Souvenirs d’un page de la cour de Louis XVI/Princes du sang

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CHAPITRE VIII

princes du sang

… Le nom des héros, par un traître porté,
N’arrive pas moins pur à la postérité.

Dubellot, Siége de Calais.


Tous ces descendants de nos rois, rejetons de tant de héros, vivaient, à Paris, dans la paix la plus profonde, au sein des plaisirs et de la magnificence. Si l’on en excepte les jours de grandes cérémonies, on les voyait rarement, à Versailles, occuper leur appartement et faire leur cour au roi.

Je me garderai bien de faire l’histoire de ces princes qui ont laissé des réputations si diverses. Je dirai seulement ici quelques mots du duc d’Orléans et du duc de Penthièvre, réservant un chapitré spécial au duc d’Enghien, sur la mort duquel j’ai pu recueillir quelques détails aussi authentiques qu’intéressants.

M. le duc d’Orléans, qui depuis a joué un si triste rôle dans les événements de la Révolution, n’était encore connu alors que par des mœurs désordonnées, ses prodigalités et son immense fortune. Malgré le masque peu attrayant de pustules sanguinolentes dont son visage était couvert, on eût difficilement rencontré un port plus noble, une tournure plus leste, un abord plus prévenant, une conversation plus agréable. Sa toilette, toujours recherchée, se distinguait d’ailleurs par quelques nuances particulières ; on y voyait dominer certains goûts étrangers que le prince puisait dans ses voyages en Angleterre, et qui paraissaient surtout dans ses équipages.

Personne n’eut jamais une fortune plus brillante, une position plus indépendante. Cette position était préférable, sans contredit, à celle de tous les membres de la famille royale ; et sans les haines et les passions qui fermentaient dans son cœur, le duc d’Orléans eût pu être l’homme le plus heureux du royaume. Je ne saurais dire si ces sentiments étaient, chez lui, la suite d’un amour-propre froissé par le refus qui lui fut fait de la place de grand amiral et par la rupture du projet de mariage de sa fille avec le duc d’Angoulême, ou s’ils étaient le fruit d’une ambition effrénée. Toujours est-il qu’on vit rarement la vengeance poussée à un tel degré de fureur.

Si le duc d’Orléans a manqué d’énergie dans certaines circonstances qui pouvaient le conduire au trône, on peut dire qu’il ne manqua point de courage dans d’autres occasions où la bravoure n’avait pas besoin d’être accompagnée de ce génie, ou de ce calme réfléchi, nécessaire à un chef de parti.

Dans toutes les cérémonies, ce prince se faisait remarquer par son extérieur et son extrême magnificence. Lorsqu’il paraissait à cheval, en uniforme de colonel général des hussards, il éclipsait la troupe brillante qui l’accompagnait.

Je ne chercherai point à pénétrer dans les secrets de son Palais-Royal ; le peu de soin qu’il mettait à cacher ses désordres les a rendus assez notoires, et vouloir en particulariser les détails ce serait vouloir écrire autant de romans.

Ce fut à la séance royale du mois de 178[1] que la conduite politique du duc d’Orléans se démasqua ouvertement. Le roi en fut péniblement affecté. Ce monarque, trop régulier pour aimer le duc d’Orléans, vit bien alors que la dissolution de ses mœurs n’était pas la seule chose qu’on pût lui reprocher, et que ses projets ne tendaient à rien moins qu’à ébranler la monarchie.

L’exil qu’il lui imposa à Villers-Cotterets fut plutôt une marque de mécontentement qu’une punition véritable, et les larmes de madame la duchesse d’Orléans eurent bientôt fait cesser ces insignifiants arrêts.

Cette princesse avait pour elle l’ascendant de la vertu qui lui conciliait tous les respects. Tristement renfermée au Palais-Royal, privée de ses enfants que son mari lui ôtait, pour les faire élever, contre l’usage et la décence, par une femme réputée sa maîtresse, Madame d’Orléans venait peu à la cour, et allait souvent retremper son courage dans les conseils de son père, le vertueux duc de Penthièvre.

