Souvenirs d’un homme de lettres/X

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Marpon et Flammarion (p. 137-156).

UNE LECTURE
CHEZ EDMOND DE GONCOURT[1]


Edmond de Goncourt réunit ce matin, à Auteuil, quelques intimes pour leur lire, avant déjeuner, son roman nouveau. Dans le cabinet de travail sentant bon le vieux livre et comme éclairé de haut en bas par l’or bruni des reliures, j’aperçois en ouvrant la porte la robuste encolure d’Émile Zola, Ivan Tourguéneff, colossal comme un dieu du Nord, et la fine moustache noire sous des cheveux en coup de vent du bon éditeur Charpentier. Flaubert manque, il s’est cassé la jambe l’autre jour ; et à ce moment, cloué sur une chaise longue, il fait retentir la Normandie de formidables jurons carthaginois.

Edmond de Goncourt, le maître de maison, paraît cinquante ans. Il est Parisien, mais d’origine lorraine ; Lorrain par la prestance, finesse bien parisienne. Des cheveux gris, d’un gris d’ancien blond, l’air aristo et bon garçon, la haute taille droite avec le nez en chien de chasse du gentilhomme coureur de halliers ; et dans la figure énergique et pâle, un sourire perpétuellement attristé, un regard qui parfois s’éclaire, aigu comme une pointe de graveur… Que de volonté dans ce regard, que de douleur dans ce sourire ! Et tandis qu’on rit et qu’on cause, tandis que Goncourt ouvre ses tiroirs, range ses papiers, s’interrompant pour montrer une brochure curieuse, un bibelot venu de loin, tandis que chacun s’assied et s’installe, une émotion me prend à regarder la table de travail, large et longue, la table fraternelle, faite pour deux, et où la mort un jour est venue s’asseoir, en troisième, enlevant le plus jeune des frères et coupant court, brutalement, à cette unique collaboration.

Le survivant conserve pour son frère mort une extraordinaire tendresse. Malgré sa réserve native qu’augmente encore une discrétion fière et voulue, il trouve en parlant de lui des nuances exquises, presque féminines. On sent là-dessous une douleur sans bornes et quelque chose de plus que l’amitié. « Il était le préféré de notre mère ! » dit-il quelquefois, et cela sans regret, sans amertume, comme trouvant juste et naturel qu’un tel frère fût toujours le préféré.

C’est qu’en effet jamais il ne s’est vu pareille communauté d’existence. Dans le tourbillon des mœurs modernes, le frère, dès avant vingt ans, quitte le frère. L’un voyage, l’autre se marie ; l’un est artiste, l’autre est soldat ; et quand de loin en loin, un hasard les réunit sous la lampe familiale, après des années, il leur faut comme un effort pour ne pas se retrouver étrangers. Même avec la vie côte à côte, quels abîmes ne mettra pas entre ces deux intelligences et ces deux cœurs la diversité des ambitions et des rêves ! Pierre Corneille a beau habiter dans la même maison que Thomas Corneille, le premier fait le Cid et Cinna, tandis que le second versifie péniblement le Comte d’Essex et Ariane, et leur fraternité littéraire ne va guère plus loin que se passer quelques maigres rimes, d’un étage à l’autre, par un petit judas percé dans le plafond.

Avec les deux Goncourt, il s’agit en vérité d’autre chose que de rimes ou de phrases prêtées. Avant que la mort ne les séparât, ils avaient toujours pensé ensemble et vous ne trouveriez pas un bout de prose de vingt lignes qui ne porte leur double marque et ne soit signé de leurs deux noms inséparablement unis. Une petite fortune — douze à quinze mille livres de rentes pour deux — leur assurait le loisir et l’indépendance. Avec cela, ils s’étaient fait une existence fermée, toute de joie littéraire et de labeur. De temps en temps, un grand voyage à la Gérard de Nerval, à travers Paris, à travers les livres, toujours par les petits sentiers, car ils avaient une sincère horreur, ces touristes raffinés, pour tout ce qui ressemble à la route battue de tous, avec son monotone ruban, ses poteaux indiquant le but, ses fils télégraphiques et sa double rangée de cailloux cassés en pyramide. On allait ainsi, bras dessus, bras dessous, fourrageant les livres et la vie, notant le détail de mœurs, le coin ignoré, la brochure rare, et cueillant toute fleur nouvelle avec la même joie curieuse, qu’elle poussât dans les ruines de l’histoire ou entre les pavés gras du Paris des faubourgs. Puis une fois rentrés dans la petite maison d’Auteuil, comme des herborisateurs, des naturalistes, tout ensemble fatigués et joyeux, on versait la double récolte sur la grande table, observations, images toutes neuves, sentant la nature et le vert, métaphores vives comme des fleurs, éclatantes comme des papillons exotiques, et il n’y avait repos ni cesse tant que tout ne fût rangé et classé.

