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Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 3/De l’Escaut à l’Amstel et de Rubens à Rembrandt/Lettre V

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Lettre V


21 août.

— Garçon, un bock.

— Un Rubensbock terrasse, un !

— Vous me donnerez aussi une tranche de jambon.

— Un Rubensjambon à monsieur, un !

— C’est tout pour le moment.

— Rubens boum !

Ce petit dialogue, échangé sur la place Verte avec un garçon de café, te donnera le ton de l’enthousiasme qui règne ici. Il est textuel. D’un bout de la ville à l’autre bout, on ne voit que Rubens, on ne parle que de Rubens, on ne sent que Rubens. Si vous l’aimez, on en a mis partout, dans tout, sur tout, à côté de tout, à propos de tout. Cette fois, je crois savoir ce que c’est que la gloire.

Le nom de Rubens est monté au rang d’adjectif et sa traduction en welche, comme dit Voltaire, serait à peu près notre admirable mot : épatant ! Il y a des choses plus ou moins Rubens, soit par exemple des nœuds de cravates, des jarretières, des mouchoirs et même des faux-cols Rubens. Que dis-tu du Rubens faux-col ? Je l’ai vu. Le mouchoir Rubens a beaucoup réussi ; il est brodé au chiffre P. P. R., orné aux angles d’un portrait imprimé en couleur et zébré de vers flamands en l’honneur de qui tu sais. On ne s’en sert point, c’est clair, c’est un souvenir ; et ici moins qu’ailleurs encore, on ne se moucherait dans un souvenir. Nous avons eu également la Rubens-pipe, la Rubens-canne et le Rubens-parapluie ; ce sont des instruments portés à la perfection par l’enthousiasme et rendus à l’enthousiasme par la perfection. Tu ne saurais t’imaginer ce que le Brabançon peut faire quand il se met à célébrer un grand homme.

Mais en ce moment Anvers n’est plus Anvers, c’est Rubenstad. Si vous vous hasardiez à demander un beafsteack Van Dyck ou un hareng Teniers dans un restaurant, vous seriez pris pour un critique d’art et traité en conséquence. Jordaens lui-même, un fameux peintre cependant lui aussi, et dont on a inauguré la statue au cimetière de Putte, ne rallie guère que quelques protestants implacables qui lui pardonnent son génie à cause de son luthérianisme. À ce propos, voici des cancans de la ville.

Je te parlais des vers inscrits sur les Rubens-mouchoirs et portés par les gommeux, sans compter quelques Rubens-femmes… pardon ! Loin de moi la prétention de décider de leur valeur littéraire. Je n’entends rien au flamand, langue faite de consonnes exclusivement. Mais il y a une chanson satirique qui ravit les Anversois et dont en historiographe fidèle je ne puis manquer de t’entretenir, puisqu’on la retrouve jusque sur les faux-cols de la jeunesse frondeuse. Il faut te dire que le roi des Belges n’a pas assisté aux fêtes du centenaire ; on feint d’ignorer pour quels motifs. Peut-être les juge-t-il intempestives en ce moment. D’aucuns prétendent que Léopold II craint d’être irrespectueusement arrosé par la baleine du cortège, ainsi que cela est arrivé à son père, sur le balcon de son palais. Toujours est-il qu’il n’est pas venu et que les Anversois sont fort mécontents de cette abstention. La chanson dont je te parle est destinée à perpétuer le souvenir de ce mécontentement. On me l’a traduite et je reste convaincu qu’elle emprunte uniquement ses pointes à celles des faux-cols où elle est publiée.

D’ailleurs, les bourgeois d’Anvers ont organisé les fêtes du centenaire sans l’aide du Gouvernement et par le seul concours de leurs fortunes propres. Le bourgmestre et les échevins n’y ont pris d’autre part que celle de la direction générale et du programme officiel. Tous les frais de décoration, d’illumination, de représentations (et ils sont énormes) sont couverts par la ville et les particuliers. Voilà vraiment une kermesse nationale, patriotique et telle qu’on la rêve en l’honneur d’un citoyen glorieux. Je n’ai aucune honte à t’avouer qu’à plusieurs reprises j’ai été profondément remué par cette allégresse, et que je me suis senti beaucoup moins fier d’être Français que les jours où je regarde la colonne.

Je crois que je te serai agréable en ne te décrivant pas les fêtes dont tu as dû lire des comptes rendus détaillés dans tous les journaux parisiens. D’ailleurs si j’y ai assisté, c’est à ma manière, moins en reporter qu’en artiste, et en artiste épris de certains effets de couleur et de mouvement. Ma nature est ainsi faite : si demain Rubens lui-même m’ouvrait le paradis, qu’il a dû couvrir de fresques et de peintures décoratives, ce n’est pas sur la grand’place que j’irais, mais bien dans les faubourgs de l’Éden. Le côté pittoresque d’une fête publique, c’est son envers, sans calembour, je te prie de le croire.

