Souvenirs d’un voyage dans la Tartarie, le Thibet et la Chine/Volume 1 - Chapitre IV

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Adrien Le Clere (Tome 1p. 139-176).
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VOLUME I, TARTARIE


CHAPITRE IV.


Jeune Lama converti au christianisme. — Lamaserie de Tchortchi. — Quêtes pour la construction des édifices religieux. — Aspect des temples bouddhiques. — Récitation des prières lamaïques. — Décorations, peintures et sculptures des temples bouddhiques. — Topographie du grand Kouren, dans le pays des Khalkhas. — Voyage du Guison-Tamba à Péking. — Le Kouren des mille Lamas. — Procès entre le Lama-Roi et ses ministres. — Achat d’un chevreuil. — Aigles de la Tartarie. — Toumet occidental. — Tartares agriculteurs. — Arrivée à la Ville-Bleue. — Coup d’œil sur la nation mantchoue. — Littérature mantchoue. — État du christianisme en Mantchourie. — Topographie et production de la Tartarie orientale. — Habileté des Mantchous dans l’exercice de l’arc.
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Quoique nous n’eussions encore jamais visité la lamaserie de Tchortchi, nous la connaissions pourtant beaucoup, par les renseignements qu’on nous en avait donnés. C’est là qu’avait été élevé le jeune Lama, qui vint enseigner la langue mongole à M. Gabet, et dont la conversion au christianisme donna de si grandes espérances pour la propagation de l’Evangile parmi les peuples tartares. Il était âgé de vingt-cinq ans, quand il sortit de sa lamaserie en 1837. Il y avait passé quatorze ans, dans l’étude des livres lamaïques, et s’était rendu très-habile dans les littératures mongole et mantchoue. Il n’avait encore de la langue thibétaine qu’une connaissance très-superficielle ; son maître, vieux Lama très-instruit et très-vénéré, non-seulement dans la lamaserie, mais encore dans toute l’étendue de la bannière jaunâtre, avait fondé sur son disciple de grandes espérances. Aussi ce ne fut, qu'à son cœur défendant qu'il consentit à se séparer de lui pour quelque temps ; il ne lui permit qu'un mois d'absence. Au moment de partir, le disciple se prosterna, suivant l'usage, aux pieds de son maître, et le pria de consulter pour lui le livre des oracles. Après avoir lu quelques feuillets d'un livre thibétain, le vieux Lama lui adressa ces paroles : « Pendant quatorze ans, tu es toujours resté à côté de ton maître comme un fidèle Chabi (disciple), aujourd'hui pour la première fois tu vas t'éloigner de moi. L'avenir me cause une grande tristesse ; souviens-toi donc de revenir à l'époque fixée. Si ton absence se prolonge au-delà d'une lune, ta destinée te condamne à ne jamais remettre le pied dans notre sainte lamaserie. Le jeune disciple partit, bien résolu de suivre de point en point les instructions de son maître.

Dès qu'il fut arrivé dans notre Mission de Si-Wan, M. Gabet prit, pour sujet de ses études mongoles, un résumé historique de la religion chrétienne. Les conférences orales et écrites durèrent près d'un mois. Le jeune Lama, subjugué par la force de la vérité, abjura publiquement le bouddhisme, reçu le nom de Paul, et fut enfin baptisé après un fervent catéchuménat. La prédiction du vieux Lama a eu son entier accomplissement. Paul, depuis sa conversion, n'a jamais remis le pied dans la lamaserie dont il était sorti.

Environ deux mille Lamas habitent la lamaserie de Tchortchi, qui est, dit-on, la lamaserie favorite de l'Empereur ; il l'a comblée de présents et de privilèges. Les Lamas en charge reçoivent tous une pension de la cour de Péking. Ceux qui s'absentent de la lamaserie avec permission, et pour des raisons approuvées des supérieurs, continuent d'avoir part aux distributions d'argent et de vivres qui se font pendant leur absence. A. leur retour ils reçoivent fidèlement tout ce qui leur revient. On doit sans doute attribuer aux faveurs impériales cet air d'aisance qu'on rencontre partout dans la lamaserie de Tchortchi. Les habitations y sont propres, quelquefois même élégantes ; et jamais on n'y voit, comme ailleurs, des Lamas couverts de sales haillons. L'étude de la langue mantchoue y est très en honneur : preuve incontestable du grand dévouement de la lamaserie pour la dynastie régnante.

A part quelques rares exceptions, les largesses impériales entrent pour bien peu de chose dans la construction des lamaseries. Ces monuments grandioses et somptueux, qu'on rencontre si souvent dans le désert, sont dus au zèle libre et spontané des Mongols. Si simples et si économes dans leur habillement et dans leur vivre, ces peuples sont d'une générosité, on peu même dire d'une prodigalité étonnante, dès qu'il s'agit de culte et de dépenses religieuses. Quand on a résolu de construire quelque part un temple bouddhique entouré de sa lamaserie, les Lamas quêteurs se mettent aussitôt en route, munis de passeports qui attestent la légitimité de leur mission. Ils se distribuent les royaumes de la Tartarie, et vont de tente en tente demander des aumônes au nom du vieux Bouddha. Aussitôt qu'ils sont arrivés dans une famille, et qu'ils ont annoncé le but de leur voyage, en montrant le bassin bénit où on dépose les offrandes, ils sont accueillis avec joie et enthousiasme. Dans ces circonstances, il n'est personne qui se dispense de donner : les riches déposent dans le badir (1)[1] des lingots d'or ou d'argent ; ceux qui ne possèdent pas des métaux précieux, comme ils disent, offrent des bœufs, des chevaux ou des chameaux ; les pauvres même contribuent selon la modicité de leurs ressources ; ils donnent des pains de beurre, des pelleteries, des cordages tressés avec des poils de chameau ou des crins de cheval. Au bout de quelque temps on a recueilli ainsi des sommes immenses ; alors, dans ces déserts en apparence si pauvres, on voit s'élever, comme par enchantement, des édifices dont la grandeur et les richesses défieraient les ressources des potentats les plus opulents. C'est sans doute de cette manière, et par le concours empressé de tous les fidèles, qu'on vit autrefois surgir en Europe ces magnifiques cathédrales, dont les travaux gigantesques ne cessent d'accuser l'égoïsme et l'indifférence des temps modernes.

Les lamaseries qu'on voit en Tartarie sont toutes construites en briques ou en pierres. Les Lamas les plus pauvres seulement s'y bâtissent des habitations en terre ; mais elles sont toujours si bien blanchies avec de la chaux, qu'elles ne contrastent nullement avec les autres demeures. Les temples sont en général édifiés avec assez d'élégance, et avec beaucoup de solidité : mais ces monuments paraissent toujours écrasés ; ils sont trop bas, eu égard à leur dimension. Aux environs de la lamaserie on voit s'élever, avec profusion et sans ordre des tours ou des pyramides grêles et élancées, reposant le plus souvent sur des bases larges, et peu en rapport avec la maigreur des constructions qu'elles supportent. Il serait difficile de dire à quel ordre d'architecture connue peuvent se rattacher les temples bouddhiques de la Tartarie. C'est toujours un bizarre système de baldaquins monstrueux, de péristyles à colonnes torses, et d'interminables gradins. A l'opposé de la grande porte d'entrée est une espèce d'autel en bois ou en pierre, affectant ordinairement la forme d'un cône renversé ; c'est là-dessus que trônent les idoles. Rarement elles sont debout ; on les voit presque toujours assises les jambes croisées. Ces idoles sont de stature colossale, mais leurs figures sont belles et régulières ; à part la longueur démesurée des oreilles, elles appartiennent au type caucasien ; elles n'ont rien de ces physionomies monstrueuses et diaboliques des Pou-Ssa chinois.

Sur le devant de la grande idole, et de niveau avec l'autel qu'elle occupe, est un siège doré où se place le Fô-vivant, grand Lama de la lamaserie. Toute l'enceinte du temple est occupée par de longues tables, presque au niveau du sol, espèce de divans placés à droite et à gauche du siège du grand Lama, et s'étendant d'un bout de la salle à l'autre. Ces divans sont recouverts de tapis, et entre chaque rang il y a un espace vide, pour que les Lamas puissent librement circuler.

