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Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 3/Au Voltaire/II

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II

MES PSEUDONYMES


En 1888 — il y a déjà vingt-quatre ans, presque un quart de siècle — un jeune écrivain de La Revue indépendante : M. Victor Joze, publia un livre singulier intitulé : Les Maréchaux de la Chronique.

Ces maréchaux de la Chronique n’étaient pas aussi nombreux que ceux de la Grande Armée puisque l’essayiste n’en admettait que cinq. Trois d’entre eux sont partis, Aurélien Scholl, Wolff et Henry Fouquier. Des deux autres l’un, le plus illustre, Henri Rochefort, darde encore d’un poing ferme sa lanterne, d’ailleurs héraldique, car il en a une dans ses armoiries, sur les choses et les gens de la comédie politique et sociale. Du cinquième « maréchal » je n’ai rien à vous dire. Il n’eut le bâton que par aventure.

Aujourd’hui la Chronique n’a plus de guerriers. C’est un genre désuet. Elle a été tuée par l’interview, en français : « entrevue », qui en est proprement le sabotage.

Non seulement la presse nouvelle n’a plus de place en ses colonnes pour la causerie des gens d’esprit et des monologuistes de l’en-tête, mais encore la race attristée, déconcertée par le chambardement des mœurs, des idées, de tout, ne semble plus fournir de spécimens au type ethnique ni de petits-fils à Voltaire. Rares déjà il y a vingt-cinq ans, plus rares même que les poètes, les chroniqueurs sont à présent paléontologiques. Demain ils demanderont leur Cuvier.

Que le chroniqueur soit désormais inutile, je me le dissimule moins que personne. Il suffit pour s’en convaincre de voir ce qu’est devenu ce boulevard dont il était l’aborigène, voire le truchement. Cent pas sur l’asphalte, du carrefour Drouot à la place de l’Opéra, en rythment l’oraison funèbre. Sunt lacrymæ rerum. Tout est fini pour les musards. Le mail est une artère. On y marche !…

Marcher là !… Et même on y court !… Oh ! courir sur les boulevards ! C’est presque un sacrilège !…

De mon temps, on y déambulait à peine. C’est à peu près comme si l’agence Cook installait un railway dans le défilé des Thermopyles.

Il est trop évident que le chroniqueur serait là-dedans comme un fifre dans un ouragan. Aussi Paris n’en fait-il plus et pour cause, on n’entendrait pas le fifre. Plus de fonction, plus d’organe. Salut, Darwin.

Tel est l’état des choses.

Ce n’est pas cependant que les journaux à panache littéraire aient complètement renoncé au divertissement de plus en plus nécessaire que des propos spirituels apportent aux débats fastidieux dont la politique les encombre. L’information elle-même, si multiple soit-elle et si hâtive, ne suffit pas à enchaîner le lecteur à l’organe, du moins jusqu’à l’abonnement, et le roman n’atteint que la clientèle féminine. Il a donc fallu recourir à un compromis et l’on a fait venir les humoristes.

L’humoriste est une acquisition charmante, certes, du journal actuel, et il a donné, lui aussi, ses maréchaux : mais a-t-il remplacé le chroniqueur ? J’en doute. Il y a beaucoup de gens sur qui la fantaisie ne mord guère, l’ironie abstraite moins encore, et qui préfèrent à l’élixir des cocktails la bonne bouteille rouge ou blanche de nos crus de terroir. L’humour en somme est de vigne anglaise, dont le cep, transplanté de notre coteau de Belle-Humeur, nous est revenu par Montmartre, un peu alcoolisé de brouillard. C’est breuvage de clowns et de danseurs de gigue et nous n’avons pas encore jeté par-dessus bord la haute joie classique du rire des maîtres, expansive autant qu’épanouie, aux tonneaux sans lie et sans amertume.

Ne croyez pas au moins que je veuille ravaler l’humour, ses Swift, ses Sterne et ses Twain, et loin de là. Elle est, chez nous, maniée par des poètes et cette raison seule suffirait à me la rendre chère. C’est grâce à eux qu’elle s’encadre des bordures dorées de l’imagination et se diapre des fleurs du style. Je n’ai d’autre reproche à lui faire que celui de toucher moins de lecteurs que la chronique, la bonne vieille chronique d’hier et d’être moins — pardon, Littré — journalistique qu’elle.

À la fin du Second Empire, temps de ma jeunesse, celle que l’on pratiquait était la chronique à tiroirs ou à transitions. Villemessant n’en voulait guère d’autre. On y passait d’un sujet à un autre sujet par un système de rapprochement d’idées ou de mots, emprunté à l’art oratoire, où consistait la virtuosité. On y enchaînait les événements divers de la semaine et on pimentait l’olla podrida par une anecdote, dite : nouvelle à la main, plus ou moins originale dont les recueils d’anas faisaient les frais séculaires. La gloire d’Aurélien Scholl lui vint d’inventer les siennes.

Cette chronique à bâtons rompus était celle d’Auguste Villemot, à qui on attribuait la maîtrise du genre. Elle n’est plus guère pratiquée aujourd’hui que par l’excellent Jules Claretie, demeuré contemporain de la manière et qui en tire encore des effets fort agréables.

