Souvenirs d’un page de la cour de Louis XVI/Madame Dubarry

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CHAPITRE XI

madame dubarry

Amour, tu perdis Troie !
La Fontaine, Fables.


J’ai encore vu madame Dubarry ! Cette ancienne sultane favorite de Louis XV fut traitée, à sa mort, par son successeur, avec une bonté qui avait sa source dans la douceur de Louis XVI et dans son respect pour son aïeul. Loin de sévir contre elle, on se contenta de lui retirer un service d’or qu’elle avait arraché à la faiblesse du feu roi, et qui était regardé comme le domaine inaliénable de la couronne. On lui laissa, avec ses grands biens, la faculté de fixer sa résidence où elle voudrait, excepté toutefois aux lieux où la cour avait l’habitude de se transporter. Soit par un effet de cette effronterie ordinaire à l’état ignoble d’où le caprice d’un monarque l’avait tirée, soit qu’elle y eût été attirée par un amour particulier pour ce ravisant séjour, madame Dubarry se fixa dans sa maison de Luciennes, village situé à deux lieues de Versailles, près de Marly.

Jamais, en effet, habitation ne dut être plus agréable à son propriétaire. La maison en était simple, quoique meublée avec magnificence. Son parc n’était même pas grand. Mais ce qui en faisait le principal attrait, c’étaient ses magnifiques perspectives, c’était cette vue immense sur la belle plaine


Où la Seine serpente en sortant de Paris.


De là, en effet, l’œil découvrait une foule de villages et de maisons de campagne, deux grandes routes, la forêt du Vésinet, et plus loin, sur sa montagne, l’antique château de Saint-Germain, rappelant la faiblesse de Louis XIII, tandis que les sommets pointus du château de Rueil amenaient le souvenir de son inflexible ministre, dont le génie, les talents, ne se présentaient pas tellement éclatants à la pensée, qu’on ne songeât parfois encore aux injustices, aux intrigues méditées et ourdies dans ce château. La machine de Marly, située au bas de cette montagne si roide que, même à pied, on ne la descendait pas sans précautions, animait par son mouvement cette partie du paysage, tandis que la grande ville, au milieu de son épais brouillard, terminait du côté de l’est cet incomparable tableau.

Et comme si la nature n’avait point fait assez pour embellir ce charmant séjour, on y avait appelé le concours de tous les arts pour la construction d’un pavillon où l’industrie humaine s’était déployée tout entière. Chaque profession s’y était surpassée ; il n’y avait pas jusqu’aux ferrures elles-mêmes qui ne fussent un modèle de goût et de délicatesse. Mais ce qui aurait suffi pour rendre ce lieu célèbre, c’était la présence de deux chefs-d’œuvre de la sculpture moderne, une Diane d’Allégrin, où le marbre semblait s’être plié aux désirs de l’artiste, et une Vénus sortant du bain, non moins admirable d’exécution.

Les temps malheureux où nous avons vécu sont cause que, dans les tableaux les plus riants, nous voyons apparaître une ombre, formée par quelque souvenir sinistre. Ce pavillon rappelle le sort du jeune Maussabré, aide de camp du duc de Brissac, qui y fut découvert au mois de septembre 1792. La curiosité seule avait porté la horde de bandits qui parcourait le pays, à visiter le pavillon de Luciennes ; ils en arrachèrent cet officier pour le conduire à l’Abbaye, où il fut massacré.

Mais, sans aller chercher des souvenirs étrangers à mon sujet, la femme qui possédait ce temple du luxe, qui avait vu, par le caprice du maitre, toute la cour à ses pieds, qui avait vu un duc (le duc de Gesvres) assez vil pour profiter de sa difformité et prendre le titre de Sapajou de la favorite ; cette femme, qui avait survécu à sa chute, ne fut-elle pas elle-même la victime de la faux révolutionnaire ? Comme les hommes de vertu et de talent, elle fut arrachée de sa retraite, et, du sein de la mollesse, traînée au fond des cachots et bientôt à l’échafaud, où elle montra une faiblesse d’autant plus étonnante, qu’elle était plus rare dans ces jours de deuil et de sang, où madame Joseph de Monaco mettait du rouge avant d’aller à l’échafaud, et où tant d’autres criaient : Vive le roi ! en recevant le coup de la mort.

Souvent, dans nos promenades lointaines, nous allions jusqu’à Luciennes. Un de nos camarades, M. de Sainte-Hermine, était le filleul de madame Dubarry et de M. d’Aiguillon. Il allait toujours voir sa marraine qui nous faisait servir une ample collation, et qui venait elle-même nous engager à en profiter.

