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Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 4/La nuit bergamasque/I

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LA NUIT BERGAMASQUE



I


Dans la première nouvelle de la huitième journée du Décaméron, Boccace conte l’histoire d’un jeune et honnête Allemand nommé Gulfardo, qui, fort épris d’une dame milanaise, n’en obtient rendez-vous que moyennant finance, au prix fixé par elle de deux cents florins d’or. Réveillé de son rêve par une telle vénalité, il emprunte la somme à son mari même, riche marchand de la ville, et acquiert ainsi, en la versant à sa femme, ce qu’il ne voulait obtenir que de son seul amour. Mais à l’échéance venue de la dette, lorsque le prêteur la lui rappelle, Gulfardo feint de n’y rien comprendre. — As-tu donc oublié de l’effacer de ton livre, car il y a huit jours au moins que j’ai, et ici même, rapporté tes deux cents florins. Je les ai du reste remis à ton épouse en personne. Elle est là pour te le dire : N’est-ce pas, madame ? — Prise au traquenard de ce bon tour, la coquette avaricieuse se voit contrainte, par le regard soupçonneux du mari, de remettre l’argent reçu à la caisse. Et ce fut ainsi que Gulfardo eut à l’œil donna Ambrogia, belle bourgeoise de Milan.

De ce conte, ou plutôt de la situation qu’il met en œuvre assez sommairement, il me semblait que l’on pouvait tirer les éléments d’une de ces comédies de répertoire, ou, si l’on veut, de tradition, dont Molière et Regnard ont emprunté les thèmes, non seulement aux conteurs italiens, mais à Boccace lui-même. En outre, disciple fervent et résolu des maîtres du vers romantique, qui repose sur la rime et en ajoute l’attrait sonore au comique des classiques du rire, j’étais hanté de sacrifier à cette bonne Thalie française, aussi haute que loyale en verbe, méconnue des notaires d’art dramatique et à peu près bannie de nos scènes. Je m’attelai donc résolument à ce travail joyeux et, sous les auspices tutélaires des poètes dont je relève, j’écrivis La Nuit Bergamasque.

Je reconnais qu’il faut être un peu fou pour se payer le luxe d’une débauche littéraire telle que La Nuit Bergamasque lorsque, père de famille ayant charge d’âmes, on se doit tout entier aux contingences immédiates du pain de chaque jour. Mais ce qui était digne de la camisole charentonnesque, c’était d’en porter le manuscrit à la Comédie-Française et de charger Picard, l’huissier de porte d’Émile Perrin, de le remettre, avec ma carte, à ce directeur. Émile Perrin détestait les poètes, même les pires. Ce n’était pas sa faute, la nature l’avait créé pour ça visiblement, des pieds à la tête. C’était le type de ceux qui croient que « la forme rimée » est une adultération et comme l’oïdium de la prose. La seule paille qu’il voyait dans le bronze de Molière c’était ces espèces d’assonances reproduites de douze en douze syllabes, qui gênaient tant la diction des « parts entières » de sa compagnie et gâtaient le Tartuffe comme Le Misanthrope. Il ne se trompait pas d’ailleurs, mais pour d’autres raisons. Le moindre risque que j’encourusse à lui soumettre la csardas frénétique de tympanon lyrique qu’est La Nuit Bergamasque, était qu’il m’en renvoyât le manuscrit par deux gendarmes. S’il ne le fit pas, c’est que déjà déclinant, il ne résistait plus aux agressions, mais je connus par Cadet le coup que je lui avais porté.

— Mon cher ami, il a été terrible. J’entre dans son cabinet et je le vois, comme pris de rage, mordant le bord de son bureau directorial et poussant de petits cris alternés de patient qu’on roue en cadence. Il te lisait. Je courus à lui. — Monsieur Perrin, monsieur Perrin, mon cher directeur !… — Ah ! c’est vous, Cadet ? Il est votre ami, je le sais… Qu’est-ce que je lui ai fait ? Tenez, voyez, il ne dérime pas ! L’oreille en crève. C’est le supplice du chapeau chinois. J’aime mieux mourir, dites-le-lui, mourir.

