Souvenirs d’un homme de lettres/VI

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Marpon et Flammarion (p. 77-88).

UNE ÉVASION


Écrit pendant la Commune.

Un des derniers jours du mois de mars, nous étions cinq ou six attablés devant le café Riche, à regarder défiler les bataillons de la Commune. On ne se battait pas encore, mais on avait déjà assassiné rue des Rosiers, place Vendôme, à la préfecture de police. La farce tournait au tragique, et le boulevard ne riait plus.

Serrés autour du drapeau rouge, la musette de toile en sautoir, les communeux marchaient d’un pas résolu dans toute la largeur de la chaussée, et de voir ce peuple en armes, si loin des quartiers du travail, ces cartouchières serrées autour des blouses de laine, ces mains d’ouvriers crispées sur les crosses des fusils, on pensait aux ateliers vides, aux usines abandonnées… Rien que ce défilé ressemblait à une menace. Nous le comprenions tous, et les mêmes pressentiments tristes, mal définis, nous serraient le cœur.

À ce moment, un grand cocodès indolent et bouffi, bien connu de Tortoni à la Madeleine, s’approcha de notre table. C’était un des plus tristes échantillons de l’élégant du dernier Empire, mais un élégant de seconde main qui n’a jamais fait que ramasser sur le boulevard toutes les originalités de la haute gandinerie, se décolletant comme Lutteroth, portant des peignoirs de femme comme Mouchy, des bracelets comme Narishkine, gardant pendant cinq ans sur sa cheminée une carte de Grammont-Caderousse ; avec cela maquillé comme un vieux cabot, le parler avachi du Directoire : « Pa’ole d’honneu’Bonjou’ ma’ame », tout le crottin du Tattershall à ses bottes, et juste assez de littérature pour signer son nom sur les glaces du café Anglais, ce qui ne l’empêchait pas de se donner pour très fort en théologie et de promener d’un cabaret à l’autre cet air dédaigneux, fatigué, revenu de tout, qui était le suprême chic d’alors.

Pendant le siège, mon gaillard s’était fait attacher à je ne sais plus quel état-major, — histoire de mettre à l’abri ses chevaux de selle, — et l’on apercevait de temps en temps sa silhouette dégingandée paradant aux abords de la place Vendôme avec tous les beaux messieurs de plastron doré : depuis, je l’avais perdu de vue. De le retrouver là tout à coup au milieu de l’émeute, toujours le même dans ce Paris bouleversé, cela me fit l’effet à la fois lugubre et comique d’un vieux shapka du premier Empire, faisant en plein boulevard moderne son pèlerinage du 5 mai. On n’en avait donc pas fini avec cette race de petits-crevés ! Il en restait donc encore !… En vérité, je crois que si l’on m’eût donné à choisir, j’aurais préféré ces enragés de la Commune qui montaient aux remparts un croûton de pain au fond de leur sac de toile. Ceux-là du moins avaient quelque chose dans la tête, un idéal vague, fou, qui flottait au-dessus d’eux et prenait des teintes farouches aux plis de ce haillon rouge pour lequel ils allaient mourir. Mais lui, ce grelot vide, cette cervelle en mie de pain…

Justement, ce jour-là, notre homme était plus fade, plus indolent, plus pourri de chic que jamais. Il vous avait un petit chapeau saison de bains à rubans bleus, la moustache empesée, les cheveux à la russe, une jaquette trop courte qui laissait tout à l’air, et pour s’achever, menait en laisse au bout d’une ganse de soie un petit havanais de catin, gros comme un rat, perdu dans son poil, l’air ennuyé et fatigué comme son maître. Ainsi fait, il se planta languissamment devant notre table, regarda les communeux défiler, dit je ne sais quelle niaiserie, puis avec un dandinement, un abandon inimitables, il nous déclara positivement que ces gens-là commençaient à lui échauffer les oreilles, et qu’il allait de ce pas « offrir son épée à l’amiral !… » C’était dit, c’était lancé. Lasouche ni Priston n’ont jamais rien trouvé de plus comique… Là-dessus il fit un demi-tour et s’éloigna tout alangui, avec son petit chien maussade.

Je ne sais pas s’il offrit, en effet, son épée à l’amiral, mais, en tout cas, M. Saisset n’en fit pas grand usage, car huit jours après, le drapeau de la Commune flottait sur toutes les mairies, les ponts-levis étaient hissés, la bataille engagée partout, et d’heure en heure on voyait les trottoirs s’élargir, les rues devenir désertes… Chacun se sauvait comme il pouvait, dans des voitures de maraîchers, dans les fourgons des ambassades. Il y en avait qui se déguisaient en mariniers, en chauffeurs, en hommes d’équipe. Les plus romanesques franchissaient le rempart la nuit avec des échelles de corde. Les plus hardis se mettaient à trente pour prendre une porte d’assaut ; d’autres, plus pratiques, s’en tiraient tout bonnement avec une pièce de cent sous. Beaucoup suivaient les corbillards et s’en allaient dans la banlieue, errant à travers prés avec des parapluies et des chapeaux de soie, noirs de la tête aux pieds comme des huissiers de campagne. Une fois dehors, tous ces Parisiens se regardaient en riant, respiraient, gambadaient, faisaient la nique à Paris ; mais la nostalgie de l’asphalte les prenait bien vite, et cette émigration, qui commençait en école buissonnière, devenait lourde et triste comme de l’exil.