Quand l'heure des prières est arrivée, un Lama, qui a pour office d'appeler au chœur les hôtes du couvent, va se placer devant la grande porte du temple, et souffle de toute la force de ses poumons dans une conque marine, en regardant tour à tour les quatre points cardinaux. Le bruit sonore de cet instrument, qui peut aisément se faire entendre à une lieue de distance, va avertir au loin les Lamas, que la règle les appelle à la prière. Chacun alors prend le manteau et le chapeau des cérémonies, et on va se réunir dans la grande cour intérieure. Quand le moment est arrivé, la conque marine résonne pour la troisième fois, la grande porte s'ouvre, et le Fô-vivant fait son entrée dans le temple. Après qu'il s'est assis sur l'autel, tous les Lamas déposent au vestibule leurs bottes rouges, et avancent pieds-nus et en silence. A mesure qu'ils entrent, ils adorent le Fô-vivant par trois prostrations ; puis ils vont se placer sur le divan, chacun au rang de sa dignité. Ils sont assis les jambes croisées, toujours tournés en chœur, c'est-à-dire face à face.

Aussitôt que le maître des cérémonies a donné le signal en agitant une clochette, chacun murmure à voix basse comme des actes préparatoires, tout en déroulant sur les genoux le formulaire des prières marquées par la rubrique. Après cette courte récitation, vient un instant de profond silence. La cloche s'agite de nouveau, et alors commence une psalmodie à deux chœurs, sur un ton grave et mélodieux. Les prières thibétaines, ordinairement coupées par versets, et écrites en style métrique et cadencé, se prêtent merveilleusement à l'harmonie. Quelquefois, à de certains repos fixés par la rubrique, les Lamas musiciens exécutent une musique qui est peu en rapport avec la mélodieuse gravité de la psalmodie. C'est un bruit confus et étourdissant de cloches, de cymbales, de tambourins, de conques marines, de trompettes, de sifflets, etc. Chaque musicien joue de son instrument avec une espèce de furie. C'est à qui produira le plus de bruit et le plus de désordre.

L'intérieur du temple est ordinairement encombré d'ornements, de statuettes et de tableaux ayant rapport à la vie de Bouddha et aux diverses transmigrations des Lamas les plus fameux. Des vases en cuivre, brillants comme de l'or, de la grosseur et de la forme de tasses à thé, sont placés en grand nombre sur plusieurs degrés, en amphithéâtre, devant les idoles. C'est dans ces vases qu'on fait de perpétuelles offrandes de lait, de beurre, de vin mongol et de petit millet. Les extrémités de chaque gradin sont terminées par des cassolettes, où brûlent incessamment les plantes aromatiques recueillies sur les montagnes saintes du Thibet. De riches étoffes en soie, chargées de clinquant et de broderies d'or, forment, sur la tête des idoles, comme de grands pavillons, d'où pendent des banderolles, et des lanternes en papier peint ou en corne fondue.

Les Lamas sont les seuls artistes mis à contribution pour les ornements et le décor des temples. Les peintures sont répandues partout ; mais elles sont presque toujours en dehors du goût et des principes généralement admis en Europe. Le bizarre et le grotesque y dominent ; et les personnages, à l'exception des Bouddha, ont le plus souvent un aspect monstrueux et satanique. Les habits ne semblent jamais avoir été faits pour les individus qui en sont affublés. On dirait que les membres cachés sous ces draperies sont cassés et disloqués.

Au milieu de toutes ces peintures lamaïques, on rencontre pourtant quelquefois des morceaux qui ne sont pas dépourvus de beautés. Un jour que nous visitions, dans le royaume de Gechekten, la grande lamaserie appelée Temple d'Or (AltanSomné), nous remarquâmes un tableau qui nous frappa d'étonnement. C'était une grande toile, au centre de laquelle on avait représenté Bouddha assis sur un riche tapis. Autour de cette image, de grandeur naturelle, était comme une auréole de portraits en miniature, exprimant allégoriquement les mille vertus de Bouddha. Nous ne pouvions nous lasser d'admirer ce tableau, remarquable non-seulement par la pureté et la grâce du dessin, mais encore par l'expression des figures et la richesse du coloris. On eût dit que tous ces personnages étaient pleins de vie. Nous demandâmes à un vieux Lama, qui nous accompagnait, des renseignements sur cette admirable pièce de peinture. « Ce tableau, nous répondit-il, en portant ses deux mains jointes au front, ce tableau est un trésor de la plus haute antiquité ; il renferme toute la doctrine de Bouddha. Ce n'est pas une peinture mongole ; elle vient du Thibet ; elle a été composée par un saint de l’Eternel sanctuaire.

Les paysages sont, en général, mieux rendus que les sujets dramatiques. Les fleurs, les oiseaux, les arbres, les animaux mythologiques, tout cela est exprimé avec vérité et de manière à plaire aux yeux. Les couleurs sont surtout d'une vivacité et d'une fraîcheur étonnantes. Il est seulement dommage que les peintres paysagistes n'aient qu'une faible connaissance de la perspective et du clair-obscur.

Les Lamas sont de beaucoup meilleurs sculpteurs que peintres. Aussi ne ménagent-ils pas les sculptures dans leurs temples bouddhiques. Elles y sont répandues quelquefois avec une profusion, qui peut, il est vrai, attester la fécondité de leur ciseau, mais qui ne fait pas l'éloge de leur bon goût. D'abord, tout autour du temple, ce sont des tigres, des lions et des éléphants accroupis sur des blocs de granit. Les grandes rampes en pierre bordant les degrés qui conduisent à la grande porte d'entrée, sont presque toujours taillées, ciselées et ornées de mille figurines bizarres, représentant des oiseaux, des reptiles, ou d'autres animaux imaginaires. Dans l'intérieur du temple, on ne voit de tous côtés que reliefs, tantôt en bois, tantôt en pierres, mais toujours exécutés avec une hardiesse et une vérité admirables.

Quoique les lamaseries mongoles ne puissent être comparées, pour la grandeur et les richesses, à celles du Thibet, il en est quelques-unes qui sont très-célèbres et très- renommées parmi les adorateurs de Bouddha. La plus fameuse de toutes est celle du Grand-Couren (1)[2], dans le pays des Khalkhas. Comme nous avons eu occasion de la visiter durant le cours d'un de nos voyages dans le nord de la Tartarie, nous entrerons ici dans quelques détails.

La lamaserie du Grand-Kouren est bâtie sur les bords de la rivière Toula. C'est là que commence une immense forêt qui s'étend au nord jusqu'aux frontières russes, l'espace de six ou sept journées de marche. Vers l'orient, elle compte, dit-on, près de deux cents lieues d'étendue, jusqu'au pays des Solons, dans la Mantchourie. Avant d'arriver au Grand-Kouren, il faut cheminer pendant un mois entier à travers des plaines immenses, stériles, et semblables à un océan de sable. Ce grand désert de Gobi a continuellement un aspect mélancolique et triste. Jamais un ruisseau, jamais même une petite source d'eau pour animer cette solitude ; jamais un arbre qui en interrompe la monotonie. Aussitôt qu'on est arrivé sur la cime des monts Kougour, qui bornent à l'occident les Etats du Guison-Tamba, la nature change complètement de face. De toute part, ce sont des vallons pittoresques et animés, des montagnes rangées en amphithéâtre, et couronnées de forêts aussi anciennes que le monde. Le fond d'une grande vallée sert de lit au fleuve Toula qui, ayant pris sa source dans les monts Barka, coule longtemps d'orient en occident, arrose les plaines où paissent les troupeaux de la lamaserie ; puis, après avoir fait un coude au-dessus du Kouren, va s'enfoncer dans la Sibérie, et se perdre enfin dans le lac Balkal.

