Souvenirs d’un homme de lettres/IX

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Marpon et Flammarion (p. 111-136).

HISTOIRE DE MES LIVRES


LES ROIS EN EXIL


Voici bien certainement celui de tous mes livres qui m’a donné le plus de mal à mettre debout, celui que j’ai le plus longtemps porté, gardé dans ma tête, à l’état de titre et d’obscure ébauche, tel qu’il m’apparut un soir d’octobre, sur la place du Carrousel, dans la déchirure tragique faite au ciel parisien par l’écroulement des Tuileries.

Des princes dépossédés s’exilant à Paris après faillite, descendus rue de Rivoli, et au réveil, le store levé sur le balcon d’hôtel, découvrant ces ruines, ce fut la vision première des Rois en exil. Moins un roman qu’une étude historique, puisque le roman est l’histoire des hommes et l’histoire le roman des rois. Non pas l’étude historique telle qu’on la pratique généralement chez nous, la compilation morne, poudreuse, tatillonne, un de ces gros bouquins chers à l’Institut qu’il couronne chaque année sans les ouvrir et sur lesquels on pourrait écrire usage externe, comme sur les verres bleus de la pharmacopée : mais un livre d’histoire moderne, vivant, capiteux, d’une documentation terriblement brûlante et ardue, qu’il fallait arracher des entrailles mêmes de la vie, au lieu de le déterrer dans la poussière des archives.

À mes yeux, la difficulté de l’œuvre était surtout là, dans cette chasse aux modèles, aux renseignements vrais, dans l’ennui de tout ce reportage commandé par la nouveauté d’un sujet tellement loin de moi, de mon milieu, hors de mes habitudes d’existence et d’esprit. Jeune homme, j’avais souvent frôlé la perruque d’un noir macabre du duc de Brunswick traînant les étroits corridors des restaurants de nuit dans l’haleine chaude du gaz, des patchoulis et des épices ; chez Bignon, sur le divan du fond m’était un soir apparu Citron-le-Taciturne mangeant une tranche de foie gras en face d’une fille de carrefour, et encore, à la sortie d’un dimanche du Conservatoire, la haute et fière stature du roi de Hanovre aveugle et tâtonnant entre les colonnes du péristyle, au bras de la touchante princesse Frédérique, qui l’avertissait quand il fallait saluer. Rien que de très vague en somme, aucune notion précise sur l’intime de ces princes réfugiés, sur la façon dont ils menaient leur disgrâce, dont l’exil, l’air de Paris les avait impressionnés, ce qu’il restait de dorure à leurs manteaux de cour et de cérémonial en leurs logis de rencontre.

Pour savoir cela il me fallut beaucoup de temps et des courses sans nombre, mettre en route toutes mes relations de vieux Parisien du haut en bas de l’échelle sociale, depuis le tapissier qui meublait l’hôtel royal de la rue de Presbourg jusqu’au grand seigneur diplomate invité comme témoin à l’abdication de la reine Isabelle, — happer au vol la confidence mondaine, feuilleter des notes de police et des devis de fournisseurs ; puis, quand j’eus touché le fond de toutes ces existences de monarques, constaté les fières détresses, les dévouements héroïques à côté des manies, des décrépitudes, des fêlures à l’honneur et des consciences lézardées, je laissai de côté mon enquête, je n’en gardai que des détails typiques empruntés çà et là, des traits de mœurs, de mise en scène, et l’atmosphère générale où mon drame devait se mouvoir.

Pourtant, par une faiblesse dont j’ai fait déjà l’aveu, ce besoin de réalité qui m’opprime et m’oblige à toujours laisser l’étiquette de la vie au bas de mes inventions le plus soigneusement démarquées, après avoir installé d’abord mon ménage royal rue de la Pompe, dans le petit hôtel du duc de Madrid avec qui Christian d’Illyrie avait plus d’un point de ressemblance, je le transportai rue Herbillon, à deux pas du grand faubourg et de ses fêtes foraines où je voulais que Méraut montrât le peuple à Frédérique et lui apprît à ne plus le craindre. Le roi et la reine de Naples ayant longtemps habité la rue Herbillon, on a dit dans le public que c’était eux que j’avais eu l’intention de peindre ; mais j’affirme qu’il n’en est rien, et que j’ai promené dans un décor authentique un couple royal de pure invention.

