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Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 3/Au Voltaire/I

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AU VOLTAIRE



I

L’HOMME MASQUÉ


Donc, je rentrai dans la littérature et voici comment cela se fit.

Un certain Jules Laffitte, ex-administrateur de La République française, de Léon Gambetta, venait de créer, sous l’invocation de Voltaire, un nouvel organe d’opinion publique. Or, ledit organe, titre oblige, devait être quelque chose comme Le Figaro de la République et réunir en sa rédaction tout ce qu’en fait de gens d’esprit la pauvre Marianne avait recueilli de feu l’Empire dans ses jupes et son giron. Il n’en manquait pas, certes sur les boulevards, mais soit qu’ils fussent employés ailleurs, soit qu’ils n’eussent plus confiance dans un programme auquel l’attristement de la défaite laissait peu de chances de réussite, Jules Laffitte ne trouvait point de Chamfort ni de Rivarol, et proprement il s’en désespérait. — Où diable sont-ils, gémissait-il, ceux qui sont gais sous Grévy ? Et il battait le bitume à leur pourchas.

De temps en temps il montait me voir à mon directorial de La Vie Moderne, et il m’y assourdissait de ses doléances. — Procurez-moi un chroniqueur et je l’accable d’or. — Plongez dans ma rédaction, lui répondais-je, c’est un vivier de talents de toute espèce. — Mais il s’en allait en secouant la tête. Ce n’était pas des poètes qu’il lui fallait, mais un écrivain alerte et caustique, propre à manier le fait du jour et à en extraire la « rigolade » philosophique, ce que Francisque Sarcey, me disait-il, appelait un trousseur d’actualités.

Les trousseurs d’actualités, rarissimes en tout temps, en rendent aux incunables pendant les époques grises où l’esprit d’opposition, arbalète des railleurs, s’amollit de la mollesse même des mœurs et de l’effacement des têtes. Il faut au chroniqueur une cible un peu haute et bien en vue, tel que l’est par exemple un gouvernement hostile, en défense, où les coups marquent et qui les rend. Ainsi en advint-il au grand Lanternier « dont la flèche est au flanc de l’Empire abattu ». Mais nous étions en République d’affaires, régime d’intérêts, où tout, choses et gens, est inattaquable. En outre, la bourgeoisie française, dont l’âme frondeuse est le ressort balistique même du pamphlet n’avait plus de goût pour ces combats légers du rire ethnique remplacés par les violences massives de la démocratie à poigne. De telle sorte que, la carrière étant à peu près bouchée aux fils de Voltaire, le malheureux Jules Laffitte y perdait à la fois, sa peine, son temps, et le programme de son titre.

L’homme était à tout le moins médiocre et je ne sais ni d’où ni comment le rêve lui était venu de faire figure parisienne. Il en accourt ainsi par milliers de province au rayonnement de la Ville Lumière qui s’y brûlent misérablement les ailes et les pattes. Cette phalène sortait des colonies, et, s’il m’en souvient, des Antilles ; mais, par exception singulière, les langueurs créoles étaient en lui remplacées par une activité trépidante et tirée à toute ficelle qui ne lui permettait pas de s’asseoir. Sa volonté était à l’avenant, et, sans exagérer, frénétique. Il l’imposait, d’ailleurs, par le cramponnage. Oh ! quelle force, le cramponnage, celle de Cynégire, frère d’Eschyle, qui, les deux bras tranchés, et peut-être la tête aussi, retient encore la barque perse avec les dents, comme un crampon. D’où le vocable.

Je disais à Gonry, mon « valet de bureau », comme l’appelait Georges : — Gonry, quand ce monsieur à tête de chèvre hystérique demandera à me voir, je viendrai de partir pour les îles Baléares, et s’il insiste, précipitez-le dans le sein de l’administrateur. — Bien, monsieur, faisait l’hercule en roulant les boules de ses biceps.

Et aussitôt Jules Laffitte entrait. La chèvre passait le pont, les cornes braquées :

— Mon chroniqueur ? L’avez-vous ? Vite.

Ce disant, il tirait son portefeuille, l’ouvrait, créolement fastueux et ostentatoire, et me montrait des billets de banque, geste qui n’est que de vieux répertoire et qu’il croyait de la plus haute gomme.

