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Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 3/Le nom/II

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II

CHARLES DE LA ROUNAT


La lecture de Le Nom à la Comédie-Française eut lieu devant l’aréopage réglementaire, le vendredi 18 novembre 1881, et la pièce y fut refusée, sur six boules rouges, selon ce mode courtois dit : à correction qui n’illusionne que les béjaunes.

Je l’étais encore un peu à cette époque et je prenais les clauses de l’édit de Moscou au pied de la lettre et pour texte d’évangile. Comme la longueur démesurée de l’ouvrage avait été la raison alléguée de son élimination, je priai d’abord Edmond Got, qui semblait m’avoir été très favorable, de m’indiquer ex professo les coupures nécessaires à une acceptation définitive. Il me promit de me rendre ce bon office et je lui remis le manuscrit. J’ai gardé et soigné comme un talisman la lettre qu’il m’écrivit en me le retournant. La voici dans son intégralité :

« Paris, 14 décembre 1881.
« Cher Monsieur Bergerat,

« Je n’ai nullement oublié ce que je vous avais promis, sur votre demande, et la sympathie que m’inspirent votre travail et votre courage n’avait pas besoin d’être réchauffée. Mais la tâche est vraiment difficile, et, après lecture faite, j’en suis encore à me demander où des coupures utiles et sérieuses pourraient être pratiquées. S’il ne s’agissait que d’un échenillage de mots, ou même de phrases, parfois, il est évident que la chose est aisée, et il n’y a pas de chefs-d’œuvre pour lequel on n’en pût faire autant ; mais c’est là besogne de répétitions.

« La difficulté porte sur le redressement et le réajustage des grandes lignes, car il m’est impossible d’admettre que des suppressions équivalant à une demi-heure au moins de durée matérielle n’arrivent point à déranger sur certains points l’équilibre de votre machine — moralement très machinée.

« D’ailleurs, l’ouvrage, dans son entier, est conçu et voulu en une forme et dans un style d’une telle nouveauté pour la pratique habituelle du théâtre — et c’est là une de ses maîtresses curiosités, à mon sens — que je ne sais en conscience de quel côté et dans quel sens conseiller des ciseaux. Si, du prétendu monstre, nous allions faire un eunuque ? Là est le danger, et par conséquent, le scrupule pour un médecin consultant.

« À votre place, j’irais donc tout d’abord de l’avant, et, puisque la chance vous offre un directeur à peu près convaincu, en me réservant de discuter et de remanier sur le vif — car le point de vue devient si différent quand les pensées prennent un corps et que le rêve passe à l’action — et j’entrerais résolument en campagne en invoquant, pour les suprêmes inspirations de la bataille, le dieu des audacieux et des poètes, dont vous êtes incontestablement un dévot et un desservant.

« Mais, pour ce qui est de moi, je vous avoue que je suis devenu incapable d’y voir un peu clair sans cela : la mise en chair et en os.

« Bien sympathiquement à vous,

« E. Got. »

On peut se demander, non sans raison du reste, pourquoi après avoir gardé cette consultation théâtrale pendant trente et un ans dans mes papiers, je juge opportun de la mettre en lumière. Mais outre que je trace mes souvenirs, et qu’elle en relève, la lettre du bon doyen est intrinsèquement un document intéressant en ceci qu’il donne la clef psychologique de l’état d’âme professionnel des malheureux comédiens investis par privilège du droit de décider de la viabilité d’une œuvre dramatique. Avez-vous jamais songé à ce qu’ils endurent ? Car enfin ils ne « savent » pas, et ils savent qu’ils ne « savent pas ». Ils le disent loyalement eux-mêmes. S’ils savaient, ils ne seraient pas comédiens, bons surtout. Les deux arts, celui où l’on crée et celui où l’on interprète, sont à chien et chat, comme induction et déduction, la mésentente est entre eux fondamentale. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est Molière, « leur » Molière. En vérité, on leur en demande trop tout de même, et l’homme de bronze les a chargés d’une férule de plomb et d’une responsabilité écrasante dont le double faix pèse sur leur honnêteté même. Un sociétaire-lecteur qui vient de refuser une pièce est plus lamentable à voir que le poète même à qui il la refuse, il s’enfuit, flagellé des Euménides, par les détours du théâtre. Il y en a qui, poursuivis par leur conscience, se jettent à corps perdu dans la lice de nos tournois et y exposent bravement leur jurisprudence, mais ils n’y atteignent, hélas ! qu’au succès qui ratifie publiquement leur incompétence naturelle, et ne les console pas du déni des dieux.

