! n’avait été plus radieusement beau que Heine ! Après m’avoir remercié d’être accouru si vite, il m’apprit, ou crut m’apprendre, car je le savais, qu’il avait encore sa mère, là-bas, à Hambourg ; qu’elle ne connaissait pas son état de « moribondage » et qu’elle l’imaginait toujours tel qu’il l’avait quittée, jeune, solide et allègre. Depuis huit ans, il était parvenu à la duper par mille subterfuges, où il déployait son esprit prodigieux.

« — Elle est fort vieille, me dit-il, elle va bientôt partir, et il faut que je sois là-haut pour la présenter au Père Éternel : « La maman d’Henri Heine ! »

« Or, les journaux allemands avaient révélé la vérité, et on les lui avait fait lire. Elle lui avait écrit, à ce sujet, et il avait inventé, pour la rassurer, de me charger de lui répondre.

« — Elle sait que je vous aime, et c’est aujourd’hui le jour de sa fête.

« — Eh bien ? fis-je.

« — Eh bien, nous aurons dîné ensemble, ce soir, avec la Sand, Chopin, quelques autres amis, et Buloz, si vous voulez, et nous aurons bu à sa santé ! Évohé pour la bonne vieille de Hambourg ! Pour la description de l’orgie, n’abusez pas de vos facultés descriptives.

« Et j’écrivis la lettre », conclut Théophile Gautier.