Souvenirs d’un fantôme/La Main vivante

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C. Le Clère (tome 1p. 17-30).


La Main vivante.


Alzone, petite ville de France, est un chef-lieu de canton du département de l’Aude, situé sur la grande route de Toulouse à Montpellier ; c’est un lieu de passage, mais où les voyageurs s’arrêtent rarement. Au commencement du dernier siècle, un bon bourgeois y vivait fort à son aise, et, pour, cela seul, on lui supposait, une immense fortune : il s’appelait M. Revel. Sa famille se composait uniquement d’une nièce, jeune et jolie personne que les hobereaux de la contrée recherchaient, et que l’on accusait d’être fière, parce qu’elle ne s’empressait pas de faire un choix. Pendant une nuit d’hiver, M. Revel, qui avait l’habitude de se coucher de bonne heure, fut réveillé, vers les onze heures du soir, par un saisissement de cœur et une inquiétude vague dont il ressentait l’effet sans pouvoir en deviner la cause. Poussé cependant par une impulsion inconnue, et qui le dominait, il battit le briquet, se leva, s’habilla sans trop savoir pourquoi, et, se moquant de la faiblesse qui le rendait ainsi l’esclave d’une agitation sans objet.

Dans ce moment, il entendit un des chiens de sa basse-cour hurler d’une façon toute particulière. Il prêta l’oreille et crût distinguer, tout contre sa maison, des pas, et un bruit de voix étouffées.

Tout pique la curiosité dans une petite ville. L’heure était indue. On savait que, depuis quelques mois, une bande de voleurs, sous la conduite d’un ancien contrebandier, nommé Richard, désolait les montagnes Noires, les Corbières, la Malepeyre, trois appendices des Pyrénées. M. Revel prétendit que, puisqu’il avait quitté son lit, la prudence voulait qu’il visitât l’intérieur du manoir, afin de s’assurer si le domestique ou la cuisinière avait fermé soigneusement toutes les issues. Il mit sa chandelle dans une lanterne sourde et descendit à pas de loup l’escalier. Au premier palier s’élevait, sur un piédestal en marbre de Caunes, une statuette de la Vierge, objet de la piété du maître du logis et des siens. Bien que M. Revel fut préoccupé, il ne négligea pas, selon sa coutume, de saluer profondément l’image révérée, et, cette fois, il ajouta à la formule d’ordinaire un Ave, Maria ! qu’il achevait au moment d’entrer dans la cuisine.

Il a dit depuis qu’avant cette prière son esprit était sombre et lourd ; mais qu’aussitôt qu’il eut invoqué la très sainte mère de Dieu, quelque chose de fort et de lumineux se réveilla dans lui. Il regarda les objets avec plus d’assurance, et il eut plus de finesse dans son ouïe. Parvenu au milieu de la pièce, il s’arrêta, écouta, et, à sa surprise mêlée de terreur, il ne put douter que, du chemin qui longeait la maison, on ne travaillât à enfoncer le contrevent d’une fenêtre qui n’était pas fermée intérieurement. Il s’avança d’un pas rapide. Ses yeux aperçurent une petite hache, dont la cuisinière se servait pour coüper les grosses branches de saule employées à allumer le feu. Il s’en saisit précipitamment, et à propos ; car un des ais du contrevent déjà écarté laissait passage à une main large et nerveuse.

M. Revel, écoutant son indignation, frappa d’un tel coup cette main ennemie, qu’il la détacha de son poignet et la fit tomber à l’intérieur. Un cri aigu, douloureux, prolongé s’éleva de la grande route ; des imprécations y répondirent. M. Revel cria aussi de son côté : Au voleur ! à l’assassin ! et, courant vers une pièce voisine, où des armes à feu étaient déposées, il prit un fusil à deux coups, et, par l’ouverture qui avait été faite, fit partir successivement les deux détentes.

Il n’en fallait pas tant pour jeter l’épouvante parmi les Alzonais. Le domestique de M. Revel, sa nièce et sa servante se réveillèrent ; plusieurs voisins en firent autant. L’alarme tarda peu à se répandre dans le bourg. On sonna le tocsin. La maréchaussée, dont une brigade était en résidence à Alzone, accourut, et l’on poursuivit les brigands dans plusieurs directions, sans pouvoir les atteindre ; on les savait nombreux. Une trace de sang conduisit, le lendemain, jusqu’au bord de la rivière du Fresquel : mais là on la perdit entièrement.

Un tel événement fit grand bruit dans les sénéchaussées de Castelnaudary et de Carcassonne : les curés lancèrent des monitoires ; les espions se répandirent dans les diocèses voisins ; mais on ne put savoir ce que le mutilé était devenu. M. Revel conserva soigneusement la main, trophée de sa victoire, dans un bocal rempli d’eau de vie, et l’exposa sur le chambranle de la cheminée de son salon.

Quatre ans s’écoulèrent. D’autres événements avaient fait disparaître le souvenir de la tentative des voleurs qui, eux-mêmes, abandonnèrent la contrée. Vers la fin du mois de novembre, le soleil prêt à se coucher, voici un courrier extraordinaire, suivi d’un postillon, qui demande à la poste aux chevaux le nombre d’attelages nécessaire pour les trois voitures du comte Marouski, grand seigneur polonais, qui, dangereusement malade, avait hâte d’aller coucher à Carcassonne. Le courrier ne laisse pas ignorer que son maître, très grièvement blessé à la main droite dans une bataille livrée aux Russes, allait à Montpellier, ville célèbre alors, surtout dans les fastes de la médecine, et où il espérait trouver du soulagement aux douleurs intolérables qu’il éprouvait.