Edmond Got m’aimait assurément beaucoup et j’ai conté comment il avait présidé à mes débuts à cette même Comédie-Française, en 1865. Du reste nous sommes restés en rapports constants jusqu’à sa mort. Il prisait Le Nom, et bonne ou mauvaise, n’importe, il estimait la pièce au point de m’avoir reproché plus tard d’en avoir abîmé la première version, celle que j’avais lue au comité. Il fallait résister à La Rounat, me disait-il. On résiste, ou on reprend l’ouvrage. — Et quand je lui demandais pourquoi il s’était dérobé au travail de coupures qui m’eussent garanti la réception en seconde lecture, il haussait brusquement les épaules : « Je ne suis pas poète, je suis comédien, chacun sa tâche sous le soleil. »

Le Nom a dérouté Got jusqu’à ses derniers jours et, plus de vingt ans après, il me pressait de le reprendre à pied d’œuvre, tel qu’il était établi en 1881. Jamais il ne put comprendre pourquoi ses camarades du comité, et « lui-même », ajoutait-il en riant, m’avaient blackboulé de la sorte. — Ça devait être pour le plaisir ? — Erreur, rien de plus embêtant. J’en connais qui, après les séances, s’en vont malades et se couchent trois jours.

Voilà pourquoi je conservais la lettre, elle me consolait, et hier encore, des déboires successifs et réguliers dont l’institution, bien démocratique celle-là, du jury d’art dramatique, a caractérisé ma modeste carrière. Après chaque refus, je rentrais chez moi, je relisais ma vieille consultation sans ordonnance, et son cri de perplexité me rendait clément pour les pauvres jurés de Napoléon condamnés à « compéter » — si j’ose risquer un tel néologisme — sur des cas d’intellectualité dont la folie n’est pas de chez eux. Remarquez que Got, de tous les comédiens de son temps, était sans contredit le plus lettré, qu’il avait fait des études complètes et lisait Thucydide dans le texte grec à livre ouvert, mais il restait indécis et sans critérium devant la forme et le style, nouveaux au théâtre, d’un essai de jeune homme et s’avouait impropre à y gagner par des coupures la demi-heure qui l’aurait rendu jouable. Et habemus confitentem reum, comme dit Cicéron, qui n’eut de chiche que le pois, dans son discours pour Ligarius, l’un de ses plus beaux, du reste.

Le directeur « à peu près convaincu que m’offrait la chance » était celui de l’Odéon, Charles de La Rounat, mon confrère, à qui j’avais, d’ailleurs sans le connaître, porté le manuscrit. Il m’avait promis de le lire. — Il est impossible, me dit-il, que l’homme à qui Théophile Gautier a donné l’une de ses filles soit une absolue foutue bête ! — Et cet accueil jovial était toute mon espérance. Charles de La Rounat, qui avait écrit lui-même pour la scène, était pour la deuxième fois accrédité par l’État auprès de notre second Théâtre-Français ; il tenait l’intenable Odéon. — Il est fort aimable, m’avait-on dit et il est fou d’orthographe. Mais s’il vous glisse après lecture qu’il n’est pas seul et qu’il a un associé, tirez-vous des grègues. C’est la formule, elle équivaut à la réception à correction de la rive droite. — Cet associé était Paul Porel. Quelque abondante qu’ait été la zizanie dont Porel a semé l’ivraie et l’herbe folle sur ma route littéraire, je vénérerai toujours en lui l’homme qui a aimé l’Odéon comme on adore une maîtresse. Il l’a chanté en deux tomes in-octavo qu’il présentera au Juge dans la vallée de Josaphat et sur la foi desquels il passera d’emblée du côté droit de la houlette. Oui, sachez-le bien, l’Odéon immortalisé par son féal Paul Porel aidé de l’aède ou aédé de l’aide de l’archiviste Monval, aujourd’hui dans le sein de Molière, cet Odéon sacré et qui jamais, grâce à eux, ne deviendra ce Temple des herbes potagères que tout sur la terre et sous les cieux le menace de devenir, l’Odéon a été sauvé par l’amour délirant de son historiographe. Antoine lui doit l’empire.