— Du reste, ajoutait Cadet, tu as eu tort, c’est un vieillard, et il nous a fait gagner beaucoup d’argent par sa création des mardis. Toute la bourgeoisie a repris le chemin du théâtre, comme au temps de M. Scribe.

— Et de M. Thiers, avoue toute ta joie.

— Enfin il t’engage à t’éviter la lecture au comité, et mon frère aussi, si tu veux le savoir, tu sais pourtant s’il t’aime, Coquelin !

— Sa raison ?

— Eh bien, voici. Il y a dans la pièce une soubrette, d’ailleurs très farce, mais qui est mulâtresse. L’emploi est à Jeanne Samary.

— Le rôle est fait pour elle, il lui ira comme de cire.

— Comme de cire ; tu le dis toi-même. Voit-il, m’a fait Coquelin, notre Jeanne si jolie, si fraîche, s’encrassant le visage au jus de réglisse, le vois-tu, voyons, dis ?

— Pas plus que notre Mounet-Sully se culottant au jus de pipe dans Othello. L’acteur avant tout.

— Parbleu, conclut en riant le Garat des monologues. Et puis, et puis…

— Parle.

— Ta courtisane…

— Eh bien ?

— Elle en est vraiment une, de courtisane, et ça, ce n’est pas possible chez nous. Tiens, même à l’Odéon, dans Le Passant, la courtisane ne l’est que d’apparence, pour la blague, mais elle aime, elle ai-aime, elle ai-ai-aime !…

— Écoute, frère, trouvai-je, tout peut s’arranger pour le comité, et j’ai l’habitude des heureuses retouches. Prie d’abord Émile Perrin d’être malade, au moins pour le jour de la lecture. Puis j’ajoute une scène où la courtisane se confesse et reçoit l’absolution, d’avance, de la noce qu’elle va faire et qui, par conséquent, n’est plus un péché, mais quelque chose comme une fatalité antique mêlée à un devoir professionnel de tous les temps. Au fond on verra se dessiner un cloître dans le style de la Madeleine, plus symbolique encore, s’il est possible, et alors…

— Et alors ?

— Et alors la mulâtresse s’avance, une éponge à la main ; elle se décrasse en scène, et l’on reconnaît Jeanne Samary, son visage frais, ses trente-deux dents de perle. C’est elle, disent les mardistes, et elle est sociétaire !

— Ouah, ouah, ouah, jappa Cadet, qui s’enfuit sans tourner la tête.

Ce fut pourtant lui qui m’offrit de porter La Nuit Bergamasque à Porel et qui la lui donna en effet sous le voile, que dis-je, sous la cagoule de l’anonyme. Et ici se place l’anecdote la plus amusante de mon périple de quarante ans à travers les théâtres. Comme je la tiens de Porel lui-même qui me la conta longtemps après, au Vaudeville, pendant les répétitions de Petite Mère, il n’y a pas à douter de son authenticité ni lieu de croire que je l’invente. Il avait été convenu avec Cadet que je lui confierais une copie à la machine et sans signature de la comédie boccacienne et qu’il la présenterait comme trouvée chez son concierge sans indication ni lettre d’envoi. On en arrive en France à de pareils subterfuges dans le commerce de la suprématie. Ils réussissent peu du reste et nous en fûmes, Cadet et moi, pour notre malice — et la copie. L’arrêt de Porel fut celui-ci. — Vous me voyez navré, mon cher Cadet. Pendant les bons trois quarts de cette œuvre, infiniment curieuse, je me disais avec ivresse : Enfin nous tenons le merle blanc, un grand poète comique ! Hélas, à la fin tout se gâte et s’effondre à la dernière scène. Navré, vous dis-je, et tous mes regrets. Je vous retourne le rouleau.

Un soir donc au Vaudeville, comme le dé de la causerie était tombé sur cette Nuit Bergamasque qui avait lancé Antoine et son Théâtre Libre, Porel me révéla le secret de son refus. — C’est votre écriture, me conta-t-il, qui, depuis Le Nom m’était familière. Je l’aurais reconnue entre mille. — Mais la copie présentée par Cadet était à la machine. — Parfaitement, sauf que, à la dernière scène, vous aviez rectifié de votre main un vers faussé par le copiste. Il n’y avait plus à se méprendre, la rature vous démasquait. On ne saurait songer à tout, n’est-ce pas ?