Des deux tas on n’en faisait qu’un, chacun de son côté écrivait sa page ; puis on comparait les deux pages pour les compléter l’une par l’autre et les fondre. Et, par un phénomène unique d’assimilation dans le travail et de parallélisme de pensée, il arrivait parfois cette surprise attendrissante et charmante que, sauf quelque détail oublié par l’un, épinglé par l’autre, écrites à part mais vécues ensemble, les deux pages se ressemblaient.

Pourquoi, à côté de trop faciles succès, un tel amour de l’art, un si assidu travail, avec tant de précieux dons d’observateurs et d’écrivains, n’ont-ils valu aux frères de Goncourt qu’une récompense tardive et comme marchandée ? À ne considérer que l’apparence des choses, cela paraîtrait incompréhensible. Mais quoi ! Ces deux Lorrains si élégants, si épris d’aristocratie, ont été, en art, de parfaits révolutionnaires ; et le public français, toujours prudhomme par quelque point, n’aime la Révolution qu’en politique. Par la recherche passionnée du document contemporain, par la curiosité de l’autographe et de l’estampe, les frères de Goncourt ont, dans l’histoire proprement dite, et dans l’histoire de l’Art, inauguré une méthode nouvelle. Si encore ils s’étaient spécialisés – en France on finit toujours par pardonner aux spécialités, — s’ils s’en étaient tenus à l’histoire, peut-être, en dépit de leur originalité, aurait-on fini par les admettre, peut-être les aurions-nous vus, ces enragés, s’asseoir sous la poudreuse coupole de l’Institut à côté des Champagny et des Noailles. Mais, non ! appliquant au roman le même souci d’information exacte, le même scrupule de réalité, ne sont-ils pas, puisque la mode est aux chefs d’école, les chefs d’école de toute une jeune génération de romanciers ?

Des historiens qui font des romans ! Passe encore si c’étaient des romans historiques ; mais des romans comme on n’en a jamais vu, des romans qui ne sont ni du Balzac surmoulé ni du George Sand affadi, du roman tout en tableaux, — voilà bien de nos amateurs d’estampes ! — avec une intrigue à peine indiquée et de grands blancs entre les chapitres, vrais fossés à se casser le cou pour l’imagination du bourgeois lecteur. Ajoutez à cela un style tout neuf roulant l’imprévu, un style d’où tout cliché est banni, et qui, par l’originalité voulue de la phrase et de l’image, interdit toute banalité à la pensée ; et puis, des hardiesses déconcertantes, le perpétuel désaccouplement des mots accoutumés à marcher ensemble comme des bœufs au labour, le besoin de choisir, l’horreur de tout dire, et étonnez-vous, ensuite que les Goncourt ne se soient pas immédiatement imposés à l’admiration de la foule !

L’estime des lettrés, des admirations qui consacrent, de glorieuses amitiés, voilà ce que MM. de Goncourt avaient rencontré tout de suite. Le grand Michelet voulait connaître ces jeunes gens ; et l’hommage dont il les honorait comme historiens, Sainte-Beuve, à son tour, le leur rendait comme romanciers. Les sympathies se groupaient peu à peu. Un an durant, le monde des peintres ne jura que par Manette Salomon, cette admirable collection de tableaux à la plume. Germinie Lacerteux fit plus de bruit, presque scandale. Et le Paris raffiné s’étonna de cette effrayante ouverture sur les abîmes des quartiers populaires. On admira ce bal de la « Boule-Noire » avec son irritant orchestre et ses odeurs mêlées de pommade, de gaz, de pipe et de vin au saladier.

On fut ravi de ces paysages parisiens, tant imités depuis, et alors dans leur fleur de nouveauté, les boulevards extérieurs, les buttes Montmartre, la promenade aux fortifications, et ces crayeux terrains de la banlieue, pétris de tessons et d’écailles d’huîtres. Le tableau de ces mœurs spéciales, si près de nous et si lointaines, hardiment vues, crânement peintes, donna à quiconque sait lire une vive impression d’originalité.

