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Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 3/De l’Escaut à l’Amstel et de Rubens à Rembrandt/Lettre III

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Lettre III


Dimanche 19 août.

Je suis bien sûr que tu ne te figures guère à quel degré d’émotion peut faire monter un simple défilé. Une suite d’hommes marchant processionnellement et portant quelque chose en l’honneur de quelqu’un, cela semble assez banal, n’est-ce pas ? et il n’y a pas là de quoi fondre en larmes. D’où vient donc que nous en étions si rudement empoignés ? Le Carolus, qui est le bourdon de la Cathédrale, venait de tinter le dernier coup de neuf heures ; des salves d’artillerie tonnaient dans le lointain, du côté du port et des bassins ; notre ami le carillonneur avait repris le « Beiaarlied » de M. Benoit et emplissait la ville d’un bruit de grelots ; il y avait déjà dans les rues une animation extraordinaire. Le chemin de fer avait déversé depuis le matin 45.000 visiteurs dans Anvers. Il faut te dire que dès le vendredi il n’était plus possible de trouver à louer quoi que ce fût ici dans les auberges ; nous ne nous sommes maintenus dans notre chambre, à l’Hôtel du Danemark, qu’à des prix formidables. Aussi beaucoup de gens étaient-ils allés se loger à Bruxelles et dans les stations intermédiaires ; c’est de là qu’ils arrivaient à toute heure et débordaient de la gare.

Les Flamands ne se sont déshabitués qu’à regret de la méthode sociale des corporations. La corporation est à la fois dans leur sang et dans leur histoire : ne pouvant y retourner franchement, ils cherchent à se donner par des sociétés l’illusion de l’institution chérie. Tout ici est prétexte valable à société, même la pêche à la ligne, art pourtant, comme on sait, égoïste et solitaire. Tous les Flamands sont des Amis de tel jeu ou de tel autre, Amis de la balle, du tonneau, des quilles, de la boule, de l’arc ou de l’arbalète ; il y en a même qui sont Amis de la joie, tout simplement, comme il résulte de ce titre de « Vreugdeminnaars » qu’ils se donnent sur leurs affiches.

Or, ils étaient convoqués aujourd’hui à des concours entre eux ; ils se sont présentés au nombre de cinquante mille, au bas mot. Mais, avant d’aller concourir, ils sont allés saluer à l’hôtel de ville le bourgmestre et les échevins.

De la place, le coup d’œil était magnifique. Chaque société, musique en tête, la bannière haute et portant devant elle les prix gagnés aux luttes précédentes, médailles, objets d’art et jusqu’à des couverts d’argent, s’avançait en marquant le pas. Armée pacifique et charmante d’un peuple heureux et que ne déchirent point de discordes intestines ! Bannières aimables, surmontées d’emblèmes consolants, vierges des ensanglantements humains et des fumées mortelles ! Couverts d’argent bénits, saintes pendules dorées, que vous m’attendrissez et me rafraîchissez l’âme ! Et vous, médailles suspendues aux franges des guidons et qui sonnez au vent comme des clochettes de troupeaux, c’est vous qui êtes les décorations enviables. Là-bas, vers l’Orient, le glas des massacres et des tueries tinte lugubrement dans les couchers de soleil ! Mais ici l’on n’entend que des cris de joie, des fanfares et des chansons ; de bonnes figures épanouies rient au ciel clément, flagellé d’envolées d’oriflammes ; de bonnes joues se gonflent sur des tuyaux de cuivre ; de braves mains frappent la peau d’âne des tambours ! Et en avant la Brabançonne et les airs populaires de Flandre ! Charivari harmonieux ! Tohu-bohu cher à mes yeux ! Comme il est facile pourtant d’être heureux !