La lamaserie est bâtie au nord du fleuve, sur les vastes flancs d'une montagne. Les divers temples où demeurent le Guison-Tamba et plusieurs autres grands Lamas, se font remarquer par leur élévation et par les tuiles dorées dont ils sont recouverts. Trente mille Lamas vivent habituellement dans cette grande lamaserie, ou dans celles des environs, qui en sont comme les succursales. Au bas de la montagne, la plaine est incessamment couverte de pavillons de grandeur différente, où séjournent les pèlerins jusqu'à ce que leur dévotion soit satisfaite. C'est là que se rendent pêle-mêle tous les adorateurs de Bouddha, venus des contrées les plus éloignées. Les U-Pi-Ta-Dze ou Tartares aux peaux de poisson y plantent leurs tentes à côté des Torgot, descendus du sommet des saintes montagnes (Bokte-Oula). Les Thibétains et les Péboum des Hymalaya, cheminant lentement avec leurs longues processions de sarligues, ou bœufs à long poil, vont se confondre avec les Mantchous des bords du Songari et de l'Amour, qui arrivent portés sur des traîneaux. C'est un mouvement continuel de pavillons qui se tendent ou se ploient ; ce sont des multitudes de pèlerins qui arrivent ou qui partent, sur des chameaux, des bœufs, des sarligues, des voitures, des traîneaux, à pied, à cheval, en mille bizarres équipages.

Vues de loin, les blanches cellules des Lamas, bâties en lignes horizontales, au-dessus les unes des autres sur le penchant de la montagne, ressemblent aux degrés d'un autel grandiose, dont le tabernacle serait le temple du Guison-Tamba. Du fond de ce sanctuaire, dont les dorures et les vives couleurs resplendissent de toute part, le Lama-Roi reçoit les hommages perpétuels de cette foule d'adorateurs incessamment prosternés devant lui. Dans le pays il est appelé le Saint par excellence, et il n'est pas un seul Tartare Khalkha qui ne se fasse honneur de se dire son disciple. Quand on rencontre un habitant du Grand-Kouren, si on lui demande d'où il est... Koure Bokte-Ain Chabi, répond-il avec fierté, Je suis disciple du saint Kouren.

A une demi-lieue de la lamaserie, et non loin des bords du fleuve Toula, se trouve une grande station de commerçants chinois. Leurs maisons de bois ou de terre sont toujours entourées de palissades en pieux, pour se garantir des voleurs ; car les pèlerins, malgré toute leur dévotion, ne se font pas faute de piller sans scrupule le bien d'autrui. Une montre et quelques lingots d'argent volés pendant la nuit dans la tente de M. Gabet, ne nous ont pas permis de croire, sans restriction, à la probité des disciples du Saint.

Le commerce du Grand-Kouren est très-florissant ; les marchandises russes et chinoises y abondent ; dans les opérations commerciales, les paiements s'effectuent toujours avec des thés en brique. Qu'on vende un cheval, un chameau, une maison, ou des marchandises de quelque nature que ce soit, la convention du prix se fait en thés. Cinq thés représentent une valeur d'une once d'argent ; ainsi le système monétaire, qui répugnait si fort aux idées de Franklin, n'est nullement en usage parmi les Tartares du nord.

La cour de Péking entretient au Grand-Kouren quelques Mandarins, sous prétexte de maintenir le bon ordre parmi les Chinois qui résident dans ce pays ; mais en réalité, c'est pour surveiller le Guison-Tamba, dont la puissance ne cesse de donner de l'ombrage à l'empereur de la Chine. Le gouvernement de Péking n'a pas oublié que le fameux Tching-Kis-Khan est sorti de la tribu des Khalkhas, et que le souvenir de ses conquêtes ne s'est pas encore effacé de la mémoire de ces peuples belliqueux. Aussi le moindre mouvement qui s'opère au Grand-Kouren, ne manque pas d'aller donner l'alarme à l'empereur de Chine.

Dans l'année 1839, le Guison-Tamba descendit à Péking pour rendre visite à l'empereur Tao-Kouan. Aussitôt qu'en Chine on eut bruit de son dessein, la terreur s'empara de la cour, et le nom du grand Lama des Khalkhas fit pâlir l'empereur dans le fond de son palais. Des négociateurs furent envoyés pour tâcher de détourner le Guison-Tamba de ce voyage, ou du moins pour arranger les choses de manière à ne pas compromettre la sûreté de l' empire. On ne vint pas à bout de changer la résolution du Lama-Roi, mais on régla qu'il n'aurait qu'une suite de trois mille Lamas, et qu'il viendrait sans être accompagné des trois autres souverains Khalkhas, qui s'étaient proposé de le suivre jusqu'à Péking.

Aussitôt que le Guison-Tamba se mit en marche, toutes les tribus de la Tartarie s'ébranlèrent, et on vit accourir de toute part sur son passage des foules innombrables. Chaque tribu arrivait avec ses offrandes : des troupeaux de chevaux, de bœufs et de moutons, des lingots d'or et d'argent, et des pierres précieuses. On avait creusé des puits de distance en distance, dans toute la traversée du grand désert de Gobi ; et les rois des divers pays par où le cortége devait passer, avaient disposé longtemps d'avance des provisions, dans tous les endroits fixés pour les campements. Le Lama-Roi était dans un palanquin jaune, porté par quatre chevaux que conduisaient quatre grands dignitaires de la lamaserie. Les trois mille Lamas du cortége précédaient ou suivaient le palanquin, montés sur des chevaux ou sur des chameaux, courant sans ordre dans tous les sens, et s'abandonnant à leur enthousiasme. Les deux côtés du passage étaient bordés de spectateurs, ou plutôt d'adorateurs, qui attendaient avec impatience l'arrivée du Saint. Quand le palanquin paraissait, tous tombaient à genoux, puis s'étendaient tout de leur long, le front touchant la terre, et les mains jointes par-dessus la tête. On eût dit le passage d'une divinité qui daigne traverser la terre pour verser ses bénédictions sur les peuples. Le Guison-Tamba continua ainsi sa marche pompeuse et triomphale jusqu'à la grande muraille ; là, il cessa d'être Dieu, pour n'être plus que le prince de quelques tribus nomades, méprisées des Chinois, objet de leurs sarcasmes et dé leurs moqueries, mais redoutées par la cour de Péking, à cause de la terrible influence qu'elles pourraient exercer sur les destinées de l'empire. Il ne fut permis qu'à une moitié de la suite de passer la frontière ; tout le reste fut forcé de camper au nord de la grande muraille, dans les plaines du Tchakar.

Le Guison-Tamba séjourna à Péking pendant trois mois, voyant l'Empereur de temps en temps, et recevant les adorations un peu suspectes des princes Mantchous et des grands dignitaires de l'empire. Enfin il délivra le gouvernement chinois de sa présence importune ; et après avoir visité les lamaseries des Cinq-Tours et de la Ville-Bleue, il reprit la route de ses Etats ; mais il ne lui fut pas donné d'y arriver : il mourut en chemin, victime, disent les Mongols, de la barbarie de l'Empereur, qui lui fit administrer à Péking un poison lent. Cette mort a ulcéré les Tartares Khalkhas, sans trop les consterner ; car ils sont persuadés que leur Guison-Tamba ne meurt jamais réellement. Il ne fait que transmigrer dans un autre pays, pour revenir ensuite plus jeune, plus frais et plus dispos. En i844, ils ont appris en effet que leur Bouddha vivant s'était incarné dans le Thibet ; et ils ont été chercher solennellement cet enfant de cinq ans pour le replacer sur son trône impérissable. Pendant que nous étions campés dans le Koû-Kou-Noor, sur les bords de la mer Bleue, nous vîmes passer la grande caravane des Khalkhas qui allait inviter à Lha-Ssa le Lama-Roi du Grand-Kouren.