Méraut, lui, est pris à la vie, il est réel, du moins jusqu’à mi-corps, et la façon dont je fus amené à le mettre dans mon livre mérite que je la raconte. Bien résolu à ne pas écrire un pamphlet, et à faire plaider à l’un de mes personnages la cause de la légitimité et du droit divin, j’essayais de m’échauffer pour elle, de ranimer les convictions de ma toute jeunesse, par la lecture de Bonald, de Joseph de Maistre, de Blanc Saint-Bonnet, ceux que d’Aurevilly appelle « les prophètes du passé ». Un jour, dans un vieil exemplaire de la « Restauration française » acheté sur les quais, au bas d’une lettre d’envoi de l’auteur publiée entre deux pages, je découvris ce post-scriptum que je copie textuellement : « Si vous avez besoin de quelque jeune homme instruit, éloquent, adressez-vous de ma part à M. Thérion, 18, rue de Tournon, hôtel du Luxembourg. »

Tout de suite je revis ce grand garçon aux yeux noirs flambants, que je rencontrai dès mon arrivée à Paris, toujours des livres sous le bras, sortant d’un cabinet de lecture ou flairant les bouquins aux devantures de l’Odéon, long diable ébouriffé, assurant d’un geste, le même, répété comme un tic, ses lunettes sur un nez camard, ouvert, sensuel, épris de vie. Éloquent certes, et savant, et bohème ! Tous les débits de prunes du Quartier l’ont entendu affirmer sa foi monarchique, et, avec des gestes larges, une voix persuadante et chaude, tenir attentif son auditoire noyé dans la fumée des pipes. Ah ! si je l’avais eu là, vivant, quel ressort pour mon livre ! Il lui aurait soufflé son feu, sa vigueur de loyalisme ; quels renseignements sur son passage à la cour d’Autriche, où il était allé élever des petits princes et dont il revint désillusionné, atteint dans son rêve ! Mais il était disparu déjà depuis des années, mort de misère, ce Constant Thérion, et malheureusement je l’avais plutôt rencontré que connu ; mes yeux de ce temps-là n’étaient pas encore débrouillés, j’étais trop jeune, plus occupé de vivre que d’observer. Alors, pour suppléer aux détails qui me manquaient sur lui, je songeai à le faire de mon pays, de Nîmes, de cette « Bourgade » travailleuse d’où venaient tous les ouvriers de mon père, à mettre dans sa chambre ce cachet rouge, Fides, Spes, que j’avais vu chez mes parents, dans la salle où l’on chantait « Vive Henri IV ! », le couplet de dessert de toutes nos fêtes de famille ; à l’entourer de ces traditions royalistes au milieu desquelles j’ai grandi, que j’ai gardées jusqu’à l’âge de l’esprit ouvert et de la pensée affranchie. En y mêlant mon Midi, mes souvenirs d’enfance, je rapprochais le livre de moi. Méraut trouvé, Thérion si vous aimez mieux, qui pouvait l’amener dans la maison royale ? L’éducation d’un prince ? de là Zara. Et juste au même moment, un malheur arrivé dans une maison amie, un enfant frappé à l’œil par la balle d’une carabine de salon, me donnait l’idée du pauvre faiseur de rois démolissant son œuvre lui-même.