Mais quelles sont ces troupes innombrables armées de lances ? Elles ont des gibernes de paille, des chapeaux truculents et farouches, et leurs jambes sont guêtrées comme celles de soldats barbares ! Leurs étendards retentissent de mots d’une langue menaçante ! Tremblez, anguilles de l’Escaut ; voilà les pêcheurs à la ligne du bon Dieu, les chasseurs de poissons, les écumeurs de berges, les amis de l’hameçon, du silence, de l’asticot, que sais-je ! C’est à ne pas s’y reconnaître. Et tous convaincus, tous dignes, graves, presque pontifiants ! Ils vont concourir, savez-vous ! Dieu nous est témoin que nous aurions tout donné pour assister à ce concours, que nous avons fait l’impossible et le surhumain dans ce but. J’étais allé pour ma part jusqu’à me décider à user des cartes sans nombre que la municipalité m’avait fait l’honneur de m’adresser, et dont une seule me donnait le droit d’entrer partout et de ne sortir de nulle part, si bon me semblait. Tout a été inutile. Aucun Anversois n’a voulu ou su nous indiquer où avait lieu ce concours, en quoi il consistait et quel en était le programme. Ceux qui ne nous riaient pas au nez se mettaient bonnement en colère et nous prenaient pour des mystificateurs. De telle sorte qu’il n’y a rien de plus répandu à la fois en Belgique et de plus ignoré que l’art de la pêche à la ligne ! Conçois-tu un malheur comparable au nôtre ? Kæmmerer avait aiguisé son crayon le plus fin pour dessiner le profil de ces lutteurs alignés sur la rive et armés de ces longs bambous qui, selon Gavarni, ont toujours une bête à chaque bout. Pour moi, je comptais, vu l’intérêt du sujet, hausser mon style au ton de l’ode ; je rêvais de suspendre à mes lignes, moi aussi, l’amorce de quelques rimes…, n’en parlons plus. Mais, je t’en donne ma parole, ils étaient bien trois mille au défilé.

« Turba ruit » ou « ruunt », dit Lhomond, l’inventeur de la langue latine. Et l’on ajoute : l’un et l’autre se dit ou se disent. À Anvers, c’est « ruit » qu’il faut écrire, car la foule n’est, à proprement parler, qu’un bloc. Pour pouvoir apprécier la quantité de visiteurs amenés ici par la kermesse, il faudrait compter les pavés de la ville et multiplier le total par 2. Il y a certainement quatre pieds par pavé dans les rues. Personne ne marche ; on agite vaguement les mollets pour avoir l’air d’exister personnellement, mais c’est tout. Les Flamandes, là dedans, se montrent d’une indulgence encourageante et les Flamands d’une audace de haut goût. Tout le monde rit, personne ne se fâche ; et puis il y a des traditions respectables qu’il ne faut pas laisser perdre.

C’est ici que le personnage d’Edgar Poe serait heureux, et, de fait, je crois bien l’avoir rencontré plusieurs fois, l’Homme des foules ! C’était une sorte de grand vieillard à la barbe blanche, vêtu en paysan brabançon, et dont les yeux brillaient singulièrement sous son feutre à bords rabaissés. Avec sa haute canne de cornouiller, il passait à travers les masses les plus compactes, sans que je comprisse comment il s’y prenait pour y arriver. En y songeant, je me suis convaincu peu à peu que ce n’était pas l’Homme des foules, mais bel et bien le Juif errant en personne. Sa présence à Anvers est, d’ailleurs, fort naturelle, puisque la fête qu’on y célèbre est un centenaire et même un tri-centenaire. Décidément c’est lui ; le Juif errant a traversé Anvers, et tu peux dire que je l’ai vu. Je me rappelle maintenant un certain regard noir !… Qu’est-ce que cette apparition peut bien signifier ? je me le demande comme toi ! Le vieil Ahasvérus à Anvers !

Toutes les femmes, les jeunes filles et les enfants sont en costumes clairs et dûment endimanchés. Les poteaux des bannières ont été festonnés de fleurs artificielles parfaitement bien faites et de jolis tons frais. Sur de certains magasins on peut lire le nom de Rubens dans un alphabet odoriférant dont les lettres sont formées de roses superposées. Je n’ai vu dans toute la ville qu’une seule maison qui n’eût pas revêtu l’uniforme de joie ; encore le propriétaire avait-il eu la précaution d’avertir le public par une affiche que s’il s’était abstenu, c’est qu’on avait voulu lui forcer la main. Personne ne trouvait mauvais que ce propriétaire-citoyen eût usé de sa liberté. Les cafés, les tavernes, les estaminets sont gonflés, du haut jusqu’en bas, de buveurs et de fumeurs, et surtout de chanteurs. On chante partout : on chante seul, on chante en chœur, on tonne et on détonne comme des possédés. Les sociétés chorales sont en train de concourir cependant ; que sera-ce ce soir, après les prix, quand elles se répandront dans la ville !