Avec les cinq maréchaux, puisque maréchaux il y a, la Chronique parisienne prit une tournure plus didactique.

Ses trois cents lignes s’étalèrent sur un seul thème choisi, que l’on vida de fond en comble, presque sans digressions, et dont on épuisa la teneur. On traitait déjà l’actualité comme de l’histoire. On exécuta le morceau à manches retroussées, et il y eut littérature.

J’entends encore Francis Magnard, au Figaro, me dire en prenant ma copie, avec son urbanité narquoise :

— Ah ! vous nous apportez une page !

— J’en ai l’espoir plus que la prétention, lui répondais-je, et, de fait, je visais plus au livre qu’au journal.

Il m’est quelquefois arrivé d’atteindre l’un par l’autre, soit la page dans la feuille volante, à dire d’éditeurs, sauf respect, et même aubaine advint à mes camarades de bâton.

Peut-être les Michelet et les Balzac de l’avenir ne se priveront-ils qu’à tort des documents tout vifs que les recueils de chroniques des Rochefort, des Scholl, des Wolff et des Fouquier ont laissés à leurs génies d’évocateurs. Il y a là des matériaux déjà sculptés de main experte, d’après nature, et prêts à être dressés dans le temple de Mémoire.

Nombre de bons écrivains, qui partout ailleurs font florès, se sont essayés à la chronique sans réussir à s’y imposer, et, vraiment, on ne sait pourquoi, car ils ont tout l’esprit nécessaire à la réussite.

Peut-être en est-il là comme en toutes choses : il faut croire à ce que l’on fait. Un art que l’on juge subalterne ne rend rien à la main qui l’exerce du bout des doigts. Dans tout chef-d’œuvre, il y a un acte de foi.

Si Mme de Sévigné avait douté de « la lettre » elle n’en eût point créé le genre ni laissé de modèles. Il arrive que des petits maîtres ont la vie plus dure que les grands. N’en cherchez point la raison ailleurs que dans leur amour pour leur modeste besogne.

Albert Wolff, qui était Allemand, et n’avait rien des dons innés où se signe l’écrivain de notre langue, poussait la chronique jusqu’au martyre. Comme il savait qu’elle est un article-Paris, on le voyait tous les jours, debout entre deux kiosques, renifler l’air générique du boulevard. Il avait fini par s’en imprégner les méninges, et le labeur aidant, il a tracé des « pages » tout comme un autre.

Si l’esprit est le don du chroniqueur, la première preuve qu’il doit en fournir est de ne pas s’illusionner sur la portée ni la durée de sa petite homélie d’un jour. Être lu, dans l’espèce, c’est le triomphe, mais relu, il n’y faut pas compter.

Une chronique, si heureuse soit-elle, a la vie des insectes de l’Hypanis, nés à l’aurore, morts au couchant, il faut s’y résigner. Si l’on songe à la brièveté de son sort, on conviendra qu’elle n’en est que plus difficile à exécuter et que l’honneur de bien faire y soutient seul l’ouvrier. Francisque Sarcey, qui chroniqua surabondamment, à pied, à cheval et en voiture, et mérite au moins le généralat, était l’exemple de ce renoncement à la postérité dont la vertu est ici professionnelle. Sa « page » achevée, il en commençait une autre, pour rien, pour le plaisir, et ne s’occupait plus de son destin, ce en quoi il fut deux fois un sage.

Deux autres qualités, me semblent encore indispensables, — au moins l’étaient-elles dans le vieux jeu — à celui qui veut décrocher les anneaux sur les chevaux de bois de la Chronique. L’une est un fonds d’érudition dont ni les hautes études, ni même l’École normale ne suffisent à enrichir leurs forts-en-thèmes.

Invité en effet à traiter de toutes choses et à être, à l’improviste, le Pic de La Mirandole d’un De omni re scibili où surgit chaque jour un problème, l’amuseur ne s’en tire pas à moins d’une connaissance fondamentalement encyclopédique, au moins par les notions générales. Être pris sans vert sur une question de philosophie, de jurisprudence, d’histoire, de peinture, de musique, de statuaire, et n’en pouvoir, à réquisition, ratiociner en profès, c’est défaillir au sacerdoce.

Le chroniqueur n’est pas un spécialiste, il est tous les spécialistes. Il doit épargner au lecteur les frais d’un Larousse, Larousse vivant lui-même, comme l’était Henry Fouquier, à qui rien n’était étranger dans les sciences et les arts. Henry Fouquier aurait pu nous rendre, mis au ton des progrès, le Dictionnaire philosophique de Voltaire.

Quant à la deuxième qualité, qui marque le chroniqueur, ne bondissez pas, c’est le style, ou, pour être plus précis, c’est un style.