Le Kouren des mille Lamas — Mingan Lamané Kouré — est aussi une lamaserie célèbre, qui date de l'envahissement de la Chine par les Mantchous. Quand Chun-Tché (1)[3], fondateur de la dynastie actuellement régnante en Chine, descendait des forêts de la Mantchourie, pour marcher sur Péking, il rencontra sur sa route un Lama du Thibet, qu'il consulta sur l'issue de son entreprise. Le Lama lui promit plein succès. Chun-Tché lui dit alors de le venir trouver quand il serait à Péking. Après que les Mantchous se furent rendus maîtres de la capitale de l'empire, le Lama thibétain ne manqua pas de se trouver au rendez-vous. L'Empereur reconnut celui qui lui avait tiré un bon horoscope ; et pour lui en témoigner sa reconnaissance, il lui alloua une vaste étendue de terrain pour construire une lamaserie, et des revenus pour l'entretien de mille Lamas. Depuis cette époque la lamaserie des mille Lamas a pris du développement, et aujourd'hui elle en compte plus de quatre mille. Pourtant elle a toujours conservé le même nom ; peu à peu les commerçants s'y sont transportés, et ont formé aux environs une assez grande ville, habitée conjointement par les Chinois et les Tartares. Le principal commerce de l'endroit consiste en bestiaux.

Le grand Lama de la lamaserie est en même temps souverain du pays. C'est lui qui rend la justice, fait les lois et crée les magistrats. Quand il est mort, on va, comme de juste, le chercher dans le Thibet, où il ne manque jamais de se métempsycoser.

Quand nous visitâmes le Kouren des mille Lamas, tout était sens dessus dessous, à cause d'un procès qui s'était élevé entre le Lama-Roi et ses quatre ministres, appelés en langue mongole Dchassak. Ces derniers s'étaient émancipés au point de se marier, et de se bâtir des maisons particulières, loin de la lamaserie ; toutes choses contraires aux règles lamaïques. Le grand Lama avait voulu les rappeler à l'ordre ; mais ces quatre Dchassak avaient amassé contre lui une multitude de griefs, et l'avaient accusé à Gé-Ho-Eul, auprès du Tou-Toun, grand Mandarin Mantchou qui peut connaître de toutes les affaires tartares. Le procès durait depuis deux mois, quand nous passâmes à la lamaserie, et nous vîmes bientôt qu'elle se ressentait de l'absence de ses chefs. Prières et études, tout était en vacance ; la grande porte de la cour extérieure était ouverte, et paraissait n'avoir pas été fermée depuis longtemps. Nous entrâmes dans l'intérieur, et nous ne trouvâmes qu'une morne solitude. L'herbe croissait de toute part dans les cours et sur les parois. Les portes des temples étaient cadenassées ; mais à travers le jour des battants on pouvait voir que les autels, les siéges des Lamas, les peintures, les statues, tout était couvert d'une épaisse poussière ; tout attestait que la lamaserie était depuis longtemps en chômage. L'absence des supérieurs, jointe à l'incertitude de l'issue du procès, avait relâché tous les liens de la discipline. Les Lamas s'étaient dispersés, et on commençait à regarder l'existence même de la lamaserie comme extrêmement compromise. Depuis, nous apprîmes que le procès, grâce à d'énormes sommes d'argent, s'était terminé à l'avantage du Lama-Roi, et que les quatre Dchassak avaient été contraints de se conformer en tout aux ordres de leur souverain.

On peut encore mettre au nombre des lamaseries célèbres, celle de la Ville-Bleue, de Tolon-Noor, de Gé-Ho-Ëul ; et en dedans de la grande muraille, celle de Péking et celle des Cinq-Tours dans le Chan-Si.

Après avoir quitté la lamaserie de Tchortchi, comme nous entrions dans la bannière rouge, nous rencontrâmes un chasseur mongol, qui portait sur son cheval un magnifique chevreuil fraîchement tué. Nous en étions réduits depuis si longtemps à notre insipide farine d'avoine, assaisonnée de quelques morceaux de suif, que la vue de cette venaison nous donna quelque envie de varier un peu notre nourriture ; nous sentions d'ailleurs que notre estomac, affaibli par des privations journalières, réclamait impérieusement une alimentation plus substantielle. Après avoir donc salué le chasseur, nous lui demandâmes s'il serait disposé à nous vendre son chevreuil... Seigneurs Lamas, nous répondit-il, quand j'ai été me mettre en embuscade pour attendre les chevreuils, je n'avais dans mon cœur aucune pensée de commerce. Les voituriers chinois qui stationnent là haut, au-dessus de Tchortchi, ont voulu acheter ma chasse pour quatre cents sapèques ; je leur ai dit : Non. Seigneurs Lamas, je ne puis pas vous parler comme à des Kitat ; voilà mon chevreuil, prenez-le à discrétion. — Nous dîmes à Samdadchiemba de compter cinq cents sapèques au chasseur, et après avoir suspendu la bête au cou d'un chameau, nous continuâmes notre route.

Cinq cents sapèques équivalent à peu près à cinquante sous de France : c'est le prix ordinaire d'un chevreuil : un mouton coûte trois fois plus cher. La venaison est peu estimée des Tartares, et encore moins des Chinois. La viande noire, disent-ils, ne vaut jamais la blanche. Pourtant, dans les grandes villes de Chine, et surtout à Péking, la viande noire paraît avec honneur sur la table des riches et des Mandarins, mais c'est à cause de sa rareté, et pour rompre la monotonie des mets ordinaires. Cette observation ne regarde pas les Mantchous : grands amateurs de la chasse, ils sont en général très-friands de toute espèce de venaison, et surtout de la viande d'ours, de cerf et de faisan.

Il n'était guère plus de midi, lorsque nous rencontrâmes un site d'une merveilleuse beauté. Après être passés par une étroite ouverture, pratiquée entre deux rochers dont le sommet se perdait dans les nues, nous nous trouvâmes dans une vaste enceinte, toute entourée de hautes montagnes, où croissaient çà et là quelques vieux pins. Une fontaine abondante donnait naissance à un petit ruisseau bordé d'angélique et de menthe sauvage. Ces eaux faisaient le tour de cette enceinte, parmi de grandes herbes, et s'échappaient à travers une ouverture semblable à celle par où nous étions entrés. Aussitôt que nous eûmes parcouru d'un regard les attrayantes beautés de ce site, Samdadchiemba nous présenta une motion pour y dresser immédiatement la tente. N'allons pas plus loin, nous dit-il ; campons ici, s'il vous plaît. Nous avons peu marché, il est vrai ; le soleil est encore très-haut ; mais aujourd'hui il faut camper de bonne heure, nous avons à travailler ce chevreuil... Personne n'ayant eu rien à opposer au discours du préopinant, sa proposition fut adoptée à l'unanimité, et nous allâmes dresser notre tente sur les bords de la fontaine.

Samdadchiemba nous avait souvent parlé de sa dextérité de boucher ; aussi était-il ivre de joie : il brûlait de nous montrer son savoir-faire. Après avoir suspendu le chevreuil à une grosse branche de pin, aiguisé son couteau sur un clou de la tente, et retroussé ses manches jusqu'au coude, il nous demanda si nous voulions dépecer le chevreuil à la turque, à la chinoise ou à la tartare. N'ayant aucune raison suffisante pour préférer une manière plutôt qu'une autre, nous laissâmes à Samdadchiemba la liberté de suivre l'impulsion de son génie. Dans un instant il eut écorché et vidé l'animal ; puis il détacha les chairs tout d'une pièce, sans séparer les membres, ne laissant suspendu à l'arbre qu'un squelette avec ses os parfaitement nettoyés. C'était la méthode turque ; on en use souvent dans les longs voyages, afin de ne pas se charger du transport inutile des ossements.

Aussitôt que l'opération fut terminée, Samdadchiemba détacha quelques tranches de notre grande pièce de venaison, et les mit frire dans de la vieille graisse de mouton. Cette manière de préparer du chevreuil n'était peut-être pas très-conforme aux règles de l'art culinaire ; mais la difficulté des circonstances ne nous permettait pas de mieux faire. Notre gala fut bientôt prêt ; mais, contre notre attente, nous ne pûmes avoir la satisfaction d'être les premiers à en goûter. Déjà nous étions assis en triangle sur le gazon, ayant au milieu de nous le couvercle de la marmite qui nous servait de plat, lorsque tout à coup, voilà que nous entendons comme un ouragan fondre du haut des airs sur nos têtes. Un grand aigle tombe comme un trait sur notre souper, et se relève avec la même rapidité, emportant dans ses serres quelques tranches de chevreuil. Quand nous fûmes revenus de notre épouvante, nous n'eûmes rien de mieux à faire que de rire de l'aventure. Pourtant Samdadchiemba ne riait pas, lui ; il avait la rage dans le cœur, non pas à cause du chevreuil escamoté, mais parce que l'aigle en partant l'avait insolemment souffleté du bout de son aile.