Les visions du sommeil s’impressionnent des réalités de la vie. Dans un temps où je rêvais beaucoup, j’avais pris l’habitude d’écrire mes rêves, au matin, en les accompagnant de notes explicatives : « Fait ceci la veille… dit cela… rencontré un tel. » Eh bien ! je pourrais au bas des Rois en exil mettre des notes de ce genre. À la suite du chapitre de la foire aux pains d’épices, où Méraut porte sur ses épaules le petit roi qui a peur, j’écrirais : « Hier, visite à la rue Herbillon. — Couru les bois de Saint-Mandé avec un de mes enfants. — Dimanche de Pâques. — Bruits de fête. — Nous voilà dans la foule, remuante, houleuse. — Le petit a peur. Je le prends sur mon dos pour quitter le champ de foire. » Ailleurs, à la fin du chapitre sur le bal héroïque à l’hôtel de Rosen, je noterais que, un jour, à l’exposition de 78, écoutant la musique tzigane en buvant du tokai, les vibrations du cymbalum m’ont rappelé un bal polonais chez la comtesse Chodsko, bal de départ et d’adieu, donné en l’honneur de ces jeunes gens dont beaucoup ne devaient pas revenir. Et puis, quand on porte un livre, qu’on ne pense qu’à lui, que de bonheurs, de bizarres coïncidences, de rencontres miraculeuses ! J’ai dit la petite lettre de Blanc Saint-Bonnet. Un autre jour c’était le procès intenté par le duc de Madrid contre Boët, son aide de camp, les bijoux engagés, la Toison d’or vendue ; puis une adjudication au Tattershall, les voitures de gala du duc de Brunswick achetées par l’Hippodrome ; ensuite, à la salle Drouot, la vente de deux couronnes montées appartenant à la reine Isabelle. Et c’est le jour où j’étais allé à « l’Hôtel » pour suivre cette vente, qu’un highlifeur, idiot superbe, avançant sa tête entre deux épaules d’Auvergnats, me criait dans la bousculade : « Où fait-on la fête ce soir ? » Un mot bête que j’ai lancé et qui a eu la fortune de tous les mots bêtes. Une autre fois je voyais passer devant la Librairie nouvelle l’enterrement du vieux roi de Hanovre, conduit par le prince de Galles. Belle page à écrire, ce convoi royal en exil. Malheureusement j’étais gêné par les enterrements de mes livres précédents. Mora, Désirée, le petit roi Madou-Ghezo. Mais tout cela m’assurait que je faisais un livre bien de mon temps, arrivant à son heure.

J’ai écrit « les Rois » place des Vosges, au fond d’une grande cour où des touffes d’herbe verte découpaient en carrés les pavés inégaux, dans un petit pavillon envahi d’un reflet de vignes vierges, pan oublié de l’hôtel Richelieu. Dedans, vieilles boiseries Louis XIII, dorures presque éteintes, cinq mètres de plafond ; dehors, balcon en fer forgé mangé de rouille à sa base. C’était bien là le cadre qu’il fallait à cette histoire mélancolique. Dans ce grand cabinet de travail je retrouvais, chaque matin, les personnages de mon imagination, vivants, comme des êtres, en groupes autour de ma table. La besogne fut acharnée, tyrannique. Je n’avais d’autres sorties que le matin, dans le petit jour d’hiver, la conduite de mon fils au lycée Charlemagne par les ruelles éclaboussantes de ce coin du Marais, passage Eginhard, le ghetto où fermentait la brocante du père Leemans et où je croisais la descente sur Paris des petites ouvrières bien peignées, graine de Séphoras aux nez arqués, allantes et rieuses. De temps à autre une course en ville, une poursuite de renseignement, une recherche de maison, l’antre de Tom Lewis, le couvent des Franciscains, rue des Fourneaux.

Tout à coup, au cœur du livre, en pleine effervescence de ces heures cruelles qui sont les meilleures de la vie, interruption subite, craquement de la machine surmenée. Cela commença, en travaillant, par des sommes d’une minute, des assoupissements d’oiseau, un tremblement d’écriture, une langueur interrompant la page, troublante, invincible. Il fallut s’arrêter au milieu de l’étape, laisser passer la fatigue. Je comptais sur les soins du bon docteur Potain, sur le repos de la campagne, pour rendre le ressort et la force à mes nerfs distendus. De fait, après un mois de Champrosay, d’ivresse de senteurs vertes dans les bois de Sénart, ce fut un bien-être, une dilatation extraordinaire. Le printemps montait ; ma sève réveillée bouillonnait, fermentait comme la sienne, refleurissait les attendrissements de ma vingtième année. Inoubliable m’est restée l’allée de forêt où dans la feuillure épaisse des noisetiers et des chênes verts, j’ai écrit la scène du balcon de mon livre. Puis, brusquement, sans douleur, une hémoptysie violente m’éveillait, la bouche âcre et sanglante. J’eus peur, je crus que c’était la fin, qu’il fallait s’en aller, laisser l’œuvre inachevée : et dans un adieu qui me semblait l’adieu suprême, j’eus tout juste la force de dire à ma femme, au cher compagnon de toutes les heures, bonnes ou mauvaises : « Finis mon bouquin. »

