Souvenirs d’un page de la cour de Louis XVI/Spectacles

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche

CHAPITRE XIII

spectacles

La Fable ingénieuse, ouvrant ses galeries,
Vous offre le trésor de ses allégories.
C’est là que la Raison, prenant des traits nouveaux,
Du fard des fictions embellit ses tableaux

Dorat, Déclamation.


Pendant l’hiver, depuis le mois de décembre jusqu’à Pâques, les divers spectacles de Paris venaient à Versailles faire le service de la cour. Le mardi était consacré à la tragédie, le jeudi à la Comédie-Française, et le vendredi à l’Opéra-Comique. Le grand Opéra ne jouait que cinq à six fois chaque hiver, et c’était le mercredi. Louis XVI préférait généralement la tragédie et la comédie ; il y était très-assidu. Connaissant bien tous les grands poëtes, juste appréciateur de leurs beautés et doué d’une mémoire heureuse, ce prince se trouvait là dans son élément, tandis que son oreille, peu musicale, le disposait mal à goûter l’opéra, où il ne pouvait s’empêcher de bâiller. Je n’ai jamais, en effet, entendu personne chanter plus faux que ce pauvre roi ; heureusement que la musique n’est pas nécessaire pour gouverner ! En revanche, la sublime mélodie des vers de Racine lui était particulièrement agréable. Je me rappelle qu’un soir, au coucher, à Fontainebleau, on parla d’une tragédie de ce poëte qu’on venait de représenter. Un des courtisans voulut en réciter quelques vers qu’il estropia. Le roi prit la parole et nous débita toute la scène avec une justesse d’expression qui témoignait du goût du prince et de son instruction.

C’est à ce voyage de Fontainebleau que j’ai toujours fait remonter la haine féroce du poëte Chénier pour les rois, et surtout pour Louis XVI.

On y représentait pour la première fois[1] sa première tragédie, intitulée Azémire, et dont le sujet était emprunté aux croisades. Peut-être avait-il espéré plus d’indulgence de la cour que de la ville, et pensait-il que le respect, qui empêchait de siffler devant le roi, sauverait sa pièce du naufrage. Jamais, en effet, tragédie ne fut plus ridicule. Un chevalier croisé était retenu, comme Renaud, dans les palais d’Armide, par les charmes d’une jeune musulmane. Vainement, tous ses frères d’armes essayaient de le faire rougir de sa faiblesse ; aucun des beaux sermons qui lui étaient adressés ne pouvait dissiper son aveuglement, et il restait insensible à tout, même à cette belle apostrophe :


Que diront les Français, que dira ton vieux père ?


Un acteur, nommé Dorival, chargé de débiter ces mauvais vers, avait une prononciation gênée, ce qui ne l’empêchait pas d’être très-bon dans les rôles de raisonnements, où il ne commettait jamais un contresens. Mais ce jour-là sa langue s’embarrassa tellement, qu’on entendit :


 
Que diront les Français, que dira Dieu le Père ?


Un immense éclat de rire, qui gagna les acteurs eux-mêmes, accueillit cette étrange interprétation. Mais à la fin du quatrième acte, un sifflement aussi aigu que prolongé partit du haut de la salle. C’était, je l’ai dit, chose inouïe aux spectacles de la cour. Ce manque de respect, la position de la loge grillée où se plaçait le roi, tout persuada que le monarque avait pu lui seul pousser cette note malheureuse qui perça sûrement le tympan de M. Chénier, fit éclore sa monstrueuse tragédie de Charles IX, et le rendit l’ennemi irréconciliable des rois.

Voici comment La Harpe juge la malheureuse tragédie d’Azémire dans une lettre au grand-duc de Russie, depuis empereur Paul Ier : « Un M. Chénier, jeune aspirant, qui fait profession d’un grand mépris pour nos meilleurs écrivains, a fait jouer à Fontainebleau une tragédie d’Azémire, qui a été sifflée outrageusement depuis le commencement jusqu’à la fin. »

La salle de spectacle, au château de Versailles, était située dans l’aile à droite de la cour royale. Ce côté du château avait été rebâti après coup, et la nouvelle architecture s’accordait mal avec le goût sévère et la teinte sombre des travaux de Louis XIV. Cette salle contenait peu de monde ; mais le théâtre était vaste et pouvait et prêter à la représentation des opéras les plus embarrassés de machines et d’acteurs. Toutes les dépendances de la salle étaient commodes, et la décoration intérieure magnifique. Les loges étaient garnies de draperies en moire bleue ; celles où se plaçait la famille royale étaient grillées et situées au rez-de-chaussée. Toutes les personnes à qui leurs charges ne donnaient point entrée au spectacle, se faisaient inscrire pour avoir des billets chez le capitaine des gardes, lequel, à raison de sa place, devait répondre de toutes les personnes qui approchaient le roi. Les pages de la chambre avaient leurs places dans la loge des premiers gentilshommes, d’où, par un petit escalier, nous portions leurs ordres sur le théâtre. Le vieux maréchal de Duras, toujours galant, nous envoyait souvent chercher les actrices, qui venaient dans sa loge recevoir un compliment, parfois une accolade ; il nous recommandait de leur baiser la main en les reconduisant, et la vertueuse Idamé, la fière Aménaïde redescendaient par l’escalier tortueux, appuyées, non sur le bras d’un mandarin ou d’un chevalier syracusain, mais sur celui d’un page, le chapeau sous le bras.

