100%.png

Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 3/Le nom/I

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


LE NOM



I

GENÈSE DE LA PIÈCE


Et voici qu’au milieu de ce labeur sans dimanche, que cet ardélion de Jules Laffitte me faisait mener au Voltaire, le cacodémon du théâtre revint s’accroupir sur ma poitrine, d’abord la nuit, puis à la pleine clarté du jour. Ce Méphisto ne lâche jamais ses âmes, qui d’ailleurs lui retombent toujours aux griffes éternellement ensanglantées. Hélas, pourquoi ? Qui expliquera la fascination des choses du lustre, cruellement réglées par un commerce abominable et basé sur la triple prostitution intellectuelle, morale et physique dont le livre au moins nous libère ? Sincèrement, je crois que, prurit atavique, la démangeaison scénique est ce qui nous reste de l’aïeul obscène. Je mets en fait que pas un artiste de lettres, fût-il Eschyle, Shakespeare ou Molière, ne peut, le lendemain d’une de ses « premières », se regarder sans rougir de honte dans son miroir à barbe. Comme le Christ au poteau il est encore enduit de la salive des crachats.

J’y avais passé trois fois déjà, je savais. À la vérité ces trois épreuves m’avaient été assez clémentes et les directeurs de mes débuts étaient de bonnes gens, ils ne m’avaient pas malmené sans quelques égards, le bon Larochelle surtout, qui m’a laissé le souvenir, frais comme l’avril, d’un imprésario héroïque en ceci qu’il jouait les pièces telles qu’elles étaient écrites et sans y verser de son encre. Il en est mort millionnaire, d’ailleurs, parce que les dieux sont justes. Je n’avais donc pas trop à me plaindre, même de la Comédie-Française pour qui, innocemment, je me remis à travailler.

Le hasard perfide m’avait replacé sous les yeux un scénario de comédie gribouillé en Normandie et dont le thème, les personnages, l’afffabulation et le cadre étaient esquissés d’après nature. Je l’avais longuement rêvée à Veules-en-Caux, que l’on appelle à présent : Veules-les-Roses et que plusieurs séjours de Victor Hugo ont illustré beaucoup plus que cette métonomase florianesque.

Ce n’était alors qu’un pacifique et solitaire village de quatre cents feux fondé par une émigration de Polletais, et dont les familles gagnaient assez péniblement leur vie à tisser pour les drapiers d’Elbeuf et de Rouen. C’est de cette ville que par trois voituriers chaque semaine leur arrivaient le coton et le lin partagés entre cent métiers toujours battant de la navette, et le meilleur tisserand n’y suait que ses vingt-cinq sous par jour, — lorsque Mélingue découvrit la bourgade.

Il y acquit deux ou trois cents mètres de terrain, presque sur la plage même, et y fit construire, selon ses plans, s’il ne la construisit pas lui-même, une maison de style romantique où il pouvait se croire encore dans un drame de la Porte-Saint-Martin. Je me rappelle que pendant longtemps ses deux fils qui étaient peintres, et dont il dirigeait les études, purent jouer à saute-mouton sur le sable de la grève déserte sans autres témoins que les mouettes et corneilles de mer nichées dans les trous de falaises croulantes. Debout derrière un petit mur bas de briques qui ne lui montait pas à la ceinture, le comédien-statuaire, la chemise ouverte, le chef couvert du bonnet napolitain de Masaniello, la planchette de cire à modeler renversée dans la senestre, surveillait ses gars et leur sonnait à travers le vent l’heure de l’atelier ou de la soupe.

Cette planchette, avec sa cire rouge piquée de l’ébauchoir de buis, et que Mélingue ne quittait jamais, intriguait fortement les Veulais, assez inquiets déjà de la présence d’un excommunié dans la paroisse, et comme certain tic mandibulaire qu’il avait lui prêtait encore un rictus diabolique, ils penchaient à voir en lui un des praticiens de l’envoûtement dont le pouvoir est article de foi dans les campagnes, un « jeteux de sorts ». Il me contait que lorsqu’il avait voulu acheter le terrain de sa maison, les bonnes femmes qui y tendaient leur linge de père en fils « depuis le père Adam », s’étaient enfuies à son offre en se signant, terrifiées par sa grimace, et que sans l’intervention du curé lui-même, il en serait encore l’argent à la main, à les regarder foutre le camp comme des poules devant un loup-garou.