Il faut en avoir un, propre et personnel, auquel dès les premières lignes, la clientèle vous reconnaisse, sans méprise. Henri Rochefort doit surtout sa popularité à la clarté limpide d’une écriture de race où nous saluons toutes les traditions classiques de l’enseignement des Belles-Lettres en France. L’idée y transparaît sous le cristal de la forme. Le « sagittaire » est bien de chez nous. Il tend l’arc et darde la flèche à la mode des francs-archers de notre verbe, là est sa dominante et le secret de sa force sur les foules.

Il en va de même pour Aurélien Scholl dont les chroniques, plus courtes d’haleine peut-être, mais pailletées de traits étincelants, ne sont attribuables à nul autre. La manière de Scholl, faite d’une blague inventive, tempérée par une sensibilité réfrénée et, pour ainsi dire, tenue en laisse, est entre toutes inimitable. À journal replié, sur le titre seul, on flairait sa copie, allégresse des boulevardiers et énigme de la province.

Pour ce qui est du cinquième maréchal, il est à la retraite, ou tout comme. Sur une panoplie de guitares, entre divers masques hilares, on voit chez lui un vieux bâton dédoré, usé par les deux bouts à force d’avoir été jeté dans les camps philistins, et qui intrigue ses petits-enfants.

— À quoi vous a-t-il servi, grand-père ?

— Hélas ! à rien.

— Alors, donnez-le-nous pour faire jouer le chien dans la mer.

Et je le leur donne. Le chien le rapporte, et ce jeu est l’image de ma vie de chroniqueur.

Les « Chroniques de l’homme masqué » ont occupé l’en-tête du Voltaire pendant environ trois années. Elles ont été recueillies par l’éditeur Paul Ollendorff en 1882, sous l’égide d’une préface de Jules Vallès à qui, je l’ai déjà dit, le Dictionnaire Larousse me fait l’honneur de les attribuer à son tour. De cette erreur si flatteuse provient sans doute l’excessive rareté de l’ouvrage sur le marché des livres. Mais la préface seule suffirait à lui donner son prix. Elle est de la bonne encre de cet admirable écrivain, qui, malgré lui-même et en dépit de son apostolat révolutionnaire, ne fut que cela : un maître de la prose française. Les Goncourt ne s’y trompaient point qui l’avaient inscrit parmi les dix de leur académie éclectique, eux, ces aristos, lui, cet insurgé !

Passer du Voltaire au Figaro, c’était me mettre du dos sur le ventre par un saut de carpe dont seuls les chroniqueurs disputent le tour de force aux acrobates, et il m’a été sévèrement reproché par les rectilignes du parti libéral. Les rectilignes sont austères, mais leur austérité, mère de la mélancolie, cadre mal avec le scepticisme philosophique qui est la muse même de la chronique. Du reste, pendant la durée assez longue, près de neuf ans, de la publication des « Caliban » au Figaro, je n’ai jamais, que je sache, forfait au pacte de la fidélité vouée dès ma jeunesse, à la Marianne idéale, qui, selon le mot génial de Forain, était si belle sous l’Empire. Mes chroniques figaresques ont été, elles aussi, réunies en volumes, et j’ai pu les signer de mon nom, sans y changer une ligne. L’Homme démasqué, comme disait Henry Becque, n’a pas à y rougir de Caliban, ils se ressemblent en frères. L’un est le cadet et l’autre est l’aîné, mais c’est le même rire de famille.

On m’a souvent demandé ce qui m’avait induit à choisir ce pseudonyme de Caliban, emprunté à La Tempête de Shakespeare et qui ne s’accorde d’aucune manière avec un tempérament de railleur plutôt bénévole. Mes premières « pages », pour parler comme Francis Magnard, arboraient bel et bien mon paraphe patronymique, mais elles avaient plu sans plaire et la réussite était restée indécise. Francis Magnard ne s’expliquait pas la réserve de la clientèle qui ne lui en donnait, elle-même, aucune raison, bonne ou mauvaise. « On sent, me disait-il, que vous tenez le bon bout, mais on vous le marchande. Le cas est tout à fait singulier. Je crois que le public se fait, sur les noms, des têtes à son idée et, qu’ici vous ne lui représentez pas la vôtre. Essayez donc d’un nouveau pseudonyme. »

— Vous me demandez de re-débuter ? objectais-je. — Daudet me l’avait prédit. — Je ne le demanderais pas à un autre, était sa réponse courtoise et narquoise, car elle était sa manière.

L’événement ratifia son conseil directorial, le gnome shakespearien décrocha la timbale, par surprise peut-être et grâce à l’artifice du mystère ; mais enfin il la décrocha, et, avec elle, le maréchalat de petite guerre dont le bâton mirlitonesque orne ma panoplie et intrigue ma progéniture.

Quant au pseudonyme en lui-même le hasard seul en fixa le choix et il ne symbolisait dans ma pensée aucun programme métaphysique ou autre. J’étais shakespearolâtre, voilà tout. Dans l’île de Prospero, Caliban guette aussi bien qu’Ariel les naufrages et les naufragés de la mer sociale, et Ernest Renan n’avait pas encore, à cette époque, attribué à la démocratie la figure du pauvre nain inculte et difforme qu’elle se plaît aujourd’hui à réaliser sur les décombres de nos rêves.