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Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 3/« La vie moderne »/VI

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VI

L’ALPHABET DE FORAIN


— Comment, tu ne connais pas Forain ? Mais il te faut Forain pour La Vie Moderne. Forain sera demain un maître, entre Daumier, Gavarni et Traviès et leur égal. Il l’est déjà pour ta gouverne.

C’était de Nittis qui me parlait ainsi à l’un des dîners de la Villa Saïd où il régalait ses amis de cet illustre macaroni à la napolitaine qui avait été la dernière gloire de Rossini. — Tiens, ajouta-t-il, voici Degas. Demande-lui ce qu’il en pense. Forain est son élève.

Et Degas fit : — Le petit Forain ? Il me tient encore par le pan de l’habit, mais il ira loin s’il le lâche.

L’une des meilleures joies de ma vie aura été d’aider, quand je l’ai pu, autant et comme il m’était possible, les artistes doués, les vrais, à sortir de l’ombre où la médiocratie triomphante les refoule. Il suffit presque toujours de leur tendre la main, sympathiquement, dans la géhenne, ils la saisissent et ils passent. Ce n’est rien, cette main tendue, et c’est tout, il font le reste eux-mêmes, parce que rien ne résiste à l’expansion libre du génie. Il ne faut que le libérer. Hélas ! Paris n’est pas cette Athènes antique où le rayonnement apollonien marquait les fronts d’élite de sa clarté flagrante et visible à tous. À la remontée du courant de ma vie, je marque d’un caillou d’albâtre les jours où, par un article à l’Officiel, je relevai le courage d’un Bastien-Lepage déçu du prix de Rome, — celui encore où un Auguste Rodin, inconnu et méconnu, put lire sous ma signature, au Voltaire, la « bonne aventure » d’une gloire où je n’étais pas grand sorcier, — et enfin, peut-être, les dieux aidant, la soirée historique où André Antoine mit le pied à l’étrier sur mon propre cheval de bataille. Ainsi n’ai-je pas entièrement perdu le temps que j’ai « fait » dans la critique.

Forain, dont le prénom est Louis, je crois, était assurément à une période dure de sa carrière. Il revenait de Londres où il avait « obtenu » au Graphic, un insuccès caractéristique. Les Anglais n’avaient rien compris à ce dessin abrégé, cinglant et dont le réalisme sans école est encore souligné par des détails de gestes et d’expressions impitoyables. Je ne sais pas du reste s’il les accentuait déjà de ces légendes amères qui en font claquer le coup de fouet et en corrodent les balafres. Mais il est probable que, ignorant la langue de Swift, il s’en tenait à l’esprit de l’image, de telle sorte que, Forain à Londres c’était quelque chose comme Ovide chez les Scythes.

Un Forain n’est possible qu’à Paris, et, comme il y naît, il y respire, non ailleurs. C’est l’enfant des Halles, le titi ethnique dont Guillaume Vadé est l’instituteur, et qui n’est pas mort avec Gavroche, quoi qu’on en dise. C’est tout au plus si le cosmopolitisme l’a confiné dans les faubourgs où bat encore l’âme révolutionnaire de la vieille Lutèce, mais à la moindre barricade il reparaît sur les boulevards, il s’y dresse, la fronde au poing et il lapide les autorités bourgeoises, et de la pierre et du sarcasme. L’auteur de Doux pays est l’enfant de troupe héroïque de la bataille sociale, le petit Parigot à la voix traînante, au verbe empenné de rire, au geste de singe, dont ni feu ni fer ne font ciller les yeux aux regards profonds et magnifiques, mais dont la bouche est mauvaise.

À l’époque dont je vous parle, en 1879, un peu avant le lancement de La Vie Moderne, Forain n’avait pas encore édifié son œuvre avec tous les cailloux jetés dans les jardins des mœurs, des vices et des abus de notre société judaïsée. Seuls les artistes comme de Nittis, Degas, Desboutin et Édouard Manet pressentaient en lui le maître sous le bohème et aux dîners macaroniques de la Villa Saïd, ses mots qu’on se répétait à travers la table faisaient trembler Edmond de Goncourt dans sa cravate blanche et fichaient le monocle à l’œil à Daudet.

— Va donc le voir, me dit Zizi. Un illustré sans caricatures est un illustré incomplet. Il ne flatte pas la province.

J’avoue qu’il n’était pas de mon idéal de flatter la province. Mais comme mon administrateur me jurait ex professo que, sans caricatures, nous n’aurions pas un café même à l’œil, et sur la foi de Nittis qui nous promettait un Daumier, un Gavarni et tout au moins un Traviès, je me décidai à la visite.

L’artiste demeurait alors rue Chaptal dans une cité ouvrière dont l’aspect démocratique se caractérisait encore du manque absolu de concierge. Comme elle était formée par quatre corps de bâtiments, exhaussés chacun de six ou sept étages divisés eux-mêmes en une infinité de logis incolores et monotones, je me traînais, pareil à une chenille dans une ruche, sans savoir à quel escalier m’entreprendre. Quelques allants et venants consultés, mais vainement, j’eus recours à un moyen de commère et de comédie, et, planté au centre de la cour, je me mis à crier, entre les paumes réunies et circulairement : — Forain… ohé Forain ?

Une fenêtre s’ouvrit, une tête se pencha :

— Qui est-ce ?

— Durand-Ruel, fis-je.