L’immobilité, quelques jours de lit, combien cruels avec toute cette rumeur de livre continuée dans ma tête, et le danger passait. Tout sert. Tourgueneff, peu de temps avant de mourir, ayant eu à supporter une opération douloureuse, notait dans son esprit toutes les nuances de la douleur. Il voulait, disait-il, nous conter cela dans un de ces dîners que nous faisions alors avec Goncourt et Zola. Moi aussi, j’analysais mes souffrances, et j’ai fait servir à la mort d’Élysée Méraut les sensations de ces instants d’angoisse.

Doucement, peu à peu, je repris mon travail. Je l’emportai aux eaux d’Allevard où l’on m’envoyait. Là, dans une des salles d’inhalation, je fis la rencontre d’un vieux médecin très original, fort savant, le docteur Roberty, de Marseille, qui me donna l’idée du type de Bouchereau et de l’épisode qui termine mon livre. Car, soutenu par la vaillante femme qui guidait ma plume encore hésitante, je vins à bout de l’œuvre tout de même. Mais, je le sentais, quelque chose était cassé dans moi ; désormais je ne pourrais plus traiter mon corps comme une loque, le priver de mouvement et d’air, prolonger les veillées jusqu’au matin pour l’amener à la fièvre des belles trouvailles littéraires.


*
* *

Le roman parut dans le journal le Temps, puis à la librairie Dentu. La presse et le public lui firent accueil, même les journaux légitimistes. Armand de Pontmartin disait dans la Gazette de France : « J’ignore si Alphonse Daudet a écrit son livre sous une inspiration républicaine. Ce que je sais mieux, ce qui résume mon impression de lecture, c’est ce qu’il y a de beau, d’émouvant, de pathétique, de réconfortant dans les Rois en exil ; ce qui en rachète les cruautés, ce qui dérobe ce roman aux triviales laideurs du réalisme, c’est justement le sentiment royaliste. C’est l’énergique résistance de quelques âmes hautes et fières à cette débâcle où le bal Mabille, les coulisses, le grand Club, le grand Seize, achèvent d’engloutir les royautés vaincues. »

Au milieu d’articles élogieux, un éreintement de Vallès, qui prend l’intérieur de Tom Lewis pour une invention à la Ponson du Terrail. Ceci m’a prouvé ce que je savais déjà, que de Paris l’auteur de la « Rue » ne connaissait que la rue, la rue faubourienne, la circulation funambulesque et le trottoir ; il n’est jamais entré dans les maisons. Entre autres reproches, il m’accusait d’avoir trahi, défiguré Thérion. J’ai déjà répondu que Méraut n’était pas absolument Thérion. Par surcroît, voici quelques lignes d’une lettre que je reçus avec un portrait, sitôt après la publication de mon livre :

« Vous deviez bien l’aimer, ce cher Élysée, pour lui donner la place d’honneur dans les Rois en exil. Tous ceux qui l’ont connu ne l’oublieront jamais… Grâce à vous, Élysée Méraut vivra aussi longtemps que les Rois en exil. Votre livre sera désormais pour moi et les miens un livre d’ami, un livre de famille. »

Cette lettre est du frère de Thérion.

Puis le tapage s’éteignit. Paris passait à d’autres lectures ; moi j’étais satisfait d’avoir écrit un livre que mon père, royaliste ardent, eût lu sans chagrin, d’avoir prouvé que les mots me venaient encore et que je n’étais pas tout à fait déprimé, comme mes ennemis en avaient manifesté l’espoir.

