Souvenirs d’un page de la cour de Louis XVI/Gardes

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche

CHAPITRE II

les gardes

Il y a quatre ou cinq siècles qu’un roi de France prit des gardes, contre l’usage de ces temps-là, pour se garantir des assassins qu’un petit prince d’Asie avait envoyés pour le faire périr. Jusque-là, les rois avaient vécu tranquillement au milieu de leurs sujets, comme des pères au milieu de leurs enfants.
Montesquieu, Lettres persanes.


Malgré ces réflexions philosophiques de Montesquieu, on peut dire que l’institution des gardes auprès des rois est aussi ancienne que l’établissement des souverains eux-mêmes. Le gouvernement patriarcal fut le seul où, au milieu d’une grande famille, ces précautions durent être inutiles. Dès l’instant où l’augmentation de la population étendit les liens de la société, les mœurs se relâchèrent insensiblement, et les rois, protecteurs-nés des faibles, dispensateurs de la justice et des faveurs, durent se créer des ennemis, et par conséquent songer à se mettre à l’abri de la méchanceté et des rancunes des hommes que l’égoïsme rend toujours injustes.

Philippe-Auguste, durant le séjour qu’il fit dans la Terre-Sainte, établit, à la vérité, près de lui, des sergents d’armes, pour se mettre à l’abri des tentatives audacieuses du Vieux de la Montagne ; « et quant ledit roy ouït les nouvelles, si se doubta, forma et prist conseil de soy garder ; il eleut sergens à masses garnis et bien armés quy, nuict et jour, estoient autour de luy pour son corps garder. » Mais bien longtemps auparavant, Gontran, roi d’Orléans, voyant que ses deux frères avaient été tués, établit une grosse garde autour de sa personne, vers l’an 587. Et si cela entrait dans mon sujet, il me serait facile de rappeler, d’après Homère, qu’un soldat veillait à l’entrée de la tente d’Achille quand Priam vint le supplier. Mais je ne dois m’occuper ici que de la garde des rois telle que je l’ai vue et connue quelques années avant la Révolution. Je n’en parlerai même que postérieurement à la réforme de M. de Saint-Germain ; réforme qui n’eût point empêché la chute du trône, pas plus qu’elle ne l’a accélérée ; car ce qui l’occasionna, chacun le sait, ce ne fut point le défaut de défenseurs, ce fut et la sourde intrigue, et la trop grande bonté du monarque. À quoi ont servi, en effet, ces restes de troupes valeureuses ? Malgré leur imposante phalange, les marches du trône ont été brisées, les maîtres de l’empire renversés, et leurs têtes ont roulé sur l’échafaud. Car ce que la hardiesse n’a point osé entreprendre, de secrètes cabales l’ont opéré ; elles ont paralysé le bras de ces guerriers et émoussé le fer de leurs armes.

À mon arrivée à la cour, les gardes du corps seuls, avec une compagnie de cent Suisses et une compagnie de gardes de la porte, formaient toute la défense intérieure. Je n’y comprends point les gardes françaises et suisses, qui pouvaient être considérées comme une garnison et dont le service était extérieur.

Les gardes du corps étaient environ treize cents. Ils servaient par quartiers, et pendant leurs trois mois ils passaient alternativement une semaine au château, une à l’hôtel pour les chasses, et la troisième où ils voulaient. Ainsi, cent gardes du corps et quelques centaines de Suisses formaient toute la défense du palais.

Pour être reçu garde du corps il fallait avoir la taille et de plus être gentilhomme. Cette dernière condition n’était plus très-exactement suivie, car la noblesse préférait le service de l’armée à celui des gardes du corps, qui n’étaient que des soldats galonnés. C’était la noblesse pauvre, et surtout celle des provinces méridionales, qui fournissait le plus de sujets, mais non pas toutefois le plus d’officiers, car ces places étaient très-recherchées, tant à cause du grade que pour la facilité qu’elles donnaient de se faire connaître en approchant souvent du roi.