M. Durand-Ruel était déjà le marchand mécénique d’à peu près tous les peintres de l’École Nouvelle, dite l’École de Batignolles dont Forain relevait par ses aquarelles, et l’effet du nom fut magique. En quelques secondes je fus rejoint par un petit homme de vingt à vingt-cinq ans, d’ailleurs fort grêle, revêtu d’une blouse d’atelier, tête nue, et qui était bien celle de la fenêtre. Il me regardait, un peu perplexe et je fus frappé tout d’abord de l’incandescence diabolique de ses yeux de braise. Les yeux de Forain sont en effet les plus férocement beaux que j’aie vus de ma vie et lumineux comme des diamants noirs.

— C’est une méchante blague, votre « Durand-Ruel », grommela-t-il, une blague d’huissier. Mais je vous reconnais, je vous ai vu sur les boulevards et de Nittis m’a parlé de votre journal d’art. Montons.

Si l’on m’avait donné à choisir entre le logement de Forain rue Chaptal et une hutte de chiffonnier extra-muros, j’aurais opté pour la baraque. Oh ! quel galetas de misère ! Il se composait d’une chambre unique, ouvrant directement sur un couloir sans air et sans jour et infecté d’une odeur pestilentielle. Dans cette chambre, devant la fenêtre, une planche posée sur deux traverses, formant table d’architecte, où s’éparpillaient les feuilles de papier et les carnets à croquis, autour d’une assiette ébréchée servant de palette à l’aquarelliste. En fait de chaises, pas deux, une. Et, au fond, le long de la muraille, un lit, assez vaste du reste, en désordre, au pied duquel s’étalait soigneusement plié, un complet de soirée, flûte, gilet, pantalon et claque, l’habit de bataille parisienne.

Au centre, un poêle de fonte, sur lequel une marmite chantait à petit bruit, et dont le tuyau, chargé de linges divers, se perdait dans le couloir comme une branche d’arbre calcinée.

— Je vous demande pardon, ricana Forain en tisonnant le foyer du poêle, mais j’ai des malades. Asseyez-vous donc, je pense que vous savez vous asseoir !

À ce moment, du grand lit défait, sous le moutonnement des draps, une pauvre créature se souleva et toussa pour m’indiquer sa présence. Elle était d’une pâleur de cire et sa chevelure embroussaillée, ses lèvres gercées, ses yeux cernés par la lièvre, tout révélait en elle, avec une douleur profonde, l’abandon de la moindre coquetterie féminine. Je remarquai qu’elle était couchée toute habillée ; son corsage seul restait entr’ouvert, sans que je m’expliquasse ce qu’elle y pressait sur son sein nu.

— Oui, me dit l’artiste, c’est un petit chrétien de plus. On ne sait pas comment on est père. Pour ce qu’il vient faire au monde ! Il était si bien au paradis.

Lorsque je rencontre Forain, aujourd’hui riche et illustre, et si justement, certes, je ne puis le désencadrer encore de ce taudis de la rue Chaptal où il m’apparut pour la première fois sous l’aile noire de la misère. C’est à ce tableau que j’en réfère pour expliquer à ceux qui y perdent leur latin psychologique comment ce rude flagellateur de la société contemporaine, devant qui rien ne trouve grâce et merci, peut être si tendre pour les petits, les faibles, les pauvres et les victimes de l’inégalité, hélas, éternelle. Cet attendrissement n’est pas, croyez-le bien, le résultat d’une philosophie méditée dont il est bien incapable, il est instinctif et vécu ; c’est un phénomène de mémoire : l’habit noir, flûte et claque, reste étalé sur le lit moutonnant où une jeune mère défend son poupon contre la mort, au coin d’un poêle qui s’éteint, dans une cité ouvrière.

— Qu’est-ce que vous voulez que je vous fasse dans votre absurde Vie Moderne ? Vous allez battre la réclame pour l’Institut ! Vous trouverez des excuses à William Bouguereau. Un journal d’art, à quoi ça sert-il ? Ça ne dit rien, ça n’apprend rien à personne. C’est fait pour flagorner les gloires consacrées. Vous voulez donc faire fortune ? Tenez, parions qu’on vous a dit que je « tenais » la caricature !

Et comme je renâclais au pari, ne voulant pas le perdre, Forain reprit : — Vous voyez bien, on vous l’a dit, Daumier, Traviès, pourquoi pas Cham ? Eh ! je ne « tiens » pas la caricature. Je suis un peintre de réalités. Je copie. Et j’en suis à l’alphabet de mon art.

— Forain, lui dis-je, on en est toujours à l’alphabet de son art. Faites-m’en un pour La Vie Moderne.

— Un quoi ?

— Un alphabet, illustré de réalités.

— Lesquelles ?

— N’importe, celle de l’habit noir, par exemple, dont je vois un si beau modèle sur les pieds de votre malade.

Le fiacre qui m’avait amené me conduisit rue de Grenelle où Georges Charpentier centralisait l’administration d’une main sûre.

— Eh bien ?

— J’ai vu Forain. Tu sais que j’ai le nez. C’est une recrue de premier ordre. Mais il ne s’agit plus de coopérer. Il règne dans son ajoupa que ton chien refuserait pour niche, l’un de ces manques de matières premières qui passe à la fois notre entendement et nos souvenirs. Si tu veux que nous l’ayons, il faut envoyer là tout de suite quelques fioles de lait concentré pour un môme que je ne veux pas te décrire. Tu en reprendras le prix pour moitié sur le million que nous devons partager au règlement des comptes.

— Bien, fit Zizi.

Et Forain fit l’alphabet de l’habit noir.