— Si, fis-je, mais on n’ose.

J’avais, tant la vie nous emporte, oublié mon essai de vers comique, et, Mazeppa de la copie ligoté au cheval, je m’enfonçais dans les steppes journalistiques, lorsque je liai connaissance avec Edmond Gondinet, l’un des hommes les plus bienveillants qu’il m’ait été donné de rencontrer en ce monde. Je ne sais qui l’avait mis au fait de ma nouvelle mésaventure, et peut-être était-ce Cadet lui-même. Toujours est-il qu’un matin, deux messieurs, l’un gras et l’autre maigre, se firent annoncer dans mes lambris. J’avais lu sur leurs cartes : Briet et Delcroix, directeurs du théâtre du Palais-Royal. — Vous devez vous tromper, saluai-je, je suis l’auteur de Le Nom. — Ils me jurèrent qu’ils en étaient pertinemment instruits et qu’ayant appris d’Edmond Gondinet que Caliban et moi étions le même homme, ils venaient, de sa part, me demander une pièce en vers qui, seule, assuraient-ils, pouvait sauver leur malheureux théâtre et le désenguignonner. — La charge était de haute fumisterie. Désenguignonner un théâtre par une pièce en vers, cela ne devait se voir que longtemps plus tard, à la Porte-Saint-Martin, mais le Palais-Royal, cela ne se rêvait même pas. Or ils étaient graves. Qu’est-ce que le bon Gondinet avait bien pu leur dire de La Nuit Bergamasque, que d’ailleurs il ne connaissait mie ? Je crus deviner à leurs propos qu’il avait mis en jeu quelque vaticination somnambulique. Rien de crédule comme les joueurs du théâtre et, en fait de bonté, Edmond Gondinet était capable de tout, il aurait fait tourner les tables lui-même ! — Soit donc, messieurs, et à votre service, mais le manuscrit est resté aux mains d’Émile Perrin ou plutôt de Jules Claretie, son successeur. J’irai le reprendre aujourd’hui même et vous le porter à votre cabinet. — Il n’y a qu’à suivre la galerie Montpensier, dit Briet. — C’est l’affaire de quatre minutes, fit Delcroix.

Picard retrouva aisément le rouleau sur la table de Jules Claretie, il y était demeuré grand ouvert depuis le trépas de son prédécesseur et comme s’il témoignait d’y avoir contribué. Je n’eus que la peine de le fourrer dans ma poche lorsque, à mon passage devant sa loge, le père Bret, concierge de Molière, me héla pour me tendre une lettre, reçue pour moi, depuis huit jours, et qu’il était ravi de me remettre lui-même. Elle venait du théâtre de la Renaissance et émanait de ce Fernand Samuel, l’Antoine d’avant la lettre et l’Anti-Porel du temps, dont je vous ai déjà parlé à propos de La Parisienne d’Henry Becque. Fernand Samuel très lettré, très malin et fort paresseux, avait adopté pour critérium de la valeur marchande des pièces le simple refus desdites pièces par ses confrères en direction. — Ça m’évite de les lire, disait-il, elles sont bonnes d’avance de ce fait et par ce signe. Il me réclamait La Nuit Bergamasque à vue de nez, avec confiance. J’enfilai la venelle de la galerie Montpensier à l’allure perplexe de l’âne de Buridan, et m’en fus d’abord montrer la lettre à Briet et à Delcroix. Ils tablèrent sur leur droit d’autériorité et exigèrent le dépôt du manuscrit pour vingt-quatre heures au cours desquelles, pour gagner du temps, l’un lirait les vers à rimes masculines, et le second celles de l’autre sexe. Et je courus à la Renaissance m’excuser du retard de ma réponse dont le père Briet était seul responsable. Fernand Samuel ne m’attendait plus, mais dès que je l’eus avisé de la visite de ceux de la Montansier : — Avez-vous traité avec eux, interrogea-t-il ? — Non, pas encore. — Alors, fit-il, c’est bien simple, et saisissant sa plume, il me signa réception de l’ouvrage.