À l’annonce du passage d’un aussi puissant seigneur, la majeure partie des habitants d’Alzone environnait la maison de poste : leur curiosité souhaitait se satisfaire par la vue du comte Marouski. Il arrive enfin, on dételle les chevaux ; mais voilà que tout à coup Son Excellence éprouve une crise affreuse. Le chirurgien polonais qui l’accompagne déclare que le comte ne peut aller plus loin, et qu’il est indispensable de trouver à loger pour cette nuit dans Alzone.

On ne sait qui a désigné le logis de M. Revel, tant il y a que le premier écuyer du comte et le chirurgien viennent au maître et le prient d’accorder à Son Excellence l’hospitalité que plusieurs voisins offrent déjà. La vanité d’une part et la bienveillance de l’autre du riche bourgeois le rendent sensible à la préférence qu’on lui accorde ; et, tandis qu’il donne ses ordres à sa nièce, lui va au devant de l’étranger. À peine si celui-ci le remercie et le regarde, à tel point il souffre. Il est tout enveloppé de manteaux et de fourrures. On ne voit presque pas sa figure ; on n’aperçoit pas sa main droite. Il se dirige vers la maison de M. Revel, où arrive, en même temps que lui, le curé de la paroisse, prêtre et ami du bon bourgeois, auquel il aidera à faire les honneurs de sa demeure au magnifique étranger. Celui-ci entre dans la salle de réception, vaste pièce à l’immense cheminée, où brûle un feu énorme. Le Polonais est couché sur un sopha de canne. Mais, tandis qu’on l’y accommode, ô surprise !… ô terreur !… le curé, qui, dans ce moment, jette un regard distrait sur le bocal de verre où nageait la main coupée du brigand, voit celle-ci frémir, s’agiter, se redresser et appuyer ses cinq doigts avec une telle apparence de force contre les parois du bocal, que le curé craint un instant qu’elle ne l’ébranle et ne le fasse tomber sur le plancher.

Ne pouvant se rendre compte d’un phénomène aussi inconcevable, et néanmoins, cédant à un instinct de prudence, le curé jette négligemment son mouchoir sur le bocal, l’enveloppe, le soulève, l’emporte avec lui et va le déposer dans une pièce éloignée.

Ce soin rempli, le curé, profitant du tumulte inséparable de l’entrée d’un tel personnage dans une maison, tire M. Revel à part et l’instruit de ce qui se passe. Celui-ci, non moins que l’homme de Dieu, ressent tout à la fois et surprise et terreur. Il se rappelle de quelle manière cette main est tombée en son pouvoir. Il compare ce fait à la blessure de l’étranger, et convient avec le curé des mesures de précaution à prendre, et combien il est nécessaire de se méfier du Polonais.

Douze domestiques, sans compter le chirurgien et le comte lui-même, forment la suite de l’étranger. Le comte, le chirurgien et deux valets de chambre doivent seuls coucher chez M. Revel. Le reste logera chez des voisins, ou dans la principale auberge d’Alzone.

Il est donc facile de le surveiller. Le brigadier de la maréchaussée, à qui on communique les mêmes conjectures, partage l’opinion du curé, et déclare que la plupart des gens arrivés sont porteurs de physionomies atroces, et ressemblent plutôt à des mauvais sujets qu’à d’honnêtes personnes. Vers dix heures du soir, lui et ses cavaliers, armés jusqu’aux dents, sont introduits dans la maison par une porte sécrète qui s’ouvre sur le jardin, et prennent position dans une chambre située en face de celle que le comte Marouski a voulu occuper avec son chirurgien et ses deux heiduques. Un corridor sépare les deux pièces. Ni M. Revel, ni sa nièce, comme on doit le croire, ne cherchèrent le repos pendant cette nuit. Un fait non moins étrange que l’était le reste les avait livrés à de sinistres terreurs : la statue de la Vierge dont nous avons déjà parlé, et sans qu’aucune personne l’eût touchée, à ce que l’on affirmait, venait d’être trouvée la tête tournée vers la muraille, tandis qu’auparavant elle regardait l’escalier. Le curé, instruit de cette particularité, ne douta plus que l’action de Dieu n’agît en cette demeure.

À une heure du matin, nulle rumeur n’avait encore troublé le silence de la maison. Mais alors les cavaliers de la maréchaussée, toujours aux aguets, entendirent distinctement qu’on se remuait dans la chambre des étrangers. Bientôt après, leur porte s’ouvrit, et le comte parut d’abord : lui, non plus embarrassé dans ses compresses et ses écharpes, mais, au contraire, à demi nu, tenant de la main gauche un poignard (car la droite manquait) ; ses compagnons le suivaient, armés aussi, éclairés d’une seule lanterne. Leur démarche était significative. À un signal donné par leur chef, les soldats de la maréchaussée firent feu, et les quatre brigands tombèrent roides morts sur la place. Au bruit de la décharge, les habitants d’Alzone, prévenus à l’avance, s’emparèrent chacun du coquin qu’il logeait, si bien qu’aucun de la bande n’échappa. On eut l’idée de retirer la main du bocal et de l’approcher du cadavre du prétendu comte. Ô prodige !… la main s’élance du plat sur lequel on l’avait placée, et d’un bond va s’appliquer au moignon, où elle se rattacha si fortement qu’on ne put l’en séparer qu’à grande peine : on la réunit, on l’ajouta dans le tombeau, où tous ces scélérats furent ensevelis.

M. Revel, en reconnaissance de la protection du ciel, qui s’était si manifestement déclaré, fonda l’obit d’une messe en action de grâce. On la chantait encore à Alzone à l’époque de la première révolution.