Souvenirs d’un page de la cour de Louis XVI/La cour à Paris

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CHAPITRE V

la cour à paris

Les lois étaient sans force, et les droits confondus,
Ou plutôt, en effet, Valois ne régnait plus.

Voltaire, Henriade.


Ce fut donc le 6 octobre, à dix heures du matin, que Louis XVI, en présence de 40,000 hommes et de vingt pièces de canon, après avoir vu sa garde dispersée ou égorgée, consentit à aller habiter, le jour même, un palais qui, depuis plus d’un siècle, était abandonné.

À dix heures du soir la cour arriva dans cette prison dissimulée sous le nom de palais. On peut penser si en quelques heures de temps on avait eu le loisir de préparer ces vastes appartements, qui n’avaient pas même été chauffés depuis l’enfance de Louis XV, et ou l’on trouvait encore les petits vitraux plombés du temps des Médicis. Excepté quelques pièces que la reine avait fait remeubler pour y coucher quand elle venait au spectacle à Paris, le reste était dans le plus affreux délabrement. Par une saison froide et pluvieuse, cette famille infortunée, abreuvée d’outrages et d’opprobres, vint donc, après une route pénible et au milieu de sinistres appréhensions, se reposer un instant dans ces vastes chambres où elle ne trouvait pas même ces petites commodités que le moindre bourgeois peut rencontrer dans sa maison. À peine y avait-il des lits, et si la famille royale n’avait été, ce jour-là, nourrie de ses larmes et de sa douleur, elle y eût à peine trouvé de quoi se sustenter.

Les trois premiers jours ne furent qu’une suite de tumultes et d’embarras. Tous ceux qui, par zèle plus que par ordre, avaient suivi le roi, couchèrent les premières nuits sur des tables ou sur des banquettes répandues dans les antichambres. Le roi passa ces premiers jours à Paris à consoler sa famille et à céder aux cris d’une populace effrénée qui remplissait les cours des Tuileries et qui, sans cesse, appelait aux fenêtres la famille royale obligée de céder à ses caprices. Petit à petit on s’arrangea, on meubla un peu. Chacun, revenu de sa stupeur, reprit ses fonctions ; mais la cour fut toujours très-mal dans ce palais. C’était une préparation aux misères que ces malheureux princes devaient éprouver, aux nuits passées dans les cellules des Feuillants, aux tourments de la tour du Temple, aux horreurs de la Conciergerie.

Je suis loin, on le sait, de blâmer le luxe et la magnificence d’un souverain ; il doit en imposer aux yeux. Mais quelles tristes réflexions ne me suggèrent pas la somptuosité des Tuileries et la richesse des meubles de Bonaparte, quand je les compare à la nudité des appartements de Louis XVI qui, comme lui, gouvernait la France ! Mais les vertus de ce dernier, et ses ancêtres, le souvenir de cette arrière-garde de rois, formaient le plus grand éclat de sa couronne.

Le principal ameublement de Louis XVI aux Tuileries, consistait en grandes tapisseries, plutôt destinées, d’après le goût du siècle, à couvrir les marches des autels qu’à servir de tentures. Les dorures étaient celles qu’avaient ordonnées Mignard et Coypel. Pas une glace nulle part. On fut obligé de mettre sur la toilette du roi un petit miroir pour que ce prince pût s’habiller.

La vaste salle du pavillon des Tuileries, aujourd’hui la salle des Maréchaux, servait aux Cent Suisses. Cette poignée d’hommes faibles, déjà gagnés de l’esprit révolutionnaire, se laissèrent écraser par les troupes de La Fayette, qui prirent les postes et le service des gardes du corps et s’établirent dans la seconde salle. Tous les jours un bataillon était relevé par un autre qui, avec le plus grand fracas, traînait toujours après lui ses deux pièces de canon, qu’on plaçait de chaque côté de l’entrée du château, et auprès desquelles on restait, la mèche allumée, moins pour défendre le roi que pour effrayer ses amis et même le peuple imbécile qui, d’un moment à l’autre, aurait pu s’émouvoir en sa faveur. Ces officiers d’un jour faisaient, auprès de la famille royale, le service des officiers des gardes du corps : un jour le banquier de la rue Vivienne remplaçait l’avocat de la rue du Temple, et l’épicier du faubourg Saint-Denis était relevé par le maçon du quartier Saint-Jacques, ou par un brigand de la Bastille qui apportait à la cour sa saleté repoussante et son cynisme grossier. Ces apôtres de l’égalité refusèrent longtemps de recevoir, des mains des pages, la queue des robes des princesses qu’ils devaient prendre, selon l’étiquette, en entrant dans le cabinet ou dans la chapelle. Ce service, dont les premières maisons du royaume se trouvaient honorées, fut dédaigné par des gens qui, six mois auparavant, étaient aux pieds de ceux qu’ils méprisaient ainsi.

La Fayette, surnommé à juste titre, par le feu duc de Choiseul, Gilles 1er, venait tous les jours fortifier ces braves dans leur insolence. Suivi de son état-major, composé en partie de gens tarés dans l’opinion publique, il venait étaler et sa figure blême et ses larges épaulettes. On y voyait moins souvent le maire de Paris, l’académicien Bailly, qui, non content d’une certaine célébrité parmi les astronomes, voulut tout d’un coup devenir homme d’État, et gouverner la capitale de la France. Autant M. Bailly, qu’un journal a surnommé Coco, était savant dans les calculs astronomiques, autant il était inepte dans la politique. Ivre de sa grandeur passagère, il emprisonna, insulta son souverain. Du reste il le suivit de près à l’échafaud, où il supporta, il faut le dire, la mort la plus horrible et l’agonie la plus cruelle avec autant de courage que de fermeté. En effet, un caprice du peuple fit changer trois fois de place l’instrument de son supplice, qui fut transporté de la place Louis XV au Champ-de-Mars, où il avait proclamé la loi martiale et fait tirer sur les patriotes. Glacé par une pluie froide, il attendait la mort, quand, à cette apostrophe d’un de ses bourreaux : « Tu trembles, Bailly ! » il répondit par ces mots dignes d’un sectateur de Zénon : « Il est vrai, je tremble, mais c’est de froid ! » M. Bailly était un grand homme maigre, le nez très-aquilin, la figure jaune et allongée. Il était frère du maître de la poste aux chevaux de Versailles, aussi petit que le maire de Paris était long et efflanqué.