Ce corps était habillé de bleu ; veste, culotte et bas rouges ; le tout galonné d’argent. La richesse de l’uniforme, la beauté des hommes et des chevaux en faisaient une troupe remarquable ; et quand, tous les quatre ans, le roi en passait la revue à la plaine du Trou d’Enfer, la magnificence du coup d’œil, encore augmentée par la présence de la cour et d’une foule énorme de spectateurs, était vraiment incomparable.

Le service des gardes du corps, au château, consistait à monter la garde aux portes des appartements, à prendre les armes quand les princes passaient, à garnir la chapelle pendant la messe et à escorter les dîners de la famille royale. Ils devaient connaitre les ducs et pairs, car, à leur passage, la sentinelle devait porter les armes et frapper deux coups du talon droit. De même, cette sentinelle devait ouvrir la porte et ne pas la laisser ouvrir ; mais l’on sent que le garde était lui-même très-aise qu’on l’exemptât de toutes ces fonctions.

Les gardes étaient répartis dans le château en quatre salles : la grande était au haut de l’escalier de marbre ; on y prenait les factionnaires pour les appartement des princes ; la seconde, qui tenait à la première, était la salle de la reine ; la troisième était la salle du dauphin, et la quatrième était située au rez-de-chaussée, à droite de la cour de marbre, près le petit escalier par où le roi rentrait de la chasse. Tous les soirs on dressait des lits dans ces salles, et on les entourait de paravents depuis que la reine, femme de Louis XV, rentrant un jour très-tard chez elle, vit un garde couché dans une posture immodeste.

Les gardes du corps avaient rang de sous-lieutenants et de lieutenants, et les brigadiers celui de capitaines. Ils logeaient dans un vaste hôtel, rue Royale, où étaient les chevaux qu’ils montaient pour accompagner le roi, et qui étaient des coureurs très-lestes, à courtes queues. Les chevaux d’escadrons étaient dans les garnisons.

Des quatre compagnies qui formaient le corps des gardes, l’une se nommait Écossaise, du lieu de son origine ; elle occupait ce poste d’honneur depuis le temps de Charles VII, qui avait retenu à son service quelques hommes de cette nation. Elle portait une bandoulière blanche et argent, et sa garnison était à Beauvais. Les autres portaient le nom de leurs capitaines. C’étaient :

La compagnie de Villeroy, bandoulière verte, en garnison à Châlons-sur-Marne ; capitaines : le duc de Villeroy et le duc de Guiche ;

La compagnie de Noailles, bandoulière bleue, garnison à Troyes ; capitaine : le prince de Poix ;

Enfin, la compagnie de Luxembourg, en garnison à Amiens, bandoulière jaune, commandée par le prince de Luxembourg.

La compagnie écossaise était commandée par le duc d’Ayen.

Les charges de capitaines des gardes étaient des plus belles de la cour. Pendant leur quartier ils répondaient de la personne du roi ; et lors de la tentative d’assassinat faite sur Louis XV par Damiens, le capitaine de service dut, pour la forme, aller au parlement prendre des lettres de grâce. C’est depuis cet événement qu’une haie de gardes du corps et de cent Suisses entourait la voiture du roi quand il y montait. Une fois hors de ses appartements, le roi était constamment suivi de son capitaine des gardes, qui ne devait jamais le perdre de vue et ne point s’en laisser séparer, si ce n’est dans un défilé où l’usage voulait que l’écuyer passât le premier pour donner du secours en cas de besoin.

Le rang militaire du capitaine des gardes dépendait de celui qu’il avait dans l’armée et n’était pas fixé. Souvent, comme M. le duc de Guiche, il n’était que colonel, tandis que les lieutenants étaient maréchaux de camp, et les sous-lieutenants colonels ou lieutenants-colonels.