Les trahisons et les intrigues du duc d’Orléans, pendant la Révolution, sont connues de tout le monde. Après le 5 octobre 1789, il était déjà tellement en horreur qu’il fut obligé de se retirer en Angleterre, d’où il ne revint que pour la fédération de 1790. À peine même osa-t-il s’y montrer ; il se tint toute la journée éloigné du trône et caché parmi les députés.

Il fuyait de même le château où chacun s’empressait de l’insulter de la manière la plus piquante, comme le dernier des individus. Le jour de l’an 1791, où son devoir et la procession des cordons bleus l’appelaient à la cour, il s’abstint d’y paraître et y envoya ses deux fils aînés, les ducs de Chartres et de Montpensier. Le troisième, le comte de Beaujolais, n’avait point encore reçu l’ordre. Ces deux princes, en attendant le lever, reçurent dans le salon tous les affronts possibles. On fit cercle autour de la cheminée pour les empêcher d’en approcher ; on les accablait de sarcasmes sur la cocarde tricolore qu’eux seuls, avec le comte d’Estaing, avaient substituée à la cocarde verte de l’ordre du Saint-Esprit. Entré chez le roi, l’aîné adressa au monarque les excuses de son père, sans justifier son absence par un autre motif qu’une partie de chasse. Louis XVI le reçut avec tant de mécontentement et de froideur que le duc d’Orléans n’osa point se dispenser de venir le lendemain au service des chevaliers défunts. Les affronts recommencèrent, et furent si vifs, qu’il demanda à M. de Lafayette de l’en préserver. Le blême général, enchanté de trouver l’occasion d’humilier le prince avec qui il avait rompu, se tourna vers ceux qui composaient son état-major, et leur dit « Messieurs, défendez monsieur qui ne sait pas se défendre lui-même. »

Les enfants du duc d’Orléans venaient rarement à la cour. Les aînés prenaient dans les conseils d’une femme aussi remplie de talents que d’erreurs les faux principes qui les ont entraînés dans tous leurs travers. Le comte de Beaujolais seul en fut préservé par une disposition naturelle ; et la conduite de cet enfant, entièrement opposée à celle de ses frères, est très-extraordinaire.

Les autres princes, toujours à Paris ou dans leurs terres, ne venaient guère, eux aussi, à la cour, qu’aux jours de cérémonies et d’étiquette ; et, sauf quelques distinctions de forme, rien ne les relevait dans la foule des courtisans.

Le fameux duel entre M. de Bourbon et M. le comte d’Artois, qui avait insulté au bal madame la duchesse de Bourbon, avait eu lieu avant mon arrivée à Versailles ; il fit beaucoup d’honneur au prince, auquel on sut gré d’avoir voulu défendre une épouse outragée, mais qui avait eu les premiers torts. Ce fut peut-être la seule circonstance où l’un de ces princes donna l’exemple des égards conjugaux. M. le duc d’Orléans était, en effet, le seul qui ne fût pas ouvertement séparé de son épouse. Madame la duchesse de Bourbon, sa sœur, ne vivait point avec son mari, non plus que la princesse de Conti.

La vertu semblait s’être réfugiée sous le toit du duc de Penthièvre, qui se consolait près de sa belle-fille, l’infortunée princesse de Lamballe, de la mort prématurée de son fils unique, que les perfides conseils de son beau-frère, le duc d’Orléans, avaient précipité dans la tombe avec la scélératesse la plus raffinée. En associant, en effet, le jeune prince de Lamballe à ses débauches, il l’avait tué à vingt ans, et se voyait ainsi l’unique héritier de la belle et immense succession du duc de Penthièvre, qui passa dès lors son temps à Eu, à Sceaux ou à Vernon, entre la bienfaisance, l’étude et l’amitié.

Madame de Lamballe était sincèrement attachée à la reine. Ce fut cette amitié qui la fit revenir en France pour y trouver la mort la plus cruelle, mort qui enrichit encore le duc d’Orléans.

Le duc de Penthièvre, qui descendait du comte de Toulouse, fils naturel de Louis XIV et de madame de Montespan, n’était distingué des princes du sang que par un lambel dans son écusson, et une ligne qui, dans la nomenclature de la famille royale, séparait sa maison de celles des princes descendus légitimement de nos anciens rois.

  1. Sic. 19 novembre 1787. (Note des éditeurs.)