Cet événement servit à nous rendre plus précautionneux les jours suivants. Durant notre voyage nous avions plus d'une fois remarqué des aigles planer sur nos têtes, et nous espionner à l'heure des repas. Cependant aucun accident n'avait encore eu lieu. Jamais notre farine d'avoine n'avait tenté la gloutonnerie de l'oiseau royal.

On rencontre l'aigle presque partout dans les déserts de la Tartarie. On le voit tantôt se balançant et faisant la ronde dans les airs, tantôt posé sur quelque tertre au milieu de la plaine, y rester longtemps immobile comme une sentinelle. Personne ne lui fait la chasse ; il peut faire son nid, élever ses aiglons, croître et vieillir sans être jamais tourmenté par les hommes. Souvent on en rencontre, qui, posés à terre, paraissent plus gros qu'un mouton ordinaire ; quand on s'approche d'eux, avant de pouvoir se lancer dans les airs, ils sont obligés de faire d'abord une longue course en battant des ailes ; après quoi, parvenant à abandonner un peu le sol, ils s'élèvent à volonté dans l'espace.

Après quelques jours de marche, nous quittâmes le pays des huit bannières, pour entrer dans le Toumet occidental. Lors de la conquête de la Chine par les Mantchous, le roi de Toumet s'étant distingué dans l'expédition comme auxiliaire, In vainqueur, pour lui témoigner sa reconnaissance des services qu'il en avait reçus, lui donna les belles contrées situées au nord de Péking, en dehors de la grande muraille. Depuis cette époque, elles portent le nom de Tournet oriental, et l'ancien Toumet a pris celui de Toumet occidental ; ils sont séparés l'un de l'autre par le Tchakar.

Les Tartares mongols du Toumet occidental ne mènent pas la vie pastorale et nomade ; ils cultivent leurs terres, et s'adonnent à tous les arts des peuples civilisés. Il y avait déjà près d'un mois que nous marchions à travers le désert, dressant au premier endroit venu notre tente d'un jour, accoutumés à ne voir au-dessus de nos têtes que le ciel, et sous nos pieds et autour de nous que d'interminables prairies. Il y avait déjà longtemps que nous avions comme rompu avec le monde : car de loin en loin seulement nous apercevions quelques cavaliers tartares qui traversaient rapidement la Terre des Herbes, semblables à des oiseaux de passage. Sans nous en douter, nos goûts s'étaient insensiblement modifiés, et le désert de la Mongolie nous avait fait un tempérament ami de la paix et de la solitude. Aussi, dès que nous fûmes dans les terres cultivées, au milieu des agitations, des embarras et du tumulte, nous nous sentîmes comme opprimés et suffoqués par la civilisation ; l'air nous manquait, et il nous semblait à chaque instant que nous allions mourir asphyxiés. Cette impression pourtant ne fut que passagère ; au bout du compte, nous trouvâmes bien plus commode et bien plus agréable, après une journée de marche, d'aller loger dans une auberge bien chaude et bien approvisionnée, que d'être obligés de dresser une tente, d'aller ramasser des bouses, et de préparer nous-mêmes notre pauvre nourriture avant de pouvoir prendre un peu de repos.

Les habitants du Toumet occidental, comme bien on peut se l'imaginer, ont complètement perdu l'originalité du caractère mongol. Ils se sont tous plus ou moins chinoisés, et on en rencontre beaucoup parmi eux qui n'entendent pas un mot de la langue mongole. Il en est même qui laissent parfois percer un peu de mépris pour leurs frères du désert qui n'ont pas encore livré leurs prairies au soc de la charrue ; ils les trouvent bien ridicules de mener une vie perpétuellement errante, et de loger sous de misérables tentes, tandis qu'il leur serait si aisé de se bâtir des maisons, et de demander des richesses et des jouissances à la terre qu'ils occupent. Au reste, ils ont quelque raison de préférer le métier de laboureur à celui de berger ; car ils habitent des plaines magnifiques, très-bien arrosées, d'une admirable fécondité, et favorables à la culture de toute espèce de céréales. Quand nous traversâmes ce pays, la moisson était déjà faite ; mais en voyant de tout côté les aires couvertes de grands amas de gerbes, on pouvait juger que la récolte avait été riche et abondante. Tout d'ailleurs, dans le Toumet, porte l'empreinte d'une grande aisance ; nulle part sur la route, on ne rencontre, comme en Chine, de ces habitations délabrées, et semblables à des ruines. On n'y voit jamais, comme ailleurs, de ces malheureux exténués de misère, et à moitié recouverts de quelques haillons ; tous les paysans sont complètement et proprement vêtus. Mais leur aisance se manifeste surtout dans les arbres magnifiques qui entourent les villages, et bordent les chemins. Les autres pays tartares, cultivés par les Chinois, n'ont jamais un aspect semblable ; les arbres ne peuvent y vieillir ; on n'essaie pas même d'en planter, car on est assuré qu'ils seraient arrachés le lendemain, par des malheureux qui s'en feraient du bois de chauffage.

Nous avions fait trois journées de marche dans les terres cultivées du Toumet, lorsque nous entrâmes dans Kou-Kou-Hote (Ville-Bleue), appelée en chinois Koui-Hoa-Tchen. Il y a deux villes du même nom, à cinq lis de distance l'une de l'autre. On les distingue en les nommant l'une Ville vieille, et l'autre Ville neuve, ou bien encore Ville commerciale et Ville militaire. Nous entrâmes d'abord dans cette dernière, qui fut bâtie par l'empereur Khang-Hi, pour protéger l'empire contre les ennemis du nord. La ville a un aspect beau, grandiose, et qui serait même admiré en Europe. Nous entendons seulement parler de son enceinte de murailles crénelées, construites en briques ; car, au dedans, les maisons basses, et en style chinois ne sont nullement en rapport avec les hauts et larges remparts qui les entourent ; l'intérieur de la ville n'a de remarquable que sa régularité et une grande et belle rue qui la perce d'orient en occident. Un Kiang-Kiun ou commandant de division militaire, y fait sa résidence avec dix mille soldats, qui tous les jours sont obligés de faire l'exercice. Ainsi cette ville peut être considérée comme une grande caserne.

Les soldats de la ville neuve de Koukou-Hote sont Tartares-Mantchous ; mais si par avance on ne le savait pas, on ne le soupçonnerait guère en les entendant parler. Parmi eux, il n'en existe peut-être pas un seul qui soit capable de comprendre la langue de son pays. Déjà deux siècles se sont écoulés, depuis que les Mantchous se sont rendus maîtres du vaste empire chinois ; et on dirait que, pendant ces deux siècles, ils ont incessamment travaillé à se détruire eux-mêmes. Leurs mœurs, leur langue, leur pays même, tout est devenu chinois ; aujourd’hui on peut assurer que la nationalité Mantchoue est anéantie sans ressource. Pour se rendre compte de cette étrange contre-révolution, et comprendre comment les Chinois ont pu s’assimiler leurs vainqueurs et s’emparer de la Mantchourie, il faut reprendre les choses de plus haut, et entrer dans quelques détails.