Plusieurs de ces officiers accompagnaient le roi quand il allait à la messe, et un sous-lieutenant commandait le piquet qui suivait la voiture du roi. L’uniforme avait en broderies ce que celui des gardes avait en galons ; mais les officiers ne portaient point les bas rouges ; ils avaient à la main une petite canne d’ébène avec une pomme en ivoire.

Je dois dire, dans l’intérêt de la vérité, que les gardes du corps furent de tout temps très-insubordonnés à leurs chefs. Leurs murmures, leurs querelles sur les honneurs à leur rendre, faisaient parfois oublier leur bravoure. Ils furent les premiers, au commencement de la Révolution, à donner l’exemple de la révolte, en allant demander tumultueusement la réintégration d’un brigadier mis à pied pour un mémoire séditieux présenté par lui contre le service qu’on exigeait des gardes. Et c’est tout au plus si leur conduite, le 6 octobre, a pu effacer cette atteinte à la première des vertus militaires : l’obéissance et la soumission aux chefs. Forcé par des circonstances particulières à servir dans ce corps, à Coblentz, j’en ai vu, sans partialité, les vices et les défauts, mon service n’y étant que momentané ; et je me suis convaincu que si c’était une des plus braves troupes de l’armée, c’en était aussi la plus orgueilleuse et la plus indisciplinée.

Huit gardes de la compagnie écossaise avaient le titre de gardes de la manche ; aussi, deux d’entre eux, de service tous les jours, ne s’éloignaient pas, en public, de la manche du roi. Leur consigne était de ne pas perdre de vue un seul instant la personne du roi ; et on peut dire que le couvercle du cercueil pouvait seul la leur dérober, puisque c’était à eux à l’y placer, et à descendre le corps à Saint-Denis. Par-dessus leurs uniformes ils mettaient des hoquetons, espèces de tuniques couvertes de broderies d’or et d’argent relevées en bosses.

Lorsque Louis XI renouvela avec ses bons compères, les Suisses, les traités signés par son père Charles VII, il en voulut garder cent près de sa personne. De là l’origine de la compagnie des cent Suisses, qui continuaient à être pris parmi les plus beaux hommes du régiment des gardes suisses ; aussi c’étaient tous des colosses. Fidèles à leurs mœurs et à leurs usages, ils portaient encore, les jours de cérémonie, l’antique costume des libérateurs de la Suisse : les larges hauts-de-chausses tailladés, le pourpoint, la fraise gaudronnée et la toque à plumets. Quand ce large bataillon s’avançait pesamment dans la cour royale, avec ses lourdes pertuisanes, au roulement d’énormes tambours qui ne réussissaient pas à couvrir le son aigre d’un petit fifre, et précédé de son vieux drapeau qui remontait au temps d’Henri II, on croyait voir l’élite d’un canton allant conquérir la liberté contre l’oppresseur de la patrie. Hors ces jours de fêtes, les cent Suisses portaient un habit français bleu, galonné en or, et le reste de l’habillement en rouge ; mais ils conservaient leur hallebarde, avec laquelle ils montaient la garde dans différents postes, et dans leur salle, qui précédait celle des gardes du corps.

Le brave duc de Brissac, massacré à Versailles parmi les prisonniers d’Orléans, au mois de septembre 1792, commandait cette compagnie.

Les gardes de la porte gardaient, en effet, la principale grille de la cour royale, pendant le jour seulement. Ils ne l’ouvraient qu’à l’heure indiquée pour le lever du roi, ordinairement à onze heures et demie. Ils devaient connaître aussi ceux qui avaient le droit de faire entrer leur voiture dans cette cour. Cette faveur, qu’on appelait les honneurs du Louvre, était réservée aux princes, aux maréchaux de France et aux ambassadeurs. Les autres voitures s’arrêtaient dans les cours adjacentes. Sans pouvoir dire si c’était par suite de quelque négligence, ou toute autre cause, à la chute du jour, les gardes de la porte remettaient leurs postes aux gardes du corps.