Tout cela n’était pas encore le gros public.

Les gens de théâtre pillaient bien un peu les livres des Goncourt, ce qui pour un romancier est bon signe. Mais, ces adaptations ingénieuses ne rendaient profit et gloire qu’à l’adaptateur. En dehors d’un cercle restreint en somme, après tant de beaux et bons livres, le nom des Goncourt restait presque inconnu.

Il manquait une occasion, elle se présenta. La chance semblait vouloir sourire. Un directeur lettré, M. Édouard Thierry, reçoit leur Henriette Maréchal. Trois grands actes à la Comédie-Française ! La partie était sérieuse. On allait donc enfin le tenir, ce public distrait et indifférent, plus insaisissable que Galathée ; et quand on l’aurait là, sous la main, il faudrait bien, bon gré mal gré, qu’il écoutât et qu’il jugeât. On peut ne pas lire un livre, fût-il un chef-d’œuvre, une pièce s’entend toujours.

Eh bien non, le public n’entendit pas, cette fois encore. C’était une fatalité ; il suffit d’un hasard, d’un hasard bête. Le bruit courut que la pièce avait été imposée par une princesse de la famille impériale ; la jeunesse du quartier Latin prit feu, une cabale fut montée, et la politique comprimée de partout, et qui éclatait comme elle pouvait, éclata cette fois sur le dos de deux artistes inoffensifs. Henriette Maréchal fut jouée cinq fois sans que personne pût en saisir un traître mot.

Je me rappelle encore le vacarme de la salle, et surtout le foyer des artistes le premier soir. Pas un habitué, pas un acteur ! Tout le monde avait fui au vent du désastre. Et dans ce désert luisant et ciré, sous le haut plafond solennel et le regard des grands portraits, deux jeunes gens tout seuls, debout près de la cheminée, se demandant : « pourquoi ces haines ?… que nous veut-on ? », dignes et fiers, mais le cœur serré malgré tout par la brutalité de l’injure. L’aîné, tout pâle, réconfortait le plus jeune, un blondin à figure étincelante et nerveuse que j’ai vu cette seule fois.

Leur drame était pourtant une œuvre hardie, belle et nouvelle. À quelque temps de là, les mêmes gens qui l’avaient sifflée applaudissaient frénétiquement les Héloïse Paranquet et le Supplice d’une femme, pièces d’action rapide, allant droit au dénouement comme un train lancé, et dont Henriette Maréchal pourrait bien avoir préparé la formule. Et ce premier acte au bal de l’Opéra, cette foule, ces masques blaguant et hurlant, ces poursuites, ces engueulades, ce parti pris de réalité et de vie, ironique et réel comme un Gavarni, n’était-ce pas, quinze ans avant que le mot « naturalisme » fût inventé, le naturalisme au théâtre ?

Henriette Maréchal a sombré, c’est bien, on va se remettre à l’œuvre. Et voilà de nouveau les deux frères installés devant la grande table en leur ermitage d’Auteuil. C’est d’abord une étude d’art, la monographie sur l’œuvre et la vie de Gavarni qu’ils avaient connu et aimé, vivante comme un roman, précise et pleine de faits comme un catalogue de Musée. Puis le plus complet, le plus beau incontestablement, mais aussi le plus dédaigneux et le plus hautainement personnel de leurs livres : Madame Gervaisais.

Aucune intrigue, la simple histoire d’une âme de femme, l’odyssée à travers une série de descriptions admirables d’une intelligence vaincue par les nerfs et partie de la libre possession de soi pour aller succomber à Rome, sous l’énervement du climat, à l’ombre des ruines, dans ce je ne sais quoi de mystique et d’endormant qui tombe des murs des églises, parmi l’odeur d’encens des pompes catholiques. C’était superbe, l’insuccès fut complet. Pas un article autour, à peine si trois cents exemplaires se vendirent.

Ce fut le dernier coup. Nature vibrante, presque féminine, depuis quelque temps déjà d’ailleurs atteint d’un commencement de maladie nerveuse et ne se soutenant que dans la fièvre du travail et de l’espérance, le plus jeune des frères ne put supporter la commotion. Comme un verre de fin cristal posé sur la tablette sonore d’un piano, pour une dissonance trop brutale, frémit et se casse, quelque chose se brisa en lui. Il languit quelque temps et mourut. L’artiste n’est pas un solitaire. On a beau se mettre en dehors et au-dessus de la foule, c’est toujours, en fin de compte, pour la foule qu’on écrit.