Aujourd’hui, Veules-les-Roses est démocratique et social, et, comme disait si comiquement Gautier, son municipe « libre-pense ». Mais j’ai connu le temps où il en était encore aux « jeteux de sorts », et l’un d’eux le propre cousin de mon confrère Pierre Giffard, m’a servi de modèle pour le sorcier-rebouteux de ma pièce, qu’il m’a posé sous le nom, à la fois persan et très normand, de Hormisdas. Il vivait encore quand Le Nom fut joué à l’Odéon.

Si superstitieuses qu’elles fussent, les lavandières n’en étaient pas moins bonnes Normandes, voire Cauchoises, soit bi-normandes, si l’on peut dire. Le terrain payé et la maison construite, elles s’en vinrent trouver le Parisien qui créait la fortune du pays, — « Et à cette heure, lui dirent-elles, où c’est-y que nous le tendrons notre linge, notre pauvre linge du père Adam ? » Et c’était si juste, remarquait Mélingue, Normand lui-même, que, sans Théodorine (Mme Mélingue), qui est Bordelaise, je démolissais tout et leur rendais la place. »

Les plages découvertes par les artistes sont les bonnes, mais elles ne restent pas longtemps, les « petits trous pas chers » de la réclame balnéaire. Autour de Mélingue étaient accourus, premiers pionniers, les paysagistes, les frères de Cock, Chintreuil, Harpignies, d’autres encore que j’oublie, et ils s’étaient logés dans les chaumières du village, le long de la petite rivière qui le traverse. Elle était bordée de leurs chevalets. À la tombée du jour ils se réunissaient dans le jardin crénelé du comédien, pour voir le soleil se noyer dans la mer, derrière le « Moulin inutile ». C’était — et c’est encore — un vieux moulin abandonné planté au centre de la grève, et qui éperonné d’un épi drapé de floraison marine, luttait contre le double assaut de la marée et des galets, comme un chevalier de légende entre la cavalerie et les troupes de pied, pour l’honneur décoratif. La roue de ce moulin enchantait les peintres. Immobile et rouillée (les vieillards du pays ne se souvenaient pas de l’avoir vu tourner), elle en rendait, non seulement pour la vétusté à la machine de Marly, mais à tout l’art d’Alphand pour le « vain » et l’ergo glu de son existence sans rôle. Sa seule raison d’être visible était de faire bon accueil à la petite rivière qui, autrefois avait cascadé dans sa turbine, et d’argenter la mousseline azurée de sa cataracte lilliputienne.

Tout le charme de Veules se résumait dans ce rû, ou gave, d’ailleurs innommé, d’une limpidité de cristal de roche, encaissé de berges lierreuses, et que des canards sillonnaient de leurs régates multicolores. De cent mètres en cent mètres, douze autres moulins échelonnés en animaient le cours et y foulonnaient le colza, à bruit régulier de fléaux. On le remontait jusqu’à sa source, en un quart d’heure, par une sente sinueuse, ombragée de grands hêtres, dessinée à flanc de colline et qui, vingt-cinq ans plus tard devait être le promenoir hygiénique de Victor Hugo ; puis, deux ponts de pierres passés, on arrivait à une cressonnière dont les plus grands charmeurs de la palette, fut-ce Corot lui-même, n’ont pas rêvé la grâce élyséenne. C’est là que naît la petite Bandusie. Elle sourd invisible, à fleur de terre, comme une souris sort de son trou, et s’épand tout de suite en nappe d’émeraude sous une voûte de bouleaux blancs et de trembles légers, aériens et mobiles, où s’égosillent tous les oiseaux chanteurs de la Neustrie. Semez entre ces rideaux lumineux une poignée de chaumes d’or fleuri, reliés entre eux par des passerelles de bois rustiques, cernez l’oasis par un réseau de sentes brunes, de haies d’églantiers sauvages formant clôture, et écoutez de là parmi le rataplan des moulins, le mugissement de la mer irritée dans les cavernes des falaises voisines. J’ai composé Le Nom dans ce coin de paradis.

