Souvenirs d’un page de la cour de Louis XVI/14 juillet

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CHAPITRE III

14 juillet

J’entends gronder la foudre, et sens trembler la terre.
Racine, Iphigénie.


Le Ciel, courroucé contre la France, semblait avoir annoncé cette date sanglante par un orage effroyable arrivé juste un an auparavant. Le dimanche 13 juillet 1788, le roi, revenant de Rambouillet, où il avait couché, fut assailli d’une grêle épouvantable, comme on n’en voit presque jamais. Tout le cortége fut obligé de se réfugier sous des hangars au village de Trappes, mais pas assez tôt pour que plusieurs cavaliers ne fussent blessés. Les campagnes étaient couvertes d’arbres renversés, d’oiseaux et de gibier écrasés. Je ne dirai pas le poids de plusieurs de ces glaçons ramassés longtemps après l’orage ; on ne le croirait peut-être pas. Les moissons furent détruites ; mais tous ces maux réunis ne pouvaient se comparer à ceux que Dieu nous réservait dans sa colère. C’était sur la terre même qu’il voulait prendre les instruments de sa vengeance.

Les événements qui préparèrent cette fameuse journée du 14 juillet sont assez connus. On sait combien la cour avait de moyens pour réprimer les excès des États généraux et les mouvements populaires. Versailles était rempli de troupes encore fidèles. Les régiments de Bouillon et de Nassau occupaient les routes de l’Orangerie ; nos manéges étaient remplis de troupes suisses ; les cours des écuries, de hussards au bivouac ; à Paris, à Saint-Denis, dans tous les environs se trouvaient également des forces considérables, animées du même esprit. Il n’y avait qu’un mot à dire, et bientôt les factieux eussent été dispersés et la révolte apaisée. Mais les perfides conseillers du malheureux monarque, loin de provoquer cette résolution, lui représentèrent la France baignée dans le sang de ses enfants et livrée à toutes les horreurs de la guerre civile. Au lieu de montrer à ses troupes aussi fidèles que braves leur monarque chéri, on le tenait renfermé dans son palais, dont l’accès était interdit même aux officiers.

Tous les soirs, une société nombreuse se rendait à l’Orangerie ; le bruit de la musique militaire, le parfum des orangers, plus suave encore dans le calme d’une belle soirée d’été, ce contraste, en un mot, d’un camp au milieu d’un palais, tout y attirait les curieux. J’y vis un soir le maréchal de Broglie avec sa famille ; il venait d’être nommé général de toutes ces troupes, L’enthousiasme qu’excita la présence du vieux guerrier ne laissait pas de doute sur celui qu’eût produit la présence du roi. Mais on l’attendit en vain ; et ces braves gens partirent sans avoir vu leur souverain. On peut dire que, dès lors, leur fidélité fut ébranlée par l’espèce de mépris qu’il semblait leur témoigner. Je ne blâme point Louis XVI ; je rejette toutes ces fautes sur ceux qui l’entouraient et qui, abusant de sa confiance parce qu’ils connaissaient son âme, amenaient sa déchéance en l’entretenant dans la crainte qu’il avait de rendre son peuple malheureux et de verser le sang de ses sujets. Et c’est ainsi qu’on peut expliquer comment le roi qui a prononcé ces sublimes paroles, comparables à tout ce que l’antiquité nous offre de plus touchant : « Qu’on le consolait de ses peines en lui disant qu’il était aimé de son peuple, » a pu être traîné par ce peuple à l’échafaud.

Louis XVI s’était décidé, le 11 juillet, à renvoyer Necker du ministère ; mais cette mesure sage et prudente devait être appuyée elle-même par des mesures énergiques, au besoin par les baïonnettes. Necker, il faut le dire, se conduisit sagement. Il était certain du mouvement que son départ ferait éclater ; il monta en voiture sans préparatifs, et gagna Bruxelles. Ce ne fut que le dimanche 12, que le bruit de sa disgrâce devint public. Je conduisis, ce jour-là, un honnête homme de ma province au dîner du roi. Il était partisan outré de Necker et des réformes, erreur dont il revint bien vite et qu’il expia par une détention de dix-sept mois sous le règne de la Terreur ; il me dit qu’il avait lu sur le visage de la reine le contentement qu’elle éprouvait du renvoi du ministre. Je n’en sais rien mais il me semble que cette princesse avait trop de perspicacité pour ne pas s’inquiéter, au contraire, d’une demi-mesure qui pouvait amener des malheurs. Le soir, en effet, on apprit l’insurrection de Paris. Peu de personnes osèrent y retourner. Le mardi, au bruit des canons de la Bastille, aux cris des victimes égorgées, toutes les troupes avaient pris les armes, restant en bataille sur la place d’armes. Mais le roi, cédant à la demande des États, les éloigna dans la nuit. Bientôt les gardes françaises imitèrent la lâche conduite de leurs camarades de Paris ; ils abandonnèrent leurs postes et furent remplacés par quelques gardes nationaux d’une contenance aussi ridicule que pittoresque.