Du temps de la dynastie des Ming (l)[4], les Mantchous ou Tartares orientaux, après s’être fait longtemps la guerre entre eux, se choisirent un chef qui réunit toutes les tribus pour en faire un royaume. Dès lors ces peuples farouches et barbares acquirent insensiblement une importance capable de donner de l’ombrage à la cour de Péking. En 1618, leur puissance était si bien établie, que leur chef ne craignit pas de signaler à l’empereur chinois sept griefs dont il avait, disait-il, à se venger. Ce hardi manifeste finissait ainsi : Pour venger ces sept injures, je vais réduire et subjuguer la dynastie des Ming. — Bientôt l’empire fut bouleversé par de nombreuses révoltes ; le chef des rebelles assiége Péking, et s’en empare. Alors l’Empereur désespérant de sa fortune, va se pendre à un arbre du jardin (2) [5] impérial, après avoir écrit ces mots avec son propre sang : — Puisque l’empire succombe, il faut que le prince meure aussi. — Ou-San-Koueï, général des troupes chinoises appelle les Mantchous à son secours, pour l’aider à réduire les rebelles. Ceux-ci sont mis en fuite ; et pendant que le général chinois les poursuit dans le midi, le chef Tartare revient à Péking. Ayant trouvé le trône vacant, il s’y assit.

Avant cet événement, la grande muraille, soigneusement gardée par la dynastie des Ming, défendait aux Mantchous d’entrer en Chine ; réciproquement, l’entrée de la Mantchourie était interdite aux Chinois. Mais après la conquête de l’empire, il n’y eut plus de frontière qui séparât les deux peuples. La grande muraille fut franchie, et la circulation d’un pays à l’autre, une fois laissée libre, les populations chinoises du Pe-Tchi-Li et du Chan-Toung, resserrées dans leurs étroites provinces, se répandirent comme un torrent dans la Mantchourie. Le chef Tartare était considéré comme seul maître, seul possesseur des terres de son royaume ; mais devenu empereur de Chine, il a distribué aux Mantchous ses vastes possessions, sous condition qu’on lui paierait annuellement de fortes redevances. A force d’usures, d’astuce et de persévérance, les Chinois ont fini par se rendre les maîtres de toutes les terres de leurs vainqueurs, et ne leur ont laissé que leurs titres, leurs corvées et leurs redevances. La qualité de Mantchou est ainsi devenue insensiblement un poids onéreux que beaucoup ont cherché à secouer. D’après une loi, on doit faire tous les trois ans un recensement dans chaque bannière ; ceux qui ne se présentent pas pour faire inscrire leurs noms sur les rôles sont censés ne plus appartenir à la nation Mantchoue ; or tous ceux que l'indigence fait soupirer après l'exemption des corvées et du service militaire ne se présentant pas au recensement, entrent par ce seul fait dans les rangs du peuple chinois. Ainsi, à mesure que les migrations ont fait passer par delà la grande muraille un grand nombre de Chinois, beaucoup de Mantchous ont abdiqué volontairement leur nationalité.

La déchéance ou plutôt l'extinction de la nation Mantchoue marche aujourd'hui plus rapidement que jamais. Jusqu'au règne de Tao-Kouan, les contrées baignées par le Songari avaient été exclusivement habitées par les Mantchous ; l'entrée de ces vastes pays avait été interdite aux Chinois, et défense faite à qui que ce fût d'y cultiver les terres. Dès les premières années du règne actuel, on mit ces contrées en vente, pour suppléer à l'indigence du trésor public. Les Chinois s'y sont précipités comme des oiseaux de proie, et quelques années ont suffi pour en faire disparaître tout ce qui pouvait rappeler le souvenir de leurs anciens possesseurs. Maintenant on chercherait vainement dans la Mantchourie une seule ville ou un seul village qui ne soit exclusivement composé de Chinois.

Cependant, au milieu de cette transformation générale, il est encore quelques tribus, les Si-Po et les Solon qui ont conservé fidèlement leur type mantchou. Jusqu'à ce jour, leur territoire n'a été ni envahi par les Chinois, ni livré à la culture ; elles continuent d'habiter sous des tentes, et de fournir des soldats aux armées impériales. On a remarqué pourtant que leurs fréquentes apparitions à Péking, et quelquefois leur long séjour dans les garnisons des provinces, commençaient à donner de terribles atteintes à leurs goûts et à leurs usages.

Quand les Mantchous ont eu conquis la Chine, ils ont en quelque sorte imposé aux vaincus une partie de leur costume et quelques usages (1)[6]. Mais les Chinois ont fait plus que cela ; ils ont su forcer leurs conquérants à adopter leurs mœurs et leur langage. Maintenant on a beau parcourir la Mantchourie jusqu'au fleuve Amour, c'est tout comme si on voyageait dans quelque province de Chine. La couleur locale s'est complètement effacée ; à part quelques peuplades nomades, personne ne parle le mantchou ; et il ne resterait peut-être plus aucune trace de cette belle langue, si les empereurs Khang-Hi et Kien-Loung ne lui avaient élevé des monuments impérissables, et qui fixeront toujours l'attention des orientalistes d'Europe.

Autrefois les Mantchous n'avaient pas d'écriture particulière ; ce fut seulement en 1624 que Tai-Tsou-Kao-Hoang-Ti, chef des Tartares orientaux, chargea plusieurs savants de sa nation de dessiner des lettres d'après celles des Mongols. Plus tard, en 1641, un lettré plein de génie, nommé Tahai, perfectionna ce premier travail, et donna à l'écriture mantchoue tout le degré de finesse, d'élégance et de clarté qu'on lui voit aujourd'hui.

Chun-Tché s'occupa de faire traduire les chefs-d'œuvre de la littérature chinoise. Khang-Hi établit une académie de savants, également versés dans le chinois et dans le tartare. On s'y occupait avec ardeur et persévérance de la traduction des livres classiques et historiques, et de la rédaction de plusieurs dictionnaires. Pour exprimer des objets nouveaux et une foule de conceptions, qui jusqu'alors avaient été inconnus des Mantchous, il fallut inventer des expressions empruntées pour la plupart des Chinois, mais que l'on cherchait à accommoder par de légères altérations au génie de l'idiome tartare. Ce procédé tendant à faire disparaître insensiblement l'originalité de la langue mantchoue, l'empereur Kien-Loung y remédia, il fit rédiger un dictionnaire dont tous les mots chinois furent bannis. On interrogea les vieillards et les savants les plus versés dans leur langue maternelle ; et des récompenses furent proposées à quiconque découvrirait une ancienne expression hors d'usage, et digne d'être consignée dans cet important ouvrage.

Grâce à la sollicitude et au zèle éclairé des premiers souverains de la dynastie actuelle, il n'est maintenant aucun bon livre chinois qui n'ait été traduit en mantchou. Toutes ces traductions jouissent de la plus grande authenticité possible, puisqu'elles ont été faites par de savantes académies, par ordre et sous les auspices de plusieurs empereurs, et que de plus elles ont été ensuite revues et corrigées par d'autres académies non moins instruites, dont les membres savaient parfaitement la langue chinoise et l'idiome mantchou.

La langue mantchoue a reçu, par ces travaux consciencieux, un fondement solide ; on pourra bien ne plus la parler ; mais elle demeurera toujours comme langue savante, et sera d'un puissant secours pour les philologues qui voudront faire des progrès dans les études asiatiques. Outre les nombreuses et fidèles traductions des meilleurs livres chinois, on a encore en mantchou les principaux ouvrages de la littérature lamaïque, thibétaine et mongole. Ainsi quelques années de travail suffiraient à un homme appliqué, pour le mettre en état d'étudier avec fruit les monuments littéraires les plus précieux qu'on puisse rencontrer en Asie.

La langue mantchoue est belle, harmonieuse, mais surtout d'une admirable clarté. L'étude en sera agréable et facile, surtout depuis la publication des Eléments de la grammaire mantchoue, par H. Conon de la Gabelentz (1)[7]. Ce savant orientaliste a exposé avec une heureuse lucidité le mécanisme et les règles de la langue. Son excellent ouvrage ne peut manquer d'être d'un grand secours, pour tous ceux qui voudront se livrer à l'étude d'une langue qui menace de s'éteindre, dans le pays même où elle a pris naissance, mais que la France conservera au monde savant. M. Conon de la Gabelentz dit, dans la préface de sa grammaire :« J'ai choisi la langue française pour la rédaction de mon livre, parce que la France a été jusqu'à présent le seul pays où l'on a cultivé le mantchou ; de sorte qu'il me paraît indispensable pour tous ceux qui veulent se livrer à l'étude de cet idiome, de comprendre aussi la langue française, comme celle dans laquelle sont écrits tous les livres qui se rapportent à cette littérature. »

Pendant que les Missionnaires français enrichissaient leur patrie des trésors littéraires qu'ils avaient rencontrés dans ces pays lointains, ils ne cessaient de répandre en même temps les lumières du christianisme parmi ces peuples idolâtres, dont la religion n’est qu’un monstrueux assemblage de doctrines et de pratiques empruntées tout à la fois à Lao-Tseu, à Confucius, et à Bouddha.

