Souvenirs d’un page de la cour de Louis XVI/Versailles

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CHAPITRE III

versailles

J’ai visité des lieux qui furent le théâtre de tant de splendeurs, et je n’y ai vu qu’abandon, que solitude.
Volney, les Ruines.


Si chaque saison amène un changement dans la nature, de même les révolutions et les siècles en amènent dans les ouvrages des hommes ; chaque génération transforme ou détruit les œuvres de celle qui l’a précédée. Qu’eût dit Louis XIII, si, moins de cinquante ans après sa mort, il eût pu voir son petit rendez-vous de chasse, le chétif château de Versailles, comme l’appelait Bassompierre, transformé en un immense palais ; le village devenu une ville considérable, et tous les arts se réunissant pour embellir ces lieux et y donner ces magnifiques fêtes qui, en réalisant tous les prodiges de la féerie, attestaient le goût et la puissance de Louis XIV ? Mais qu’aurait dit ce grand roi lui-même, s’il eût vu ce château, construit à tant de frais, où l’art avait forcé la nature, abandonné, désert ; ses maîtres arrachés de leur asile ; l’herbe croissant dans les rues ; le lierre se faisant un passage dans la pierre et le marbre ; quelques invalides occupant son alcôve, et cachant, sous leurs baillons, les lambris dorés de la demeure des rois, les chefs-d’œuvre du grand siècle ?… Les projets des hommes sont écrits sur le sable ; leurs travaux ont des fondements d’argile.

Louis XIII acheta l’emplacement d’un moulin, situé sur une élévation, pour y bâtir un petit château, simple rendez-vous de chasse. Ce fut Jean de Soisy qui lui en fit la vente, en 1627, sans être seigneur du village, qui dépendait alors de l’évêque de Paris, après avoir été le patrimoine de Martial de Loménie, greffier du conseil de Charles IX, et tué au massacre de la Saint-Barthélemy. Louis XIV, qui aimait les arts et que n’effrayaient point les difficultés, choisit cet endroit pour en faire la demeure des rois, abandonnant l’heureuse position de Saint-Germain, parce que la vue des tours de Saint-Denis, que l’on découvrait de là, l’attristait. Telle fut au moins l’une des raisons que l’on prêta au monarque, lorsqu’il choisit un lieu si ingrat, si marécageux, et où il eût été si difficile de rassembler tant de belles eaux sans le secours de l’ingénieuse machine de Marly. Malgré tant d’obstacles, le palais s’éleva avec une rapidité incroyable. En moins de sept années, la plus grande partie se trouva achevée, et il fut habité en 1687. La chapelle ne fut terminée qu’en 1710 ; elle était commencée depuis 1699. Mais la vieillesse et les tracas d’une guerre malheureuse avaient déjà fait perdre à Louis XIV une partie de son activité et de son goût pour la magnificence.

On ne tarda pas à voir l’effet de la célérité qu’on avait apportée à la construction de ce palais ; car, loin de résister avec opiniâtreté aux efforts du temps, moins d’un siècle après sa construction, il menaçait déjà de s’écrouler en plusieurs endroits. Les fondements, posés sur des terres rapportées, n’avaient pas assez de solidité, et bien des parties du bâtiment étaient déjà étayées. J’ai vu aussi la poutre qui supportait l’alcôve du roi tomber en pourriture ; et si on ne s’en était pas aperçu, le roi aurait pu, une nuit, se trouver au rez de chaussée, chez son capitaine des gardes. On lui dressa un lit dans le grand cabinet, où il coucha plus de six mois.

Le chiffre des dépenses faites au château de Versailles fut longtemps un prétexte de la guerre déclarée à l’ancienne dynastie. Mirabeau prétend que le maréchal de Belle-Isle s’arrêta, effrayé, quand il eut compté jusqu’à douze cents millions. Volney, d’après un manuscrit qui était déposé chez le surintendant des bâtiments, en fixe le montant à quatorze cents millions. Mais ce livre, aujourd’hui dans les mains du sieur Guillaumot, manuscrit bien relié en maroquin, doré sur tranche, avec un cartouche aux armes de Mansard, alors surintendant des bâtiments, arrête la dépense à la somme de 153,282,827 liv. 10 s. 3 d. On a de plus le compte des dépenses des travaux de construction pendant vingt-sept années du règne du grand roi, depuis 1664 jusqu’à 1690 ; et il prouve qu’on n’a dépensé que 306,565,650 livres, tant pour la construction du château de Versailles que pour celle des églises de Notre-Dame et des Récollets, le château de Trianon, Clagny, Saint-Cyr, Marly et sa machine, Noisy, Moulineaux, l’aqueduc de Maintenon, le plomb des conduits, les glaces, meubles, statues, le canal de Languedoc. Dans cette somme se trouvent même compris les secours accordés aux manufactures de provinces et gratifications aux savants.