Un jour, impatienté par ce Mercadet des Antilles : — Combien lui donneriez-vous, à votre chroniqueur ? — Ce qu’il voudrait. — Fixez vous-même. — Non, dites ? — Quinze louis l’article. — Est-ce assez ? — Et vous le prendriez de ma main ? — Les yeux fermés. — Revenez demain. Je crois que j’ai votre affaire. — Son nom ? — Il le fera chez vous. — Est-ce qu’il n’en a pas ? — C’est un homme du monde. — Républicain, hein ? Pour Le Voltaire ! — Comme Voltaire lui-même, que dis-je, comme Jean-Jacques ! — Voltaire me suffit. — Nous n’êtes pas difficile.

Le lendemain il reparut. Gonry lui barrait la porte. — Le directeur vient précisément de sortir, à l’instant même. Il est aux îles Baléares ! — Et levant moi-même la consigne oubliée, j’allai prendre Jules Laffitte par le bras et je l’entraînai sur les boulevards. — Pouvez-vous vous asseoir cinq minutes ? — J’essaierai, fit-il. Et je le poussai dans le café Cardinal : — J’ai la chronique dans la poche. — Bravo, donnez. — Et il ouvrit son sempiternel portefeuille. — Oh ! pas encore. Comme vous y allez ! — Qu’y a-t-il donc ? — Je vous l’ai dit, l’auteur est un homme du monde.

Il me regarda, baissa la tête, réfléchit un instant, et, candide, fit : — Je comprends, c’est plus cher alors ?

Car telle était — elle l’est encore — l’idée que se font du papier imprimé la plupart de ceux qui en éditent, soit en feuilles volantes, soit en brochure. En littérature, celui qui n’en fait pas son métier et qui s’en « pique » seulement, leur paraît offrir des garanties de réussite bien supérieures à celles des professionnels. Quelles garanties ? On ne sait pas, mais l’attrait de l’amateur est irrésistible, et, s’il est des Quarante, on se l’arrache.

— Mon cher collègue, dis-je, le chroniqueur qui, je l’espère, va être le vôtre, n’a pas besoin d’argent. Il se contentera donc des quinze louis convenus pour l’article et du traité qui les lui assure, mais il ne peut pas signer ses chroniques et c’est à prix d’anonymat qu’il vous les cède, sine qua non. — Ah ! Pourquoi ? — Je vous le répète, c’est un homme du monde et, je crois, un peu de la police… — De la po… ? — lice !

Les yeux du directeur pétillèrent. Je tombais à pieds joints dans son idéal du bon journaliste. — De la police… républicaine ? interrogea-t-il en redressant la tête. — Bien entendu, au Voltaire ! D’ailleurs il n’y en a pas d’autre pour le moment. — Et alors ? — Et alors vous ne chercherez pas à le connaître. Il sera pour vous l’homme masqué des pugilats de boxe et de savate. Vous viendrez chaque semaine me voir sous un prétexte à La Vie Moderne et je vous remettrai de la main à la main la copie du chroniqueur. — Et en cas de duel ? — N’en ayez cure, c’est aussi un spadassin. Mais les procès vous restent. — Je ne les crains pas, releva-t-il, au contraire.

Je lui remis donc le manuscrit non sans lui suggérer l’idée ingénieuse, l’homme du monde étant gêné par une dette de jeu, de lui solder, séance tenante, les trois cents balles du premier article et d’attester ainsi de quelque élégance. Du reste je lui offrais de lui en délivrer le reçu moi-même, ce qu’il refusa, d’un portefeuille outrecuidant et chargé d’effluves.

Deux jours, après, à la suite d’une annonce à crever les étoiles, la chronique mystérieuse paraissait en tête du Voltaire. Elle avait pour titre : « La République des vieux garçons », et j’aurais juré que son auteur avait assisté à la fête, « sans femmes » donnée par Gambetta au Palais-Bourbon. Elle eut un retentissement énorme et d’autant plus que cet animal de Jules Laffitte, me prenant littéralement au mot, l’avait signé d’une vignette représentant un homme du monde en frac, qui tenait d’une main un claque et de l’autre un loup dont il se masquait les yeux et le visage.