C’était le roi qui fixait l’heure du spectacle, d’après la durée qu’il devait avoir ; car ce prince, ne voulant point faire attendre les officiers qui venaient prendre l’ordre, sortait toujours à neuf heures précises, pour aller de là souper chez Madame. Le matin, M. Desentelles, intendant des menus plaisirs, lui présentait le programme contenant la liste des rôles, le nom des acteurs qui devaient les remplir et la durée du spectacle. Chaque représentation était assez dispendieuse, car on fournissait les voitures aux acteurs pour venir de Paris, et toute la salle, même le théâtre, était éclairée en bougies.

C’était la musique de la chapelle qui composait l’orchestre, et quoiqu’on y entendit les Kreutzer, les Bezozzi et les Salentin, on aurait pu avoir une meilleure exécution, parce que les chanteurs n’étaient point accoutumés aux musiciens, et que les musiciens étaient plus habitués à exécuter des motets que des opéras.

Outre la salle de spectacle dont je viens de parler, il y en avait une autre à l’extrémité du château, du côté du nord, qui était peut-être la plus belle de l’Europe, si l’on excepte celles d’Italie. On y jouait rarement, à cause de son étendue et de la dépense qu’elle nécessitait. Pendant quatre ans que j’ai vu la cour à Versailles, on n’y donna pas une seule fête. Le théâtre était plus vaste qu’aucun de ceux de Paris, et la hauteur totale du bâtiment était de cent vingt pieds. Quand la cour y était rassemblée, le coup d’œil était magnifique. La multiplicité des lustres, l’éclat des parures se réfléchissaient dans les glaces dont les loges étaient remplies. Quand on examinait, par toutes les trappes ouvertes, le fond du théâtre, on était effrayé de la profondeur, et ce n’était point sans raison ; car le fils du machiniste, Boulet, ayant eu le malheur d’y tomber, y fut misérablement écrasé.

Quand on voulait donner une fête à la cour, on montait sur le théâtre plusieurs rangs de loges qui formaient, avec les loges permanentes, un ovale parfait. La décoration de ces loges donnait comme un reflet de pierres précieuses, tant l’éclat de toutes ces dorures était éblouissant. La dernière de ces fêtes fut donnée pour le comte du Nord, l’empereur de Russie Paul Ier ; on ne fit qu’illuminer la salle. Quant aux ambassadeurs indiens, dont je parlerai plus loin, ce furent eux qui firent la beauté ou plutôt l’étrangeté du spectacle, en traversant le théâtre et en s’extasiant devant tous ces objets que la perspective leur présentait en relief sur une surface plane. J’ajouterai que ce fut dans cette salle que se donna le fameux repas des gardes du corps, quelques jours avant le 5 octobre ; ce qui servit de prétexte à cette mémorable journée.

Il y avait encore dans la ville une salle de spectacle pour le public. Le fond en était occupé par cinq ou six loges toujours remplies d’une partie des cent cinquante-huit pages qu’il y avait alors à Versailles. Ils exerçaient une police sévère sur les pièces, sur les auteurs, et même sur le parterre, quoiqu’ils donnassent lieu à des querelles fréquentes. J’en ai vu éclater plusieurs. Un jour, un page de la grande écurie, nommé Frébois, prenait une bavaroise chaude sur le bord de la loge, lorsqu’un mauvais plaisant du parterre cria : « À bas la bavaroise ! » M. de Frébois se lève avec le plus grand calme, prend sa carafe et en arrose le parterre qui se culbutait, en riant beaucoup, pour éviter le bruyant liquide.

C’est dans cette salle que j’ai entendu un bon mot qui, montrant déjà le peu de respect qu’on portait à la famille royale, en ce moment présente dans une loge qu’elle s’était réservée, faisait presque prévoir le sort qui l’attendait. À une représentation de l’opéra de Paësiello, intitulé : Le roi Théodore à Venise, laquelle eut lieu en 1788, lors de la scène où le valet du roi confiant à Thadéo, l’hôte de la maison, l’embarras pécuniaire de son maître, répète plusieurs fois : « Que ferons-nous ? » une voix du parterre répondit : « Assemblez les notables ! »

Je remarquerai encore ici que tout Versailles vivait des bienfaits de la cour, et que cependant pas une ville en France ne se montra aussi acharnée contre la royauté. L’ingratitude des hommes ne parut jamais sous un aspect aussi révoltant. Mais le sort actuel de cette ville nous montre combien le bon La Fontaine a eu raison de dire :


Quant aux ingrats, il n’en est point
Qui ne meure enfin misérable.

  1. Le 4 novembre 1786. (Note des éditeurs.)