M. de Vergennes était le capitaine de cette compagnie, qui était habillée comme les gardes du corps, à l’exception du galon, qui était moitié or et moitié argent.

Il y avait encore deux faibles compagnies de gendarmes et de chevau-légers, l’une habillée de rouge et noir, l’autre de rouge et blanc, galonnées en or. Elles étaient commandées, la première par le prince de Soubise, l’autre par le duc d’Aiguillon. Ces compagnies ne faisaient de service et ne montaient à cheval que dans les cérémonies ; mais, tous les soirs, elles envoyaient un cavalier prendre le mot d’ordre, que le roi donnait, à neuf heures, aux officiers de tous les corps.

Le grand-prévôt de l’hôtel, le marquis de Sourches, commandait une compagnie de gardes chargés de la police. Outre ces moyens de sûreté, les Suisses du château faisaient des patrouilles dans les nombreux et obscurs détours des labyrinthes de l’intérieur ; ils avaient avec eux des chiens barbets, dressés à fureter dans tous les coins, pour voir si personne ne s’y cachait. Sans ces précautions, cette multitude de corridors, de passages, d’escaliers, seraient devenus un repaire de voleurs.

Le régiment des gardes françaises, en garnison à Paris, et celui des gardes Suisses, caserné à Rueil et à Courbevoie, envoyaient tous les dimanches un fort détachement à Versailles. Les postes extérieurs leur étaient confiés ; et quand le roi sortait, ils se mettaient en bataille dans la cour des Ministres. Leurs casernes étaient sous les bâtiments de cette cour, et dans de grandes baraques en planches figurant des tentes. Les officiers de ces corps avaient leurs entrées chez le roi, comme les gens présentés.

Je remarquerai ici qu’on disait, par abréviation, officiers des gardes, pour ceux des gardes du corps, et officiers aux gardes, pour ceux des gardes françaises.

Monsieur et M. le comte d’Artois avaient aussi, pour leurs appartements, chacun deux compagnies de gardes du corps, d’environ cent hommes, et une compagnie de Suisses. Les gardes de Monsieur étaient en rouge ; ceux de M. le comte d’Artois, en vert. Ces gardes n’étaient armés que dans les appartements de leurs princes, et ne pouvaient paraître dans les cours du château avec leurs mousquetons, ni accompagner les princes dehors. De même, tous les gardes, sans en excepter ceux du roi, devaient, pour paraître dans les grands appartements, ôter leur bandoulière.

Il fallait toute la fermeté du vieux maréchal de Biron, pour maintenir, dans le régiment des gardes françaises, l’exacte discipline qu’il y avait ramenée. Son successeur, le duc du Châtelet, qui n’était pas exempt d’un certain esprit systématique, laissa ce régiment exposé à toutes les séductions que peut présenter une garnison comme Paris. Aussi ce corps fut-il le premier à abandonner son prince à l’époque du 14 juillet. Ceux qui se trouvaient à Versailles résistèrent encore quelques jours ; mais, un matin, ils abandonnèrent leurs postes, et l’on fit venir le régiment de Flandres pour les occuper.

Les gardes du corps, après le 6 octobre, furent renvoyés dans leurs garnisons, et bientôt licenciés. Le roi voulait les sauver ; d’ailleurs, du moment qu’il se livrait lui-même à ses bourreaux, ses gardes lui devenaient inutiles.

Les cent Suisses, oubliant l’antique fidélité de leurs ancêtres, baisèrent les mains de ceux qui les opprimaient et cédèrent leur poste d’honneur à la garde parisienne. Peu dangereux, et non sans reproches, on les laissa subsister jusqu’au renversement du trône.

Quant à leurs compatriotes, ils restèrent à leur poste, fermes et inébranlables, comme le roc de leurs montagnes : le canon du 10 août put seul les en chasser ; et ce ne fut, on le sait, qu’après qu’ils eurent arrosé de leur sang le pavé des Tuileries.