Au point de vue pittoresque, comme aussi à tous les autres, Anvers est certainement la ville la plus complète du royaume. Elle rappelle le Havre, dont elle a la vie et la couleur maritimes. C’est une de ces rares cités dont un homme intelligent peut dire : j’aimerais à vivre là ! Elle a de grands souvenirs, une histoire glorieuse et ce quelque chose d’heureux que la pratique de la liberté imprime aux habitacles humains. Un bourgeois d’Anvers se reconnaît dès l’abord à la solidité de son assiette et à l’aisance tranquille de son allure. Les maisons y gardent le cachet inexprimable et sensible des choses transmises et héritées ; les innovations du confortable moderne s’y allient dans une proportion discrète avec le respect des choses vénérables du passé. Cordiale est l’hospitalité et sincère la serviabilité. Ces qualités, plus rares qu’on ne l’imagine, malgré l’abus des mots, m’ont paru un peu gâtées par des dissentiments de clocher auxquels les questions religieuses ne sont pas étrangères et surtout par une pruderie de mœurs assez exagérée. C’est ainsi que dès l’ouverture même des fêtes de Rubens, ce puissant naturaliste flamand, un personnage considérable de la ville mettait en vente une brochure traitant « de l’immoralité du nu dans les arts plastiques ». Le moment, on en conviendra, était lourdement choisi pour la publication, et l’auteur a dû comprendre que l’apothéose de Rubens faisait tort à sa démonstration. Du reste, il faut bien le dire, c’est lui qui a raison et c’est Rubens qui a tort. Pour quiconque a vu de près les Flamands, les a entendus raisonner et s’est frotté à leurs mœurs, il n’est pas douteux que Rubens ne soit une exception dans l’art national de ce petit peuple. Cet ample génie est frère de Véronèse et du Titien, et si le peintre était né à Venise au lieu d’avoir vécu à Anvers, on n’aurait jamais songé à voir en lui le chef de l’école flamande et son fondateur. Rubens n’a guère de flamand que l’origine.

Dans toutes les villes du monde une décoration de fête est conçue sur un plan identique ; ce sont toujours des bannières, des drapeaux, des cartouches peints en couleurs ardentes, des festons, des astragales et des guirlandes. Ce pavoisement des édifices est partout uniforme, on n’invente plus rien dans cet art. Aussi ce qui constitue l’intérêt d’une kermesse, c’est d’abord le goût décoratif particulier à telle ou telle cité, puis le caractère pittoresque de la foule que cette kermesse fait sortir. Les kermesses deviennent de plus en plus rares, aussi bien dans les Flandres qu’en Hollande ; on tend peu à peu à les supprimer, d’abord parce qu’elles ont beaucoup perdu de leur originalité ethnographique et ensuite parce qu’elles sont le prétexte d’orgies formidables et réputées scandaleuses. Les paysans ont gardé les traditions de Brauwer et de Jan Steen, et quand ils se mettent à boire, ce n’est pas pour rire le moins du monde. La kermesse dans laquelle ils s’abattent dégénère dès le premier soir en tout ce que tu peux imaginer de moins édifiant. De telle sorte qu’il y a une lutte secrète entre la population et le gouvernement sur ce point ; la population tient à ses kermesses et le gouvernement les interdit le plus qu’il lui est possible. Dans quelques années tout sera fini et le mot de kermesse ne sera plus qu’un souvenir des grosses gaietés du temps jadis et de la belle humeur flamande.

J’étais curieux naturellement d’assister aux derniers soupirs du vieux Momus brabançon, et je me suis dirigé vers le port et les bassins, où sont les estaminets populaires. Kæmmerer comptait crayonner là quelques scènes de forte buverie et saisir sur le vif la philosophie de Craesbèke. On venait d’exécuter sur la place Verte, au milieu d’une foule immense (60 à 80.000 auditeurs) la cantate de Peter Benoit, et la ville était remplie des bruits et des sonorités de cette œuvre mise au jour par 1.200 choristes et instrumentistes. Chaque couple s’en allait bras dessus bras dessous, et l’on se répandait dans les tavernes. C’était l’heure où l’on va manger des salades de harengs et d’œufs durs : des spirales de fumée sortaient des fenêtres ouvertes à l’air frais de la soirée et montaient sous les banderoles doucement agitées par la brise. Nous nous installâmes dans un estaminet plein de paysans endimanchés, en train de boire autour d’un saladier de moules. Il me sembla que j’entrais au prêche, tant ils étaient graves et mesurés. Deux ou trois robustes gaillardes, relevant du sexe aimable, étaient assises et se repaissaient à manches retroussées. Elles n’étaient point belles, certes, mais enfin elles étaient jeunes et elles étalaient, parmi d’autres avantages, ceux que Rubens a célébrés jusqu’à l’héroïque. Je m’attendais à quelques baisers pris çà et là, en manière de réjouissance, et à ces privautés sans conséquence que le bon Dieu autorise dans tous les pays du monde et que chez nous prêche le curé de Meudon. Il me semblait impossible qu’on les eût amenées là pour leur faire boire quelques verres d’orgeat et déguster des moules crues. Mais tous et toutes continuaient à être graves et à avaler méthodiquement. Nous attendîmes ainsi jusqu’à la moitié de la nuit qu’il se décidât quelque chose entre ces braves gens venus pour se distraire. Enfin l’un d’eux entonna un cantique de quelque Bach de village qui fut repris à l’unisson par toute la famille, et s’étant levés, ils descendirent dans la rue. Nous les suivîmes, ils allaient deux par deux, marquant le pas et rythmant leur mélopée : ils firent douze fois de long en large la longueur du quai Van Dyck et ils allèrent reprendre le premier train du matin. Les jeunes femmes semblaient les plus heureuses du monde, et elles ne demandaient qu’à recommencer une pareille fête. Je te jure que c’était édifiant, et que, s’il en est partout ainsi des kermesses, le gouvernement a bien tort de chercher à en éteindre l’usage. Les vêpres des commencements de l’Église chrétienne n’étaient certainement pas plus saintes aux yeux du Seigneur.