Souvenirs d’un page de la cour de Louis XVI/Bals de la reine

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CHAPITRE XIV

bals de la reine

Mettons des couronnes de roses sur nos têtes ; livrons-nous à une aimable gaité. Une jeune bergère tenant un thyrse garni de feuilles de lierre, danse d’un pied léger…
Anacréon


J’ai déjà parlé de certaines réformes qui avaient eu pour effet d’amoindrir le respect que la magnificence et l’appareil des fêtes et des cérémonies entretiennent naturellement dans le cœur des sujets pour la majesté royale. Les fêtes charmantes dont je vais parler ici semblaient avoir échappé à la proscription. On y voyait toujours briller cette noblesse et cette magnificence, dignes d’un grand roi, et cette galanterie, digne de la France. On ne les vit disparaître qu’après M. de Calonne, ce ministre célèbre, plus capable encore que calomnié, qui ne laissa point s’éteindre les derniers rayons de la majesté royale. Si, par l’augmentation du déficit, il creusa davantage le précipice, il sut du moins, d’un bras vigoureux, retenir sur ses bords la monarchie prête à y tomber, et il l’aurait sauvée si le courage et le désintéressement de chacun avaient voulu appuyer ses projets.

Les bals finirent en 1787 ; je ne les vis que deux hivers. C’était le roi qui les donnait à la reine les mercredis de chaque semaine, depuis le commencement de l’année jusqu’au carême.

Les pages de la chambre étaient chargés d’en faire les honneurs. Arrivés les premiers, ils attendaient les dames pour les conduire à leurs places, leur offrir des rafraîchissements et les reconduire au souper ou à leurs voitures. Habitués au grand monde, ils mettaient dans ces fonctions la désinvolture de leur âge et la politesse de leur rang. Les étrangers étaient toujours frappés de voir ces petits bons régents, dont la plupart portaient encore sur leurs visages les roses de l’enfance, se démener, courir, appeler, presser les gens du buffet, reconduire les dames, sans paraître étonnés de ces grandeurs, ni fatigués du poids de leurs superbes habits.

Dans la partie du château située à gauche de la cour royale, était une ancienne salle de spectacle que ses étroites dimensions avaient fait abandonner. C’était là que se donnait la fête. On y ajoutait plusieurs de ces pavillons de bois conservés à l’hôtel des Menus-Plaisirs, et qui, dressés en peu d’instants, décorés en quelques heures, formaient des palais ambulants. La distribution changeait souvent, et la salle de 1786 se fit surtout remarquer par son élégance.

On entrait d’abord dans un bosquet de verdure garni de statues et de buissons de roses, et terminé par un temple ouvert où était le billard. La verdure un peu sombre du bosquet rendait plus éclatante l’illumination du billard. À droite, de petites allées conduisaient dans la salle de danse et dans celle du jeu ; et pour conserver aux joueurs le tableau de la danse sans laisser évaporer la chaleur de ce beau salon, on avait clos une des portes par une énorme glace sans tain, transparente au point qu’il fallait y placer un suisse en sentinelle pour empêcher quelques maladroits de vouloir passer à travers.

La salle du bal était un carré long dans lequel on descendait par quelques marches. Tout autour régnait une galerie qui laissait la liberté de circuler sans nuire à la danse, qu’on pouvait examiner entre les colonnes ; c’était même de là que les personnes non présentées et admises dans les loges qui entouraient la salle en avaient la vue, et les pages avaient soin de leur y faire porter des rafraîchissements. À l’autre extrémité de la salle de danse était le buffet, qui terminait la perspective de la salle de jeu. Il était placé dans une demi-rotonde. D’énormes corbeilles de fruits et de pâtisseries séparaient de grandes urnes antiques remplies de liqueurs, dont les couleurs s’apercevaient au reflet des lumières. Quatre coquilles de marbre contenaient des jets d’eau, qui jaillissaient toute la nuit et répandaient une douce fraîcheur dans la salle de danse, tandis que de nombreux tuyaux de calorifères échauffaient les autres appartements.

Rien n’était oublié. Deux femmes de chambre se tenaient dans un cabinet de toilette pour réparer le désordre que la vivacité de la danse pouvait amener dans le costume. Et comme la disposition de la salle n’avait pu laisser pour ce cabinet qu’une demi-circonférence, on y avait adapté des glaces qui rendaient l’illusion parfaite et lui donnaient la forme d’une rotonde.