Cependant plusieurs auteurs dramatiques désiraient tirer une comédie de mon œuvre ; j’hésitais à les laisser faire, quand un Italien écrivit le drame sans me consulter pour un théâtre de Rome. Cette tentative me décida. À qui donner la pièce pourtant ? Gondinet était tenté, mais la politique lui faisait peur. Coquelin, à qui j’en parlai, me dit qu’il avait quelqu’un ; si je voulais lui confier la chose, on m’apprendrait plus tard le nom de mon collaborateur. J’aime beaucoup Coquelin, j’ai confiance en lui, je le laissai faire. Il me lisait la pièce acte par acte, à mesure qu’ils étaient bâtis ; je trouvais l’œuvre éloquente, d’une prose large, spirituelle, bien dialoguée. Dès le milieu du premier acte, deux mots dans la bouche d’Élysée Méraut, qui dit que Hezeta l’avait « achevé d’imprimer », me mirent sur la piste de l’auteur. — « C’est quelqu’un de chez Lemerre. » On sait en effet que le libraire du passage Choiseul signe le nom des imprimeurs à la fin des beaux poèmes qu’il publie. C’est ainsi que je découvris mon collaborateur Paul Delair, écrivain de grand talent, un peu confus parfois, mais avec des éclairs et de la grandeur, un poète.

La pièce me convenait, seul le dernier acte me semblait dur. Il se passait dans le garni de la rue Monsieur-le-Prince, au lit de mort d’Élysée Méraut. À la fin le roi Christian entre-bâillait la porte : « Est-ce ici mademoiselle Clémence ? » Dans mon petit salon de l’avenue de l’Observatoire, quand Coquelin nous lut le travail de Delair, tous eurent la même impression que moi. Gambetta était venu ce soir-là ainsi qu’Edmond de Goncourt, Zola, Banville, le docteur Charcot, Ernest Daudet, Édouard Drumont, Henry Céard. D’avis unanime, il fallait changer le dernier acte, qui était trop dangereux. Delair nous écouta, modifia la fin, atténua ; peines perdues ! nous étions condamnés avant d’être joués. J’en eus la conviction dès la répétition générale. La pièce avait été bien montée, certes ; la meilleure troupe du Vaudeville l’interprétait, la direction n’avait pas ménagé sa peine, et cependant je n’ai jamais vu une salle tendue, hostile comme celle de la première. On siffla le lendemain, et tous les jours suivants : — voir le Gaulois de cette époque. Tous les soirs les cercles envoyaient des délégués pour faire du tapage. Des scènes entières, très belles, très émouvantes, passaient dans le bruit sans que l’on entendît une phrase. Des tirades comme celle où il est parlé d’un Bourbon courant après l’omnibus étaient marquées d’avance. Ah ! s’ils avaient su de qui je tenais ce détail ! Et l’entrée superbe de Dieudonné, l’ivresse en habit noir pendant le chœur héroïque de la marche de Pugno ! La mode vint d’aller là « bahuter » comme à la salle Taitbout. Et puis, sous cette indignation factice des gandins, il y avait en somme une grande indifférence de la salle. Le public parisien, bien moins monarchiste que moi, restait profondément insensible à des misères royales ; c’était trop en dehors des conventions habituelles, aussi loin de sa pitié que les incendiés de Chicago et les inondés du Mississipi.

À part quelques feuilletons d’indépendants tels que Geffroy, Durranc, la critique suivit le public, c’est son rôle aujourd’hui ; et la pièce eut le bénéfice d’un universel éreintement. Quoique seul Paul Delair parût en nom sur l’affiche, ce fut moi surtout qui restai plusieurs semaines en butte aux calomnies, aux outrages de toutes sortes. Je fais de ces injures le cas qu’elles méritent. Par la multiplicité des journaux et la clameur des reportages, la voix de Paris est devenue un écho assourdissant de montagne, qui décuple le bruit des causeries, répercute tout à l’infini, étouffe, en l’élargissant, le ton juste du blâme et de l’éloge. Pourtant j’ai noté une de ces calomnies que je veux relever. On a prétendu que mon livre était une flatterie au gouvernement, que, commencé en faveur de la royauté pendant le « Seize Mai », il avait fait volte-face après la chute du maréchal et tourné à la république triomphante. Ceux qui ont dit cela, qui ont cru qu’une œuvre une fois structurée peut être ainsi, par caprice, par intérêt, menée à droite ou à gauche ; ceux-là n’ont jamais bâti un livre, du moins auraient-ils pu réfléchir, chercher dans quel but j’aurais fait ce dont ils m’accusaient. Je n’ai besoin de rien ni de personne, je vis chez moi, je ne sollicite ni emplois, ni distinction, ni avancement. Alors pourquoi ?