Il y avait encore à Veules, à cette époque, de ces fermes domaniales que, dès avant la Révolution, les riches paysans dressaient face à face aux gentilhommières des nobles seigneurs, et où ils leur tenaient tête, le sac d’écus au poing. Parmi tous les reproches que l’on fit à ma pièce, celui d’avoir inventé le fermier millionnaire qu’on y voit et imaginé la métairie castelliforme où il habite, fut le commun cheval de bataille des lanciers de la critique. Seul, dans les Débats, J.-J. Weiss prit à ce sujet ma défense. Sans doute il avait voyagé. Non seulement ces fermes hautaines existaient dans toutes nos provinces, mais elles y sont nombreuses encore, en Normandie surtout. Celle qui me servit de modèle, dressait dans la rue principale du bourg son corps de bâtiment en pierres de taille flanqué de deux tourelles en poivrières et troué d’une énorme porte cintrée où les charrettes de foin passaient à l’aise et sans toucher les bornes. Autour de la cour intérieure, pavée de grès, rectangulaire, et que trente de ces charrettes n’eussent point remplie, communs, granges, écuries, celliers et pavillons bourgeois, dessinaient un habitacle complet pour une famille patriarcale de quatre ou cinq générations vivantes ou survivantes. Les vieux meubles sculptés y foisonnaient, armoires, coffres, hauts sièges et bahuts, et aussi les rampes de fer forgé, les vieux ivoires de Dieppe, les faïences de Rouen, et des portraits enfumés des chefs de lignée, comme dans Hernani. Or cette lignée cauchoise s’appelait tout simplement : Lenu. Il n’en restait qu’un seul représentant, qui était prêtre et que d’ailleurs on disait fou. On ne le voyait jamais et nulle part, même à l’église. Il vivait, les volets clos dans une tourelle, inconsolable, disait-on, de la fin de sa race, la race des Lenu, qu’il terminait en une démence d’ailleurs inoffensive.

Les fils de Mélingue ont souvent peint et dessiné cette ferme seigneuriale tandis que leur père, dans une petite boutique attenante faisait tailler sous ses yeux et souvent taillait lui-même, quelque costume de d’Artagnan, de Salvator Rosa ou de Lagardère, chez le Dussautoy du patelin.

— Eh ! bien, me criait-il quand je passais, ça va-t-il cette pièce ? Travaillez-vous ? Venez donc me montrer ce que vous en avez fait.

Mais je n’en étais qu’au plan, et, dans la cressonnière enchantée, je me berçais de mon rêve, heureux de l’état de conception qui est le bon moment des poètes et redoutant d’en venir à cette exécution toujours si décevante où, pour mieux voler, on se plume les ailes. Du reste si j’avais la ferme je n’avais pas le château de la pièce, par conséquent le châtelain, qui en était l’un des principaux personnages. Au bout de quelques excursions j’en trouvai un, conforme enfin à ma recherche, sur la route de Dieppe et non loin d’Ouville-les-Trois-Rivières. C’était un manoir Louis XIII, parfaitement conservé mais inhabité depuis vingt années, aux entours duquel une armée innombrable de corbeaux, campée dans la prairie environnante montait la garde. Il n’y avait qu’à sauter une douve assez étroite pour pénétrer dans l’espèce de forêt vierge qui avait été le parc du castel et à se laisser, une fois là, envahir par la solitude. À qui appartenait ce domaine aux fenêtres hermétiquement fermées et dont le perron de velours vert disait l’abandon invétéré, je n’avais aucun souci de l’apprendre. La famille qui l’avait déserté et qui ne l’avait ni vendu ni loué, était assurément opulente et titrée et quelque drame public ou intime expliquait le délaissement singulier de la seigneurie. Cette fois, je tenais le type de magnat normand qui dans Le Nom s’appelle le duc d’Argeville, et je n’avais plus qu’à écrire l’ouvrage.

Je ne l’écrivis point cependant, ayant quitté Veules pour suivre l’aventure d’une destinée cahotante qui me jetait sans pitié hors de la voie tracée et le bon Mélingue ne connut jamais la pièce à laquelle il s’intéressait si paternellement. Elle ne fut représentée qu’en février 1883 à l’Odéon, et il était mort depuis huit ans.

Sait-on et vous l’ai-je déjà raconté, que la marotte de ce grand artiste, le plus beau de tous les hommes, et le héros idéal de la dramaturgie romantique, était de jouer les valets de répertoire ?

— Tenez, si vous étiez malin, me disait-il dans son jardin entre les tamaris qu’il dépassait de toute la tête, vous me feriez une bouffonnerie, une pantalonnade. On ne me donne pas les rôles qu’il me faut. Oh ! ajoutait-il, Les Fourberies de Scapin, voilà mon affaire !… Et ce disant il empoignait un tamaris qu’il déracinait d’un geste herculéen et qui lui restait dans la main.

Donc, je retrouvai le scénario de ma pièce normande, et, repris du cacodémon, je la mis sur pied en quinze ou vingt dimanches.