Les costumes étaient élégants, mais simples. Les hommes étaient en habits habillés et dansaient avec leurs chapeaux à plumet sur la tête, usage extrêmement noble et gracieux, que je n’ai vu pratiquer qu’à la cour de France. Plusieurs hommes y portaient des habits noirs brodés en jais, et le reflet des lumières sur cette broderie rendait ce costume très-brillant.

Il fallait monter dans les carrosses, c’est-à-dire être présenté, pour avoir l’entrée de ces bals et y danser. Tout ce qui était de service y entrait sans pouvoir y danser ni se mettre à table. Il n’y avait même pas d’exceptions pour les officiers des gardes ; aussi plusieurs nous faisaient-ils la cour pour venir souper à la table qu’on nous préparait dans une salle particulière.

À minuit, on servait le souper dans l’ancienne salle de spectacle. Chaque table était d’une douzaine de couverts, et l’on s’y réunissait avec sa société. Les valets de pied du roi et de la reine servaient. Les mets les plus recherchés et les plus délicats y étaient offerts avec profusion. La famille royale soupait souvent au bal, le roi n’y arrivait qu’après avoir soupé à neuf heures, dans ses appartements. Il y restait jusqu’à une heure, et allait se coucher, après avoir fait un tric-trac dans un petit salon destiné à ce jeu. Ce prince, ami des mœurs et de toute régularité, n’aimait pas qu’on jouât gros jeu. Rarement s’exposait-il à perdre plus de deux louis dans une soirée. À un de ces bals, quatre jeunes gens dont j’ai oublia les noms, excepté celui du jeune Belzunce, massacré à Caen durant la Révolution, firent une partie un peu forte au billard. Le roi entra dans la salle et leur demanda pourquoi ils ne dansaient pas ; ils répondirent qu’ils se délassaient un instant, et assurèrent le roi qu’ils jouaient petit jeu. On apprit le lendemain que la perte s’était élevée à quinze ou dix-huit cents louis, et le roi exila les quatre jeunes gens à leur régiment.

Malgré la simplicité et la bonhomie de Louis XVI, son rang et ses vertus en imposaient toujours un peu. Il se retirait de bonne heure parce qu’il savait qu’une fois parti le bal s’égayerait et s’animerait davantage. L’étiquette devenait moins sévère ; les vieux jeunes gens qui se trouvaient trop âgés pour se mêler à ces plaisirs, se permettaient alors une contredanse ou une colonne anglaise. On les reconnaissait à leur tête nue ; car ils étaient censés ne pas être venus pour se livrer à la danse, et ne s’étaient point habillés en conséquence.

La reine, Madame Élisabeth, M. le comte d’Artois, le duc de Bourbon, qui déjà ne dansaient plus, le faisaient alors une fois par extraordinaire, et jamais, à la cour, on ne vit régner plus de décence, et en même temps plus de franche gaieté.

Les meilleurs danseurs de ce temps étaient MM. de l’Aigle, qui se sont vu surpasser depuis, parce que cet art frivole est devenu l’objet d’une étude suivie, qu’il demande de la jeunesse et de l’exercice, et qu’il s’était écoulé plus de vingt ans depuis leurs premiers succès. La danseuse par excellence était madame d’Agoult, ou mademoiselle de Bellemont, qui, depuis, abandonna son mari pour le conventionnel Rovère, qu’elle voulut aller retrouver jusque dans les marais de la Guyane ; mais n’y ayant pu recueillir que ses cendres, elle le remplaça bien vite, non pas par M. d’Agoult, mais par le capitaine du vaisseau anglais qui la portait… Ô mœurs !…

Le point du jour mettait fin à ces nuits brillantes. Nous reconduisions les dames à leurs voitures, après leur avoir présenté des bouillons et des restaurants, et nous, les poches pleines de bonbons et d’oranges, débris du magnifique souper qu’on nous servait, nous allions chercher le repos que nous avions bien gagné. Il arrivait même parfois que le bruit et le plaisir ne suffisaient point à empêcher plusieurs pages de succomber au sommeil.