Quant au reproche d’avoir écrit un pamphlet de parti pris, il n’est pas plus vrai. Le livre et la pièce restent au-dessous de la vérité. J’ai laissé à la royauté une part assez belle ; si cette part n’est pas meilleure, à qui la faute ? La monarchie a posé devant moi ; comme toujours j’ai écrit d’après nature. D’ailleurs je n’ai pas été le premier à constater l’affaissement des âmes royales en exil. Dans les admirables « Mémoires d’outre-tombe », que j’avais eus tout le temps sur ma table, en travaillant, Chateaubriand raconte avec autrement de cruauté que moi la niaiserie, l’aveuglement de la cour de Charles X en Angleterre.

« De son sopha, Madame voyait à travers la fenêtre ce qui se passait au dehors, elle nommait les promeneurs et les promeneuses. Arrivèrent deux petits chevaux avec deux jockeys vêtus à l’écossaise. Madame cessa de travailler, regarda beaucoup et dit : « C’est madame… (j’ai oublié le nom) qui va dans la montagne avec ses enfants. » Marie-Thérèse, curieuse, sachant les habitudes du voisinage, la princesse des trônes et des échafauds descendue de la hauteur de sa vie au niveau des autres femmes, m’intéressait singulièrement. Je l’observais avec une sorte d’attendrissement philosophique. »

Et, quelques pages plus loin :

« J’allai faire ma cour au Dauphin, notre conversation fut brève :

— Comment Monseigneur se trouve-t-il à Butscherad ?

— Vieillotant.

— C’est comme tout le monde, Monseigneur.

— Et votre femme ?

— Monseigneur, elle a mal aux dents.

— Fluxion ?

— Non, Monseigneur, temps.

— Vous dînez chez le roi ? Nous nous reverrons.

Et nous nous quittâmes. »

Et quel réquisitoire que le livre de M. Fourneron, Histoire des émigrés pendant la Révolution française ! La tenue du comte d’Artois et du comte de Provence en exil, pendant que leur frère est prisonnier au Temple, envoyé à l’échafaud, la rivalité des maîtresses, madame de Polastron et madame de Balbi !

Ma descente de Gravosa a paru incroyable, monstrueuse, inventée à plaisir. Mais lisez l’histoire de Quiberon, l’aventure de ces malheureux soldats vendéens à qui on a promis un prince du sang pour marcher à leur tête, attendant, espérant le comte d’Artois qui reste au large, en mer, sans oser descendre, et qui écrit à d’Harcourt : « On ne voit que des troupes républicaines sur les côtes. » Ceux qui les lui faisaient voir, le baron de Roll et ses amis, imaginaient chaque jour des prétextes pour éluder le débarquement. L’héroïque Rivière, les comtes d’Autichamp, de Vauban et de la Béraudière insistaient vainement : « Je ne veux pas aller chouanner », répond le prince. Puis encore l’histoire de Frotté, et son ambassade tombant au milieu des parties de whist d’Holyrood. Il vient soumettre son plan de débarquement. On le reçoit en présence de Couzié, de l’évêque d’Arras, du baron de Roll, des comtes de Vaudreuil et de Puységur et du financier du Theil.

« Permettez, dit Roll avec son accent allemand, je suis capitaine des gardes et par conséquent responsable vis-à-vis du roi de la sûreté de Monsieur. Y a-t-il sécurité suffisante pour hasarder Monsieur ? — Non, assurément ! — Ainsi, interrompit le prince, vous-même, Monsieur de Frotté, vous reconnaissez que le projet est impraticable ? »

Frotté sort, il retourne près des gentilshommes de Normandie, seul, avec une de ces lettres à phrases pompeuses que prodiguait le comte d’Artois. « Je charge le comte Louis de Frotté de vous exprimer tous les sentiments dont mon cœur est pénétré. La Providence, n’en doutez pas, secondera votre généreuse constance… En attendant ce moment si désiré où je pourrai m’exprimer avec vous de vive voix, recevez, Messieurs… »

Ce livre est écrit par un royaliste qui n’a pas assez de haine contre la Convention. Est-il dans les Rois en exil une page aussi dure que celle-là ?