On sait que, dans les premiers temps de la dynastie actuelle, les Missionnaires s étaient acquis par leurs talents un grand crédit à la cour ; ils accompagnaient toujours les empereurs, dans les longs et fréquents voyages qu’ils faisaient à cette époque dans les terres de leur ancien empire. Ces zélés prédicateurs de l’Evangile ne manquaient jamais de profiter de la protection et de l’influence dont ils jouissaient pour répandre partout sur leur route la semence de la vraie doctrine. Telle fut la première origine de l’introduction du christianisme en Mantchourie. On ne compta d’abord que peu de néophytes ; mais leur nombre augmenta sensiblement dans la suite, par les migrations des Chinois, où se trouvaient toujours quelques familles chrétiennes : ces Missions ont fait partie du diocèse de Péking jusqu’à ces dernières années. M. l’évêque de Nanking, administrateur du diocèse de Péking, se voyant au terme de sa carrière, craignit que les commotions politiques, dont le Portugal, sa patrie, était alors le théâtre, ne permissent pas à l’église portugaise d’envoyer un assez grand nombre d’ouvriers pour cultiver le vaste champ qui lui était confié ; en conséquence, il exposa ses alarmes à la sacrée Congrégation de propaganda fide, et la supplia avec instance de prendre sous sa sollicitude des moissons déjà mûres, mais qui risquaient de périr, faute d’ouvriers qui vinssent les recueillir. La sacrée Congrégation, touchée des inquiétudes de ce vénérable et zélé vieillard, parmi les mesures qu’elle prit pour subvenir aux besoins de ces importantes Missions, démembra la Mantchourie du diocèse du Péking, et l'érigea en vicariat apostolique, qui fut confié à la société des Missions étrangères. Mgr Vérolles, évêque de Colombie, fut mis à la tête de ce nouveau vicariat. Il ne fallait rien moins que la patience, le dévouement et toutes les vertus d'un apôtre, pour administrer cette chrétienté. Les préjugés des néophytes, peu initiés aux règles de la discipline ecclésiastique, étaient pour Mgr Vérolles des obstacles plus difficiles à vaincre, que l'endurcissement même des païens ; mais son expérience et sa sagesse eurent bientôt triomphé de toutes les difficultés. La Mission a repris une nouvelle forme, et le nombre des chrétiens s'accroît chaque année. Tout fait espérer que le vicariat apostolique de Mantchourie ne manquera pas de devenir l'une des plus florissantes Missions de l'Asie.

La Mantchourie est bornée au nord par la Sibérie, au midi par le golfe Phou-Hai et la Corée, à l'orient par la mer du Japon, et à l'occident par la Daurie russe et la Mongolie.

Moukden, en chinois Chen-Yan, est la ville la plus importante de la Mantchourie, et doit être considérée comme la seconde capitale de l'empire chinois. L'empereur y a un palais et des tribunaux sur le modèle de ceux qui sont à Péking. Moukden est une grande et belle ville, entourée de remparts épais et élevés. Les rues sont larges, régulières, moins sales et moins tumultueuses que celles de Péking. Un grand quartier est uniquement habité par les princes de la ceinture jaune, c'est-à-dire, par les membres de la famille impériale. Ils sont sous la surveillance d'un grand Mandarin, qui est chargé d'examiner leur conduite, et do corriger les abus qui s'élèvent parmi eux. Ceux qui s'emportent trop loin au delà des règles qui leur sont prescrites, sont traduits devant le tribunal de ce magistrat suprême, qui adroit de prononcer contre eux un jugement sans appel.

Après Moukden, les villes les plus renommées sont Ghirin, entourée de hautes palissades en pieux, et Ningouta, berceau de la famille impériale régnante. Lao-Yan, Kai-Tcheou et Kin-Tcheou sont remarquables par le grand commerce que la proximité de la mer y entretient.

La Mantchourie, arrosée d'un grand nombre de fleuves et de rivières, est un pays naturellement fertile. Depuis que la culture est entre les mains des Chinois, le sol s'est enrichi d'un grand nombre de produits venus de l'intérieur. Dans la partie méridionale, on cultive avec succès le riz sec, ou qui n'a pas besoin d'inondations, et le riz impérial découvert par l'empereur Khang-Hi. Ces deux espèces de riz prospéreraient certainement en France. On y fait aussi d'abondantes récoltes de petit millet, de Kao-Léang ou millet des Indes (Holcus Sorghum), dont on distille une excellente eau-de-vie, de sésame, de lin, de chanvre et de tabac, le meilleur de tout l'empire. chinois.

On cultive surtout, dans cette partie de la Mantchourie, le cotonnier à tige herbacée ; il fournit du coton avec une abondance extraordinaire. Un Meou, ou quinze pieds carrés environ, en donne ordinairement jusqu'à deux mille livres. Les fruits du cotonnier croissent en forme de gousse ou de coque, et atteignent la grosseur d'une noix. Cette coque s'ouvre à mesure qu'elle mûrit, se divise en trois parties, et met à nu trois ou quatre petites houppes de coton, qui contiennent les graines. Pour séparer la graine, on se sert d'une espèce d'arc bien tendu, dont on fait vibrer la corde sur les petites pelottes de coton ; après avoir réservé les semences pour l'année suivante, le restant des graines est employé à faire une huile que l'on pourrait comparer pour sa qualité à celle du lin. La partie haute de la Mantchourie est trop froide pour permettre la culture du cotonnier ; mais elle en est dédommagée par ses abondantes récoltes de blé.

Outre ces productions, qui sont communes à la Chine, la Mantchourie en possède trois qui lui sont particulières, — L'orient de la barrière de pieux, dit un proverbe, produit trois trésors (Sanpao, en chinois) (1)[8]) : ce sont le jin-seng, la peau de zibeline et l'herbe de Oula.

La première de ces productions est connue depuis longtemps en Europe ; aussi n'avons-nous pu nous expliquer, qu'une académie savante ait osé, il y a quelques années, élever des doutes sur l'existence de cette plante, et demander sérieusement aux Missionnaires, si on ne devait pas la mettre au nombre des êtres fabuleux. Le jin-seng est peut-être la branche de commerce la plus considérable de la Manlchourie ; et il n'est pas de petite pharmacie, en Chine, où on n'en trouve au moins quelques racines.

La racine du jin-seng est pivotante, fusiforme et très-raboteuse ; rarement elle atteint la grosseur du petit doigt ; et sa longueur varie de deux à trois pouces. Quand elle a subi la préparation convenable, elle est d'un blanc transparent quelquefois légèrement coloré de rouge ou de jaune. Rien ne nous a paru mieux ressembler à cette racine, que les petits rameaux de stalactites.

Les Chinois disent des merveilles du jin-seng ; quoiqu'il y ait beaucoup à rabbattre sur les étonnantes propriétés qu'on lui attribue, on ne peut s'empêcher d'avouer que c'est un tonique qui agit avec succès sur l'organisation des Chinois. Les vieillards et les personnes faibles s'en servent, pour combattre leur état d'atonie et de prostration. Les médecins chinois disent assez communément, que l'usage du jin-seng, à cause de la grande chaleur qu'il excite dans le sang, serait plus nuisible qu'utile aux Européens, qui jouissent d'eux-mêmes d'un tempérament très-chaud. Quoi qu'il en soit de ce spécifique si prôné par les Chinois, et quelquefois si ridiculisé par les Européens, il est d'une cherté étonnante : une once se vend jusqu'à dix ou quinze taels d'argent. Ceux qui ont eu occasion d'étudier le caractère des Chinois, ne feront pas difficulté de penser que cette cherté même ne contribue pas peu à donner tant de célébrité au jin-seng. Les riches et les Mandarins ne l'estiment tant, peut-être, que parce qu'il n'est pas à la portée du pauvre. Il en est beaucoup certainement qui n'en font usage que par ostentation, et pour acquérir le frivole renom de faire de grosses dépenses.