Ranc, que je ne connaissais pas encore et qui devint plus tard l’un de mes meilleurs amis, était le leader politique du Voltaire, et son premier-pariste, pour en créer le mot. À la lecture de la rigolade irrespectueuse où le nouveau venu parlait de la garçonnière de Marianne, il avait bondi chez le directeur et lui avait fait une scène épouvantable, à laquelle le pauvre Jules Laffitte n’avait su que répondre, car non seulement il n’avait pas lu la copie, prise les yeux fermés de ma main, mais encore il n’avait pu révéler à Ranc le nom de son auteur qu’il ignorait lui-même absolument.

Il accourut. D’une part il était chargé des imprécations de Ranc, et, de l’autre, épanoui par la trouvaille de « son » chroniqueur, il tournait de la chèvre à l’âne de Balaam. — Vous m’aviez juré qu’il était républicain ! gémissait-il. — Oui, comme Voltaire. — Enfin, qui est-ce ? — Je vous le dirai un jour ou l’autre, si nous continuons. Continuons-nous ? — Quand je pense que j’allais cribler Paris d’affiches ! On n’aurait vu sur les murs que l’homme au masque. Tant pis, dites-lui de vous envoyer le deuxième article. Pourvu qu’il soit aussi drôle que le premier.

Ce fut alors que commença cette comédie de deux mois dont le souvenir est une des joies de ma vie et par où je préludais à l’exercice si périlleux et si amusant du pseudonyme littéraire. Les chroniques de l’Homme masqué intriguaient de plus en plus la ville et la cour, et c’était ce qu’on appelle au jour de l’an, une « question » que d’en deviner l’auteur. Les plus sagaces étaient dévoyés par une manière de style qu’ils ne savaient à quel encrier rendre, et les autres par la gaminerie d’un libéralisme à la parigote dont aucun parti ne pouvait réclamer le gavroche. Pour ceux-ci il y avait du Rochefort dans l’affaire et une incarnation nouvelle du prince des pamphlétaires. Pour ceux-là, ce ne pouvait être que Scholl, la bride sur le cou et faisant feu des quatre fers de son pégase socialiste. Le plus grand nombre le donnait à Jules Vallès et, dans le dictionnaire de Larousse, cette attribution dure encore, à l’heure où j’écris, soit trente-deux ans après. On allait jusqu’à reconnaître en ces chroniques boulevardisantes un essai de mon vieil ami Paul Bourget dans le goût du Thomas Graindorge de Taine à La Vie parisienne. Dans mon propre cabinet, autour du transparent lumineux de M. Mercier, ENGAPMAHC YANREPE REICREM, ceux de mes collaborateurs qui, de la plume du paon, ne paraient pas l’oncle Francisque, s’en paraient discrètement eux-mêmes, et rien n’était plus divertissant à voir que Jules Laffitte allant de l’un à l’autre, comme un apache sur l’ouate des espadrilles, pour tâcher de les surprendre en soulèvement de masque involontaire.

Un jour, Alphonse Daudet, qui était monté me voir à la rédaction, y tomba au milieu de l’un de ces débats de devinette où je réfrénais de mon mieux ma jubilation intérieure. Il avait enchâssé son monocle, et il me regardait sans mot dire. — Qu’est-ce qu’il y a, fis-je en me sentant percé de part en part ? — Viens donc un peu ici, me dit-il, en m’attirant dans un petit coin. Sont-ils bêtes, hein ? — Pourquoi ? — L’homme masqué, voyons ! C’est toi. — Chut, je t’en prie, voici Laffitte qui rôde autour de nous. — Il ne sait pas alors ? — Non.

Et Daudet, laissant tomber son carreau, devint grave. — Écoute, reprit-il, et crois-moi. Les pseudonymes, leur effet est sûr, oui, mais on y joue sa carrière. — Pourquoi ? — Parce qu’ils s’enchaînent, et à chacun d’eux il faut recommencer. Souviens-toi de ce que je vais te dire, mon brave. Ils te feront « débuter » toute ta vie. — Qui, ils ? — Eux. Et il me montra Jules Laffitte.

Il était bon prophète. Je débute encore.