L’appartement de Louis XVI, aux Tuileries, se composait d’une grande partie de celui qu’occupe aujourd’hui l’empereur Bonaparte, sur la cour, et de quelques cabinets sur le jardin où il passait sa vie privée. Le reste de ce premier étage était occupé par les grands appartements de la reine, qui avait abandonné à ses enfants celui du rez-de-chaussée où elle n’avait gardé que plusieurs pièces, formant aujourd’hui le salon et la chambre à coucher de madame Bonaparte. La garde parisienne s’étant établie dans l’antichambre du roi, on avait été obligé d’en faire une petite en prenant une partie de la salle des Nobles ; on avait fait de même un retranchement dans la galerie de Diane pour y placer le billard du roi. C’était dans cette galerie que, le dimanche, le roi dînait en public. Pour éviter la foule, on faisait entrer par la chambre du roi, et sortir par l’escalier du pavillon de Flore.

Dans les premiers temps du séjour de la famille royale aux Tuileries, il fallait, pour aller à la tribune de la chapelle, passer sur une de ces terrasses qui règnent au-dessus des arcades. La plus grande partie du service ne trouvant point de place dans la tribune, était obligé d’attendre la fin de la messe à l’injure du temps. Souvent même la cour ne passait qu’avec des parapluies. On finit par bâtir une petite galerie en charpente ; mais, avant qu’elle fût faite, chaque fois que le roi et sa famille allaient à la chapelle, ils étaient arrêtés sur cette terrasse par le concours de monde et la foule de curieux rassemblés dans le jardin, et qui témoignaient à cette illustre et malheureuse famille leur joie et leur enthousiasme, par des applaudissements réitérés. En général, les premiers temps du séjour à Paris montrèrent combien le roi était aimé du peuple, qui n’était pas encore exaspéré ni égaré par les intrigues des factieux et des scélérats. Les malheurs de la famille royale, ses vertus, son courage dans les affreuses journées des cinq et six octobre, avaient ramené les imbéciles Parisiens à cet amour pour le souverain qui est naturel aux Français. Partout où la famille royale se montra, elle fut suivie des acclamations du peuple, jusqu’à ce que les menées de tous les partis qui se disputaient la France et la déchiraient, eurent de nouveau changé l’esprit populaire, à force de calomnies et de sourdes atrocités.

Le roi et sa famille profitaient de ces moments de calme pour visiter les monuments et les établissements de Paris, et pour faire, tous les matins, des promenades dans le jardin des Tuileries. On ne l’ouvrait au public qu’à midi ; avant, on n’y entrait qu’avec des cartes de service. Quand l’heure nous y surprenait éloignés du château, le peuple se portait en foule du côté où le roi ou quelques princesses se trouvaient ; et je dois dire, non pour faire l’éloge des Parisiens, mais pour montrer combien les révolutionnaires durent avoir de peine à changer l’esprit du peuple français, je dois dire qu’il nous suffisait de faire une haie derrière le prince ; le respect qu’on lui portait encore était la plus forte barrière qu’on pût opposer à l’ardente curiosité de la multitude.

Tout cela, néanmoins, ne dura que quelques mois. Bientôt l’esprit changea tellement qu’aucun de ces illustres malheureux ne pouvait paraître, même aux fenêtres, sans être insulté. La curiosité était quelquefois si forte, et les dimanches, seuls jours où l’on entrait aux Tuileries sans billets, la foule était si considérable qu’à peine pouvions-nous pénétrer dans les salles et sur les escaliers pour arriver aux appartements où nous appelait notre service. C’était un vaste champ pour les filous ; aussi s’y exerçaient-ils amplement. Je me souviens qu’un particulier, qui, apparemment, avait été plusieurs fois la dupe de leur adresse, leur joua un jour un tour fort curieux. Il avait mis un petit piége dans sa poche ; un fripon y fut pris, et, poussant des cris horribles, fut obligé de suivre le particulier qui, d’un grand sang-froid, s’en allait sans se retourner. La garde fit cesser le supplice du filou en le conduisant devant le commissaire de police. J’ai été témoin oculaire de ce fait.

Après son arrivée à Paris, le roi ne retourna plus à Versailles. Une seule fois on fixa le lieu de la chasse dans l’ancien parc de Clagny, situé sous les murs de cette ville, et qui, grâce à sa clôture, avait échappé au braconnage et à la dévastation. Les habitants de Versailles s’empressèrent d’accourir ; la garde nationale prit les armes, et arriva tambour battant. Mais Louis XVI, indigné de leur ingratitude, leur tourna le dos, remonta à cheval, et repartit pour Saint-Cloud, où on l’avait, cette fois, laissé passer quelque temps. Ce fut la dernière chasse de ce malheureux prince. Les factieux, devenus plus méfiants, lui laissèrent moins de liberté ; et il fallait la force de sa constitution pour que, accoutumé à un exercice si violent, il ne résultât pour lui aucun grave accident d’une vie si sédentaire.