La Corée produit du jin-seng, on le nomme Kao-li-seng ; mais il est d'une qualité bien inférieure à celui qu'on recueille en Mantchourie. (1)[9]

Le second trésor de la Tartarie orientale est la peau de zibeline ; elle coûte aux chasseurs des dangers et des fatigues incroyables : aussi est-elle d'un prix excessif, et destinée au seul usage des princes et des grands dignitaires de l'empire. Il n'en est pas ainsi de l'herbe de Oula ; ce troisième trésor de la Mantchourie est au contraire à la portée des plus pauvres. Le Oula est une espèce de chaussure faite avec du cuir de bœuf ; quand on la garnit d'une certaine qualité d'herbe qui croît seulement en Mantchourie, et qu'on nomme herbe de oula (oula-tsao), on éprouve aux pieds une chaleur douce et bienfaisante, même pendant le temps des plus grandes froidures. Cette herbe de oula se vend à vil prix ; et c'est, sans contredit par cet endroit qu'elle mérite véritablement le nom qu'on lui a donné. Pendant que les deux autres trésors vont entretenir l'orgueil et le luxe des grands ; celui-ci réchauffe les pieds du pauvre et du voyageur auxquels l'indigence interdit les bottes fourrées et les chaussures élégantes.

Comme nous l'avons dit plus haut, les Tartares Mantchous ont presque totalement abdiqué leurs mœurs pour adopter celles des Chinois ; cependant, au milieu de cette transformation de leur caractère primitif, ils ont toujours conservé une grande prédilection pour la chasse, les courses à cheval et le tir de l'arc. Dans tous les temps, ils ont attaché une importance étonnante à ces divers exercices ; et pour s'en convaincre, il n'est besoin que de parcourir un dictionnaire de la langue mantchoue. Tout ce qui a rapport à ces exercices est exprimé par des mots propres, et sans qu'on ait jamais besoin d'avoir recours à des circonlocutions. Il y a des noms particuliers, non-seulement pour les différentes couleurs du cheval, pour son âge et ses qualités, mais encore pour tous ses mouvements. Il en est de même pour tout ce qui regarde la chasse et le tir de l'arc.

Les Mantchous d'aujourd'hui sont encore d'excellents archers. On parle surtout beaucoup de l'habileté de ceux qui appartiennent à la tribu des Solons. Dans toutes les stations militaires, l'exercice de l'arc se fait à des jours réglés en présence des Mandarins et du peuple. Trois mannequins en paille, de la hauteur d'un homme, sont disposés en ligne droite à vingt ou trente pas l'un de l'autre ; le cavalier se place sur une ligne parallèle, distante de la première d'environ une quinzaine de pas ; son arc est bandé et la flèche prête à partir. Dès que le signal est donné, il pousse son cheval au grand galop, et décoche une flèche sur le premier but ; sans s'arrêter, il retire une seconde flèche du carquois, bande l'arc de nouveau, et lance la flèche contre le second mannequin ; puis il fait ainsi de la même manière une troisième fois, sur le troisième mannequin. Pendant ce temps le cheval va toujours ventre à terre, suivant la ligne tracée ; de sorte qu'il faut se tenir toujours ferme sur les étriers, et manœuvrer avec assez de promptitude pour ne pas se trouver trop éloigné du but qu'on veut frapper. Du premier mannequin au second, l'archer a beau se hâter pour prendre sa flèche du carquois et bander l'arc ; il dépasse ordinairement le but, et est obligé de tirer un peu en arrière ; au troisième coup, le but étant très-loin, il doit décocher la flèche tout-à-fait derrière lui, à la manière des Parthes. Pour être réputé bon archer, il faut ficher une flèche dans chaque mannequin. « Savoir décocher une flèche, dit un auteur mantchou, est la première et la plus importante science d'un Tartare ; quoique la chose paraisse facile, les succès sont pourtant très-rares. Combien qui s'exercent jour et nuit ! combien qui dorment l'arc entre les bras ! et cependant où sont ceux qui se sont rendus fameux ? Les noms proclamés dans les concours sont-ils nombreux ? Ayez le corps droit et ferme, évitez les postures vicieuses ; que vos épaules soient d'une immobilité inébranlable. Enfin fixez chaque flèche dans son but, et vous pourrez vous réputer habile. »

Le lendemain de notre arrivée à la ville militaire de Kou-Kou-Hote, nous en partîmes pour nous rendre à la ville marchande. Nous avions le cœur péniblement affecté, de nous être trouvés au sein d'une ville mantchoue, et de n'avoir entendu parler constamment que la langue chinoise. Nous ne pouvions nous faire à l'idée d'un peuple apostat de sa nationalité, d'un peuple conquérant que rien ne distingue maintenant du peuple conquis, si ce n'est peut-être un peu moins d'industrie, et un peu plus de vanité. Quand ce Lama thibétain promit au chef tartare la conquête de la Chine, et lui prédit qu'il serait bientôt assis sur le trône de Péking, il lui eût parlé plus vrai, s'il lui eût dit que son peuple tout entier, avec ses mœurs, son langage et son pays, allait s'engouffrer pour jamais dans l'empire chinois. Qu'une révolution jette à bas la dynastie actuelle, et les Mantchous seront obligés de se fondre dans l'empire. L'entrée de leur propre pays, entièrement occupé par les Chinois, leur sera même interdite. A propos d'une carte géographique de la Mantchourie, dressée par les PP. Jésuites, d'après l'ordre de l'empereur Khang-Hi, le Père Duhalde dit qu'on s'est abstenu d'écrire des noms chinois sur cette carte ; et il en donne la raison suivante : « De quelle utilité serait-il à un voyageur qui parcourrait la Mantchourie, de savoir, par exemple, que le fleuve Sakhalien-Oula est appelé par les Chinois Hé-Loung-Kiang, puisque ce n'est pas avec eux qu'il a à traiter, et que les Tartares, dont il a besoin, n'ont peut-être jamais entendu ce nom chinois ? » Cette observation pouvait être juste du temps de Khang-Hi ; mais aujourd'hui il faudrait évidemment prendre le contre-pied de ce qu'elle dit. Car en parcourant la Mantchourie, c'est toujours avec les Chinois qu'on a à traiter, et c'est toujours du Hé-Loung-Kiang qu'on entend parler, et presque jamais du Sakhalien-Oula.


  1. (1) C'est le nom du bassin dont se servent les Lamas pour demander l'aumône.
  2. (1) Kouren en mongol signifie enceinte.
  3. (1) Chun-Tché à cette époque n'avait que quatre ans ; l'anecdote doit donc regarder son père, qui mourut aussitôt après la conquête. — Nous rapportons l'anecdote telle qu'elle nous a été racontée.
  4. (1) Cette dynastie chinoise a gouverné l’empire de 1363 à 1644.
  5. (2) Cet arbre existe encore. Nous l’avons vu à Péking en 1850. Il est entièrement desséché et porte d’énormes chaînes de fer, dont le fit charger le fondateur de la dynastie Mantchoue, pour le punir d’avoir prêté une de ses branches a l’empereur chinois, quand il voulut se pendre — Il est probable qu’une mesure si ridicule aura été imaginée pour sauvegarder, aux yeux du peuple) le prestige de l’inviolabilité impériale. (1852.)
  6. (1) On sait que l'usage de fumer le tabac et de tresser les cheveux vient des Tartares-Mantchous.
  7. (1) Altembourg en Saxe, comptoir de la littérature.
  8. (1) Les Mantchous disent : Ilan Baobai, et les Mongols Korban erdeni. Dans le Thibet, on les nomme Tchok-Soum.
  9. (1) Depuis quelques années les Américains cultivent chez eux le jin-seng avec assez de succès et en font l'objet d'un commerce considérable. (1852.)