Je ne m’attacherai point à faire une description bien minutieuse du château et de ses jardins ; je parlerai seulement de l’intérieur, qui devra subir de grands changements, si la dynastie nouvelle va s’y établir. Un des grands reproches qu’on peut faire au château de Versailles, c’est qu’il n’a point une entrée digne du monument. Une multitude d’angles rentrants, finissent, du côté de la cour, par réduire la façade à sept croisées ; et, en cela, on n’a eu pour but que de conserver le petit château de Louis XIII. La façade, du côté des jardins, est bien supérieure ; et, sur une étendue de trois cents toises, il est difficile de rien voir de plus majestueux.

La véritable entrée des appartements était par le superbe escalier de marbre ; mais, outre qu’on y arrive sur le côté et par trois arcades étroites, il ne conduit qu’aux antichambres du roi, et l’on ne pénètre dans la galerie que par une porte du milieu ; de sorte que l’on entre chez le roi sans avoir joui de la beauté des grands appartements. La véritable place du grand escalier, à Versailles, serait dans l’emplacement de la petite salle de spectacle, dans l’aile à droite, d’où il pourrait communiquer au salon d’Hercule ; alors une ambassade, une députation solennelle arriverait par la cour royale, monterait cet escalier, et traverserait tous ces beaux appartements avant d’entrer chez le souverain ; à moins qu’il ne la reçût, comme Louis XIV reçut l’ambassadeur de Perse, à l’extrémité de la grande galerie, où toutes les autorités de l’État trouveraient à se placer. Je ne m’étendrai pas davantage sur cette idée susceptible de plus de développements.

Il y a peu de personnes qui ne connaissent le château de Versailles, lequel forme, depuis quelques années, un vaste musée de peintures. On arrivait autrefois chez le roi par l’escalier de marbre ; on traversait la salle des gardes, l’antichambre, l’Œil-de-Bœuf, et enfin la chambre de parade. Mais ceux qui n’avaient pas le droit de rester dans les appartements du roi, passaient de suite dans la galerie, une des plus belles qui soient en Europe, et ou le pinceau de Le Brun a consigné les victoires de Louis XIV, tandis qu’un nombre infini de portes de glaces répètent la perspective des fenêtres dominant les jardins. C’était dans cette galerie que tous les étrangers qui venaient des extrémités de la France pour voir leur souverain une fois dans la vie, se plaçaient pour attendre l’instant où toute la famille royale sortait, le dimanche, des appartements du roi pour aller à la messe, et traversait les huit salons qui y conduisaient.

Toutes ces pièces avaient leur nom d’après les sujets de peinture représentés aux plafonds ; c’étaient le Salon de Diane, de Mercure, de Mars, etc. Comme ils servaient de passage plutôt que d’appartements, les Suisses seuls y séjournant, ils n’avaient d’autre décoration que les peintures, les lustres et les dorures.

Dans le premier salon en tournant à droite, celui d’Apollon, était un trône sous un dais de damas cramoisi, mais qui ne servait jamais. Il était très-rare que le roi donnât des audiences du haut du trône, et ce n’était jamais sous celui-là. Dans cette même pièce était attaché, à la fenêtre, un thermomètre de cristal, où le roi venait, plusieurs fois par jour, constater les degrés de la température. En outre, un garçon du château en prenait note sur son registre trois fois le jour.

Dans le salon de Mercure, on voyait une pendule, célèbre autrefois, moins curieuse, aujourd’hui que la mécanique a fait des progrès si rapides. À chaque heure, des coqs chantaient en agitant leurs ailes. Louis XIV sortait d’un temple, et la Renommée, dans un nuage, venait couronner le monarque au bruit d’un carillon.

Dans le salon de Mars, on avait placé ce beau portrait de la reins, par madame Lebrun, dont j’ai déjà parlé. Je vis un jour la reine avec sa famille sous ce tableau ; elle était habillée des mêmes couleurs, et nous pûmes juger de la parfaite ressemblance.

Dans la salle de Vénus, on voyait la statue antique vulgairement appelée Cincinnatus, et reconnue pour être Jason remettant sa chaussure après avoir passé le torrent Anauros. Elle se trouve maintenant au musée Napoléon.

Cette longue enfilade de pièces était terminée par le salon d’Hercule, l’un des plus beaux et des plus vastes que l’on connaisse. On pénétrait de là dans le vestibule de la chapelle où était la porte de la tribune et celle des deux escaliers qui conduisaient dans le bas. Ensuite, on trouvait la galerie de la chapelle qui menait aux appartements de cette aile du château, occupée par les princes du sang et quelques grands officiers.

On peut comparer le château de Versailles à un vaste labyrinthe par la quantité de galeries, de corridors, de petits escaliers et d’appartements qu’il renferme. Il fallait en avoir une grande habitude pour s’y reconnaître ; et bien des petites villes n’avaient pas la population du château de Versailles, car, aux personnes de la cour qui l’habitaient, il fallait joindre toutes celles que renfermait le grand commun, vaste bâtiment carré où logeaient la plupart des officiers du roi, et où se trouvaient les tables qui servaient à ces officiers lorsqu’il était d’usage de les y nourrir, usage aboli depuis quarante ans.