Quoiqu’âgée alors de plus de quarante ans, elle était encore belle. En voyant ses beaux yeux et son charmant sourire, on eût pu s’expliquer et comprendre comment un grand monarque l’avait aimée, si, bien vite, le souvenir de son abjecte origine ne s’était présenté, et si on ne s’était aussitôt rappelé ce cynisme grossier, cette impureté de paroles puisée dans le commerce des prostituées du Pont-aux-Choux, qui lui faisait dire à son illustre amant, s’abaissant jusqu’à lui préparer son déjeuner, ce mot si connu : « Prends garde, la France, ton café f… le camp ! »

Pour moi, qui fus élevé dans un grand amour et un égal respect pour nos rois, je dois dire que ce qui frappa le plus mon jeune esprit chez madame Dubarry, ce fut de voir un portrait de Louis XV dans l’antichambre. Je trouvais que cette place blessait également le respect et la reconnaissance.

Madame Dubarry était fort aimée à Luciennes et y faisait beaucoup de bien, la bonté du cœur étant une des qualités les plus ordinaires à la classe d’individus dont elle était sortie. Souvent elle donnait des fêtes à ses paysans dans son parc ; et ce peuple, qui se souvenait d’avoir vu le souverain à ses pieds, dans ses courses fréquentes à Luciennes, et qui juge tout sur l’extérieur, admirait comme elle s’abaissait et comme elle oubliait sa grandeur !

Le séjour de madame Dubarry à la cour lui avait fait perdre cette grossièreté de son premier état. Ses grâces, son aisance, et certain jargon particulier au pays, cachaient chez elle, comme chez bien des courtisans, l’ignorance et le défaut d’éducation.

De tous ses anciens admirateurs, les deux qui ne l’abandonnèrent pas dans sa disgrâce, et furent toujours ses amis, étaient le duc de Brissac et le maréchal de Richelieu. La valeureuse générosité du premier s’indigna d’abandonner dans le malheur l’objet qu’il avait encensé par amour pour son roi. Le duc de Brissac était, à la cour de Louis XV, un chevalier du temps de Philippe-Auguste. Quant au maréchal, c’était lui qui l’avait tirée de l’obscurité ; et, outre l’impulsion de son cœur, il suivait peut-être en cela les ordres du feu roi qui, en mourant, lui recommanda sa favorite dont il devait prévoir l’abandon.

On sait les angoisses du pauvre maréchal, le jour de la présentation de madame Dubarry, le 22 avril 1769. Un coiffeur se fit attendre, et, par suite, fit attendre toute la cour qui, ce jour-là, était fort nombreuse et empressée pour voir une prostituée, revêtue du nom d’un mari qu’elle connaissait à peine, venir effrontément se présenter à l’élite de la France. L’heure était passée ; le roi impatient craignait qu’un délai ne devint l’occasion de nouvelles instances de la part tant de ses fidèles sujets, jaloux de sa gloire, que de ses filles, dont il respectait la vertu. Le maréchal, troublé, presque désespéré, voyait que ce retard perdait sa protégée ; que si la présentation n’avait pas lieu, l’intrigue manquait. Les vrais amis de Louis XV triomphaient déjà, lorsque ce prince, au moment de congédier la cour, jetant un dernier coup d’œil à la fenêtre, s’écria tout à coup : « Voilà madame la comtesse Dubarry ! » Il avait, en effet, reconnu sa livrée. Le maréchal revint à lui. Le succès de son amie fut dès lors assuré. Bientôt elle fut reconnue maîtresse du roi, et eut l’appartement de madame de Pompadour, situé au-dessus de celui du roi, et occupé depuis par le duc de Villequier. Il communiquait chez le roi par l’escalier donnant à droite de la cour de marbre ; mais la véritable entrée était par un escalier étroit et obscur ; et quoique cet appartement fut plus grand que beaucoup de ceux de Versailles, il était assez incommode, parce qu’il y fallait de la lumière en plusieurs pièces, quand le temps était obscur.

Un bruit assez répandu à Versailles était que Louis XV puisa la maladie dont il est mort dans les bras de la fille du jardinier de Luciennes, jeune enfant que madame Dubarry lui aurait prostituée, et chez qui la petite vérole se serait développée peu d’heures après. On peut croire que madame Dubarry, intéressée à conserver l’amour du roi, aurait pu se prêter à ce coupable manége ; mais est-il possible qu’un roi âgé, même égaré par ses sens, puisse pousser le libertinage jusqu’à corrompre la jeunesse ? Pour moi, je ne saurais le penser ; on a répandu alors tant de bruits calomnieux, que je suis porté à attribuer à celui-ci le même caractère. Que le public croie donc ce qu’il voudra de ce bruit populaire, que j’ai trouvé très-répandu, et qu’il fasse là-dessus toutes les réflexions qu’il serait de nature à suggérer en le supposant fondé. Toutefois, l’on doit à madame Dubarry la justice de dire que sa conduite, après la mort de Louis XV, fut, extérieurement du moins, aussi décente et aussi régulière que possible ; et que si elle lui donna un successeur dans son cœur, ce fut du moins avec les ménagements que la mémoire du roi commandait, et de manière à ce que le public n’en pût jamais rien savoir.


II


LES LIEUX