Tout préoccupé de ces idées d’évasion, je suivais un matin la rue de Rivoli sous une pluie battante, quand je fus arrêté par une figure de connaissance. À cette heure-là, il n’y avait guère dans la rue que des balayeuses qui rangeaient la boue par petits tas luisants le long des trottoirs, et des files de tombereaux que des boueux remplissaient au fur et à mesure… Horreur ! c’est sous la blouse crottée d’un de ces hommes que je reconnus mon cocodès, et bien déguisé !… un feutre tout déformé, un foulard en corde autour du cou, le large pantalon que les ouvriers de Paris appellent (pardon) une salopette ; tout cela mouillé, passé, fripé, noyé sous une couche de vase que le malheureux ne trouvait pas encore assez épaisse, car je le surpris piétinant au milieu des flaques et s’en envoyant jusque dans les cheveux. C’est même cet étrange manège qui me l’avait fait remarquer.

« Bonjour, vicomte, » lui dis-je tout bas en passant. Le vicomte pâlit sous ses éclaboussures, regarda très effrayé autour de lui ; puis, voyant tout le monde occupé, il reprit un peu d’assurance et me raconta qu’il n’avait pas voulu mettre son épée (toujours son épée !) au service de la Commune, et que le frère de son maître d’hôtel, entrepreneur des boues de Montreuil, lui avait heureusement procuré ce moyen de sortir de Paris… Il ne put pas m’en dire plus long. Les voitures étaient pleines, le convoi s’ébranlait. Mon homme n’eut que le temps de courir à son attelage, prit la file, fit claquer son fouet, et dia ! hue ! le voilà parti… L’aventure m’intéressait. Pour en voir la fin, je suivis de loin les tombereaux jusqu’à la porte de Vincennes.

Chaque homme marchait à côté de ses chevaux, le fouet en main, menant l’attelage par une longe de cuir. Pour lui rendre la besogne plus facile, on avait mis le vicomte le dernier ; et c’était pitié de voir le pauvre diable s’efforcer de faire comme les autres, imiter leur voix, leur allure, cette allure tassée, voûtée, somnolente, qui se berce au roulement des roues, se règle sur le pas des bêtes très chargées. Quelquefois on s’arrêtait pour laisser passer des bataillons qui descendaient du rempart. Alors il vous prenait un air affairé, jurait, fouettait, se faisait aussi charretier que possible, puis de loin en loin le cocodès reparaissait. Ce boueux regardait les femmes. Devant une cartoucherie de la rue de Charonne, il s’arrêta un moment pour voir des ouvrières qui entraient. L’aspect du grand faubourg, tout ce grouillement de peuple semblait aussi l’étonner beaucoup. Cela se sentait aux regards effarés qu’il jetait de droite et de gauche, comme s’il arrivait en pays inconnu…

Et pourtant, vicomte, ces longues rues qui mènent à Vincennes, vous les aviez parcourues bien souvent par des beaux dimanches de printemps et d’automne, quand vous reveniez des courses, la carte verte au chapeau, le sac de cuir en bandoulière, en faisant « hep ! » du bout du fouet… Mais alors vous étiez si haut perché sur votre phaéton, il y avait autour de vous un tel fouillis de fleurs, de rubans, de boucles, de voiles de gaze, toutes ces roues qui se frôlaient vous enveloppaient d’une poussière si lumineuse, si aristocratique, que vous ne voyiez pas les fenêtres sombres s’ouvrant à votre approche, les intérieurs d’ouvriers où juste à cette heure-là on se mettait à table ; et quand vous aviez passé, quand cette longue traînée de vie luxueuse, de soies claires, d’essieux brillants, de chevelures voyantes, disparaissait vers Paris, emportant avec elle son atmosphère dorée, vous ne saviez pas combien le faubourg devenait plus noir, le pain plus amer, l’outil plus lourd, ni ce que vous laissiez là de haine et de colère…

… Une volée de jurons et de coups de fouet coupa court à mon soliloque. Nous arrivions à la porte de Vincennes. On venait de baisser le pont-levis, et dans le demi-jour, les flots de pluie, cet encombrement de charrettes qui se pressaient, de gardes nationaux visitant les permis, j’aperçus mon pauvre vicomte se débattant avec ses trois grands chevaux, qu’il essayait de faire tourner. Le malheureux avait perdu la file. Il jurait, il tirait sur sa longe, suait à grosse gouttes. Je vous réponds qu’il n’avait plus l’air alangui… Déjà les communeux commençaient à le remarquer. On faisait cercle, on riait : la position devenait mauvaise… Heureusement le maître charretier vint à son secours, lui arracha la bride des mains en le bousculant, puis d’un grand coup de fouet enleva l’attelage qui franchit le pont au galop, avec le vicomte derrière, courant et barbotant. La porte passée, il reprit sa place, et le convoi se perdit dans les terrains vagues qui longent les fortifications.

C’était vraiment une piteuse sortie. Je regardais cela du haut d’un talus ; ces champs de plâtras où les roues s’embourbaient, ce gazon fangeux et rare, ces hommes courbés par l’averse, cette file de tombereaux marchant pesamment comme des corbillards… On aurait dit un enterrement honteux, tout le Paris du bas-empire qui s’en allait noyé dans sa boue.