Le terrain à droite et à gauche du château s’abaissait sensiblement. On s’en apercevait surtout du côté de l’Orangerie, aux deux gigantesques escaliers qui ne comptent pas moins de cent quatre marches. L’exposition plus aérée, la vue plus étendue dont on jouit de ce côté, faisaient que toute la famille royale y logeait de préférence. Il y avait aussi bien des seigneurs de la cour qui y habitaient. Quoique les appartements qu’ils y occupaient fussent sombres et incommodes, étant situés sous les combles, ils les trouvaient toujours plus agréables, pour passer quelques jours à la cour, que les hôtels qu’ils avaient en ville. Obligés par leur charge d’être au château plusieurs fois le jour, ils n’avaient que ses galeries à traverser, sans être obligés de faire atteler leurs équipages qui restaient, ainsi que leurs cuisines, dans leurs hôtels.

La partie des logements était du ressort du grand maréchal des logis, dont la charge remontait aux premiers temps de la monarchie, où on l’appelait mansionarius, et qui était alors le marquis de la Suze. Il avait sous lui des maréchaux des logis qui, à l’armée ou en voyage, marquaient les logements du roi et de sa suite avec de la craie blanche, tandis que les logements des princes l’étaient avec de la craie jaune. Quand un logement était vacant dans le château de Versailles, il donnait lieu à une série d’intrigues et de sollicitations ; c’était à qui l’obtiendrait.

Les quatre ministres avaient leurs logements dans la première cour, mais leurs bureaux étaient placés dans des hôtels situés rue de la Surintendance. À l’hôtel de la guerre étaient les plans en relief de toutes les forteresses de la France. C’était M. Berthier, père du prince Alexandre de Neufchâtel, qui en était le gouverneur. À l’hôtel des affaires étrangères, on voyait tous les portraits des souverains de l’Europe et de ceux de l’Asie avec qui la France était en relations.

Je ne parlerai pas des jardins de Versailles, qui existent encore et qui ont subi peu de modifications. On leur a néanmoins enlevé quelques statues, notamment le beau terme de Jupiter, attribué à Myron, célèbre statuaire grec, et qui fut donné à Louis XIV par la ville de Besançon, après la conquête de la Franche-Comté. On le voyait dans un bosquet, à droite du rocher ; il est maintenant au musée de Paris.

Comme les voitures n’entraient pas dans la cour royale, sauf celles des princes, et que la grande quantité d’équipages aurait fait confusion, les chaises à porteurs étaient fort en usage à Versailles. On en trouvait à louer sur toutes les places publiques, et les grands seigneurs en avaient avec des porteurs à leurs livrées. Les princesses s’en servaient aussi pour aller à la messe et éviter de traverser à pied des galeries froides et humides.

La ville de Versailles s’agrandissait tous les jours. Nouvellement bâtie, elle présentait de fort belles maisons, mais point de commerce. La cour seule et le monde qu’elle y attirait faisaient vivre cette immense population. Et qui croirait que sur aucun point de la France le feu de la Révolution ne se développa avec autant de fureur que parmi ce peuple, qui ne subsistait que des bienfaits de la cour, ou par les places qu’elle y occupait ? L’heure du départ du roi fut celle de la ruine de cette ville ; la misère vint aussitôt y établir son empire. Quel contraste pour celui qui vit autrefois l’éclat et la richesse de cette cité, et qui voit à présent l’herbe croître dans ses rues et dans ses places publiques ! Quelques mendiants, anciens serviteurs ingrats des meilleurs des maîtres, vous entourent, vous persécutent pour vous faire visiter et vous montrer les restes de tant de grandeur, et obtenir de de vous quelque secours dans leur dénûment. Tout s’écroule. Les grilles arrachées rappellent des forfaits ; les restes de magnificence qu’on aperçoit sont un souvenir douloureux de la splendeur de ces lieux. On cherche où sont les maîtres de ces vastes domaines, et l’on frémit en pensant qu’ils ont disparu avec la rapidité de l’éclair, ne laissant après eux qu’un souvenir douloureux et une puissante leçon, et l’on redit alors avec l’auteur des Ruines : « Ici fleurit jadis une ville opulente, ici fut le siége d’un empire respecté ; oui, ces lieux maintenant si déserts, jadis une multitude vivante animait leur enceinte. Une foule active circulait dans ces routes aujourd’hui solitaires ; en ces murs où règne le silence retentissaient sans cesse le bruit des arts et les cris d’allégresse et de fête.

« Ce sont les décrets d’une justice céleste qui s’accomplissent. Un Dieu mystérieux exerce ses jugements incompréhensibles ! Sans doute il a porté contre cette terre un anathème secret ; en vengeance des races passées, il a frappé les races présentes… Oh ! qui osera sonder les profondeurs de la Divinité ? » ( Volney, Les Ruines.)