Si le roi, en se rendant, le 16, aux États, prouva son amour pour le bien et la concorde, il donna, le 17, le plus grand exemple de courage et de sang-froid en allant se livrer aux Parisiens. Il en a donné depuis de supérieurs à celui-ci. Mais on peut dire que ceux-là sont au-dessus de l’humanité. Le voyage de Paris était un piége tendu au malheureux roi par la faction d’Orléans. Elle espérait bien qu’amené sans gardes dans Paris, au milieu d’une populace furieuse, encore émue des excès de la veille, il n’en sortirait pas vivant. M. le comte d’Artois était parti dans le plus grand secret, la frayeur faisait disparaître Monsieur ; le trône restait donc à l’odieux Philippe, car la santé chancelante du dauphin, jointe à son jeune âge, ne le fit jamais considérer comme un obstacle à ses desseins. La moindre crainte de la cour était de voir le monarque prisonnier dans Paris, on craignait surtout pour ses jours. Lui-même ne partit qu’après avoir éprouvé toutes les angoisses de l’incertitude. En me rendant, de bon matin, au lever, je l’aperçus, par une fenêtre opposée à son cabinet, se promenant, tout agité, entre le maréchal de Duras et le duc de Villequier. Le trouble de son âme se manifestait dans ses mouvements. Si ces deux confidents n’étaient pas capables de donner au roi des conseils salutaires, leurs cœurs du moins étaient à lui, et jamais Louis XVI n’avait eu d’amis plus sincères. Enfin, après avoir pressé dans ses bras sa famille éplorée, qui croyait le voir pour la dernière fois, le roi monta dans sa voiture, accompagné du duc de Villequier, du maréchal de Beauvau et du comte d’Estaing, commandant la garde nationale de Versailles.

On se mit en route au milieu d’une foule de peuple armé, depuis deux jours, de tout ce qui lui était tombé sous la main. L’Assemblée nationale donna pour égide au monarque une députation nombreuse, composée de ses membres les plus factieux et plutôt faite pour attirer le danger sur la tête du malheureux prince que pour l’en écarter. On sait, en effet, qu’on tira sur lui, et que la Providence détourna le coup, qui, partant derrière la voiture du roi, alla frapper une femme attirée par la curiosité.

Arrivé à l’Hôtel-de-Ville, le roi passa sous une voûte d’épées, et le maire de Paris, l’astronome Bailly, ne sut que lui débiter une plate antithèse et lui offrir une cocarde nationale. Au moins on ne tenta point de le retenir. Aussitôt qu’il eut la certitude qu’il pourrait retourner le soir à Versailles, Louis XVI envoya un page de la grande écurie, M. de Lastours, en porter la nouvelle à la reine. Les larmes, les transports de cette princesse témoignèrent des alarmes qu’elle avait éprouvées.

Louis XVI fut de retour sur les neuf heures. Accablé de fatigue, il se mit au lit sur-le-champ. Il n’y eut point de coucher. Je ne puis donc dire s’il est vrai, comme plusieurs historiens l’ont avancé, qu’en le déshabillant, ses valets de chambre auraient aperçu à son bras une blessure assez grave, provenant d’un coup d’épée qui lui aurait été donné par accident ou par une main criminelle. Je suis peu porté à croire cette anecdote, parce que pendant les deux ans que je restai encore à la cour je n’en entendis jamais parler. C’est la seule lecture de quelques relations qui m’apprit, bien longtemps après, une circonstance qu’on aurait eu, je crois, bien de la peine à cacher.