Parmi les amuseurs publics qui viennent entre les tables des cafés exécuter leurs tours ou débiter leurs marchandises, j’ai noté divers types assez réjouissants : l’homme-orchestre, d’abord, avec son chapeau à clochettes, sa grosse caisse surmontée de cymbales, surmontées elles-mêmes d’un triangle que surmonte à son tour un timbre, il souffle dans une flûte de Pan à huit trous et de la main tourne la manivelle d’une vielle ; le marchand de coco dont la petite cave de cuivre en forme de castel gothique, est fort originale ; le marchand de « sorbettes » à l’instar de Paris, qui promène bravement son barbarisme sur une voiture à baldaquin ; l’homme à la claque, un bonhomme qui s’envoie des coups de poing formidables sur les dents et imite fort désagréablement le bruit des locomotives ; le marin siffleur, qui joue la Traviata dans une salade de romaine ; une fausse sourde-muette, qui dessine avec ses doigts des choses effrontées ; des marins montrant un phoque au fond d’une barque ; ils ont aussi une de ces têtes de carton dont se servent les modistes et que l’annexion d’une queue transforme en sirène irrésistible ; enfin, les plus caractéristiques, les fraîches campagnardes qui vendent dans des paniers des œufs durs, des crabes et des crevettes. L’œuf dur et la crevette jouent à Anvers le rôle des petits gâteaux à Paris, ce sont les friandises d’entre les repas. Un œuf dur donne droit à une ration de sel que l’on vous verse sans façon sur la table d’une bouteille spéciale, fermée par un bouchon mobile ; une autre joie des consommateurs, c’est d’assister à la lutte continuelle entre les gamins et les garçons de café exaspérés, au sujet des morceaux de sucre laissés sur les soucoupes. Une hirondelle ne happe pas plus vite une mouche, qu’un galopin d’Anvers un carré de sucre sur une table. Et les garçons de courir la serviette en l’air !…

Je ne m’étendrai pas longtemps sur les régates ; nous y avons assisté d’un vapeur anglais, assis sur des cordages et traversés par une pluie battante. D’ailleurs le spectacle en est assez banal par lui-même, et c’est le cadre ici qui lui donne toute son importance. Une course à rames n’est pas une chose commode à réussir sur un fleuve tel que l’Escaut qui mesure ici la largeur d’un bras de mer, c’est-à-dire près de 600 mètres et qui atteint 10 mètres de profondeur à la marée basse. Des bâtiments en sillonnent sans repos la nappe brune, moirée à marée haute de lames courtes et dures, peu favorables aux yachts et aux périssoires. Tu penses bien qu’un port de l’activité d’Anvers ne s’arrête pas de vivre pour une kermesse, fût-elle celle de Rubens, à plus forte raison pour des régates. Aussi les coureurs sont-ils secoués terriblement par les remous, par les battements de roues, par le vent même qui souffle aigre, et ils ont à éviter la rencontre des bateaux marchands qui remontent le courant, à contre-vent, en tournant sur eux-mêmes, comme des cygnes endormis. Aussi les régates sur l’Escaut offrent-elles surtout l’attrait du péril évité ou vaincu. Les concurrents d’ailleurs, ne se sont pas présentés en grand nombre. Mais, même sous la pluie, le coup d’œil était pittoresque. Le tableau valait par sa bordure. À l’horizon, la rive, nappe de verdure elle-même, immense et clairsemée de villages à toits rouges, à murs verdâtres, à pignons en escaliers, qui sentent déjà la Hollande ; des navires lointains découpent leurs fines mâtures grises sur un ciel que l’orage envahit. Au fond, à droite, les ports et bassins avec leurs grands hangars bruns et leurs forêts de mâts argentés par un suprême rayon. Puis devant nous, le quai Van Dyck, grouillant de monde, bariolé de drapeaux qui se gonflent et fouettent l’air, de platanes qui s’échevèlent, de guirlandes qui s’effeuillent ; puis la déroute des spectateurs à la première ondée, les femmes perdues dans leurs jupes, les parapluies qui éclosent comme une poussée de champignons violets, l’effarement comique, les cris, la bousculade sous les auvents des cafés, enfin la pluie torrentielle qui couvre tout d’un voile strié, la pluie, le règne du neutre. Pendant ce temps les braves coureurs, partis sur leurs trirèmes légères, rament à tour de bras et tournent probablement le bateau qui limite la piste !… Qui me dira pourquoi encore en ce moment je cherche des yeux sur les rives l’échelonnement des pêcheurs à la ligne ?