Or je l’avais blagué, cet Odéon, dans les papiers publics, selon la norme immémoriale, je l’avais même localisé, sur des adresses de lettres, en Seine-et-Oise, pour défier la Poste ; et déjà, de ce méchef, Porel me gardait une dent éléphantine. En outre, il ne croyait pas à Le Nom, dont son associé lui avait communiqué le manuscrit. Fait étrange et inscrit de toute éternité au grimoire des astres, ce fut pourtant dans l’incarnation de l’un des rôles de l’ouvrage qu’il décrocha la timbale d’or de son mât de cocagne de comédien et qu’il sortit de Seine-et-Oise.

Charles de La Rounat ne reçut pas Le Nom sans phrases, mais il le reçut. Il ne me parla pas de son associé, il lui passait la jambe et prenait à son compte la décision directoriale. — C’est très bien, me dit-il, et je ne comprends pas la Comédie-Française. Depuis Émile Perrin, elle a des absences littéraires. Vos quatre premiers actes sont presque excellents et m’ont fort captivé. C’est plein de talent et d’une fermeté de main parfaite. Voulez-vous vous résigner à quelques arrangements ? Je serai heureux de jouer un ouvrage qui me plaît aux quatre cinquièmes et qui contient d’aussi réelles qualités. Et à présent, conclut-il en s’asseyant à son bureau, travaillons.

— À quoi ? À la distribution des rôles ?

— Non, à la refonte totale de la pièce.

C’est de ce mot que date et par lui que commence ce que je ne crains pas d’appeler mon martyre théâtral, si c’est être martyrisé que d’en être encore à ne pouvoir atteindre au public sans avoir été charcuté, démembré et tronqué par les bourreaux masqués de la Sainte-Hermandad qui mettent l’écrivain dramatique en état de grâce.

Certes, je ne me présente pas comme une exception dans l’École française et vingt confrères et camarades peuvent arborer des mutilations n’en devant rien aux miennes, car cette École française n’est qu’une vaste Cour des miracles où le plus épargné, manchot, borgne et scalpé, danse sa danse sur une jambe de bois. La vie est ici à ce prix. Mais je crois bien tout de même qu’en revendiquant le titre de Grand Coësre ou de Clopin Trouillefou du négoce, je n’en dépossède pas un plus digne. Devant le firmament étoilé, j’ai le droit de dire que sur les vingt et quelques pièces d’une œuvre qui justifie de six volumes, une seule est vraiment de mon encre d’un bout à l’autre ; et que, pour le reste, il y a collaboration forcée et anonyme de tous les Torquemadas qui nous garantissent le salut par les supplices. Il sied d’ailleurs qu’il en soit ainsi peut-être, et l’on ne s’amuserait plus à Paris si les vaches y étaient gardées par les vachers et l’art dramatique exercé par des artistes de cet art. En qualité de Parisien, j’ai joui plus qu’à mon saoul de cette drôlerie nationale et j’ai payé tribut jusqu’à la ruine à cet incomparable coq-à-l’âne.

Dans les commencements, au temps, de l’innocence j’essayais, selon le précepte de Got, de défendre mon texte et mon contexte, avant d’en être dégoûté moi-même. Lorsque La Rounat brandissait les ciseaux de l’infaillibilité doctorale et directoriale, en me signifiant l’axiome fameux de M. Scribe : — Ce qui est coupé n’est pas sifflé, — je lui opposais un oracle non moins fataliste et aussi bête, j’espère : — Ce qui est coupé n’est pas applaudi non plus. — Et nos deux critères se colletaient, car j’en tenais un au Voltaire. Allez, allez, criait mon confrère, je vous sauverai malgré vous-même, car je raffole de votre satanée pièce. Mais vous ne la comprenez pas. Il n’y a que moi qui la comprends. Porel même n’y voit que du feu. Tenez, le voici, demandez-le-lui.

Et l’associé entrait en effet, et il souriait : — Le Nom ? Ça ne fera pas dix salles, et demi-pleines.

Il en fit vingt, aux trois quarts vides, et j’y gagnai exactement seize cent cinquante-six francs et dix centimes. Il y a des états plus lucratifs, mais il n’y en a pas de plus beaux et, à elles seules déjà, les répétitions valent la gloire du tonneau à clous de Régulus.