Et puis on les aime, ces livres, ces romans, fruits douloureux de vos entrailles, faits de votre sang et de votre chair ; comment se désintéresser d’eux ? Ce qui les frappe vous frappe, et l’auteur le plus cuirassé saigne à distance — comme par un envoûtement mystérieux — des blessures faites à ses œuvres. Nous jouons aux raffinés, mais le nombre nous tient ; nous dédaignons le succès, et l’insuccès nous tue.

Vous figurez-vous le désespoir du survivant, de ce frère laissé seul, mort pour ainsi dire, lui aussi, et frappé dans la moitié de son âme ? À tout autre moment, il n’eût sans doute pas résisté. Mais on était alors au moment de la guerre. Le siège vint, puis la Commune.

Le bruit du canon dans cette banlieue de partout mitraillée, le sifflement des obus, l’effondrement de toutes choses, la guerre étrangère, la guerre civile, le massacre dans l’incendie, ce vacarme de Niagara qui, six mois durant, roula par-dessus Paris, empêchant d’entendre, étourdissant jusqu’à la pensée, lui rendit moins sensible sa douleur. Et quand ce fut fini, quand le brouillard noir fut dissipé et qu’on recommença à penser, il se retrouva triste, dépareillé, un grand vide au cœur, étonné d’être encore vivant, mais habitué à vivre.

Edmond de Goncourt n’eut pas le courage de quitter la petite maison fraternelle, si pleine du souvenir de celui qu’il pleurait. Il restait là, solitaire et triste, et ne se rattachant à la vie que par un travail quasi instinctif trouvé dans le soin de ses collections, du jardin ; il s’était juré de ne jamais plus écrire ; les livres, la table, lui faisaient horreur.

Un beau jour, sans pouvoir dire comment cela s’était fait, il se retrouva assis, une plume aux doigts, à sa place accoutumée. D’abord ce fut dur, et plus d’une fois se retournant comme jadis pour demander au frère une note, un mot, il se leva et partit tout pâle d’avoir trouvé la place vide. Mais quelque chose de nouveau, d’imprévu pour lui, le succès, le ramenait au travail, le rasseyait sur cette place. Depuis Madame Gervaisais le temps avait marché et le public aussi.

Un mouvement s’était fait en littérature dans le sens de l’observation exacte, exprimée en une langue curieuse et nette. Les lecteurs peu à peu s’apprivoisaient à ces nouveautés qui, d’abord, les avaient tant effarouchés, et les vrais initiateurs de ce mouvement de renaissance, les Goncourt devenaient à la mode. Tous leurs livres se réimprimaient. « Si mon frère était là ! » disait Edmond avec un sentiment de douloureuse joie. C’est alors qu’il se hasarda à écrire ce roman de la Fille Élisa dont il avait eu l’idée avec son frère.

Ce n’était pas précisément encore écrire seul, c’était comme un prolongement du travail à deux, une collaboration posthume. Le livre eut du succès, se vendit beaucoup. Triomphe plein de douceur triste dans un renouvellement de douleur, et plus que jamais l’éternel : « Ah ! s’il était là ».

Mais désormais le charme était rompu, le frère inconsolé se réveillait homme de lettres ; et comme l’Art tient toujours à la vie par un invisible fil, le premier livre qu’il écrivait seul allait être l’histoire de cette existence à deux, de cette collaboration tragiquement brisée, de son désespoir de mort-vivant et de sa résurrection douloureuse. Le livre s’appelle Les Frères Zemganno.

Nous écoutions émus, ravis, le cœur serré, regardant au dehors par les vitres claires les lianes, les arbustes rares aux feuilles luisantes et laquées du petit jardin demeuré vert malgré la saison. Le dégel commençait, étoilant le bassin, mouillant les rocailles, tandis qu’un soleil de fin d’hiver mettait un sourire sur la neige. Ce sourire, ce soleil montaient, envahissaient la maison. « Vrai ?… ça vous va ?… vous êtes contents ?… », disait Edmond de Goncourt tout ragaillardi de notre enthousiasme, et devant la glace, dans son petit ovale doré, la miniature du frère mort semblait s’éclairer, elle aussi, d’un rayon de gloire tardive.


  1. Écrit en 1877 pour le Nouveau Temps de Saint-Pétersbourg.